mars 1541. XI, p
LA MAISON DE CALVIN
repas, il lit l'épître : elle contient un reproche immérité. De l'extase, Calvin tombe dans la prostration : « Cette lecture a été pour moi un tel coup de fouet que, toute la nuit, je me suis agité dans une inquiétude continuelle, et que, de trois jours, je n'ai pas été complètement moi-même *. » — N'est-ce pas une de ces sautes de sentiments que décrivait le poète quand il parlait de ravissement jusqu'au ciel, et de tristesse jusqu'à la mort (Himmelhoch jauchçend, \um Tode betrùbt) ? Peut-être ne s'attendait-on pas à constater une pareille ressemblance entre l'auteur de Y Institution et la Clârchen de Goethe. — Ou bien aurions-nous oublié l'affection dont Calvin avait aimé le jeune pensionnaire de sa maison de Strasbourg, Louis de Richebourg? Quand la nouvelle de sa mort lui arrive, notre Réformateur écrit au père : « Je me trouvay tellement tout esperdu et confus en mon esprit que, par plusieurs jours, je ne pouvois rien faire sinon
pleurer!... Devant les gens il me sembloit que je n'estois point moy mesme
Celui que j'aimois comme s'il eust esté mon fils, pour ce qu'aussi de son costé, il m'honoroit comme si je luy eusse esté un second père ! » Sa sympathie devient d'une délicatesse telle qu'il ne distingue plus entre le deuil du père et le sien propre. Il dit : « nous », et il ne trouve pas d'autre moyen de sécher tant de larmes que de les justifier : « Je ne te demande pas de ne pas gémir. Car à l'école du Christ nous n'avons pas appris une philosophie qui, nous dépouillant de notre humanité reçue de Dieu, transforme les hommes en pierres 2. »
Il est vrai qu'ici nous rencontrons une objection et sous la plume d'un homme dont l'autorité est singulièrement grande à nos yeux, de l'éminent historien de l'Académie de Calvin, de M. Ch. Borgeaud lui-même. Certes, il ne conteste pas « le caractère enjoué, sympathique, qu'avec M. Abel Lefranc et contrairement à l'opinion répandue, » nous avons « mis à bon droit en pleine lumière, pour l'époque de la jeunesse du Réformateur. » Il fait seulement toutes ses réserves au sujet de notre tendance à attribuer le même caractère à Calvin « dans son âge mûr. » « Lorsque notre historien, dit-il, aura parcouru tout entier le cycle des riantes années de jeunesse et de santé et qu'il abordera la sombre époque où une Eglise et une république naîtront dans la fournaise, forgées, comme dit Michelet, sur le roc de la prédestination, alors il ne trouvera plus sur sa route la figure souriante et aimée. Son héros grandira singulièrement. Il commandera, j'en suis sûr, le respect de tous. Mais les historiens qui l'ont le plus pratiqué en ces temps héroïques n'en ont point rapporté, quant à sa personne, une émotion sympathique. Ils n'ont plus senti son cœur battre. » Et deux ans après, revenant
1. Voir Jean Calvin, II, p. 404. Lettre perdue et reproduite en partie par Baudoin: Responsio altéra, 1562, p. 41, 11. — 2. 1541. Opéra, XI, p. 188-194. (Voir Jean Calvin, II, p. 419 et ss.) La fin de la lettre n'existe que dans une traduction latine. — Calvin n'a pas cherché à cacher ses larmes. Il écrit une autre fois: « Je n'ai trouvé de consolation que dans les gémissements et les larmes. > 8 octobre 1539. Opéra.,
Xb, p. 398, 399-
CALVIN CHEZ LUI
sur le même sujet, M. Borgeaud précise sa pensée en ces termes : « Je ne révoque en doute aucune de ces assertions, je ne discute aucun de ces exemples1, puisés aux meilleures sources. Il me suffit de faire remarquer que la plupart datent de la jeunesse de Calvin, et qu'aucun ne se rapporte à l'époque très précise dont j'ai parlé. Lorsque mon éloquent collègue de Montauban m'aura montré, dans un de ses prochains volumes, Calvin cédant à l'émotion pendant qu'il conduit à Genève un procès criminel contre un de ses adversaires, je lui accorderai que l'histoire, je ne parle pas ici de la légende, a mal jugé. Et, de tous les fils de la Genève de Calvin, je ne serai pas le dernier à m'en réjouir2. »
Il faut donc reprendre ce que nous avons eu l'occasion d'appeler l'auscultation du cœur de Calvin; mais, cette fois-ci, en distinguant soigneusement la première partie de sa vie de la seconde et en ne nous occupant plus que de la seconde.
