PREMIERE PARTIE Le faubourg
OUS nous étions arrêté à l'angle des deux chemins qui viennent l'un de Versoix, l'autre de Gex (emplacement de la gare actuelle). {Page 24.) Là s'élevait, jusqu'en 1 532, un bâtiment nommé la Monnaie, entouré de quelques maisons formant hameau *. Citait l'atelier monétaire, ouvert en 1448 par le duc Louis de Savoie, « dehors la ville, auprès de la porte de Saint-Gervès, 74 pas en tirant à Lausanne2. » Entre la Monnaie et la porte de la ville se dressait la Croix de Cornavin, qui séparait les deux juridictions, celle de la Ville et celle du Duc 3. C'est ici que le commissaire et secrétaire savoyard, n'ayant pas autorité sur « les Franchises, » citait les magistrats de Genève \
1. D'après Bonivard, cette Monnaie aurait été détruite en 1530. « Touttesfois la mayson de la Monnaye qu'estoit droict hors la porte de Cornevin, et appartenoit au Duc, et, pour amour d'elle, 5 ou 6 qu'estoient autour furent arrasées. » (Bonivard, Chroniques, Liv. IV, chap. XL, vol. II, p. 426.) Mais M. E. Demole trouve que cette affirmation cadre mal avec celle des Registres du Conseil, du 19 avril 1539, portant « expédition de laz moyson de laz monnoye estant en S'-Gervex, 230 escus. » (Vol. 33, f. 92.) Cette maison f
LA VILLE
Enfin, nous voici sur le pont-levis, pourvu qu'il ne soit pas trop tard, car on ferme de « très bonne heure. » Le guet nous demande notre nom et nous remet une marque1, qui doit être présentée à l'hôtellerie où nous descendrons 2. Et nous entrons.
La porte 3 sous laquelle nous passons a été construite (comme celle de Sainte-Catherine, que nous trouverons près de l'église) par le princeévêque François de Mies ''. Elle s'écroula en 1574 et fut dès lors plusieurs fois réédifiée5. (Page 25.)
réalité, vendue le 22 avril pour 220 écus. En outre, on possède des comptes de Cornavin jusqu'en 1532. Il semble donc que cette année-là seulement l'atelier aurait été fermé. (Eugène Demole, Histoire monétaire de Genève, de 1535 à 1792, p. 45, n. 2.) Peut-être le texte d'une décision prise le 13 juillet 1529 mettrait-il d'accord Bonivard et les procès-verbaux de 1539. « Il a été arrêté à la plus grande voix, pour la préservation (pro prœservatione) du bourg de Saint-Gervais, en particulier du côté {versus) de la porte de la Monnaie, que les maisons et granges auprès de la dite porte, qui seraient exposées, seraient abattues. » (Voir: Nouveau recueil de règlements, 1409-1600. Archives, N° 18.) En 1529, 1530, il s'agissait seulement des maisons autour de la Monnaie; en 1539, il s'est agi de la Monnaie elle-même. — 2. Froment, Les actes et gestes merveilleux de la cité de Genève (édit. Fick), p. 229. — 3. « La monnaie qu'on battait là était au coin du Duc et non à celui de l'Evêque ou de la Ville. Cette Monnaie était dans un champ nommé de la Monnaie, à 300 pas de la porte de Cornavin, auquel..., en bâtissant environ l'an 1674, l'on a trouvé quantité de pièces de vieilles monnaies. » Flournois, Extraits (Grenus). « Châtelaine et tous ces quartiers le long du Rhône, y compris le monastère de Saint-Jean, était au pays de Gex et appartenait au duc de Savoie. Depuis ce monastère, qui était dans les vignes, qui sont entre le Rhône et le chemin par lequel on va à la maison sous terre, il y avait une langue de terre appartenant au duc, qui venait jusques au grand chemin qui tend de Genève à Genthod : dans ce chemin, à 150 pas tout au plus hors de la porte de Cornavin, était la croix de Cornavin qui servait de bornes, entre les franchises de Genève et les terres du duc. Au delà de cette croix, à la gauche du grand chemin, était le bâtiment où le duc faisait battre la monnaie. Non seulement ce qui était au delà de cette croix, du côté du Bourg de Saint-Gervais, était des franchises de Genève, mais encore ce qui était à la droite du grand chemin, savoir es Pâquis et Sécheron. Aussi on voit, dans les Registres, que le Conseil y établissait les gardes des vignes. Le petit Saconnay, y compris sa forêt, était membre de Penay et appartenait en souveraineté à l'évêque, aussi bien que Genthod. » Flournois, Remarques, p. 28. (Archives.) — Il existe aux Archives un recueil en trois volumes, manuscrits, où tous les historiens ont beaucoup puisé, surtout pour l'époque qui a précédé la Réformation, époque pendant laquelle les procès-verbaux étaient écrits en latin. Ce recueil est dû à Jacques Flournois, pasteur, qui, à la fin du XVIIe siècle, le composa (du moins les deux premiers volumes) sur la demande de M. Chouet, secrétaire d'Etat. Des extraits de ces extraits ont été publiés, une première série par Grenus : Fragments historiques sur Genève avant la Réformation, 1823 ; une seconde à la fin du volume de Froment, Actes et gestes. Pour plus de précision, nous indiquerons ainsi les trois sources : Flournois, Extraits; Flournois, Extraits (Grenus), et Flournois, Extraits (Froment). — Le premier volume de Flournois, Extraits, se termine par des pages intéressantes : « Remarques sur les extraits des Registres publics contenus dans le premier volume, dès l'année 1409 jusques à 1538.» Ces Remarques sont de Flournois, et nous les avons plus d'une fois citées. — La publication intégrale des Registres du Conseil a été entreprise. Le premier volume est dû aux soins de M. le notaire Rivoire. — 4. 22 mai 1461. « Il dit qu'il citerait les syndics et le châtelain à la Croix de Cornavin.... » Flournois, Extraits (Grenus). — 17 mars 1506. « La croix de Cornavin étant prête à tomber, on la répare pour l'honneur de la ville. » Ibid.
1. « Bulkttc (dit Ch. Du Bois-Melly, Chroniques, 1870, p. 3, n. 1), carte d'entrée que le chef de poste
SAINT-GERVAIS
Comme, en ï 555, la porte Sainte-Catherine fut fermée, notre porte de Cornavin resta la seule par laquelle on pouvait pénétrer dans le faubourg et dans Genève (en venant de Suisse, de France et d'Allemagne) de 1 555 à 1849 *.
Nous sommes dans Saint-Gervais, la Petite Genève2 (Minor Geneva; en 1 538 3 la Petite était le quart environ de la Grande). La Genève actuelle a eu, en effet, deux centres de formation, l'un sur la rive droite, Saint-Gervais, l'autre sur la rive gauche, Genève. A l'origine, ils étaient petits l'un et l'autre, et fort distincts :
Saint-Gervais se trouvait en pays helvète et Genève en pays allobroge. « De cette ville des Allobroges, dit César, un pont va chez les Helvètes 4. »
Suivons la vue de Cornavin. A droite (N° 17) nous passons devant une vieille petite porte en bois, à l'entrée d'une allée sombre. Le XVIe siècle commence à se montrer. {Page 26.)
A gauche, un grand bâtiment (démoli en 1900), qui fait l'angle de la rue de Cornavin et de la rue de Coutance, attire notre attention. L'édifice se compose d'un corps de logis central, isolé, flanqué de quatre tours d'angle, les unes semicirculaires, les autres polygonales. C'est un type des nombreuses maisons fortes de la contrée. La façade principale, avec sa tour contenant l'escalier en colimaçon,
remettait au voyageur à la porte de la ville pour être tenue à la disposition des visiteurs des logis. » - 2. M. D. G., XX, « Huit jours à Genève en 1 595 » Extrait du journal de Thomas Platter, frère de Félix, p. 157 et s. — .'3. « Suivant un plan de 1690, la porte de Cornavin se trouvait placée à l'endroit où s'élève la maison Roux-Constantin, aujourd'hui maison Jaquemet. » Gaudy-le-Fort, Promenades historiques (184g), I, p. 65, 66. — 4. Nommé évêque de Genève le 4 mars 1426, mort le 7 mars 1444. M. D. G., VII, Blavignac, Armoriai genevois, p. 56. - 5. La porte de Cornavin fut refaite complètement en 1784. (Voir aux Archives, F. H., N° 5163, « préavis et rapports du Conseil militaire concernant principalement... les réparations de la porte de Cornavin. ») — On peut comparer la vue que nous publions avec celles qui se trouvent dans la gravure P. Chouet (XVIIe siècle) et dans la gravure de Munster (XVIe siècle). Nous avons reproduit ces deux gravures.
1. Galiffe, p. 142. — 2. C'est ainsi que Munster l'appelle en sa cosmographie. — .'S. « La description de la ville de Genève,» de 1538, publiée par Bétant, Notice sur le collège de Rive, 1866. — 4. « Extremum oppidum Allobrogum est, proximumque Helvetiorum finibus, Geneva. Ex eo oppido pons ad Helvetios pertinet. » De bello gallico, I, vi.
La porte de Cornavin (d'après une gravure à l'aquatinta ] de Cari Hackert, vers 1790). (page 24.)
LA VILLE
se trouvait à l'angle supérieur de Coutance, au bout d'une cour, peu à peu encombrée de constructions. Sous l'édifice, un passage voûté conduisait aux jardins,
très vastes sans doute à l'origine1. {Pages 27 et 3o.)
Ce château de Saitit-Gervais avait été bâti, on ne sait trop par qui, à la fin du XVe siècle, et il eut de nombreuses vicissitudes. Il finit par devenir « la meilleure hôtellerie du faubourg2. » Au commencement du dix-septième siècle, il prit le nom de Château royal. La tradition rapporte qu'ici descendit, en 1626, Emilie d'Orange, la fille du célèbre Taciturne, le libérateur des Provinces-Unies des Pays-Bas. Elle avait épousé secrètement, en présence d'un prêtre catholique, en 1 597, dom Antonio, le fils du roi de Portugal, détrôné par le duc d'Albe et Philippe II, en i58o. Après une grave maladie et des épreuves qui ne sont pas bien connues, elle se réfugia à Genève, sans son mari, avec ses six filles. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne resta pas longtemps au Château royal et acheta presque tout de suite une maison rue Verdaine 3. C'est là qu'elle reçut souvent les visites des Jean Diodati, des Théodore Tronchin, des Bénédict Turretini. Mais sa santé ébranlée ne se remit pas, et elle mourut en 1629, le 16 mars, « âgée de 60 ans... (disent les Registres des morts 4), de longue maladie, comme fïèbvre hectique et commencement d'hydropisie, à 9 heures du matin; sa demeure en son hostel, rue Verdaine. » Le lendemain, le Conseil convia un syndic « avec quelques autres seigneurs pour aller se condouloir avec mesdemoiselles les princesses ses filles,
l. Anciennes maisons de Genève, II, 1901. Planches 8 à 10. Le château royal : « En fait d'objets intéressants, la démolition n'a presque rien révélé, si ce n'est un petit plafond à poutrelles, peint en grisaille, qui est déposé au musée archéologique et sera réédifié dans le nouveau musée. La décoration de ce plafond rappelle celles qui ont été relevées à l'ancienne maison de Rolle, au Molard, à la commanderie de Compesières, ailleurs encore. » — 2. Magnin, Notice du relief de Genève, 1892, p. 53. — Voici, d'après Blavignac, un exemple de la vicissitude des choses dans ce quartier: * La Communion, dit-il, est un vieux cabaret; naguère ses fenêtres étaient encore vitrées de petits carreaux à six pans, entremêlés de médaillons peints. L'un de ces derniers figure trois colonnes d'argent se détachant sur fond rouge. On lit tout autour : Eglise du Dieu vivant, appui et colonne de vérité.... La présence de cette peinture et de cette inscription dans le cabaret de la rue des Corps-saints était due à un cas fortuit. En 1774, on ôta les vitraux qui se trouvaient encore dans le temple voisin de Saint-Gervais, le cabaretier les acheta et, sans plus de malice, en fit enchâsser quelques-uns dans ses fenêtres. » Histoire des enseignes, p. 124. — 3. Là où, le siècle passé, logèrent longtemps les consuls sardes. — On a une copie de l'acte du 14 août 1626, passé devant Odet Chappuis, notaire (Vol. 2, f. 55), et portant acquisition de la maison, avec jardin, grange, etc., le tout situé entre la rue Verdaine et celle du Vieux-Collège. L'immeuble appartenait à Anne Bithod, femme de Jean Sarasin, alors premier syndic, auteur du Citadin. M. D. G., XVI, Heyer, Les princesses de Portugal à Genève, p. 426. — 4. Archives de Genève.
