‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 57 sur 94 · Ibid., p 89. — 4. A · texte numérisé non relu

Ibid., p 89. — 4. A

LA MAISON DE CALVIN

dent, il me sera agréable à moi comme s'il était rendu à mon propre fils *. » — 27 août i56i. Il vient de perdre son ami de Trie. Il écrit de son lit, où l'extrême douleur le couche : « Mon Varenne,... qui m'a soutenu jusqu'ici de façon à ce que je vécusse avec moins d'ennui. » Et après avoir raconté sa fin si croyante : « Le voilà heureux et me voilà misérable (Ergo Me beatus, ego miser) 2. »

1 1 février i5Ô2. Sur son lit de mort, de Trie avait confié ses enfants à Calvin. « Notre père, nous voici vos enfants, » avait dit le mourant. Calvin s'occupe de leurs biens et écrit à Bèze : « Je dois à la mémoire de cet ami singulier d'aimer (complectar) ses enfants comme les miens propres. Il l'a mérité par cet amour incroyable, je dirai par cette piété qu'il m'a portée (coluit), et par ce respect {observantia) qu'il m'a témoigné jusqu'à la mort : ce serait un crime de ma part de tromper la confiance qu'il avait mise en moi3. »

Le lecteur ne doit pas oublier que nous avons laissé de côté les documents, peut-être les plus importants, ceux qui nous montreraient les sentiments que Calvin nourrissait vis-à-vis de ses amis principaux, Farel, Viret, de Bèze (nous renvoyons pour Mélanchthon à ce que nous avons dit dans notre volume précédent). Mais ces quelques textes, pris d'années en années, dans la seconde partie de la carrière de notre Réformateur ne suffisent-ils pas, — quand ils seraient seuls, et ils ne le sont pas, — à expliquer jusqu'à quel point, malgré son irritabilité et sa tristesse croissantes, une tristesse qui allait plus d'une fois jusqu'à désirer la mort, la personne de Calvin a continué à provoquer dans son entourage « une émotion sympathique, » jusqu'à quel point ses amis de près et même de loin ont senti son cœur battre jusqu'au bout? C'est un pasteur de Bordeaux qui conclut à notre place, lorsque, le 4 décembre i56o, il écrit à notre Réformateur : « Je sais que tu te réjouis avec ceux qui se réjouissent et que tu souffres (ureris) avec ceux qui souffrent 4. »

Et, cependant, il y a, pensons-nous, une preuve singulièrement différente du rôle du sentiment, de la sensibilité de cœur chez Calvin, et une preuve que l'on semble avoir presque complètement laissée jusqu'ici dans l'ombre. La voici. On sent battre le cœur de Calvin... dans sa théologie. Réservant pour plus tard l'étude de ce fait et de son importance au point de vue dogmatique proprement dit, bornons-nous à constater jusqu'à quel point ce fait a été nié, et jusqu'à quel point il est vrai.

C'est M. Brunetière qui a poussé la négation le plus loin. Calvin a « intellectualisé » la religion, et par là je veux dire que, d'une puissance dont la prise s'exerçait sur l'homme tout entier, il en a fait une dont l'action s'est désormais restreinte et limitée à l'homme « raisonnable » ou plutôt « raisonnant ». « Dans cette œuvre oratoire qui est Y Institution, s'il y a du mouvement,... il n'y en a

1 . Opéra, XVIII, p. 412. — 2. Ibid., p. 649, 650. — 3. Jbid., XIX, p. 285. — 4. Ibid., XVIII, p. 256.