Naturellement, — est-il nécessaire de le déclarer? — nous ne nions pas toute différence. Calvin a été un homme qui a ressemblé à tous les hommes, et il n'est pas possible qu'il n'ait pas été plus gai, plus enjoué dans sa jeunesse que dans sa vieillesse. C'est ce que son biographe observe : « Je ne veux point faire d'un homme un ange.... Outre son naturel enclin de soy-mesmes à colère, l'esprit merveilleusement prompt, l'indiscrétion de plusieurs, la multitude et variété infinie d'affaires pour l'Eglise de Dieu, et sur la fin de sa vie les maladies grandes et ordinaires, l'avoyent rendu chagrin et difficile 3. » On le serait, et davantage, à moins et à beaucoup moins. Mais nous ne supposons pas que personne puisse s'en étonner ou tirer de ce fait, aussi commun qu'inévitable, un argument contre la sensibilité du Réformateur. Nous ne nous étonnerons pas davantage (jeunesse à part) que Calvin n'ait pas ri et plaisanté au moment où il intentait ou soutenait un procès criminel. Ce n'est pas le moment, même pour l'accusateur le plus folâtre. D'autant plus que nous n'avons jamais voulu nier son irascibilité, sa violence de paroles, n; sa rudesse parfois de sentiments. Il s'agit tout simplement de savoir si, malgré tous ces faits et au milieu de tous ces faits, à mesure que Calvin vieillissait, son cœur cessait de battre et exerçait moins l'attrait affectueux, délicat, l'attrait sympathique dont nous avons parlé. Rien de plus.
Remarquons d'abord que, si certains historiens récents contestent cet attrait, les intimes de Calvin , ceux qui ont vécu avec lui le plus étroitement et le plus longtemps, l'attestent. « Je laisse à parler, dit son biographe... de la singulière débonnaireté qu'il avoit pour s'accommoder jusques aux plus petits entant qu'il estoit besoin, de la douceur à supporter les infirmitez et imperfections des autres.... Quand se trouvera-il avoir jamais abusé de sa charge et authorité
i. Ceux de notre troisième conférence sur L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin. — "2. Voir The American historical Rcview, janvier 1902 et juillet 1904. M. Borgeaud, que je remercie bien sincèrement pour sa très grande et je crains bien de devoir dire trop grande indulgence, a résumé ses critiques sur ce point dans une communication adressée à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. Voir Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie, 1904, II, p. 389, 390. — 3. Opéra, XXI, p. 117.
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envers le moindre du monde ? Quand a-il entreprins ne fait chose sans l'advis ou contre l'opinion de ses compagnons?... Quelle différence avons-nous jamais veuë entre luy et nous?... Ce seul défaut [la colère] que jamais j'aye cognu en luy, estoit tempéré de si grandes et tant aimables vertus... que nul ami n'en demeura onques offensé ni de faict ni de paroles *. » — « Quant à ses mœurs, quoique la nature l'eût disposé à la gravité, cependant personne ne fut plus agréable [suaviof] dans le commerce ordinaire. Il fut admirablement sage (prudens) à supporter les défauts qui provenaient de l'infirmité humaine, évitant également de rendre confus ou d'épouvanter ses frères faibles par un reproche inopportun {importuna objurgatione pudefaceret aut perterrefaceret imbecillos fratres) et de favoriser les vices par sa connivence ou sa flatterie 2. » — Et des Gallars : « Quand je me rappelle la candeur et l'intégrité de l'homme, sa bienveillance affectueuse à mon égard, son commerce doux et familier (suavem et familiarem consuetudinem) dont j'ai joui pendant seize ans, il ne peut se faire que je ne supporte avec peine la séparation d'avec un tel ami ou plutôt un tel père (tait amico aut potius parente).... Quels labeurs, quelles veilles, quels soucis il supportait, avec quelle perspicacité, quelle sagacité il prévoyait les dangers, avec quelle habileté il les affrontait. Avec quelle fidélité, quelle prudence il conseillait chacun, avec quelle facilité, avec quelle bonté (comitate) il recevait ceux qui allaient le trouver, avec quelle promptitude et quelle clarté il répondait à ceux qui l'interrogeaient sur les affaires les plus graves, avec quelle science, soit en particulier soit en public, il résolvait les difficultés, les nœuds qui lui étaient proposés, avec quelle douceur (lenitate) il consolait les affligés, il relevait les abattus, les désolés, avec quelle force d'âme il supportait l'adversité, avec quelle modération il usait de la prospérité,... je ne saurais l'exprimer par aucune parole 3. »
Ce sont là des jugements compétents et qui portent précisément sur la seconde partie de la carrière de Calvin.
