‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 7 sur 94 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La place des Trois-Rois.

L faut ici remarquer qu'à l'origine non seulement l'île et son pont appartenaient à Saint-Gervais, mais aussi les deux côtés du pont, le bourg à droite, la place des Trois-Rois à gauche.

Dans la répartition entre les imposés et les paroisses de la contribution de iooo florins pour les fortifications, contribution décrétée en décembre 1377, il y a six paroisses (la Madeleine, Saint-Germain, Saint-Gervais, Sainte-Marie-la- Neuve, Sainte-Croix, Saint-Léger), mais Saint-Gervais est divisé en deux, Saint-Gervais en deçà du pont {titra pontem) et Saint-Gervais au delà du pont (ultra pontem) *.

Il est vrai que la place de Bel-Air (Page 61) (ce nom date de l'incendie de 1670; elle s'appelait avant place des Trois-Rois, et avant place Notre-Dame2) ressemblait peu à ce qu'elle est aujourd'hui. C'est avec les décombres de l'incendie qu'on l'a exhaussée et élargie, aux dépens du fleuve, de plusieurs mètres. Auparavant, ce devait être une bande assez basse et étroite, qui, de plus, était à peu près barrée par les premières maisons du Pont-bâti, lesquelles touchaient presque la porte du pont du Rhône.

Tout à fait à l'origine, il n'y avait du reste sur cet emplacement que l'hôpital et la chapelle de Notre-Dame. Dès 1236, cet hôpital hébergeait les passants pauvres : « pro pauperibus, pro tcmpore affluentibus, recipiendis et hospitandisz . » Tout le reste, autour, était terrain vague, appartenant plus ou moins à l'hôpital. Au bas de la Cité, en 1288, cinq maisons des Rues-Basses et deux maisons de la Cité même étaient soumises à une redevance annuelle vis-à-vis de l'hôpital de Notre-Dame. Les terrains, sur lesquels ces maisons avaient été bâties, lui avaient donc appartenu '*. — Cet hôpital relevait de Saint-Gervais. On l'appelait même quelquefois Notre-Dame de Saint-Gervais5. La porte qui fermait en biais les Rues-Basses et la rue de la Cité, laissait en dehors l'hôpital de Notre-Dame, qui ne fut réuni à la ville, tout en restant distinct, que par les murailles épiscopales

1. M. D. G., XVIII, p. 349. — 2. Avant la construction de l'enceinte et de la porte du Pont du Rhône. - :i. Mém. et duc. de la Société d'hist. de In S. R , XII, p. 170, N° 121. Galiffe, p. 217, 218. — 4. M. D. G., III, Chaponnière et Sordet, « Des hôpitaux de Genève avant la Réformation, » p. 198, 200, 184, n. 2, 179, 189. — S. Galiffe, p. 173, 174.

SA1 NT-GERVAIS 6l

et la construction des deux autres portes, en arrière de la précédente, celle du Pont et celle de la Corraterie. Dès lors, il y eut la place de Notre-Dame dans l'enceinte, devant la porte de la chapelle (à la jonction de la rue de la Cité et de la rue des Allemands), et la place des Trois-Rois, en dehors de l'enceinte (aujourd'hui Bel-Air).

Au XVIe siècle, l'étroite place des Trois-Rois était donc bordée, d'un côté, par le Rhône, et ses deux ponts

facilement fermés. Le pre-

mier, le Pont-Neuf, partait ^ juste en face du logis des | ' Balances (hôtel de la Balance

actuel). Le second, le Grand ^

Pont ou Pont-bàti, partait juste en face de la porte du Rhône, et la première maison de ce pont, à gauche, était l'hôpital Saint-Jacques.

Ce second hôpital, de Saint-Jacques, qu'il ne faut pas confondre avec le premier, son voisin, de Notre- Dame, avait été fondé vers le milieu du XIVe siècle, par Pierre du Pont, citoyen et jurisconsulte. La maison où l'hôpital fut établi avait été achetée pour cela, en 1 3 5 9 2 . C'était un établissement petit et modeste. Le garde des portes du pont du Rhône et de la Corraterie y était logé, en 1481. L'année suivante, 3i décembre 1482, le Conseil fut obligé de s'en occuper : « Maison de l'hôpital du pont du Rhosne, en laquelle on menait une vie lubrique : ordonné de le visiter et de punir les coupables 3. » Ce qui explique peut-être ce scandale c'est que, pendant le XVe siècle, on avait élevé l'édifice d'un étage pour recevoir les femmes pauvres : « ad receptandum et hospitallandum pauperes mulieres Christi verecundasu '. » — En 1 525, devant

Le pont du Rhône, la place des Trois-Rois (ou de Bel-Air) et la Monnaie, (page 60.)