Porte, rue de Cornavin. (page 25.)
SAINT-GERVAIS
en après conférer avec icelles de la forme dudit enterrement1. » Le 18, on décida que « le jourd'huy ses entrailles soyent ensevelies en la chappelle de Saint-Pierre2. » Dix-huit ans plus tard (1647), la mere fut rejointe par sa fille aînée, dont le mariage avait été plus romanesque et plus fâcheux encore. Et
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Plan du Château royal, d'après les « Anciens plans de la ville, » 1668-1695. Archives de Genève, (pages 26 et 27.)
c'est à cause de ces tombes que la chapelle de Saint-Pierre, à droite du chœur, porte encore le nom de chapelle des princesses de Portugal 3. — C'est dans ce Château royal que logèrent des pasteurs de Saint-Gervais \ en particulier Goulard. C'est là aussi que le corps du duc de Rohan, porté à Genève, fut momentanément déposé, avant son ensevelissement à Saint-Pierre, le 18 juin 1 638 .
1. Registres du Conseil, Vol. 128, f. 47v. — 2. Ibid., f. 48. « Au regard du corps, » on déclara vouloir attendre « la volonté du prince d'Orenges, si on le portera en Hollande ou bien s'il sera enseveli en ceste ville. » Ibid. — 3. M. D. G., XV, Th. Heyer, Les princesses de Portugal à Genève, p. 165-181. — 4. On ne sait pas à partir de quelle date. En 1542, nous voyons les prédicants de Saint-Gervais « înys en la mayson qui fust à Claude Richardet. » 25 août 1542. Registres du Conseil, Vol. 36, f. io4v. Où était cette maison ? — On ne sait pas davantage dans quelle maison de Saint-Gervais logea Théodore de Bèze en 1560, et après lui Enoch. [Ibid., Vol. 56, f. 99.) — Ce qui est certain c'est que, en 1628, le Château royal était la cure de Saint-Gervais. Il est désigné dans les Registres comme * la maison où demeuroit feu M. Goulard. » La seigneurie veut la vendre. (Registres du Conseil, 12 avril 1628, Vol. 127, f. 80.) C'est un fait accompli le 26 mai. Les ministres viennent < remonstrer » qu'on la dit, à tort, ruineuse, et que cette maison ayant « esté une fois affectée à l'Eglise, il plaise à Messeigneurs la laisser pour le mesme usage. » (Ibid., f. io2v.) En effet, Michel Roset, qui l'avait achetée, consent à la rendre à la seigneurie, mais celle-ci y met du blé et de la poudre. (Ibid., f. io3v.) Il est vrai qu'on permet en même temps au pasteur Jean Gros d'y élire domicile, et on y fait des réparations. (13 juin. Ibid., f. 112.) Mais le colonel Durand ayant offert de l'acheter au même prix que Michel Roset, de payer les réparations faites depuis (sept cents florins) « et le remuage du sieur Gros, ministre, qui est logé dans icelle, » la maison lui est « abergée. » 13 et 22 octobre 1628. (Ibid., f. 181, 1 85 v.) — « Cinquante ans après, dit H. Mallet, Description de Genève ancienne et moderne, 1807, p. 126, M. Gallatin, qui en était devenu propriétaire, demanda et obtint de pouvoir en faire une auberge et lui fit porter pour enseigne : le Château royal. »
Saint-Pierre (Mid \
her, 1641.
3o LA VILLE
Continuons à suivre la rue de Cornavin.
Encore quelques portes gothiques, quelques escaliers qui empiètent sur la rue [Page 3 1) : voici, à notre droite, le monument élevé aux dix-sept Genevois
qui furent tués dans la fameuse nuit de l'Escalade (12 décembre 1602) et nous sommes à l'église de Saint-Gervais. La dernière partie de l'ancienne rue de Cornavin porte aujourd'hui le nom de rue des Corps-Saints.
Ce nom, donné depuis la Réformation, rappelle une des plus curieuses « fourbes » [fourberies] qui précipitèrent le discrédit du catholicisme. Quand les prêtres virent leur autorité compromise ils répandirent ces propos dans la ville : « Toutes les nuits de Noël les corps saints de Saint-Gervais chantent; les corps saints de Saint-Gervais se plaignent de ce que l'on a osté la messe. » Ces corps saints étaient les prétendues reliques de Nazaire, Celse et Pantaléon1, ensevelis, disaiton, dans la crypte. Et les bonnes femmes ne doutaient pas. En effet, dans l'autel, au-dessus de la crypte, il y avait un trou, par lequel elles faisaient descendre leurs chapelets, et elles ne pouvaient plus les retirer, tellement bien les saints les retenaient. Puis, en prêtant l'oreille , on percevait une voix qui sortait du trou, et c'étaient les saints qui faisaient entendre leur protestation.
Or, le 8 décembre 1 535, le Conseil était rassemblé; voici les balayeurs du temple de Saint-Gervais qui arrivent, annonçant une curieuse découverte. Ils avaient remué l'autel et, examinant le trou, ils avaient constaté qu'il était fait dans « une pierre de roche taillée à pointes de diamant, soit en manière de dens de poisson. » Les chapelets s'y accrochaient, et voilà pourquoi les bonnes femmes ne pouvaient plus les retirer. Ce n'est pas tout. Dans le vide de l'autel, les balayeurs trouvèrent deux grands pots de terre reliés l'un à l'autre par une sorte de tuyau percé de trous, « comme ceux qu'on fait aux flûtes des orgues. » Et les
1. 1 La tradition légendaire donne, comme premier évêque à Genève, un disciple de saint Pierre, Nazaire, qui, plus tard, avec un jeune Genevois nommé Celse, et un autre nommé Pantaléon, subit le martyre à Milan. » A. Guillot, Le toupie de Saint-Gervais à Genève, 1903, p. 33, n. 1.
Le Château royal (démoli en 1899-1900). (page 26.)
SAINT-GERVAIS
« chants » et les « plaintes » des corps saints étaient ainsi expliqués : c'était le son que produisait le moindre vent passant par les dits tuyaux, lesquels « résonnoient comme si c'estoit un murmure de gens qui parloient l. »
C'était au même moment qu'à Saint-Pierre on faisait des découvertes non moins significatives. La fameuse cervelle du prince des apôtres, relique extrêmement vénérée, se trouvait être une simple pierre ponce; et nous ne dirons pas ce que se trouva être le bras de saint Antoine, « sus lequel on faisoit les sermens les plus solennels 2. »
Dans son ensemble (Page S2), l'église de Saint-Gervais remonte au milieu du XVe siècle :). La date de 1435 figure sur le clocher de l'église avec les armes de l'évêque François de Mies. Cette date, en chiffres arabes, gravée vers la fin du XVIIIe siècle4, a remplacé la date originale, gravée en chiffres romains et publiée autrefois par Spon. On peut admettre qu'elle concerne, non pas seulement le clocher comme on le dit généralement, mais l'église entière. Cette supposition est confirmée par le style général de l'édifice et par une visite épiscopale faite en 1446; d'après plusieurs passages du rapport sur cette visite, l'église était alors nouvellement bâtie5.
Saint-Gervais n'est ni très grand, ni très beau. Cependant, avec toutes ses parties confusément amassées, tantôt en pierre, tantôt en briques, sans plan visible à l'intérieur pas plus qu'à l'extérieur, Saint- Gervais est un monument fort pittoresque.
1. Ce qui frappe d'abord l'attention, à côté d'un abreuvoir rustique °, c'est la grosse tour carrée. [Page 33.) Les Registres de 1547 nous apprennent que les sonneurs se plaignaient de ne pas « aoyr » de là haut « le reloge de Saint-Pierre, » et que le ministre était embarrassé pendant son sermon. On ordonna au sonneur
1. Flournc'S. Extraits (Froment). — Roset, Les Chroniques, p. 214, 215. — 2. Roset, Ibid., p. 214. - 3. Nous nous servons pour cette description du « Rapport sur la restauration de l'église de Saint-Gervais à Genève, » rapport inédit, rédigé par M. Max van Berchem, qui a bien voulu nous en communiquer une copie, et de la notice historique de M. le pasteur Guillot. — 4. « Cette inscription date des réparations de 1772, mais elle est la reproduction incomplète d'une inscription antérieure. » A. Guillot, p. 13, 14. - — o. La restauration (Reformatio seu reparalio, comme dit la bulle de Félix V, du 5 février 1441) avait été une réfection complète. A. Guillot, p. 13 et n. 1. — Le visiteur était Barthélémy, évêque de Corneto, qui paraît avoir pris sa tâche très au sérieux. Les Archives de Genève possèdent les ordonnances relatives à Saint-Gervais, rédigées après la visite. — 0. Placé là dans le premier quart du XIXe siècle.
Rue des Corps-Saints, (page 30.)
LA VILLE
de faire mieux le guet, et on accorda au pasteur « un reloge à voyre 1 » [horloge en verre, soit clepsydre]. Du reste, on découvrit bientôt d'où venait tout le désordre. Le sonneur ne pouvait faire son office parce qu'il était « tous les copt
Eglise de Saint-Gervais (avant la restauration de 1903). (page 31.)
yvre, » et pendant ce temps, sa femme « s'en mesloit, » et « frappoit les heures sans mesure ! » On fit « remonstrances » au sonneur et lui ordonna « de se chastier, » sans quoi messieurs aviseraient 2.
En dedans {Page 3g), il y a une large nef, un chœur :i à chevet droit et des chapelles latérales, en particulier une vaste (dite du Saint-Esprit), à droite du chœur, datant du 23 avril 1478 4, et, encore à droite, le long de la nef, une autre
L 2 mai 1547. Registres du Conseil, Vol. 42, f. 98. — Elle avait été demandée, le 29 avril 1547, par le Consistoire : « Advis qu'il plaise à Messieurs de pourvoystre ung horloge à sable à Sainct-Gervays. » - -2. 23 mai 1547. Ibid., f. 1 1 5V. — 3. Dans le mur de l'abside, à gauche du chœur, il faut considérer un souvenir de la visite de l'évêque de Corneto. «Parmi les choses à faire, il indiqua « à gauche de l'autel, où » est maintenant le crucifix, une armoire de pierre, haute de trois bons rayons, avec de bons montants, » avec porte bien fermée à clef, pour y mettre le corps de Christ en haut et les reliques des saints, et en » bas l'huile sacrée et les vases nécessaires... et sur l'armoire, et autour, il faudra y sculpter quelque frag- » ment de l'histoire du Christ. » La dite armoire paraît bien avoir été pratiquée dans le mur de l'abside, à gauche du chœur, mais au lieu de sculpter en bordure quelque fragment de l'histoire du Christ, on a peint deux anges, dont l'un tient un encensoir, l'autre un monogramme du Christ (I H S) dans une attitude d'adoration. Cette peinture, assez grossièrement faite, existe encore fort bien conservée, ainsi que l'armoire qu'elle décorait et qui, après la Réformation, avait été murée. » A. Guillot, p. 17-19, avec photographie, p. 18. — 4. Elle avait été fondée par la confrérie du Saint-Esprit, vulgairement appelée des Allemands.... Le chapelain devait toujours être un « prêtre teuton ». A. Guillct, p. 19.
LA VILLE
chapelle immense, avec galeries en bois. Mais celle-là ne date que de 1688, témoin intéressant de la Révocation. Il fallait trouver des places pour les réfugiés, et presque tous les temples subirent alors des transformations semblables1.
— Malgré tout, l'espace manqua longtemps, et même au commencement du XVIIIe siècle des dames en arrivaient aux soufflets pour chasser de leur place une usurpatrice 2.
Sous le chœur était la fameuse crypte, que la Réformation, en juste punition de tant de fourberies, dégrada au rang et à l'usage de simple cave : la porte de cette cave s'ouvre encore rue des Corps-saints.
Il ne faut pas négliger les stalles, seize formes hautes avec leurs dossiers sculptés et huit formes basses; le tout dans le style flamboyant du XVe siècle, ce style où les caprices des branches se mêlent aux plaisanteries quelquefois grotesques d'artistes émancipés 3.