Dira-t-on, ces historiens furent séduits? Parfaitement. Jusqu'au bout Calvin séduisit ceux qui le connurent.
Mais nous observons ensuite que cette même séduction s'est exercée sur bien d'autres historiens. Et nous en citerons deux d'une époque où le calvinisme était peu dans les mœurs, le dix-huitième siècle. Le premier est Tischer (dont nous avons parlé). Il exprime précisément la surprise qu'éprouve quiconque passe du Calvin de la légende et des pamphlets au Calvin de l'histoire et des documents : « Il y a quelque temps, il me tomba dans les mains une collection de lettres de Calvin. Je les lus et les relus. J'en croyais à peine mes yeux, tellement je trouvais un homme différent de celui que je m'étais représenté.
1. Opéra, XXI, p. 108, 112, 117. — 2. Ibid., p. 170. — 3. Préface aux Commentaires sur Esaïe. Des Gallars à J. Crespin. Ier janvier 1570. Ibid., XXXVI, proleg. — C'est à contre-cœur que Calvin laissait imprimer ses sermons. Voici ce que dit « l'imprimeur de l'église de Jésus-Christ, » en tête des Sermons de Jean Calvin sur les dix commandements de la Loy, à Genève, par François Estienne, 1562: « Cependant il est si débonnaire qu'il ne peut si bien se deffendre des importunitéz de ceux qui sont autour de lui, qu'il ne se laisse quelque fois aller, donnant néantmoins tousjours à cognoistre qu'il voudroit qu'il en fust autrement. » Opéra, XXV, p. 598.
CALVIN CHEZ LUI
Je le connaissais comme un défenseur entêté, souvent querelleur, de la vérité, et la mort de Servet avait toujours éloigné mon cœur de lui. Quel ne fut pas
mon étonnement quand j'appris à connaître aussi son bon cœur le comparai
toutes ses biographies. Partout les discussions étaient racontées, et son cœur me parut laissé dans l'ombre *. »
C'est la même impression que le Genevois Senebier éprouve et exprime en ces termes : « Je prévois que cette histoire de Calvin étonnera les uns et révoltera les autres.... Je dois le dire au risque de n'être pas cru, j'ai dit franchement la vérité, telle que je l'ai vue, et je me suis rigoureusement imposé l'obligation de raconter avec naïveté tout ce que j'ai pu découvrir. J'observerai donc d'abord que j'ai eu les mêmes préjugés contre Calvin que ceux que je combats ; que j'ai vu ces préjugés disparaître en approfondissant son histoire, celle de Genève et du seizième siècle; je me suis convaincu ensuite que la passion, l'ignorance et souvent la mauvaise foi avaient imputé à Calvin des fautes qu'il n'eut jamais, et l'avaient rendu responsable de la barbarie des temps où il vécut 2. »
Toutefois, nous le reconnaissons, nous n'avons pas à procéder ici par « autorités », mais par «textes». Notons donc les battements du cœur de Calvin et datons-les, année, mois et jour.
29 décembre 1 545 (entre la dispute avec Castellion, 1544, et Ie procès avec Ameaux, 1546) : « Nous sommes tousjours attendans après vos nouvelles avec grant désir. Et quant il n'y auroit que cela, encor suis-je joieux que mon frère aille jusque-là pour nous rendre plus certains de tout vostre estât. Car je vous asseure que je languis quant je suis long temps sans sçavoir comment tout se porte chez vous, principallement vostre personne et celle de Madamoiselle.... Vostre serviteur, humble frère et entier amy à jammais 3. » — Nous avons déjà indiqué les textes de 1549 (7 avril et 10 avril) entre le procès Gruet (1547) et ^e procès Bolsec ( 1 5 5 1).
