‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 60 sur 94 · ANTOINE CALVIN · texte numérisé non relu

ANTOINE CALVIN

Le plus intime ami de Calvin fut son frère Antoine. Antoine a-t-il habité un moment à côté de Jean, dans la maison de Bonmont, que Jean laissait vide en 1 543 2 ? En général, il habite che\ Jean, comme nous le verrons. C'est l'histoire de cette vie commune qu'il nous faut raconter brièvement.

1. Après son retour de Ferrare, Calvin, nous est-il raconté, « donna quelque ordre à ses affaires [à Noyon] et se voulant derechef retirer à Basle et à Strasbourg, print avec soy son frère Antoine 3. » On sait que, forcé par l'insécurité des routes à faire un grand détour, le Réformateur passa par Genève, où Farel le retint. On peut supposer qu'Antoine était et resta avec lui. En tout cas, lorsque Calvin, exilé de Genève, habite Strasbourg, nous trouvons à côté de lui- Antoine, partageant ses occupations et ses préoccupations, visitant avec lui, nous l'avons dit, les malades de la peste4. Obligé de partir précipitamment pour Ratisbonne, Calvin écrit d'Ulm à Farel que, n'ayant pu lui répondre, il a exposé « à Claude et à son frère ce qu'il voulait qu'ils lui écrivissent en son nom 3. »

1. « Mes collègues, ma femme et mes voisins te saluent bien. » Calvin à Viret. 24 octobre 1545. Opéra, XII, p. 194. — « Mes voisins et ma femme te saluent bien. » Calvin à Viret. 23 novembre 1545- Ibid., p. 219. — Tel de ses correspondants, le chargeant de saluer ses amis, lui écrit de même : vicinos omîtes tuos. Baudoin à Calvin. 31 juillet 1545- Ibid., p. 123. — ■ Quant aux hommes qui composaient ce groupe d'intimes et de voisins, ils sont très souvent énumérés dans les lettres de Calvin, à propos des salutations envoyées. 5 janvier 1 55 1 , Calvin à Farel: « Mes collègues, Budé, de Normandie, de Trie, les deux Colladon, et plusieurs autres.... » {Ibid., XIV, p. 8); 3 février 1551 , Calvin à Farel : « Tous mes collègues, de Normandie, Budé, de Trie, Robert et plusieurs autres.... » {Ibid., XIV, p. 43); 15 juin 1551, Calvin à Farel: « Mes collègues, de Normandie, Budé, de Trie, Sanlaurent, les deux Colladon et mon frère.... » {Ibid., XIV, p. 134); 25 mai 1554: « Mes collègues, et parmi les amis, le marquis, Budé, de Normandie, de Trie, mon frère et d'autres.... » {Ibid., XV, p. 141). — 2. 4 septembre 1543 : « Le frère de M. Calvin. Lequel a pryer luy volloyer admodié la moyson que fust à M. de Bomont, en poyant; et il ce a offer de la vacquer [laisser vacante] toutesfoys et quantes qu'il playra à Messieurs. Ordonné que le tressorier, jouxte les dites conditions l'aye a admodié, et qu'il doybge poyé, tant tenuz tant poyé. » Registres du Conseil, Vol. 37, f. 2i2v. Annules, p. 320. — On lit encore, à la date du 7 septembre 1543 : « Ordonné que à la requeste de noble Nycolas, beau-père du frère de Monsr Calvin, soyt admodié par Monsr le trésorier, aulquel l'on donne puissance de faire comme il luy semblera en admodiation pour le pris de 20 fl. » Ibid., Vol. 37, f. 2i5v. Annales, p. 320. — Ces deux textes ne sont malheureusement pas très clairs. — 3. Opéra, XXI, p. 58. — 4. Voir plus haut, p. 150. — S. i« mars 1541. Opéra, XI, p. 169.