Surtout nous devons nous rendre dans la chapelle de la Vierge, dans la tour, sous le clocher. Une découverte de i8q5 est venue mettre hors de doute ce que plusieurs autres indices avaient déjà fait penser, à savoir qu'à Genève, comme ailleurs, les édifices religieux étaient décorés de peintures, ciels d'azur, étoiles d'or, figures d'anges, filets d'or sur les nervures et les clefs de voûte.
Le récent grattage a mis au jour, sur tous les murs de Saint-Gervais, des restes de ces peintures, remontant à diverses époques : deux fragments seuls ont assez bien échappé aux destructions successives du badigeon et du picage, dans le chevet du chœur. (Nous avons parlé de celui autour de l'armoire, p. 32, n. 3.)
— Mais c'est dans la chapelle de la Vierge qu'on peut se faire une idée de la richesse de ces peintures.
Sur un des murs, on voit les quatre évangélistes dans une salle gothique curieuse. Près de la fenêtre, unique, trois figures sont visibles, d'une réelle beauté de style: il ne reste malheureusement que les têtes, les épaules et une partie des bras et des mains. La fresque la plus importante occupe le mur oriental, au-dessus d'une niche, où était situé l'autel, et constitue un grand tableau. Llle repré-
1. < A St-Gervais, ce fut la cause d'une transformation complète de la face nord du temple. Les quatre fenêtres qui donnaient le jour de ce côté disparurent pour permettre d'établir de profondes tribunes qui avaient des rangées de bancs dessus et dessous, et l'on plaqua extérieurement contre l'édifice, en respectant toutefois l'emplacement du tombeau des victimes de l'Escalade, un immeuble qui augmentait le nombre des locaux habitables, dans une ville enceinte de murs et trop petite pour le chiffre croissant de ses habitants. Nous ne savons pas exactement quand ces travaux importants furent exécutés. Ce fut peut-être en 1688. » A. Guillot, p. 42. — 2. 23 août 1708. « ...a été rapporté que la demoiselle veuve D. A. a fait de grands scandales dans le temple de St-Gervais, jusqu'à donner un grand soufflet à une demoiselle S. » — 31 août 1708. « Comparaît Marthe L., veuve de sieur J. B. D. A., laquelle répond qu'une nommée Lucrèce L. occupant sa place, elle l'a un peu poussée, mais nie de lui avoir donné aucun coup, non plus qu'à la fille du sieur S. En a été fortement censurée. » Registres du Consistoire. — 3. Voir plus loin l'opinion de Blavignac et de Galiffe sur l'origine de ces stalles. Notons que l'évêque de Corneto demanda que l'on fit, pour 1449 au plus tard, des « formes > pour la chapelle du Saint-Esprit. (In capella sancti spiritus fiant fonnae de bono nemore.) Le 26 décembre 1826, le Comité des immeubles, pour gagner 18 places, proposa de supprimer trois des anciens bancs, dits à forme, sur quatre, ce qui fut décidé le 9 janvier 1827. Galiffe affirme que le dais de celles qui restent a été mutilé pour orner, comme à Saint-Pierre, l'abat-voix de la chaire. — A. Guillot, p. 24, 25.
SAINT-GER VAIS
sente la Vierge Marie recouverte d'un grand manteau de pourpre et d'hermine, lequel est soutenu par ses anges, et au-dessous, comme à l'abri de ce manteau,
Saint-Pierre (nord). P. Chouet, 1655.
A. Cathédrale de Saint-Pierre. B. Madeleine. E. Hôpital. F. Porte de Rive.
symbole de protection, se pressent une quarantaine de personnages, prélats et seigneurs d'un côte, grandes dames de l'autre : des papes, des cardinaux, des princes, des moines.
LA VILLE
On a quelque droit de penser que ces figures, dont plusieurs ont un beau caractère, sont des portraits. Car Bonivard parle d'un tableau analogue, placé dans un oratoire de Plainpalais 1 et qu'il avait encore vu.
Il spécifie que les principaux bourgeois « estoient pourtraictz au vif, le dict hospitalier et aulcungz de ses amys 2. » Sans doute, les deux papes du tableau de Saint- Gervais, à genoux devant la Sainte-Vierge, sont l'un, celui de droite, le pape régnant Nicolas V, et l'autre son prédécesseur, Félix V, qui abdiqua le i5 mai 1449, redevint administrateur de révêché de Genève, sous son ancien nom de duc de Savoie, Amédée VIII et mourut en 1 45 1 . La fresque serait de
2. Mais ce qui rend ces voûtes, ces chapelles, ces coins et ces recoins sinjjulièrement vénérables, ce sont les souvenirs qu'ils rappellent en foule.
Que de fois parlèrent ici Calvin, Farel, Coraud, Viret 3 !
Que de fois ils expliquèrent la parole de Dieu à des auditeurs de tous caractères:
âmes simples, âmes violentes, âmes pieuses, âmes haineuses!... N'est-ce pas dans les temples qu'à cette époque se décidait, non seulement le sort de la religion, mais le sort des gouvernements?
C'est ici, par exemple, que, le dimanche de Pâques r 538, « devant disné, » Farel expliqua au peuple pourquoi il ne pouvait pas distribuer la cène. Les
Saint-Germain et Hôtel-de
C. Saint-Germain. G. Hôtel-dc-Villc. H. Arsenal. J. Molard. K. Fusterie. L. To
1. Commencé à bâtir, 20 mars 1504, par Jean Nergaz, procureur de l'hôpital pestilentiel, et détruit à la
SAINT-GERVA1S
« espées furent dégaynées 4. » Heureusement, il n'y eut pas cependant effusion de sang. Mais, deux jours après, les Réformateurs partaient pour l'exil.
[ C'est ici qu'à deux reprises
il y eut « tumulte » à propos des baptêmes.
En 1546 (27 août), les ministres avaient paru devant le Conseil et s'étaient « lamentés » de ce qu'un « maystre Amyed, barbier, » leur avait demandé de baptiser son fils « aut nom de Abraam » et non « aut nom de Dieu r>. »
« Plus se lamentent de ce que a plusieurs gens ydolâtres que, à tout propos, veullent fère mestre les noms à leur enfant: Claude, quant l'on les apporte à l'église pour estre baptisés. » C'était la grosse question des noms de baptême, qui était ainsi soulevée. Séance tenante, le Conseil, « à cause que l'ydolle appelée S1 Claude, laquelle contre Dieu, est vénérée à sept petites lhieux près d'ici, et pour anichiller telle idolâtrie, » fait défense « d'ymposer » désormais le nom de Claude à aucun enfant0. Mais d'autres noms étaient aussi dangereux et idolâtres que Claude. Le 3o août, Calvin demande donc au Conseil de faire « remonstrances » à ceux qui portent leurs enfants au baptême, et leur donnent des noms « qui ne sont point de l'escripture 1 . » Naturellement, il y a difficultés, protestations, opposition. Alors, ici à Saint-Gervais, le 9 novembre, se produit « quelque tumulte entre le ministre et aultres gens \
ord). P. Chouct, 1655.
Tertassc. O. Rhône. R. Chaînes fermant le port. Y. Arve. Z. Pont d'Arve.
Réformation. Bonivard, Chroniques, Liv. II, chap. XVIII, édit. Fick, I, p. 303. — 2. Voir : M. D. G., VII, Bla-
cause que l'on volloyt imposer nom à un enfant : Aymé ou Martin. » Le Conseil « advise de faire éditz1. » Sur nouvelles remontrances des ministres, il charge Calvin lui-même de « fère ung rôle des noms que ne sont de mectre, » et de le publier « au peuple; » après quoi les dizainiers seront chargés d'avertir « ung chacung 2. »
Enfin, le 22 novembre, la liste des noms « que Ton ne doybge imposer aux enfants, » afin d'ôter « toutes superstitions et ydolâtries 3, » est lue et acceptée. On donne un double de la liste à tous les dizainiers. Et désormais, il fut légalement interdit d'appeler son enfant Suaire, Balthasar, Dimanche, Sépulcre, Pentecôte, etc.
Ce n'était pas, semble-t-il, pour gêner beaucoup de gens. Cependant, le 16 décembre i55i, encore à Saint-Gervais, on apporte un enfant. Ee pasteur demande le nom : Balthasar, précisément le nom donné par l'Eglise catholique à l'un des trois Rois, des trois Mages ! Le père est un des citoyens les plus influents, Balthasar Sept. Le pasteur refuse. Il y a « insolence et scandale,... aulcungs firent tumulte... et y entrevenirent plusieurs blasphèmes et insolences4. » Dès le lendemain, Balthasar Sept porte plainte au Conseil, et se déclare « esbays, que l'on luy face tel reffus, veu qu'il est homme de bien, pour quoy il supplie y avoir advys 5. » Mais les ministres, et Calvin en tête, vont aussi au
vignac, Armoriai genevois, p. 57-59. — Ibid., V, J.-J. Rigaud, « Recueil de renseignements relatifs à la culture des beaux-arts à Genève. » p. 3. — 3. 7 novembre 1541. «Pour ce que Genève est réduyete en troys paroches assavoyer Sf-Pierre, laz Magdeleine et S'-Gervex, advisé que les seigneurs prédicans Calvin et Vyret doybgent servyr az S'-Pierre et S'-Gervex. » Registres du Conseil, Vol. 35, f. 383. — 4. Roset, p. 252. — ri. Il semble que les procès-verbaux aient été rédigés par le secrétaire séance tenante, au cours de la discussion, de telle sorte qu'il y a quelquefois des confusions assez incompréhensibles. Nous en avons ici un exemple. En consultant le procès criminel de cet Ami Chappuis, on voit qu'il voulait faire appeler son enfant Claude, et que le pasteur l'appela Abraham. Et Ami Chappuis, pour se venger par une plaisanterie dans le goût du temps, serait allé disant « que le ministre n'avoyt poen baptisé son fils aut nom du père, du filz et du sainct esprit, mès il l'avoyt tant seulement baptisé au nom d'Abram. » A l'interrogatoire, il avoua son espèce de calembourg, en reconnaissant que le pasteur avait dit: « Je te baptise aut nom d'Abram, » ce qui signifiait sans doute : je te donne le nom d'Abram. Il demanda pardon. Archives, Procès criminels, N° 431, 28-30 août 1546. — 6. Registres du Conseil, 27 août 1546. Vol. 41, f. i84v et 185. — 7. Ibid., f. 186.
1. Registres du Conseil, Vol. 41, f. 238. — 2. 15 novembre 1546. Ibid., f. 242. — 3. Ibid., f. 247. — Voici « l'extraict de l'ordonnance de Messieurs sur le faict de l'imposition des noms au baptesme » (Archives du Consistoire, ier vol. des Registres de la vénérable compagnie, p. 37) : « Déffendent premièrement de imposer noms d'ydolles qui ont régné au païs, pour ce qu'il y pourroit encores avoir de la superstition, et aussi que c'est ung mémorial de l'ydolâtrie de laquelle il a pieu à Dieu délivrer le païs par sa grâce, comme Suaire, Claude, Marna et autres, aussi les noms qu'on appelle des roys, tant pour ce que c'est ung abuz, comme aussi qu'il y a eu faulce confiance. — Item les noms d'offices, pour ce qu'ilz n'appartiennent sinon à ceulx aus quelz la charge en estoit commise et sont appelez de Dieu, comme Baptiste, Ange, Evangéliste, et autres semblables. — Item les noms apartenans à Dieu seul ou à nostre Seigneur Jésus-Christ comme Dieu le filz, Esprit, Emmanuel, Sauveur, Jésus. — Item les noms ineptes, où il y a quelque absurdité, dont on se peult mocquer, comme Toussaint, Croix, Dimanche, Typhaine, Sépulchre, Noël, Pasques, Pentecoste, Chrestien par ce qu'il est commun à tous. — Item les doubles noms et autres qui sonnent mal, comme Gonin, Mermet, Sermet, Allemand. — Item les noms corrompus, comme Tyvan, Tevette, au lieu d'Estienne, Monet au lieu de Simon. » — 4. 21 décembre 1 5 5 1 . Registres du Conseil, Vol. 46, f. 1191 et v. — 5. 17 décembre 1551. Ibid., f.
SAINT-GERVAIS
Conseil. Calvin affirme que « la chose est très mal et de maulvais exemple, » et se déclare prêt à se présenter devant le Conseil des Deux-Cents pour soutenir le bon droit de l'Eglise *.