CALVIN CHEZ LUI

pas un qui parte du cœur, ni par conséquent qui l'émeuve, et, — je ne parle ici que de l'écrivain ou du théoricien de la religion, non de l'homme, — l'insensibilité de Calvin n'a d'égale que la vigueur de son raisonnement — » A la religion vivante et populaire, « Calvin a substitué, si j'ose ainsi parler, une religion « pour hommes seuls, » raisonnable, raisonnée, rationnelle, si vous l'aimez mieux ; une religion qui consiste essentiellement, presque uniquement, dans l'adhésion de l'intelligence à des vérités presque démontrées; et une religion qui se prouve,... non point par les consolations qu'elle apporte aux âmes en détresse, ou par les convenances qu'elle présente avec les besoins de la nature humaine, ou par la personne du Dieu qui nous l'a révélée, ou par quoi que ce soit, enfin, qui touche et qui émeuve, qui console et qui relève, qui encourage et qui anime, mais par la littéralité de son rapport avec un texte, ce qui est une question de pure philologie, et par la solidité de son édifice logique, ce qui n'est qu'une affaire de raisonnement pur.... La vérité religieuse... ne se prouve pas d'une autre manière ni par d'autres moyens que la vérité mathématique. Comme donc il raisonnerait sur les propriétés du triangle ou de la sphère, ainsi Calvin raisonne sur les attributs de Dieu. Tout ce qui ne se range pas aux exigences de sa dialectique, il le conteste ou il le rejette Cartésien avant Descartes, l'évidence rationnelle, l'incontradiction logique 1 sont pour lui le signe ou la preuve de la vérité. Il ne « croirait » pas si la croyance ne s'étayait d'un syllogisme en forme — D'une « affaire de cœur », si je puis ainsi dire, Calvin a transformé la religion en une « affaire intellectuelle 2. » — En deux mots : tout pour le cerveau, rien pour le cœur.

Or voici les textes3 : le lecteur est prié de faire attention aux dates.

Calvin a ramené la religion au cœur. — \5<\i : « Dieu ne prise point un fétu les cérémonies; mais il regarde la foi et la vérité du cœur (fidem et veritatem cordis).... Dieu requiert principalement de ses serviteurs le cœur et l'affection (cor et animum).... Ce n'est pas une affection légère que le zèle de la maison de Dieu, lequel doit ronger le cœur de tous ses fidèles (fidelium omnium corda) '\ »

Calvin a ramené la foi au cœur. — i53y : « Il ne fault pas estimer que la foy chrestienne soit une nue et seule cognoissance de Dieu ou intelligence de

l'Escripture, laquelle voltige au cerveau sans toucher le cueur C'est une

ferme et solide confiance de cueur-'. » — 1 541 : « La vraye foy chrestienne...

1. Voir dans L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, p. 79-82, ce que nous avons dit du rôle de l'expérience et de la contradiction dans Calvin : « Si vous voulez toute ma pensée, je le reconnaîtrai : aucun théologien n'a poussé si loin la contradiction ; aucun système théologique ne se compose de blocs plus durement irréductibles et contradictoires.... Calvin n'a pas hésité : de deux maux, il a choisi le moindre, il s'est contredit. C'est son mérite conscient ou inconscient. Il n'a rien voulu sacrifier du trésor de l'expérience chrétienne.... » — 2. F. Brunetière. Conférence donnée à Genève le 17 décembre 1901, et intitulée « L'œuvre de Calvin. » Cette conférence a été imprimée dans les Discours de combat, 1903, p. 135-140. — 3. Nous ne songeons pas ici à établir un parallèle entre Calvin et les autres Réformateurs, et nous ne prétendons pas que, sur les points énumérés, Calvin ait été seul de son avis. — 4. « Supplex exhortatio. » Opéra, VI, p. 477, 479, 503. — 5. « Instruction et confession de foy dont on use en l'Eglise de Genève. » Ibid., XXII, p. 47.

LA MAISON DE CALVIN

n'est pas contente d'une simple congnoissance de l'hystoire et prend siège au cœur de l'homme1.... La foy est par dessus toute intelligence humaine. Et encore ne suffist-il point que l'entendement soit illuminé par l'Esprit de Dieu, sinon que le cœur soit confermé par sa vertu. En laquelle chose les théologiens sorboniques faillent trop lourdement, qui pensent que la foy soit un simple consentement à la parolle de Dieu, lequel consiste en intelligence, laissantz derrière la fiance et certitude du cœur-.... Il reste en après, que ce que l'entendement a receu soit planté dedens le cœur. Car si la parolle de Dieu voltige seulement en la teste, elle n'est point encore receue par foy, mais a lors sa vraye réception, quand elle a prins racine au profond du cœur.... Il est plus difficile de donner asseurance au cœur que d'instruyre l'entendement; parquoy le sainct Esprit sert comme d'un seau pour sceller en noz cœurs les mesmes promesses 3.... » — 1549 : « C'est une erreur de croire que la foi est une connaissance nue et froide (nudam