7 août 1554. Le terrible, le sinistre procès Servet a eu lieu en 1 553. La lutte prend des proportions terribles. Les ennemis de Calvin s'acharnent contre ses amis, les pauvres réfugiés. Et Calvin : « Pour moi ce m'est plus tolérable d'être attaqué personnellement, que de voir les malheureux exilés du Christ, qui vivent ici, être tous les jours tourmentés de nouvelles vexations4. »
9 septembre i555. Mais c'est à Calvin qu'on en veut, et un courant de haine semble vouloir l'emporter. Alors au moment le plus critique, il écrit : « Je n'ignore pas avec quelle violence (quam atrociter) toute la faction [des Libertins] me déchire. Et tous les jours j'en fais l'expérience : elle est extrêmement étrangère aux cœurs bien placés (bonis naturis) cette inhumanité des tyrans qu'un
I. Voir Jean Calvin, I, p. 534. — 2. Senebier, Histoire littéraire de Genève, 1786, I, p. 246. — 3. A M. de Falais. Opéra, XII, p. 240. — 4. A Sulzer. lbid., XV, p. 209,
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vieux poète a notée en ces mots : « Qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent. » Ah! si le choix m'était donné, je préférerais être le plus méprisé des hommes (atque si optio daretur, mallem omnium esse contemptissimus)1 . » — Quel jour inattendu une telle exclamation jette dans les plus intimes profondeurs du cœur de Calvin. Lui si fier! Plutôt le mépris que la haine!
21 décembre 1 5 56. A l'Eglise française d'Anvers : «Comme vous m'aymez, je ne doubte pas que la mémoire que j'ay de vous ne vous resjouisse2. »
3i janvier i55y. A quelqu'un qui est en proie à de grandes difficultés : « A celui qui aime rien n'est difficile (amanti nihil arduum) 3. »
Mai 1 558. Au pasteur Macard, à Paris : « Mon frère, mon frère très doux (f rater mi, dulcissime f rater).... Anxieux moi-même et tremblant de votre danger (anxius ipse ac trepidus) je vous exhorte tous à la confiance, à la constance : cette lettre, qui est l'image vive de mon cœur, vous mettra sous les yeux tous les sentiments intimes de ce cœur4. » — Même année, 4 juillet 1 558. La grande lettre au bernois Zerkintes, celle où il reconnaît qu'il est d'un naturel irritable, et qu'il ne parvient pas à se corriger de ce défaut autant qu'il le voudrait, où il répond à des critiques de Zerkintes qui l'ont vivement ému, où il se plaint que Zerkintes couvre de son indulgence ses plus violents ennemis, où il déplore que Zerkintes repousse l'idée biblique de la prédestination,... se termine par la salutation : « Adieu mon frère, digne de ma considération, de mon respect cordial {ex anima colende et observande). » Après quoi vient ce post-scriptum : « Accepte comme un signe de mon affection (benevolentia), de ma confiance en ton intégrité, le fait que je n'hésite pas à verser dans ton sein tout ce qui m'oppresse 5. »
Février 1 5 5g. De nouveau à Zerkintes : « Tu vois quelle amertume respire ma lettre, et certes il s'en est peu fallu que je ne la déchire cent fois : mais il n'eût pas été franc de dissimuler ce qui oppresse misérablement mon cœur. Si tu ne voulais pas que j'use envers toi de cette familiarité, il aurait fallu que je n'écrive pas, car il m'est impossible d'en arriver à mentir avec des compliments. Ajoute que sous le poids excessif des occupations je suis devenu plus morose 6. » — Même année, 2 décembre 1 55g. Bullinger critique et blâme la confession de foi que Bèze a cru pouvoir rédiger à la demande de Mélanchthon, pour gagner les princes allemands à la cause des frères de France. Et Calvin de répondre : « Certes nous serions trop prodigues du sang innocent si nous acceptions la loi que tu poses.... Certes ma mollesse [encore une fois cette mnliities] ne saurait supporter, au moment où l'on s'efforce de subvenir aux terribles dangers de mes frères, ces critiques dures, sévères, formulées dans l'ombre 7. »
i5 mai i56o. Pour recommander des Gallars : « Nous ne nous sommes pas même épargné nous-mêmes, nous vous avons envoyé notre très cher frère des Gallars.... Nous l'aurions fait difficilement, même nous ne l'aurions fait à aucun prix, si l'amour pour cette Eglise encore tendre et sans pasteur ne nous l'eût
1. A Viret. Opéra, XII, p. 754. — 2. Ibid., XVI, p. 337- ~ Ibid., p. 405. — 4- Ibid., XVII, p. 191. - .*>. Ibid., p. 236, 239. — 6. Ibid,, p. 467. — 7. Ibid., p. 690.