Mais nous ne pouvons pas nous attarder plus longtemps, et en sortant par le portail, au pied de la tour, nous trouvons à droite la porte Sainte-Catherine2. La
Intérieur du Temple de Saint-Gervais (avant la restauration de 1903), d'après le dessin de P. Escuyer, vers 1825. (page 32.)
rue, qui la traverse, conduit, quelques centaines de mètres au sud-ouest, à une église, hors des murs, sur une colline escarpée, dominant la rive droite du Rhône. Cette colline a conservé le nom de Saint-Jean, que lui a donné l'église. - - La Corbière dit qu'elle était placée « précisément » où est la maison de campagne « appelée Sous-Terre » et écrit, en i y 5 3 , qu'on en voit encore « quelques vestiges. » — « Le couvent était sur les terres du Duc, mais la souveraineté du terrain est parvenue à Genève, par l'élargissement des franchises, soit avec
1. « ...Cette préoccupation à l'endroit des noms de baptême était générale dans l'Eglise réformée;... M. Galiffe fait fausse route lorsqu'il prête à Calvin l'intention d'affaiblir l'esprit national en proscrivant des noms auxquels la population genevoise était attachée. » (A. Roget, Histoire du peuple de Genève, II, p. 249 et n.) Qu'avaient de particulièrement genevois les noms de Balthasar, ou de Dimanche? — 2. En 1807, H. Mallet écrit: « Au devant du Temple est une place pourvue d'une fontaine, et où l'on voit encore les vestiges d'une des deux portes par lesquelles cet ancien faubourg communiquait à la campagne,» p. 122, 123.
LA VILLE
Berne, en 1 5 3 6 1 . » Un acte de 1 1 1 3 , de l'évêque de Genève, Guy, en reconnaissance de l'hospitalité que ce prélat avait reçue dans le monastère d'Ainay, près de Lyon, donnait à ce monastère l'église Saint-Jean de Genève {ecclesiam Sancti Johannis genevensis), sauf une partie des oblations, une redevance annuelle et le droit de l'église de Saint-Pierre, au cas où des moines seraient introduits à Saint- Jean; cela voulait dire que les chanoines de Saint-Pierre auraient autorité sur le prieur, et le droit de le nommer. Ce prieur existait déjà en 1 1 43 — • « 11 y avoit en oultre, dit Goulard (1600), une abbaye de riches moines à Saint-Jean vers les Grottes, deshors Saint-Gervaix, à costé du chasteau dict de la Bastie 3. »
En rentrant par la porte Sainte-Catherine, la rue nous fait descendre la colline vers le Rhône : c'est la rue de Saint-Gervais {carreria tenden : a Ponte Rodani versus eccles. sancti Gerpasii), aujourd'hui rue du Temple, sans doute un nom donné par la Réformation et une abréviation pour rue du temple de Saint- Gervais.
La rue a encore assez bien conservé sa couleur du XVIe siècle. Les maisons, à droite, offrent le type qui nous apparaîtra comme le type genevois : au rez-dechaussée, un arceau de boutique et une petite porte donnant dans un corridor, c'est tout. — A gauche, les maisons, sauf deux ou trois, sont toutes vieilles, étroites 4 et hautes; beaucoup de portes ont l'arceau gothique. — En même temps, nous découvrons, pour la première fois aussi, l'allée, le couloir, la ruelle minuscule et couverte, qui va d'une rue à l'autre (ainsi les allées qui vont vers le Rhône, sur le quai du Seujet) 5.
Entrons dans ces couloirs, à travers ces cours, et respirons leur odeur caractéristique. Pour apercevoir le ciel et le jour, il est nécessaire de lever la tête presque jusqu'à tomber à la renverse. On voit comment les pièces des divers étages communiquent entre elles, par des galeries superposées et entourant la cour. Nous trouverons plusieurs de ces galeries, de diverses époques, fort belles. Mais surtout quel coloris! Les bois sont noir-rouge, d'une couleur sépia foncée. Les vitres, couvertes de poussière, ne laissent guère passer dans l'appartement plus de lumière que les papiers huilés, auxquels elles ont succédé. Tout à coup, à Tune de ces fenêtres, je vois de la vaisselle, dont on vient de se servir, entassée, et, picotant
1 . Copie de deux livres que M. Jean Delacorbière a présentés à la vénérable compagnie des pasteurs et professeurs de Genève, à savoir le premier le 29 septembre 1752, et le second le 28 septembre 1753. Copié et mis en ordre, suivant l'avis ci-derrière, par Pierre Bourrit, 1756. Archives de Genève, N° 117. — Nous citons ce manuscrit sous ce titre: Delacorbière (copie Bourrit). — 2. M. D. G., IV1', p. 11. — 3. M. D. G., seconde série, II, Chroniques de Genève, p. 268. — H. Mallet, p. 123, 124 : « Une abbaye de riches moines, située près du Rhône, s'appelait Saint-Jean-les-Grottes, nom que le lieu porte encore, et qui le distinguait de celui où était une chapelle de Saint-Jean de Jérusalem, située dans le faubourg hors de la porte de Rive. » — 4. A propos des maisons et tout particulièrement de leur hauteur, voir plus loin notre chapitre sur la maison genevoise. — S. Depuis 1837, d'après le nom d'une famille qui a joué un rôle important au
SAINT-GERVAIS
de ci, picotant de là, et s'arrêtant pour me regarder, un énorme chat-huant. Si quelque sorcière ou « hérège », comme on disait, m'était apparue, je l'aurais trouvée à sa place. Dans la cour, à l'un des angles, est, en général, une tourelle avec son escalier en viret, en colimaçon. Telle cour est si sombre qu'on ne distingue presque rien : l'escalier lui-même est dans la nuit la plus noire. On a le sentiment que c'est visqueux. Les odeurs seules, pénétrantes, nauséabondes, guident un peu, et toute cette vision du passé, qui s'estompe dans une pénombre indistincte, ne vous saisit que plus étrangement à la gorge, pour ne pas dire à l'estomac Je suis sorti moins écœuré des fameuses courettes (ou courées) de Lille.
Nous arrivons ainsi sur la place de Saint-Gervais, où il nous faut faire halte.
En nous retournant, nous avons, à gauche, la rue que nous venons de descendre et, juste en face, la rue qui remonte, la rue de Coutance.
Coutance est une corruption de Constance (carreria Constancie), car le nom ne rappelait pas la petite ville de Coutance au nord de la France, ce qui, pour la plupart des Genevois, n'aurait rien rappelé du tout. Tandis que la ville de Constance était célèbre par le récent et fameux concile (1414-1418), qui avait essayé de réformer l'Eglise et n'avait guère réussi qu'à brûler le vrai Réformateur, Jean Huss. Ce concile avait été présidé par le cardinal de Brogny, qui était devenu évêque de Genève, le 3 décembre 1423. C'est lui qui fît construire la chapelle des Macchabées, à Saint-Pierre, et sous son épiscopat s'ouvrit cette rue de Constance (ce nom était, on le voit, naturel), que son neveu et successeur acheva 2.
En réalité, la rue de Coutance sépare deux parties très distinctes de Saint- Gervais : à gauche, la partie que nous venons de parcourir, dont l'emplacement et les origines sont antérieurs au XVe siècle ; c'est le viens de 926 3, où déjà se tient une cour de justice; — et à droite, la partie qui date seulement du XVe siècle et qu'il nous faut visiter maintenant. Jusqu'au XVe siècle, il n'y a guère eu qu'un
XVe siècle. (Galiffe, p. 172.) — Et quel rôle? «Jean du Sougey, syndic en 1462, avait, paraît-il, en présence des envoyés du duc [de Savoie] et du roi de France [pendant une séance du Conseil général], tenu des propos calomnieux contre ces deux princes. Dans leur réquisitoire, les syndics de 1470 attribuaient aux discours de du Sougey la perte des foires et d'autres graves dommages. Malgré les exagérations inévitables de ces accusations tardives, il est permis de leur accorder quelque créance. » (Frédéric Borel, Les foires de Genève au quinzième siècle, 1892, p. 19, 20.) De telle sorte que Genève a conservé avec reconnaissance ie nom de l'homme qui a porté le coup le plus funeste à sa prospérité. — Il faut distinguer le quai du Seujet, qui date de 1537, et la rue du Seujet (carreria du Sougey), qui date du moyen âge et descend en face de la tour du Temple.
1. M. D. G., VIII, Chaponnière, « Etat matériel de Genève pendant la seconde moitié du XVe siècle, » p. 302. — 2. Galiffe, p. 171, 172. — 3. A ce moment « création nouvelle » et « cependant pas toute récente,» dit Galiffe, p. 59, 60. — M. Denkinger nous écrit (déc. 1903): « A mon avis, Saint-Gervais n'a commencé à être bâti que sous les Romains. On a découvert il y a quelques mois, en creusant les fondations de la maison qui fait l'angle de la rue Vallin à son débouché au bas de Coutance, en face de l'hôtellerie, le seul autei portatif romain trouvé en Suisse jusqu'ici. »
LA VILLE
pré, une vigne dite « de l'Ile, » ou encore « de l'évèque. » En 1424, celui-ci a commencé à diviser ces terrains en lots, et à les donner en emphytéose, c'est-à-dire en ferme perpétuelle. D'abord, dix particuliers y construisirent des maisons, les premières de Coutance, reconnues en 1430. En 1475, il y en a une cinquantaine, et peu à peu toute la pente du coteau, depuis la rue de Cornavin jusqu'au lac, fut ainsi « abergée. » Alors apparaît (elle ne porte pas encore de nom à la fin du XVe siècle) la rue de Chevelu1 (aujourd'hui Jean-Jacques Rousseau). Elle compte, en 1475, une vingtaine de maisons et de granges. La rue de Villeneuve (carreria Villenovë)^ comprenant les rues postérieures des Etuves 2 et du Cendrier, finit aux remparts, au torrent de Cornavin (iorrenlem de Cornavino). Là se trouve un pont, une tour, et, sinon une troisième porte, au moins une poterne, une sortie à char, traversant le torrent sur un pont en briques :t, par où l'on allait à la vieille tuilerie des Pàquis (pascua, pâturages). Cette poterne servit jusqu'en 1 533 à la « poste du roi » de France, qui avait à Genève une station considérable et dont il est souvent question dans les Registres. Mais à partir de i533, à la suite des travaux de fortification, la poste dut passer par Cornavin. Et ce fut sur les chevaux de cette poste que le capitaine-général Ami Perrin, le fameux chef des Libertins, après la sédition de i555, s'enfuit avec sa femme et ses amis''. C'était la fin de l'opposition au régime calviniste.
Cette région de la rue de Villeneuve constitua assez longtemps la banlieue, la campagne de Genève. Beaucoup de citoyens des plus aisés, des plus riches, y construisirent des fabriques, des hôtelleries ou des villas. Le quartier était paisible. Calvin eut un moment le désir d'y louer une maison pour y fuir le tumulte de la rue des Chanoines5. Et quelle maison? Celle du célèbre Clébergue, qui, en habitant ce quartier, lui a donné son intérêt historique.
1. En 1522, le dizainier du quartier de « la Villeneuve de Saint-Gervais, » dont cette rue faisait partie, se nommait Jean Chevellu ou Chevillie. Registres du Conseil, 29 août 1522. Galiffe, p. 170 et n. 2. — 2. « On a trouvé (vers 1884) à la rue des Etuves, dans la maison portant les Nos 5-7, un petit bassin ou bénitier sculpté. — La maison est un vieux bâtiment, à portes et fenêtres basses, en pierres taillées, mais sans décoration. L'escalier, en pierre de taille également, est en colimaçon. Au premier étage, on pénètre directement dans une salle carrée où se trouve, à gauche, non loin de la porte, une niche,... haute de 2m25 et de peu de profondeur, ménagée dans la muraille très épaisse ; à om8o au-dessus du plancher, on remarquait le petit bassin en question.... L'ensemble fait une fort bonne impression et appartient, sans doute, au milieu du XVe siècle. Il se pourrait qu'à l'origine cette pièce ait fait partie d'un édifice de même style, d'une église ou d'une chapelle particulière, et que plus tard seulement, à la Réformation, par exemple, il soit venu échouer à la rue des Etuves. » Bulletin de la Société d'histoire et d archéologie de Genève, II, p. 125, 127. — :î. 27 mai 1485. « ...pont étant vers les Pàquis et les tuilières de Saint-Gervais, au delà de la rue de Villeneuve, refait de briques. » Flournois, Fragments (Grenus). — « La rue de Villeneuve, dit encore Flournois (fin du XVIIe siècle), c'est celle qu'on appelle aujourd'hui la rue du Cendrier. Le pont dont il est ici parlé était sur le petit torrent qui passe sous le pont de pierre d'aujourd'hui, lequel coulait alors par l'endroit où sont maintenant les fossés de la ville, et s'allait jeter au lac, près de Chantepoulet. Ce pont devait donc être là où est le boulevard de Chantepoulet. » Flournois, Remarques, p. 21. — i. Galiffe, p. 75, 143, n. 1 — î>. Le 25 février 1547, Calvin écrit à M. de Falais : « Pour vostre personne, suivant la charge que vous m'aviez donnée, j'ay regardé, depuis mon retour, où il y auroit logis commode. Quant à celluy de Cleberge, vous seriez trop loing des voisins que vous cherchez. Combien que de long temps j'en avoye eu envye pour moy mesme, affin de m'y desrober, quant je cherche d'avoir loysir. Et m'avoit on promis de m'en donner response ; mais rien n'est venu. Si je l'avoye entre mes mains, comme l'on m'en avoit donné espérance, vous sçavez qu'il sera à vostre commandement. Opéra, XII, p. 490.