1. Bonivard parle encore de la place Notre-Dame, « d'une chappelle au bout de la dicte rivière d'amont du cousté du souleil couchant, que l'on appelloit Nostre-Dame-du-Pont, qui faict à présumer que c'estoit pour lors le bout du pont du Rosne en-ça. » Chroniques, I, II, édit. Fick, I, p. 31. — 2. 27 mai 1362. Le comte de Savoie affranchit de tous droits féodaux la maison située à Genève entre le pont et la porte du Rhône, et appartenant à Pierre du Pont, qui y fonda un hôpital. M. D. G., III, p. 389. — 3. Flournois, Fragments (Grenus). — 4. Galiffe, p. 219.

LA VILLE

l'hôpital, était un haut banc ou échoppe, qu'on louait à l'hospitalier, lequel exerçait la profession de cordonnier. Il devait faire laver à ses frais le linge de l'hospice1. — Un peu plus loin était la tour d'angle de la Corraterie « proche du

Rhosne, qui luy lave le pied la pluspart de l'année 2. »

De l'autre côté de la place étroite, en partant toujours du logis de la Balance, nous trouvons d'abord le passage si pittoresque (détruit seulement en 1899) dit « dessous les vieux trois rois 3. » Car dès le commencement du quinzième siècle, et peut-être avant '% c'est sur ce passage que s'élevait la grande et célèbre hôtellerie des Trois-Rois, où descendaient les hauts personnages. Elle fut détruite lors de l'incendie du pont du Rhône et rebâtie en i6j5, de l'autre côté de la porte du pont % en face de l'ancien hôpital St-Jacques, sur la place. — Venait ensuite cette porte 6 {Page 63), surmontée de créneaux en forme de tour, ouvrant sur le pont7. Venait ensuite, adossée à cette porte, la chapelle de Notre- Dame du Pont*. Elle fut démolie en 1 541 9, mais pas complètement, puisque

Passage de Bel-Air.

1. M. D. G., III, p. 216-228. — 2. Escalade, 1602-1902. Récit, etc., p. 16. — 3. En 1475, 'a maison appartenait à noble Aymon de Versonnex. — Plans dressés après 1726 et avant 1737. Archives, N° 30. — « Sa construction pittoresque donnait une idée assez exacte de l'aspect que devaient présenter les diverses issues de la ville au moyen âge. » Fatio. Genève à travers les siècles, p. 26. — 4. Blavignac, Histoire des enseignes, p. 169. — o. Les anciennes maisons de Genève. L'hôtellerie de 1675 fut remaniée en 1728. « Aujourd'hui, dit Blavignac [1878], la maison n'a plus d'hôtellerie. Mais elle offre aux yeux une belle enseigne dorée, où, pour dernière métamorphose, on voit, se touchant la main, Charlemagne, Henri IV et l'ami de Voltaire. » Histoire des Enseignes, p. 169. — 6. Il y a variation chez les auteurs sur le nom de la porte du Rhône et de la porte de la Corraterie. Tantôt l'une, tantôt l'autre est appelée porte de la Monnaie. En effet, la Monnaie était entre elles deux. — 7. Voici un texte qui précise la topographie de la place des Trois-Rois. Il est emprunté à un document intitulé : C'est le nom des rues publiques de la ville de Genève, tiré du carnet ou cottet fait par Monsr Jacomot [Jaquemot], commr général. Le Sr Jaquemot mourut en 1676, et l'extrait de son carnet est antérieur à l'incendie de 1670. Nous lisons : « Le pont du Rhosne de bize dès la porte de la Monnoye jusqu'à la maison qui fut de sieur de Brandis, qui est celle qui fait front à la place S'-Gervais. » Nous lisons encore : « Le Pont du Rhosne du vent, dès la maison de S. P. Martin jusque à celle de dame Jeanne Lanec qui, depuis, a appartenu à Mr Daniel Havard vis à vis du poids de blé.... Place dernier [derrière] la maisont dite des Trois-Rois, tendant par le Pont-Neuf c. [soit] dernier le logis des Balances jusqu'à la grand tour de l'Isle. » Archives, N° 67. — 8. Le 13 juin 1536, on demanda de mettre une horloge sur cette chapelle « pour l'embellissement de la ville. » Le Conseil décide «qu'on fasse une quête pour cela vers les particuliers, et que la ville s'aidera. » (Flournois, Fragments (Grenus.) — La chapelle ayant été « dérochée », nous trouvons l'horloge sur le pont du Rhône, et voici ce que nous lisons, le 27 août 1543: Le Conseil mande Jean Louis, « gouverneur du Reloge de S' Pierre, et le filz de Jehan Formet, gouverneur du Reloge du Pont [du Rhône], pour leur fere remonstrance qu'il ayent mieulx à gouverner les dits Reloges qu'il ne font ; et que il leur soyt ballié de l'huyle d'olyve pour les engressé et cella aux despens de la ville, et a esté commandé à l'appothicaire de la ville, Dupan, de deslivrer pour