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arraché l. » — Le même jour il le recommande à l'évêque : « En ce qui me concerne, il m'est si cher, si familier, que ce n'est pas sans une amère douleur que j'ai consenti à me le laisser arracher 2. » — Même jour, troisième lettre de recommandation, à Utenhove : « C'est un deuil cruel pour nous (durum nobis fuit orbari)3. » • — 27 mai i56o. Au milieu de tant de tristesses et de souffrances, c'est « l'amour des frères pieux » qui le soutient : « Que mon souvenir disparaisse de toutes les mémoires, pourvu que subsiste le fruit de mes travaux, auxquels je me suis livré jusqu'ici d'un zèle sincère et droit pour l'utilité de l'Eglise. En attendant, ce qui n'est pas pour moi une petite consolation, c'est l'amour que me témoignent les frères pieux et le consentement mutuel dans la doctrine4. » — 3 octobre i56o. Il énumère à des Gallars les morts qui se sont produites à Genève : « Jusqu'à quel point ces deuils me sont cruels, tu peux le penser toi qui connais mon caractère (ex meo ingenio œstimas). » — C'est le même appel que onze ans avant, en 1549, à la connaissance que ses amis intimes ont de la « tendresse » de son cœur. — Et il s'inquiète au sujet de Bèze, qui est en France :
« Je suis grandement angoissé (non parum angor) au sujet de mon bon frère
Et ce souci me tourmente d'autant plus durement (me durius excruciat) que, forcé par la nécessité, je n'ai pas épargné la vie d'un ami si intime et d'un tel homme 5. »
16 janvier i56i. C'est une lettre à la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, pour la féliciter de sa franche profession de foi. Il y caractérise ainsi l'union du fidèle avec Dieu : « C'est la vraye et parfaite alliance que Dieu promect contracter avec les siens, d'imprimer et engraver sa doctrine en leurs entrailles. » Et cette alliance produit un sentiment qu'il décrit en ces termes : « Quand il plaît à Dieu de nous resveiller et soliciter à bon escient à la crainte de son nom, et allumer en no\ cœurs un désir ardent de servir à sa gloire, c'est une inquiétude plus heureuse et désirable que toutes les délices, plaisirs et volupte\ ausquelles senyvrent les povres mondains 6. » Ce passage est presque unique chez notre auteur, si réservé, qui poussait à un tel point la pudeur de ses sentiments intimes. Cette fois-ci il trahit la profondeur de son expérience religieuse : délices, plaisir, volupté, enivrement. — Mars i56i. C'est une recommandation à des Gallars pour le fils de Textor, qui cherche une situation en Angleterre : « Le souvenir de son père doit me pousser à désirer qu'on aide ses enfants. Et j'ai cette raison particulière : de celui-là j'ai été le parrain ; il faut donc que je remplace son père. Ah ! plût au ciel que cet homme bon eût écouté nos conseils. Aujourd'hui ses enfants auraient un petit patrimoine.... Mais puisqu'il a été enlevé par le labeur immodéré auquel il se livrait, il serait cruel de ne pas suivre avec compassion ceux qui, nés d'un père pieux et très intègre, se trouvent pauvres, sans qu'il y ait eu de sa faute.... Je t'écris ceci pour que tu présentes ma recommandation à tous ceux dont il y aura lieu d'implorer la bonté en faveur de cet enfant. Que ma lettre en soit le témoin : quelque service qu'ils lui ren-
1. A l'église de Londres. Opéra, XVIII, p. 90. — 2. A Grindal. Ibid., p. 88. - Wetter. Ibid. "p. 93. — 5. Ibid., p. 214. — 6. Ibid., p. 314, 313.