SAINT-GERVAIS
Jean Kleberger, ou Clébergue, est une des figures les plus sympathiques des débuts de la Réformation à Genève. 11 mérita vraiment le surnom de « bon Allemand, » que lui décerna le peuple, et comme sa femme fut surnommée la « belle Allemande, » il se trouva qu'à eux deux ils représentaient la beauté unie à la bonté
Né, sans doute à Nuremberg, en 1485 ou i486, bourgeois de Berne en 1 5 2 1 , établi à Lyon en 1 532, mari en troisièmes noces 2, le 19 février 1 536, de la veuve du martyr Estienne de la Forge, et l'hôte de Calvin 3, Clébergue, devenu très riche, ayant parmi ses créanciers le roi de France, François Ier, apparaît dès 1527 à Genève, où il achète une maison dans les Rues basses'*. Il possède bientôt, entre la rue des Allemands-dessous et la rue du Rhône, une suite de maisons dans lesquelles fut longtemps l'hôtel de VEcu de Génère. De l'autre côté du Rhône, vis-à-vis, il a une tour, ou maison haute, des jardins, une grange, un pré, un verger, etc. Tout à côté, se trouvaient les propriétés des Genevois les plus célèbres, Jean Philippe, le chef des Articulants, exécuté en 1540, dont le fils André Philippe conserva la maison, et surtout Besançon Hugues, le Genevois le plus illustre de la période qui aboutit à la Réformation, celui qui mérita si bien le titre de « père de la patrie. »
Les rapports de ces deux voisins, Clébergue et Besançon Hugues, nous sont racontés dans une lettre qui est un document non seulement à l'honneur de ces deux grands hommes, le grand philanthrope et le grand politique, mais à l'honneur de la nature humaine elle-même.
Besançon Hugues possédait des moulins sur le Rhône. Un nommé Jean Portier, notaire et secrétaire de l'évêque (plus tard il devait être saisi et exécuté comme traître), vendit à Clébergue un terrain situé en amont de la propriété de Besançon Hugues, en lui disant qu'il pouvait prendre neuf toises sur le fleuve pour ses usines. Etait-ce pour brouiller entre eux les deux voisins? Toujours estil que l'établissement de Clébergue ne pouvait pas ne pas nuire à celui de Besan-
1. II signait « Clcbcrger, » et les Registres l'appellent « Clébergue. » — Son portrait a été peint par Durer. M. D. G., IX, Th. Heyer, « Jean Kleberger, le bon Allemand, p. 428, 435, 445, n. 1. » — « M. R. de Cazenove a publié une reproduction de ce portrait dans Les tableaux d' A. Durer, au musée de Lyon. » Bulletin, XLIX, 1890, p. 265. Voir tout l'article. — 2. La première femme de Clébergue était la fille du célèbre Nurembcrgeois Willibald Pirkhcimer. — 3. Ce fait inconnu à Th. Heyer qui parle de Jean de la Forge, au lieu de Estienne, a été prouvé par la publication dans le Bulletin, XLIX, 1890, p. 269 etsuiv., d'une lettre de rémission, datée du mois de mars 1537, dans laquelle François Ier, après avoir rappelé que « Estienne de la Forge, pour avoir adhéré à la secte luthérienne, et en avoir esté actainct et convaincu, eust piéça, par arrest de nostre court de Parlement, esté condempné à souffrir mort, » mentionne la requête de « Pellone Bossin [Pelone Bouzin], veuve dud. de la Forge, et à présent femme de Jehan Clleberge, marchant. » Elle demande d'être mise en jouissance d'une petite maison sise à la Villette, près Paris, ayant appartenu à son précédent mari, et dont le fisc n'a pas encore « fait recepte. » — Le roi accorde la requête. — 4. 7 juin 1527. « Il a été exposé... si la ville voulait vendre la maison qui fut autrefois à Cartelier, à un grand riche (uni magno diviti) appelé Jo. Cleberguez, Allemand, demeurant à Lyon.... L'opinion de la majorité a été de vendre au dit Allemand, afin que la ville puisse se libérer de ses dettes. » M. D. G., IX, p. 445. — Gautier, II, p. 251.
LA VILLE
çon Hugues, et que les commis, les domestiques de ce dernier finirent par attaquer violemment le frère du premier, qui commençait les travaux. Ils rompirent une haie et il y eut échange de coups de pierre. Puis, les serviteurs de Besançon Hugues s'armèrent d'épées, allèrent devant le logis du frère de Clébergue et se disposèrent à lui faire un mauvais parti. Celui-ci, heureusement, s'enfuit. Besançon, du reste absent à ce moment, prit le parti de ses domestiques et menaça de détruire le jardin de Clébergue. Alors celui-ci écrivit au Conseil :
« Encores, pour la grant amour que je luy porte, je ne me veulx pas faire partie contre luy, car j'estyme plus l'onnesteté d'ung tel personnaige que je ne fais pas mon dommaige ; c'est assavoir du dit S' Besançon, que depuis cent ans en ça n'avez eu en vostre ville un si honneste homme , lequel a retiré de servitude vostre dite ville, et icelle mise et réduicte en franchise comme scavez, s'efforçant tousjours de mectre corps et biens pour maintenir la liberté, que l'on peult bien dire que c'est le père du pays.
Par quoy je diz que encores mon dit frère ayt bon droict, je luy donne encores le tort de se mectre contre ung tel homme de bien. »
Et un peu plus loin : « Puisque c'est contre la voullenté du dit Sr Besançon, je ne veulx riens faire, et encore ce qui y est, je le vouldroyc hoster, s'il luy faisoit fâcherie... et avant que d'estre à la malle grâce du dit S' , je voudroye plus tost que le Rosne eust emporté le dit
L'île et les Ponts (Ni
M. Tour de la Monnaie. N. Tour de l'île. P. Iles des barques. Q. Rhône. S. Réservoir
SAINT-GERVAIS
Ihouet, 1655.
s U. Tirage
jardin... Si le dit S' Besançon ne veult souffrir mon dit frère et jardin comme ilz sont, je vendray le dit jardin, renvoyeray mon dit frère en ung aultre païs où il
pourra estre bien venu. Et sera le tout ainsi que me conseillerez. Mais je [suis] en espérance que le dit Sr Besançon s'advisera, car tant plus il y a de gens de bien habitans dans une ville, tant myeulx elle vault, et tant plus de bastyments Ton y fait et tant plus belle elle est. Vous priant Messeigneurs faire le possible et me recommander à la bonne grâce du dit Sr Besançon très humblement et cordiallement, car je veulx estre son serviteur et amy veulle il ou non1.» — - Ne croirait-on pas Abraham parlant à Lot ? Malheureusement, le fils unique de Clébergue, David, ne suivit pas les traditions paternelles, et entre ses mains l'immense fortune fut bientôt dissipée.
A la date du 19 novembre i5Ô2, le Consistoire de Genève parle de ce David, de « Clébergue et ung sien parent, qui ne semblent avoir ni foy, ni loy, et nulle religion. »
Or David désirait être parrain d'un enfant de sa demi-sœur (la femme de Clébergue avait eu de son premier mari, Estienne de la Forge, trois enfants, un fils et deux filles; celle dont il s'agit ici s'appelait Claude, et avait épousé le fameux baron des Adrets), laquelle se trouvait alors à Genève et venait de mettre au monde deux jumeaux. Le 21, David paraît devant le Consistoire et promet
de l'arquebuse. X. Cimetière de l'hôpital de Plainpalais. Y. Arve.
i. 6 juin 1532. M. D. G., IX, p. 434, 435-
LA VILLE
« qu'il veut se désister dorénavant de suivre Tidollatrie.... » On l'autorise à présenter au baptême un des deux jumeaux, une petite fille; Calvin lui-même devait présenter l'autre, un petit garçon. Ainsi fut fait. — Mais bientôt, sur la demande de Calvin, David est prié de vider la ville (12 janvier 1 563). On lui permet cependant « d'aller et de venir, » sans s'établir.
Hélas! sa situation financière était de plus en plus embarrassée. En 1 563, David Clébergue vend la propriété que son père avait sur la rive gauche, soit une maison « en laquelle soloyt pendre pour enseigne par cy devant le lyon d'or et à présent pend Tescu de Genève. » Une partie des dettes est payée. — Et en 1 565 (21 sept.) c'est le tour de la propriété sise sur la rive droite. On est réduit, pour obtenir le payement d'une dette, à faire vendre, par vente forcée, à David, son immeuble de Saint-Gervais
On a dit que le nom de quai des Bergues venait précisément de la propriété de Clébergue -. Acceptons cette étymologie. Combien de Genevois l'ignorent et, en passant sur ce quai, n'ont pas un souvenir respectueux pour l'homme qui le foula et dont la bonté l'illustra plus que n'aurait fait la plus sanglante des batailles.
1. En revenant à la place Saint-Gervais, au bas de la rue de Coutance, nous examinons avec attention une grande maison qui s'y dresse encore, une des rares un peu conservées de toute cette époque, et la seule peut-être dont on connaisse l'histoire. C'est l'auberge de la Croix-Blanche {Page 47), bâtie en 1472, comme l'attestait l'inscription gothique de la façade: Anno MCCCCLXXII die XII mesis [mensis] junii [le 12 juin 1472] Iohes [Johannes] Pelligot de Veygier icepit [incepit] fundare [a jeté les fondements] domu [domum] istam.
C'était une belle hôtellerie, selon le type des maisons en bois de la Suisse allemande, avec son grand toit. Elle avait une haute tour, contenant l'escalier, un rez-de-chaussée en vaste halle, et le terrain, sur lequel elle était posée, descendait en pente douce, en abreuvoir, vers le Rhône. Elle avait écuries, remise, salle commune.... La tour est décapitée, la halle encombrée d'échoppes; sur l'emplacement de l'abreuvoir et des dépendances se dressent de hautes maisons 3. Le corps même du bâtiment, encore si curieux, disparaîtra, dit-on, prochainement par un nouvel acte de vandalisme aussi antiartistique qu'antihistorique
Entrons-y, par exemple le 8 août i5q6, pour nous y reposer et boire un verre. Il y a du monde sur la place, de l'agitation. En attendant d'avoir l'expli-
1. Voir pour les textes M. D. G., IX, p. 441-443. — 2. Galiffe, 170, 171. — La fille aînée de la princesse Emilie, appelée Maria Belgia, après une vie agitée, vint terminer ses jours (27 juillet 1647) à Genève. Elle demeurait alors « en la maison de noble et honoré seigneur Timothée Perrot, à Clébergue. » Registre des décès, cité par Heyer. M. D. G., IX, p. 180. — Une impasse, parallèle à la rue de Villeneuve, dite le Cendrier, et entre cette rue et le Rhône, est marquée «les Clé-Bergue » sur les « Plans de la Ville, » de 1726 à 1737. Archives de Genève. — .'î. Blavignac, Histoire des enseignes, 1878, (édit. in-40), p. 88, 84, 85.
SAINT-GERVAIS
cation désirée, essayons de bien nous représenter la physionomie toute particulière de ce faubourg que nous venons de parcourir.
La « Croix blanche* et la place Saint-Gervais. (page 46.)
En effet, même quand les deux villes eurent été vraiment amalgamées, la Petite Genève resta assez longtemps distincte de la Grande. Tout en se défiant des manies outrancières de Galilïe, on peut admettre que, grâce à certaines traditions, à certaines infériorités et à certains privilèges grâce au fait que les immigrés évangéliques s'établissaient beaucoup plus à Genève qu'à Saint-Gervais, le faubourg garda son tempérament propre 2. Il ne l'a pas perdu encore aujourd'hui. On y faisait volontiers de la fronde3, de l'opposition.