LA RUE DES CHANOINES

Puis, lorsque Calvin quitta Strasbourg et rentra à Genève, il partit en avant, pour être plus libre de ses mouvements (il devait s'arrêter à Neuchâtel, aller à Berne), et c'est Antoine qui opéra le déménagement et accompagna Idelette et

Les majuscules romaines indiquent l'époque de Calvin; les italiques, ce qui est d'une autre époque. — La numérotation est l'ancienne numérotation. Voici les rapports de l'ancienne et de la nouvelle : Rue des Chanoines: 124 = 7 (maison de Nicolas des Gallars, Bourgoin dit d'Agnion, François des Plans); 123 = 9 (maison de Messire Gruet, François Bonivard, Michel Cop); 122= 11 (maison de Fresneville, Calvin, Théodore de Bèze, plus tard de Pierre Prévost, Louis Tronchin); 121 = 13 (maison de Aymé de Gingins, abbé de Bonmont, Calvin, Jacques Spifame); 109 [et non 119, comme le porte le plan par erreur] = 2 (maison en partie d'Abel Poupin (1543) en partie de Charles de Jonvilliers) ; 114 = 12 (maison qui touche par derrière celle de Çolladon. — Place de Saint-Pierre : 98 = 2 (maison de la Chantrerie, de Trie); 110 = 3 (maison de Ruffi, de Normandie); 109 = 5 (maison d'Antoine de Lautrec, dit de Saint-Germain). — Les deux maisons suivantes font partie de la rue actuelle de l'évêché : 108 = 1 (maison de Laurent Maigret, le Magnifique) ; 107 = 3 (maison de Galeas Caraccioli, marquis de Vico, aujourd'hui le Casino).

son mobilier. « Nous attendons, écrit Farel de Neuchâtel, le 27 septembre 1 541 , l'arrivée d'Antoine avec ta femme et tout ce qu'il doit apporter.... Une peste très forte sévit *. »

Une fois fixé à Genève, Antoine fit plusieurs voyages dans lesquels il s'occupa de diverses affaires ecclésiastiques. Par exemple, le 29 décembre 1545, Calvin le recommande à M. de Falais, à Strasbourg, et écrit : « Mon frère servira de lettre2. » Antoine alla jusqu'au centre de l'Allemagne et n'en rapporta, dit Calvin à Farel, rien de nouveau, si ce n'est que la réunion de Ratisbonne était «froide3.» — En 1 557, Antoine retourne à Strasbourg, avec mission d'acheter du blé pour la ville de Genève 4.

Le 3 août 1546, Antoine fut reçu bourgeois « gratis, en contemplation que

i. Opéra, XI, p. 291. — 2. Idici., XII, p. 240. — 3. 26 janvier 1546. Ibid., p. 263. — 4. Lettre de Conrad Hubert à Calvin. Ibid., XVI, p. 455, et lettre de Calvin à Pfarrer, 19 mai 1557. Ibid., p. 486.

jPan calvin m 72

LA RUE DE CALVIN

Monsr Jehan Calvin, ministre de Genève prent grand poienne à l'avancement de la parolle de Dieu, et à meintenyr l'honneur de la cité *. »

2. Puis nous voyons Antoine, comme presque tous les autres réfugiés, se créer une occupation 2. Il choisit une des plus répandues; il fît imprimer3 et vendit des livres, car Genève était le centre de la librairie d'édification et de controverse de la Réforme calviniste. On y imprima même beaucoup de livres anglais.

En 1559, Antoine présenta supplication au Conseil pour obtenir le privilège, pendant trois ans, « de imprimer Y Institution de Monsr Calvin son frère, tant en latin qu'en françoys. » Il s'agissait de l'édition dernière, définitive, « qu'il a renouvellée et recogneue, et augmentée tellement que c'est œuvre excellente, et dont son dict frère luy a données les copies '\ » N'est-il pas intéressant de voir ainsi les deux frères unis, et l'un imprimer ce que l'autre avait écrit5? La requête d'Antoine fut favorablement accueillie. Et environ deux ans après, lorsque le fils de Daniel demandera à Calvin deux exemplaires de cette Institution, il ajoutera : « Je savais que tu pouvais le faire, parce que je me rappelais qu'elle était vendue par ton frère Antoine 6. » — Il était donc à ce moment libraire, un libraire faisant imprimer pour son compte, libraire-éditeur, disons-nous aujourd'hui. C'est ainsi que, le 27 octobre i562, Calvin écrit à un de ses correspondants, Tremelius, à propos d'un commentaire que celui-ci avait écrit sur Osée, et lui avait envoyé : « Ton livre a été rendu à notre Antoine, pour qu'il ait soin de le faire imprimer aussi vite que possible 7. »