frigidamque notitiam) ». « La foi n'est point une connaissance nue {nudam

notitiam), qui voltige au cerveau, mais elle emporte (trahit) avec soi une affection vive du cœur {yivum affectum qui cordi insideat) 4. » — Dans F Institution chrétienne nous trouvons sur la foi deux déclarations que la comparaison des éditions rend particulièrement instructives. En 1 541 , Calvin dit : « Nous sommes convyez à une cognoissance de Dieu, qui ne gist point seulement en vaine spéculation, mais laquelle est utile et fructueuse, si elle est une fois comprise de nous 3. » C'est une connaissance pratique. Mais cela ne suffit pas plus tard à Calvin, qui veut spécifier qu'il s'agit aussi et surtout d'une connaissance « affective », d'une connaissance sut generis, d'une connaissance du cœur. Et il introduit dans le texte de 1 539-1 541 les mots du texte de 1 5 5g : « Nous sommes conviez à une cognoissance de Dieu, non pas telle que plusieurs imaginent, asçavoir qui voltige seulement au cerveau en spéculant, mais laquelle ait une droicte fermeté et produise son fruit, voire quand elle est deuement (rite) comprinse de nous et enracinée au cœur (radicemque agat in corde) °. » — Et encore. Dans l'édition de 1 539-1 541 il a protesté contre la conception intellectualiste de la foi des Sorbonnistes. « De là, dit-il, il nous apperra combien sottement et bestialement ils gergonnent, plustost qu'ils ne parlent, d'une chose si haute. » En 1 55g, il revient à la charge. Il accuse les Sorbonnistes de « babiller en petis enfans, » de « badiner, » et il termine les lignes, qu'il insère dans le texte précédent, par ces mots : « L'assentement que nous donnons à Dieu (comme j'en ay desjà parlé, et en traitteray tantost plus au long) est au cœur plustost qu'au cerveau, et d'affection plustost que d'intelligence (cordis esse magis quam cerebri, et affectus magis quam intelligentiœ) 7 . »

Calvin a ramené le principe formel du protestantisme au cœur. — 1 55g [passage ajouté en] : Certes en faveur de l'autorité de la Bible, il y a des rai-

1. Institution chrétienne, texte de 1539, traduction de 1541, p. 189. (Volume de la bibliothèque de M. le directeur Vielles.) — 2. Ibid., p. 202. — 3. Ibid., p. 204. — 4. « Vera christianae pacificationis et ecclesiae reformandae ratio. » Ibid., VII, p. 598, 599, 600. — 5. 1 54 1 , p. 13. — fi. Institution chrétienne, I, v, 9. — 7. Ibid., III, 11, 8.

CALVIN CHEZ LUI

sons et des arguments... « de quoy rembarrer les ennemis. » Mais tout cela est impuissant à imprimer « au cœur une telle certitude de foy comme la piété requiert. » Pour que « les consciences... ne chancellent point,... il est requis que la persuasion soit prinse plus haut que de raisons humaines, ou jugemens, ou conjectures.... ». Il faut que « le mesme esprit, qui a parlé par la bouche des prophètes, entre en noz cœurs et les touche au vif1. »

Calvin a ramené le principe matériel du protestantisme au cœur. — i55o, [passage ajouté en] : La foi qui justifie ne doit pas « spéculer Jésus-Christ de loing ou hors de nous. » Il faut que nous- soyons « vestus de luy et entez en son

corps Parquoy j'eslève en degré souverain la conjonction que nous avons

avec nostre chef, la demeure qu'il fait en noz cœurs par foy, l'union sacrée par laquelle nous jouissons de luy 2. »

Ainsi le cœur joue un rôle considérable dans la théologie de Calvin comme dans sa vie. Et dans sa théologie ce rôle ne va pas en diminuant, il va en augmentant, notamment dans son Institution, d'édition en édition.

1. Institution chrétienne, I, vu, 4. — 2. Ibid., III, xi, 10.

Une porte dans la Maison de ville.

23 octobre 1537. Registres du Conseil, Vol. 31, f. 76. — Le procès-verbal est orné de ce dessin, après l'alinéa consacré à la porte. — En 1537, c'était Claude Roset qui était secrétaire du Conseil.

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