1. 18 mars 1460. Ordonné qu'à l'avenir, il n'y aura qu'un roi de l'arbalète et un de l'arc, tant dans la ville que dans les faubourgs, au lieu qu'auparavant, il y avait un roi de chacun de ces exercices dans la ville et un dans Saint-Gervais. » Flournois, Fragments (Grenus). — 17 mars 1528. «Ceux du dit bourg Saint-Gervais, ayant élu un capitaine général et un banneret pour leur bourg, le présentent au Conseil qui l'approuve. Flournois, Fragments. — 12 septembre 1541. « Et pour ce que laz plus part des habitans du dict S'-Gervex ne sont tieult [tels] pour Genève qu'il doybve estre, résoluz de envoyé querre le cappitaine, et lieutenant et banderet de S'-Gervex, pour leur faire bonne remonstrance qu'ils soyent sus laz garde et guet. Et que cependant que l'on advise de eslire ung cappitaine de St-Gervex lequelt soyt de laz ville...» On choisit Ami Perrin. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 322v. — 2. 6 janvier 1475. * Fortifications : ordonné que ceux de la ville iraient avec des pics et des pelles aider à ceux de Saint-Gervais, à faire leurs fossés. » A ce propos Flournois présente la remarque suivante : L'on peut remarquer ici que ceux de Saint-Gervais faisaient une communauté séparée de ceux de la ville, et [nous l'avons déjà vu] ils avaient leur capitaine général, leur roi de l'arc et l'arquebuse, etc., différents de ceux de Genève. » Remarques, p. 10. — 3. « 4 et 9 janvier 1530, il y a une émeute (mutinalio). Quelques-uns de ce bourg sont
2. C'est ici, au bas de Coutance, sans doute sur notre place, que tenait boutique l'apothicaire Aimé Levet. Sa femme, Claudine, alla au prêche de Froment. Puis, là, dans sa maison, trois jours et trois nuits, elle lut son Nouveau Testament et devint protestante. Lorsque, peu de jours après, Froment fut obligé de s'enfuir, il se réfugia un moment dans la boutique de Levet. La populace en brisa les fenêtres. Mais ce n'était qu'un commencement. Le 28 mars 1 533 , les femmes « chrétiennes » (c'est la sœur de Jussie qui parle) décidèrent de commencer leur émeute en jetant la femme de l'apothicaire, « ceste chienne, dedans le Rosne. » Claudine s'enferma précipitamment dans sa maison. Les « chrestiennes, » furieuses de voir leur proie leur échapper, brisèrent tout ce qu'elles purent de la boutique et du banc devant la boutique l.
On comprend que les « chrétiens » de Genève aient pu compter sur ces bons « chrestiens » de Saint-Gervais. Aussi, l'échauffourée prenant les proportions d'un gros mouvement populaire, les catholiques, descendant de Saint-Pierre, espérèrent qu'ils seraient rejoints par les catholiques descendant de Saint-Gervais, et pourraient ainsi prendre entre deux feux les évangéliques du Molard. Mais les évangéliques gagnèrent le pont, fermèrent les portes et empêchèrent les « chrestiens » de venir les écraser: la sœur de Jussie en est pieusement marrie 2.
Plus tard, Jean Philippe, le chef de la faction des Artichauds, pour son échauffourée nouvelle, celle du 6 juin 1540, sort de l'hôtel où il a dîné et va recruter des adhérents à Saint-Gervais. 11 se rendit sans doute chez son ami, Jean Lullin (un des syndics de 1 538), qui tenait l'auberge : A l'Ours, clans le faubourg3. Il revint à la tête d'une troupe, passa le pont, sa hallebarde à la main, et se fit battre par les Guillermins sur la place de la Fusterie 4. — Jean Philippe avait même, paraît-il, une maison à Saint-Gervais, que son fils André conserva lorsqu'il fut obligé de quitter Genève, le 27 octobre 1 5 56. Et dans son histoire du « Complot des fugitifs en 1 563, » M. Décrue a écrit : « Ils comptaient sur l'appui des gens de la Monnaie et du quartier Saint-Gervais. Non seulement ce faubourg se dérobait à l'influence de Calvin, mais André Philippe y possédait encore sa maison, et ne doutait pas d'être soutenu par ses anciens voisins 5. »
C'était un Saint-Gervaisien , anti-évangélique et anti-Français, que Nicolas Vuillet, arrêté le i5 novembre 1546. Deux mois avant, il avait été aux « Etuves, » aux bains, selon la mode genevoise, et il s'était laissé aller à son tempérament. Ce sont des scènes bien populairement caractéristiques. Tout en devisant, car on
mis en prison parce qu'ils avaient fait quelque insolence et des cries non accoutumées, en manière de dérision. Un grand nombre de ceux de ce bourg viennent à la maison de ville, demandant qu'on relâche les prisonniers, vu que ce qu'ils avaient fait, c'était de leur consentement. Ordonné qu'on leur pardonne et de leur dire que, s'ils font encore une autre folie, elle sera comptée pour deux. » Flournois, Fragments (Grenus).
1. Jean Calvin, II, p. 115-117. — Jeanne de Jussie, édit. 1626, p. 53. — 2. Jean Calvin, II, p. 117, 118. - .3. Herminjard, V, p. 152, n. 20. — On lit dans Flournois, Remarques, à la date du 22 décembre 1523: « Le courrier du Duc étant allé au logis de l'Ours pour y mettre les chevaux de son maître, l'hôte, qui s'appelait Jean Lullin, refusa de les recevoir, parce que ses écuries étaient pleines de ceux des chartiers allemands. Le Duc en demande justice, témoignant d'en être fort irrité. Pour le satisfaire, on fit souffrir la prison à Lullin, pendant trois ou quatre jours, dit Bonivard. » ■ — 4. Jean Calvin, II, p. 688. — 5. M. D. G., XX, p. 389, 392, et n. 5.
SAINT-GERVA1S
allait aux étuves en compagnie, il s'écrie « par le court Dieu, il n'est pas ainsy. » Un, qui était en une autre chambre, entend ce jurement et crie: « Tu jures. » Le compagnon de Vuillet, qui témoigne devant la justice, « frappit le dfc Vuillet sur le cochon luy disant : Bayse terre. » Ainsi le voulaient les ordonnances. Tout blasphémateur devait baiser terre. « Ce que le d4 Vuillet fit, et se ayant fet, ouyt [le témoin] que le d' Vuillet dist : « tel fet du bon évangéliste, en repregnant les aultres, que dedans sont loupts ravissant. » Après quoi, s'excitant lui-même, il se serait écrié : « Je cognois bien que tu es ung franscois ; entre vous aultres franscois, vous venés fère icy votre seunegogue [synagogue] et vous avés chassé les bons frères qui disoient la vérité : mais avant que soit longtemps hont [on] vous envoyera fère votre senegogue aultre part.» — Vuillet nia ce dernier propos. Il n'en était pas moins un des types du Libertin du peuple et même de la populace
C'est à Saint-Gervais qu'habitait Pierre Ameaux, dont le procès célèbre marque une date. — Le 27 janvier 1546 2, Ameaux, dans une des maisons devant lesquelles nous venons de passer, avait invité quatre de ses amis à souper, et, à table, il parla fort mal de Calvin et de sa doctrine. Depuis sept ans, dit-il, Calvin prêchait l'erreur; c'était un méchant homme, qui voulait être évêque, faire gouverner la ville par les Français, etc. 3.
Immédiatement dénoncé, Pierre Ameaux fut mis en prison, jugé et condamné. Et voici que, le 8 avril, devant notre auberge de la Croix-Blanche, la foule s'amasse : la place est noire de monde. Un grand bruit s'élève, c'est Pierre Ameaux lui-même qui arrive en chemise, tête nue, une torche allumée au poing. Il a déjà dû s'agenouiller devant la Maison de ville, puis au Bourg-de-Four et au Molard. Maintenant, c'est sa dernière station : il s'agenouille, là-devant, au milieu de ses voisins, et fait amende honorable.
Ce procès avait surexcité les passions, surtout dans le quartier. Or, le jour de la reconfirmation de la bourgeoisie avec Berne, le 14 mars, Calvin prêchait au temple de Saint-Gervais, l'après-midi. Déjà dans deux ou trois sermons, le Réformateur avait censuré, en termes extrêmement forts, la conduite de ses auditeurs. Ce jour-là, il déclara qu'il était monté en chaire non point pour rétracter ce qu'il avait dit, mais pour le maintenir, puisqu'il ne prêchait point de lui-même, mais que ce qu'il disait venait de Dieu. Il aurait ajouté : plus de cent de ceux de ce quartier, qu'il avait vu s'en aller par les rues, dans le temps qu'il leur venait prêcher, étaient pires que des bêtes, puisqu'ils ne se souciaient pas de venir entendre la parole de Dieu. Sur ce, un auditeur, le pâtissier Aliod, en colère, se mit à crier tout haut : « Il n'est pas vrai, nous ne sommes pas des bêtes. » Immédiatement, il y a tumulte. Les voisins d' Aliod lui reprochent de provoquer un scandale, et on a grand peine à le faire taire. Mais après le sermon, Aliod recommence : il va par les rues de Saint-Gervais, de Cornavin, de Coutance, se
1. Archives. Procès criminels, N° 435, 15-22 novembre 1546. — 2. 27 janvier 1546. « L'on a parolle que ledict Ameaulx a dict que Msr Calvin estoyt meschant homme, et n'estoyt que ung picard, et preschoyt faulce doctrine.... » Registres du Conseil, Vol. 40, f. 359. C'est ainsi que débute le long procès. — 3. Gautier, Histoire de Genève, III, p. 260.
LA VILLE
plaignant, amassant les gens et accusant Calvin d'avoir traité ses auditeurs de loups, de chiens i. Les esprits s'échauffaient de plus en plus. Le lendemain, lundi, il y eut « une sédition dans toutes les formes. »
Pour arrêter le mal dans sa naissance, le 3o mars 2, le Conseil se transporta en corps dans le quartier, et, au milieu de la grande place, dressa une « berche (un gibet) comminatoire. » La crainte fit ce que n'avait fait le sermon : le tumulte fut calmé. — Quelques jours après, le i3 avril, le pasteur de Saint-Gervais, M. Perrot, demanda, tout en continuant à «servir» cette paroisse, de venir néanmoins « demeurer là Hault » 3 (sur la rive gauche). Faisons comme lui et traversons l'île '\
1. L'affaire vient devant le Conseil le 29 mars 1546. (Registres du Conseil, Vol. 41, f. 59v.) Maître Aliod est mis en prison. Il fut libéré, avec bonnnes remontrances, après qu'il eut fait des excuses, le 2 avril 1546. (Ibid., f. 64v.) — 2. Ibid., f. 6ov. — 3. 13 avril 1546. « ...Ordonné que en soyt parlé à Mr Calvin. » Ibid., f. 72.
