M. D. G., IX, p
LA MAISON DE CALVIN
dépenses d'un malade perpétuel comme Calvin ? Et de ce chef unique n'y avait-il pas là pour lui une cause de misère ?
Il y a plus. Un homme bien portant, qui aurait fourni avant cinquante-cinq ans un labeur comparable à celui de Calvin, mériterait d'être cité au nombre des plus grands travailleurs que l'humanité a jamais possédés. Mais quand on constate que ce travailleur était un misérable valétudinaire, qui, à partir du milieu de sa carrière, fut constamment tourmenté par les douleurs les plus pénibles, et par les maladies les plus dangereuses, que doit-on penser? On est stupéfait.
Et, enfin, et surtout, si le corps et l'âme sont inséparables, si le physique et le moral sont inextricablement entrelacés, ne trouvons-nous pas dans les accès incessants de ces maladies perpétuelles l'explication et presque l'excuse des défauts que l'on reproche le plus à notre Réformateur? — Il fut parfois acerbe, violent, nerveux, énervé, cassant, colérique! — Certes! Ce qu'on peut se demander, c'est par quel prodige impossible il ne l'eût pas été. Quand un adversaire plus ou moins fâcheux l'attaquait, quand cette attaque tombait juste à un moment (et il y avait toutes les chances pour qu'il en fût toujours ainsi) où Calvin avait mal à l'estomac, était en proie à la migraine, souffrait de la gravelle était épuisé par des crachements de sang, est-il bien étonnant que sa langue ait été vive, que sa plume ait été mordante ? et que telle page, écrite entre deux crises de douleurs intolérables, ait manifesté quelque mauvaise humeur?
La tourbe des calomniateurs, encore plus inepte si possible que méchante, s'étonne des accès d'impatience de ce corps débilité.... Et moi je m'étonne, au milieu de ces accès, de cet esprit de modération et de conciliation. Trop souvent il perdit la pleine possession de ses nerfs. Combien souvent il posséda son âme par une patience manifestant d'autant plus la grâce divine qu'elle pouvait être moins attribuée à la nature matérielle.
Et en définitive, de tous ces détails de clinique, de toutes ces questions de rhume, de toux, d'hémorroïdes, de clystères, d'ulcère, de goutte, de coliques, de pierre, de ce corps ridé, émacié, flétri, brisé, avili, une âme se dégage d'autant plus noble par le contraste, plus apitoyante par sa souffrance, plus étonnante par son labeur. Il me semble que ce qui souille son corps précisément purifie son âme, comme le feu qui noircit le bois et donne à l'or, qu'il réduit en fusion, tout son éclat vainqueur. Et c'était bien un morceau de cet or céleste, destiné à briller au milieu des pierreries mystiques de la Jérusalem entrevue par le voyant, que, dans le creuset d'une épreuve incomparable, le souverain fondeur dégageait de la gangue repoussante, pour le service de son Eglise et pour son honneur à lui : Deo gloria 1 /
I. Voir aux Corrections et additions la défense de la médecine par Calvin.