SAINT-GERVAIS

Delacorbière, en 1752-1753, dit: « Elle subsiste encore et est vers l'arcade qui va à Saint-Gervais » Même en 1 83 1 , « une partie des murs extérieurs existait

Porte du Rhône et hôtellerie des Trois-Rois, en 1735 (gravure de Robert Gardellc). (page 62.)

encore, et il était facile de reconnaître les arceaux ou ogives de la porte d'entrée et des fenêtres 2. » Venait ensuite la Monnaie et sa tour.

Il y avait eu un atelier monétaire genevois, épiscopal, à proximité de l'église Saint-Pierre et de l'évêché. L'évêque, pour favoriser l'atelier du duc de Savoie, à Cornavin, l'avait fermé au XVe siècle. Dès que Genève fut libre, elle recommença à frapper monnaie et ouvrit son atelier « devant Saint-Pierre3. » Mais, le

celluy de S1 Pierre 6 livres et à celui du Pont du Rhosne 4 livres. » Registres du Conseil, Vol. 37, f. 204V. — 0. « Chapelle de Notre-Dame-du-Pont. Pour laz fortiffication de laz ville arresté que la dte chappelle soyt desroché. » Registres du Conseil, Vol. 35, f. iv. 7 janvier 1541.

1. Delacorbière {Copie Bourrit), p. 55. — 2. Bonivard, Chroniques, édition et notes D. Dunant (1831), I, p. 71, n. 1 et p. 517. — .'{. Décisions des 24 novembre, 4 et 5 décembre 1535. Claude Savoie fut le premier maître, du 26 novembre 1535 au 24 janvier 1539. Le Conseil en établissant, le 5 décembre, noble Claude Savoye, maître de la Monnaie, ordonne « qu'il doive continuer et faire de la bonne monnaie, c'est à dire telle qu'elle ne puisse être nulle part condamnée de personne ; frapper de la bonne monnaie, irrépréhensible, et s'abstenir totalement de toute erreur et tromperie. » Le même règlement nommait C. Savoie « pendant sa vie, et après lui un de ses enfants mâles et légitimes. » (Nouveau recueil de règlements

16 novembre 1 543 , on trouva que cet atelier n'était pas en « lieu propice, à cause du sermon, du Consistoire et de la justice du Sr lieutenant. » Et l'on envoya visiter « Thospital du pont du Rosne, pour voyer si le lieu seroy propice, aut

non *. » Cet hôpital était fermé depuis plusieurs années. Il avait été converti en grange2. Puis la chapelle « fort belle, en laquelle y avoit comme une gage [cage], soit enchasseure de treillis de fer, en laquelle estoit enchâssée une fort belle idolle de Nostre-Dame dicte du Pont 3, »

avait été « dérochée » au commencement de 1 5 4 1 ,

pour faire place au pilori et au carcan4. — Les commissaires référèrent, le 19 novembre, « qu'il n'on trouvé lieu plus propice pour cella que la moyson de Thospital du pont du Rosne; et, sur ce, ordonné que le lieu soyt mis en

Archives.) Mais il n'en fut rien ; et à C. Savoie succéda Henri Goulaz, du 24 janvier 1539 au 6 décembre 1546; puis vinrent les frères Berthelier, etc. Claude Savoie et Henri Goulaz avaient été maîtres à la Monnaie de Cornavin, l'un en 1525 et l'autre en 1528.