— 4. A propos de la potence, Blavignac dit: « Ce fut là qu'en 1546, Calvin fit dresser une potence pour y faire pendre tous ceux qui ne voulaient pas trouver son joui» doux et léger.... » Histoire des enseignes, p. 85. — Et Galiffe : « Calvin prêchant à Saint-Gervais, en juillet 1545, prétendait « qu'il fallait élever deux gibets pour y pendre sept à huit cents Genevois, » menace qui, le 30 mai 1546, reçut un commencement d'exécution. » (Quelques pages d'histoire exacte, 1862, p. 85.) « Les ennemis de Calvin, dit Gautier, publiaient par la ville qu'il avait un esprit de domination insupportable.... Il était même exposé quelquefois à l'insulte de la canaille, jusque-là qu'une femme de la lie du peuple eut un jour l'insolence de le charger d'injures en pleine place publique, « luy appellant meschant homme, » offense dont le magistrat, qui la fit mettre en prison, l'aurait punie avec sévérité, si Calvin lui-même n'eût intercédé en faveur de cette femme et obtenu son élargissement des prisons: « A la requeste de Monsr Calvin, elle est libérée, » dit le procès-verbal. (Registres du Conseil, Vol. 40, f. 330". Gautier, III, p. 229, 228.) — Au milieu de cette surexcitation, un Libertin lance contre Calvin un violent propos de plus. « 7 août 1545. Pierre Buzenet cousturier. Rémission [c'est-à-dire renvoi; renvoyé par le...] du consistoire. A cause que a dict que Mons1' Calvin a presché que falloy pendre la joieunesse [jeunesse] envyron sept à huyct cens, et que il falloyt que l'on pendisse les estrangiers, etc. Ordonné que soyt constitué prisonnier pour scavoyer ses adhérents et que l'on le fasse respondre. » C'est tout ce que l'on sait. — L'abbé Fleury, dans une brochure publiée en 1864, Calvin à Genève, crut pouvoir s'approprier les propos de Blavignac et de Galiffe. Dans le Journal de Genève, du 29 mai 1864, A. Rilliet lui répondit: « Ceci est une pure invention : rien de semblable ne se trouve dans le document cité. Mais le tour est fait, on a pris les allures d'un grave historien, on a indiqué ses sources; et l'on s'abrite derrière sa propre impudence, qui semble invraisemblable en raison même de son excès. »
— L'abbé Fleury, pour se défendre, cita Galiffe. » (Journal de Genève, 3 juin 1864). — Alors A. Rilliet, achevant son rôle de justicier, répliqua : « Au lieu de nous répondre en nous couvrant de la poussière de ces « archives qu'il a secouées, » il se réfugie derrière une citation.... Sans nous arrêter aux diverses altérations que « l'ami de la vérité » a fait subir, dans sa brochure, au texte de ce document (comme chacun peut le vérifier), il nous suffit de constater que, selon le témoignage précis des Registres du Conseil, l'allégation qui consistait à soutenir « que Calvin avait prêché qu'il fallait pendre la jeunesse, environ sept à huit cens, » a été considérée et punie par la justice, au moment même où elle fut proférée, comme une imputation diffamatoire. Et c'est cette calomnie d'il y a trois siècles que l'on ose présenter aujourd'hui, au nom même du document authentique qui ne l'a consignée que pour la flétrir, comme un fait irrécusable et acquis à l'histoire ! Que penser d'un écrivain qui n'invoque un témoignage que pour affirmer précisément le contraire de ce que ce témoignage atteste? On est saisi d'une légitime indignation en voyant ce que devient l'histoire entre les mains de ces hommes qui, faisant grand bruit des révélations des archives, invoquant l'autorité des registres, ne marchant qu'appuyés sur pièces et dossiers, mettent cette érudition d'emprunt au service de leurs rancunes rétrospectives et de leurs haines actuelles, pour calomnier, après trépas, ceux qui ne sont plus là pour se défendre.... » (Journal de Genève, 3 juin 1864.)
SECONDE PARTIE
L'île.
E quartier de l'île se compose en réalité d'une rue formée de deux ponts successifs, l'un tenant à Saint-Gervais, l'autre tenant à Genève (carreria pontis Rodaui, carreria supra pontem Rodani) ; et nous voici au cœur de l'archéologie la plus pittoresque pour l'artiste, et certes pas la moins instructive pour l 'historien : les ponts et le château de l'île. {Page 54.) « C'est à propos de son pont, dit Galiffe, que Genève paraît pour la première fois dans l'histoire. On sait que César le fit rompre pour empêcher les Helvètes (qui se préparaient à émigrer en masse) de traverser les possessions romaines de la rive gauche, et que cet acte devint, pour ainsi dire, le signal de ses victoires et de ses conquêtes dans les Gaules » — Mais depuis, de combien d'événements décisifs pour l'histoire de Genève ce pont ne fut-il pas le théâtre? Grâce à ce pont « transformé en pont-levis » la maison de Savoie réussit à maintenir son autorité, et « c'est de ce pont qu'en i5ig les Genevois virent tomber la tête de Berthelier2. » — Sur ce pont passèrent Nâgueli, le capitaine bernois, et ses troupes apportant à Genève la délivrance. — C'est par ce pont qu'arriva Calvin, après Farel....
La plus ancienne description que nous ayons, celle de Saunier, principal du Collège, en 1 538, nous dit que ce pont «jadis estoit de pierre, » mais que maintenant il n'est « que de boys 3. » Il ajoute : « Touttefois il est plus faict à proufit et usage que pour beauté ou aucune monstre. Car il est suffisant à soustenir le fais de plusieurs molins et assez ferme à charier et passer toutes chararges, et si soustient maisons de marchans tant d'ung costé que d'autre4. » A cause de ces maisons le pont s'appelait le Pont-bâti.
En 1546, le Conseil eut l'idée de « extrayre [tout simplement !] les pierres de roche estant sous les maysons du pont du Rosne, que furent du pont du Rosne
i. Galiffe, p. 26. — 2. Ibid., — •'!. Le procès de Jean Philippe montre qu'en effet le tablier du pont était en bois, puisqu'il pouvait se « déplateler. » Une partie des piliers pouvait être en pierre. Galiffe, p. 29, n. 2. — 4. Bétant, Notice sur le collège de Rive.
LA VILLR
destruyct du temps de César empereur. » En « récompense, » c'est-à-dire pour toute compensation, les propriétaires, dont les maisons étaient « en partie fondées sur les dictes pierres *, » reçurent «quelques chesnes, » autrement dit des pieux en chêne pour consolider leurs immeubles par de nouveaux pilotis. Cet ébranlement ne fut pas trop dommageable au quartier qui ne cessa de prendre une extension de plus en plus grande. Il empiéta sur les rives et sur l'eau elle-même. On construisit des maisons à trois étages, des tours. Les maisons s'avancèrent sur pilotis jusqu'à 118 pieds. {Page 55.) En même temps on créa, en amont, dès 1540 au moins2, un second pont, non bâti, et qui reçut le nom de petit pont : l'autre fut dès lors le grand pont.
Pour voir ce que celui-ci était peu à peu devenu, il nous suffira de lire le récit de l'incendie qui le dévora le 18 janvier 1670 3 :
« Là-dessus, le grand nombre des habitans de cette petite République, la commodité de l'eau '', absolument nécessaire pour certains métiers, comme sont ceux des Couteliers, Emouleurs, Tâneurs, Chamoiseurs, Epingliers, Eguilletiers, et autres semblables, et l'utilité enfin du poste, pour le grand passage [on ne pouvait passer que par là], ayant obligé des artisans, des marchands, et des merciers, de bâtir, non seulement sur les quays ou sur les bords de l'isle, des boutiques et des habitations, mais encore sur l'un des Ponts (c'est assavoir sur celuy d'embas), dans toute son étendue, on l'avoit veu bientôt avec admiration, entièrement bordé de deux belles rangées de maisons, de charpente légère à la vérité, et hautes tout au plus de trois étages, comme ne pouvant porter que sur quantité de pilotis, mais en récompense si profondes, et si avancées dans l'eau qu'elles prenoient presque toutes cent et dix pieds sur la rivière,
D. Temple de Sain
1. Registres du Conseil, 19 mars 1546. Vol. 41, f. 54v. — 2. Le 2 octobre 1540, les Registres, en effet, parlent du bailli de Gex, lequel est « suspect » parce qu'il est venu accompagné de 14 à 15 chevaux, et
SAINT-GERVAIS
Chouet, 1655.
: Chantepoulet. T. Porte de Cornavin
et quelques-unes môme 118. Sur le Pont, la face en étoit assez égale, et ceux qui les avoient fait bâtir, ayant, pour compenser le défaut de solidité, tâché de
leur donner quelque agrément par des peintures, et d'autres petits enjolivemens, on peut dire, sans exaggérer, qu'elles faisoient un si agréable objet qu'elles étoient regardées des estrangers et des voyageurs, comme une des plus remarquables curiositez de la ville, et qu'elles faisoient désirer à ceux qui les considéroient que le souhait qui étoit écrit sur l'une de celles qui sont encore aujourd'huy sur pied [après l'incendie], et cela en deux jolis vers latins, assavoir : « Qu'elle subsistât, jusque à ce qu'une fourmy « eut beu toute l'eau de la mer, ou qu'une tortue eut fait tout le tour du monde, » s'accomplit à l'égard de toutes 3. »
C'était le « passage, » semblable à un des « passages » de nos grandes villes actuelles, avec magasins bien fournis et hôtelleries bien achalandées, comme celles de la Coupe, la Clef, la Flèche, avec appartements de familles notables, les Fabri, les Mestrezat6. Malheureusement, cet ensemble de constructions en bois, aussi précaire que curieux, — d'autant plus que les magasins, en bois, à fleur d'eau, étaient bourrés de matières combustibles, huiles, graisses, sucres, eaux-de-vie, papier, même de la poudre, sans compter le bois et le charbon! — flamba comme une allumette « sur la minuit, venant du Lundy 17 au Mardi 18 de janvier 1670. »
Par ici donc passaient tous ceux qui venaient de la porte de Cornavin. Par ici passa et repassa Calvin, allant au temple de Saint-Gervais et en revenant, par exemple le dimanche 8 mars i55i.
Il avait prêché à Saint-Gervais. Quand il arrive sur le pont, voilà que « quelcuns des débaulchez » s'approchent de lui et le « heurtent. » Le Réformateur leur fait observer tout simplement « que le pont
parce qu'il n'a pas voulu passer « par le petit pont, » mais a passé « par le grand pont. » Vol. 54, f. 466. - 3. L'embrasement du pont du R/iône à Genève, arrivé le 18 de Janvier 1670 et décrit par V. M. G.
LA VILLE
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L'île et les ponts du Rhône, avant l'incendie de 1670 (d'après le dessin de Diodati.) (page 51.)
est assez large » pour que tout le monde puisse passer. A côté de lui se trouvait un potier, Français sans doute, et qui se mit à rire de la déconvenue, ce semble, des mauvais sujets. Ceux-ci, abandonnant Calvin, tournent contre lui leur colère.
[Minutoli]. Deuxième édition. A Genève. Pour Jean Antoine et Samuel de Tournes. — Les Minutoli étaient venus de Lucques, vers 1550, « arrachés du sein de leur mère [l'Eglise catholique] par l'impie P. de Vermilly. » C'est ce que dit le fils de ce Vincent Minutoli, qui retourna au catholicisme et publia, en 17 14, un pamphlet où il attaque, ridiculise et calomnie « quarante ministres » de Genève. Le pamphlet, comme tous ses congénères, est dédié à un prélat, l'évêque et comte de Lucques; Minutoli reconnaît tous ses « bienfaits dont l'abondance, dit-il, surpasse mes besoins. » (Epistre, p. VI.) «*Motifs de la conversion de noble Joachim Friderich Minutoli, docteur ez-droits en l'Université de Valence, proposant de l'Académie de Genève, à présent chevalier et major-commandant pour la sérénissime république de Luques, avec les caractères de quarante ministres de la même Académie, desquels sont tirez les susdits motifs de conversion, comme il est indiqué dans la préface cy-après. » A Modène, 1714. (Exemplaire de la Faculté de Montauban.) Ces quarante-deux «caractères» contiennent quelques indications curieuses. — 4. « Au moyen âge les cours d'eau étaient beaucoup plus utilisés que de nos jours, où les usines à vapeur ont remplacé le nombre considérable de moulins qui s'échelonnaient le long des rivières.... Les rives du Rhône et de l'Arve en étaient littéralement couvertes. Depuis le pont du Rhône, en descendant le fleuve, ils se touchaient. >
SA1NT-GERVAIS
Les « débaulchez, » dégainent leurs épées, poursuivent le potier, entrent dans sa boutique. Un des assaillants et le potier sont blessés. « Les autres crioient en pleine rue : Sus les eslrangiers, iuc% tue. » Le guet dut intervenir et emmena les perturbateurs et le potier en prison l.
C'était du reste l'époque douloureuse pour Calvin. On battit son serviteur. Lui- môme, quelques jours après (24 mars), fut presque empêché de faire sa leçon par des gens qui vinrent tout près jouer à la paume2, et, au môme moment, notre pont du Rhône faillit être le théâtre d'un événement plus tragique encore.
Sachant qu'un collègue de Calvin, Raymond Chauvet, ministre à Saint-Gervais, était obligé, « venant lungdi passé de la ville, au soyer, en suyvant son office, » de repasser le pont, on « leva ung long [poutrelle] » du tablier « pour le faire choer3. » Il échappa heureusement à cet odieux guet-apens '".
Rude époque! C'est bien cette rudesse que nous rappelle le seul monument subsistant encore dans l'île : la tour.
Le grand pont et le petit pont étaient « peu distans l'un de l'autre, puisque les avenues de tous deux dans l'isle y cotoyoient justement les deux faces opposées 5 » de cette tour. Celle-ci, nous dit Minutoli , «au beau milieu, haute,
Pilotis de l'île (d'après un dessin inédit de Calame, collection Rigaud). (page 52.)