1. Registres du Conseil, Vol. 37, f. 276. — 2. « Une reconnaissance du 17 décembre 1538 à honorable Amédée de Chapeaurouge parle d'une maison dans la rue de la Cité et de la chapelle de l'hôpital, lequel, converti en grange, est actuellement occupé par Michel Sept, apothicaire. » M. D. G., III, p. 200, n. 1. — 3. M. D. G. Seconde série, II, p. 271. — 4. Galiffe, p. 218, 174, n. 1. — D'après M. Denkinger, « la chapelle de N. D. du Pont, dérochée en 1541, ne devait pas être autre chose qu'un enfoncement grillé devant l'hôpital, semblable à celui que l'on voit en pays catholique au bord des chemins, dans les rues, à l'entrée des couvents et des hôpitaux. Cela explique comment elle fut dérochée pour faire place au carcan; l'une et l'autre devaient être de dimension à peu près égale. Cette hypothèse explique le silence de l'inventaire de 1475, ou 1 on ne mentionne que les chapelles édifiées. » — L'hypothèse est certainement ingénieuse, mais il y avait bien une « cage » et une vraie chapelle, et celle-ci même avait un nom particulier: l'hôpital était dit de Notre-Dame et la chapelle était dite de Notre-Dame de Consolation. Un acte d'août 1341 parle d'un différend entre le curé de Saint-Gervais, dans la paroisse duquel se trouvait la chapelle de N. D. du Pont, et le recteur de cette chapelle, jointe à l'hôpital. Celui-là prétendait avoir le droit de célébrer en quelques cas les offices in dicta capella; celui-ci niait. Un arbitrage amical décida l'heure à laquelle, le dimanche et les jours de fête, devaient être régulièrement célébrés les offices in dicta capella par le rector capellae. Exceptionnellement, cas d'urgence, temps froid, pluvieux, venteux, rendant difficile le passage du Pont, le curé pourrait officier infra dictant capellam. Il est aussi parlé des ornements, des clefs, ipsins capellae, etc. (M. D. G., III, p. 187, 379 et ss.) — Chaponnière et Sordet ont aussi publié les « lettres de provision faictes par le vicaire à Messieurs de la chapelle de l'hospital du pont du Rosne, » 20 novembre 1532 {lbid., p. 383), et, du 30 mai 1533, « l'institution d'un recteur de l'hôpital et de la chapelle de N. D. du

La Monnaie et les trois portes de la Cité, du Rhône et de la Corraterie (d'après le plan Billon).

SAINT-GERVAÎS

» ordre » Avant la fin de Tannée 1 543, l'atelier y était installé. Il y resta un siècle et demi 2. »

du fleuve, sur le bord duquel se trouvait un petit ouvrage de fortification, coupant la grève et défendant la tête du pont. C'était là l'extrême pointe de la place, ainsi fermée non seulement par la muraille des Réformateurs, mais déjà par les remparts des évêques3.

Pont par le vicaire général. » C'est ce document qui précise les emplacements et les désignations : « Hospitale in carreria civitatis Gebenn. sub vocabulo béate Marie Virginis nec non capellam sub vocabulo béate Marie Virginis de consolatione, prope pontem Rodani fundatam et dotatam. » [Ibid., p. 388.)

I. Registres du Conseil, Vol. 37, f. 276. — 2. Voir Demole, Histoire monétaire de Genève, p. 46. — On le décora « d'ung pourtraict de la manière pour fabriquer la monnoye, attaché au pil lier près le portail, » et des « armoiries de Genève en ung tableau pour enseigne de la monnoye. » M. D. G-, VII, p. 114, 115. — Au commencement du dix-septième siècle, la monnaie fut transportée à Saint Apre, puis, au dixhuitième siècle, à l'hôtel de ville, etc. — 3. « Dans l'angle sud-ouest de la fouille (angle de la rue de la Corraterie et de la place susdite), on a mis au jour un épais massif de maçonnerie, disposé sur de gros blocs de roche placés à plus de 4 mètres de profondeur. Cette forte muraille a dû dépendre de la grosse tour carrée voisine (emplacement actuel de la librairie Eggimann) qui défendait la porte de la Monnaie,... et faisait partie de l'enceinte élevée aux treizième et quatorzième siècles.... Les murailles retrouvées permettent de rectifier un tout petit point du précieux plan synchronique publié par J.-B.-G. Galiffe. » Mayor, Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie, II, p. 60, 61.

Vieille enseigne du Bourg-de-Four.

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