Borel, Foires, p. 178, 179. L'inventaire de 1475 en indique au moins quinze dans « la rue du Pont du Rhône juqu'aux moulins d'Aymon de Versonnex, a parte venti. » — 5. L embrasement du pont du Rhône, p. 25-27. — 6. Galiffe, p. 34.
1. Roset, p. 337, 338. — -2. 24 mars 1551. « Après est entré M. Calvin qu'il a dict ...qu'il est vray que hier, ainsy qu'il faisoit la letzon, l'heure accoustumée, vinrent environ trente jouer à la paulme devant S' Pierre, avec un certain bruyt qui ne ressembloit point jeux de paulme, mais bien aultre chose, pourquoy il leur dict : « Advisés, vous ne pouvez estre si peux en liberté que vous ne faictes incontinent » quelque insolence, et vous estes bien importuns, » et dict qu'il y en heust ung qu'il respondit : « Nous ne sommes point importuns. » Registres du Conseil, Vol. 45, f. 233r et v. — 3. Ibid., 9 avril 1 5 5 1 . Vol. 45> f. 247. — 4. Roset, p, 338. — 5. L'embrasement du pont du Rhône, p. 25.
LA VILLE
carrée, » pouvait être regardée « comme faisant l'arbre ou le mât de ce vaisseau » que formait « l'islette, » longue de 700 pieds, large de 200 1.
Malgré tous ses remaniements successifs (on a même failli la démolir, ce qui
eût été un vrai crime de lèse-patriotisme), la tour incruste encore dans ses pierres les plus grands souvenirs de la pré-Réformation.
Les comtes de Genevois (seigneurs et souverains au dehors de la ville, dans la province de Genevois ; de là leur nom) étaient possesseurs du château de Genève, que nous trouverons au Bourg-de-Four. Et de derrière ses fortes murailles, ils pouvaient faire sentir à l'évêque et à la ville leur force et leurs caprices2. Pour soutenir son autorité, l'évêque Aymon de Grandson (121 5- 1260) songea à se donner aussi un château fort et, comprenant la valeur exceptionnelle de la situation, il le dressa au milieu de l'île et du pont lui-même.
Achevé avant 121g, avec sa puissante tour, son corps de logis hexagonal 3 fortifié (la face principale de la tour formait le premier et le plus petit côté de l'hexagone), juste au milieu du passage unique sur le Rhône, de ce pont fermé lui-même aux deux bouts par deux portes bien gardées et munies d'un guichet où il fallait payer péage 4, le château de l'île {Page 5j) était la clef de Genève, une clef vraiment formidable.
Comment des mains de l'évêque ce château passat-il à celles des comtes de Savoie ?
La réponse à cette question serait le résumé même de toute l'histoire politique de Genève.
L'évêque était seigneur féodal. Son premier rival fut le comte de Genevois,
1. L'embrasement du pont du Rhône, p. 24. — 2. M. D. G., VII, E. Mallet, « Du pouvoir que la maison de Savoie a exercé dans Genève », p. 183-187. — .'i. Au moment de certaines fouilles, on a pu voir les fondations de cet hexagone. — « On peut s'assurer, dit Galiffe en 186g, que ses murs, d'une épaisseur inusitée, ne sont, de chaque côté, que le prolongement des murs latéraux de la tour elle-même, non pas, il est vrai, en ligne parfaitement droite, car celui du côté de la rue supérieure s'en écarte assez pour former, avec la dite tour, un angle rentrant plus ou moins obtus, tandis que le mur du côté opposé, caché par les maisons beaucoup plus modernes de la rue du Pont des Frises, quitte bientôt la ligne droite pour se rapprocher du précédent, qu'il rejoint par un brusque retour vers le nord, sur l'autre bras du Rhône, de manière à former là comme une seconde tour carrée, aussi grosse, mais beaucoup plus déguisée par des restaurations modernes que celle qui fait face à Bel-Air.... Ce corps de logis forme donc un pentagone allongé entre les deux bras du fleuve sur chacun desquels il se termine par une grosse tour. » Galiffe, p. 247. Cette description a été inspirée, on le voit, par le fragment du plan Billon, que nous reproduisons, et sur lequel les murs du château sont indiqués par des hâchures. Le polygone est dit à cinq ou six côtés selon que l'on compte pour un ou pour deux le côté nord, formé par une ligne légèrement brisée. — 4. Galiffe, p. 29. — En 1526 (2 déc), les habitants de Saint-Gervais demandent que le guichet reste ouvert la nuit. Elournois, Extraits (Grenus).
La Tour de l'Ile en 1822, par P. Escuyer.
SAINT-GERVA1S
qui fut très puissant au treizième siècle. Cette puissance déclina lentement pendant le quatorzième, et s'éteignit, en i3q4, avec l'antipape Clément VII.
Mais à côté, et bientôt à la place du comte de Genevois, s'était levé un autre rival de l'évêque, le comte de Savoie. Celui-ci apparaît pour la première fois à Genève vers le milieu du treizième siècle, d'abord en qualité de créancier hypothécaire des comtes de Genevois (i25o), dont il reçoit le château du Bourg-de- Four, puis comme protecteur officieux des citoyens. — Alors en janvier 12S7, l'évêque Robert étant mort, quelques chanoines du parti du comte de Genevois, opposés au parti du comte de Savoie, prirent le commandement du château de l'île. Le comte de Savoie assiégea la forteresse, qui, au bout de quatorze semaines, dut capituler, en juin 1287: date mémorable de l'histoire genevoise. Après avoir protégé Genève pendant soixantedix ans contre les excès des comtes de Genevois, le château de l'île, devenu, comme le château du Bourg-de-Four, possession de la maison de Savoie 2, se transforma en un terrible instrument d'oppression. Ce fut la Bastille de Genève, symbole de toutes les violences, de tous les crimes contre l'indépendance des citoyens. Là était la résidence du vidomne, là siégeait souvent la « Justice ».
En effet, en môme temps qu'il s'emparait du château de l'île (jusqu'à remboursement des frais de la guerre fixés, à dessein, d'une façon fort exagérée), le comte de Savoie s'emparait du vidomnat. Et voici ce qu'était cette charge :
A Genève, l'évêque était prince. Son évèché était sa seigneurie temporelle, son fief. Il avait donc, de par les lois féodales, droit de justice. Mais les lois canoniques lui défendaient d'exercer ce droit. On eut donc recours à une fiction; on décida que f'évêque exercerait ses droits... par un délégué, le vidomne {vicedominus)3i Ce nom paraît pour la première fois dans un acte passé entre 1 124 et 1 1 34. — Le vidomne avait la justice civile (tribunal ordinaire pour la plupart des différends entre laïques), la justice pénale (le petit criminel ou délits correction-
1. Jean Michel Billon, né en 1705, géomètre et architecte, fut chargé par le Conseil de faire les plans de la ville et des environs. Il y travailla de 1726 à 1737. Plus tard il travailla au plan du portique de Saint-Pierre. Jean Michel Billon, qui n'était que natif (son père était de Morges et avait été reçu habitant en 1697), fut admis à la bourgeoisie pour ses services, en 1763. (Dictionnaire manuscrit des familles genevoises de Sordet). - 2. M. D. G., VIII, Ed. Mallet, p. 81-218. — 3. M. D. G., VIII, Ed. Mallct, p. 131.
Plan du château de l'Ile d'après le plan Billon l. (page 56.)
LA VILLE
nels ; quant au grand criminel, le vidomne faisait fonction de juge d'instruction, de procureur général), la police pendant le jour et certaines attributions administratives1. On peut deviner quelle importance dut acquérir ce vidomnat, lorsqu'il fut entre les mains du châtelain de l'île, et lorsque le château lui-même fut entre les mains du comte de Savoie! Or, c'est ce qui eut lieu à partir de 1290. Par l'acte passé à Asti, le 19 septembre 12902, le comte de Savoie se fit « inféoder, » à titre d'indemnité, le vidomnat et le château de l'île, et le 21 juin i3o6, au couvent des Frères Prêcheurs de Plainpalais, entre le comte et l'évêque, une convention intervint, qui servit de base pendant plus de deux siècles à la magistrature du vidomnat 3. Dès lors, les comtes de Savoie ont, à Genève, une autorité légale, quoique toujours subordonnée à celle de l'évêque. Ils s'affermissent peu à peu dans leur position, essaient à diverses reprises (i3ii-i43o) de se faire accorder par le pape ou par l'empereur quelque portion de la souveraineté; puis, fatigués de la résistance des évêques, mais ayant réussi, dans l'intervalle, à arrondir leurs états et à échanger leur titre de comte contre celui de duc (141 6), ils tirent parti du droit de nomination, que la cour de Rome s'est attribuée, pour établir sur le siège épiscopal les cadets ou les favoris de leur maison, et faire ainsi du légitime seigneur de Genève l'instrument toujours plus docile de leur politique envahissante4.
A mesure que les temps marchent, les violences deviennent plus significatives. Voici venir comme prisonniers les patriotes, ceux qui fondent la liberté, en lui sacrifiant tout, jusqu'à leur vie. Pécolat passe dans la tour et doit bientôt son salut à l'intervention de Bonivard5. Berthelier grave sur les murs de sa prison sa fière parole : Non moriar sed vivam et narrabo opéra Domini, puis sa tête tombe, là, devant la tour, entre le château et le pont6.
« On peut dire que, depuis la fin du XVe siècle, toute l'histoire de Genève inclinait vers l'une ou l'autre de ces deux solutions : ou l'assujetissement complet de la ville à la maison de Savoie, ou l'anéantissement du vidomnat au bénéfice de la ville 7. »
Pour attester les droits de sa tyrannie et braver l'opinion surexcitée, en 1 5 1 g, le duc Charles III fit placer la croix blanche de Savoie sur la porte principale du château. Mais, dans la nuit du 5 août 1527, les armes savoyardes furent précipitées dans le Rhône par une main inconnue.
C'était fini. La révolte éclatait. Enfin l'odieuse Bastille était démolie. « Par nous, écrit Bonivard, a esté mis bas, ce qui y pouvoit avoir de fortresse8. »
De ce monument, — le plus célèbre, avec ses hontes et ses gloires, de tous les monuments politiques de la vieille Genève, le plus certain symbole des luttes par lesquelles les pères conquirent la liberté, — les enfants, trop oublieux, n'ont su conserver que la tour, et encore défigurée9!
1. M. D. G., VIII, p. 147. — 2. Ibid., p. 185. — 3. Ibid., IX, « Aimon du quart et Genève pendant son épiscopat, 1304 et 1311», p. 133, 135. — 4. Pierre Vaucher, Mélanges d'histoire nationale, 1889. « Fragment d'une étude sur l'histoire de Genève, » p. 90, 91. — 5. Gautier, II, p. 93. — 0. Ibid., p. 156, 157. — 7. Pierre Vaucher, p. 93. — 8. Chroniques, liv. I, chap. Il, éd. Fick, I, p. 33. — 9. J. Mayor, La tour de l'ile. Brève
SAINT-G ERVAIS
N'importe ! Que le passant s'arrête et se recueille ! Qu'il revoie en esprit la vieille tour1, avec sa toiture d'avant l'incendie de 1670, celle du XVIe siècle, formée d'un toit pointu, à quatre pans, posé directement sur les créneaux du couronnement, et qu'il envoie une pensée fière et reconnaissante à ces Besançon Hugues, à ces Jean Kleberger, à ces Berthelier, qui, par leur dévouement inlassable à leur patrie, par leur généreuse humanité, par leur héroïsme de martyrs, ont préparé la vraie Genève, celle qui allait être non seulement la ville libre des Genevois, mais la ville forte des protestants.
Continuons. Toute la rue du Pont-bâti comptait vingt-deux maisons; la onzième était en face du château ; puis se trouvaient, à notre droite, la maison du poids du blé, puis un marché et une boucherie, et enfin l'hôpital Saint-Jacques au coin, sur la place des Trois-Rois.
notice, 1897. — Delacorbière dit encore : « L'on voit dans la tour le lieu où le châtelain du vidomne tenait sa justice ; c'est à présent le contrôle du poids de blé. »
i. Le 8 juin 1360, on paie les dépenses pour refaire le toit de la grande tour et le toit de la grande salle du château de l'île, détruits par un violent vent du nord. M. D. G., XVIII, p. 293.