3. Nous savons déjà qu'Antoine Calvin avait acheté des propriétés à Pregny (voir l'appendice sur la métairie d'Antoine Calvin) et que le Réformateur allait y « rustiquer » et se reposer. On peut même penser qu'Antoine y habitait souvent. En tout cas, c'est à une époque où, en ville, il logeait dans la maison même de son frère, que se passa le fait si tristement important qui mérite de retenir un moment notre attention, l'adultère de sa femme.

Il avait épousé une des deux filles8 du sire Nicolas Le Fert, négociant réfugié, qui paraît avoir joui d'une certaine aisance. Nous le voyons souvent voyager

i. Registres du Conseil, Vol. 41, f. i64v. Annales, p. 385. — 2. « La loy là introduicte estoit qu'un chascun d'eux eust mestier et en vesquit, tel gentilhomme et seigneur qu'il fust.... Et le viscomte d'Aubeterre, bien qu'il fust de maison, estoit de celuy [métier] de faiseur de boutons. Moy, en passant une fois à Genesve, je l'y vis fort pauvre et misérable. » Branthome, Œuvres complètes, 1876, V, p. 170. — 3. Sans être lui-même imprimeur, ce qui explique qu'aucun ouvrage ne porte son nom. On ne sait sur quel document s'appuyent Desmay, Staehelin, la France protestante pour dire qu'Antoine fut relieur : « Calvin lui fit apprendre le métier de relieur. » (2e édit. , V, p. 639). — « II exerçait la profession de relieur de livres. » Lefranc, La jeunesse de Calvin, p. 184. — 4. 2 mai 1559. Vol. 55, f. 39. Annales, p. 715. — o. Certains auteurs, d'après lesquels Ant. Calvin aurait été relieur, prétendent qu'il disait : « Je mets la dernière main aux œuvres de mon frère. » Le propos était exact : il imprimait ce que son frère composait. — G. 6 avril 1561. Opéra, XVIII, p. 415. — 7. Ibid., XIX, p. 565. — 8. L'autre fille, Catherine, se maria avec Nicolas Picot, « le chef d'une des plus riches familles de Noyon, maire des drapiers » (Lefranc, La jeunesse de Calvin, p. 133), que Jean Crespin appelle novum incolam vestrum, meum Pyladem, dans sa lettre à Calvin du 12 juillet 1546. Opéra, XII, p. 358 et n. 6.

LA RUE DES CHANOINES

pour ses affaires, et quand il fut reçu bourgeois, en 1 555, il paya une forte somme, environ dix fois le prix ordinaire, si Ton en croit Galiffe l.

Et ici nous rencontrons une des plus atroces calomnies de l'école Bolsec, Galiffe et compagnie. Galiffe affirme que Le Fert était un « banqueroutier frauduleux », patronné par Calvin, etc. Aucune référence. On comprend en effet que le calomniateur n'ait pas tenu à citer son autorité, car cette autorité n'est autre que Bolsec ! C'est Bolsec qui a écrit : « Son avarice [de Calvin] fut fort descouverte par gens de bien, et de bon entendement, sur le faict d'un Nicolas de Fer, qui ayant faict banqueroute à Anvers de la somme de trois mille livres de gros, se retira à Genève, et s'adressa à Calvin, et luy conta son affaire amplement, luy demandant conseil comment il se devoit gouverner, advenant que ses créditeurs le vinssent pourchasser jusques audit lieu de Genève. Le conseil d'iceluy Calvin fut qu'il achetast dudit argent des biens immeubles au nom de sa femme et de deux filles siennes ; ainsi que les dicts créditeurs n'auroient moyen de luy rien oster n'ayant rien à luy, et qu'il mariast ses deux filles à deux personnages qui le peussent secourir contre iceux créditeurs. Le dit Nicolas s'arresta à ce conseil, et pour avoir plus de crédit en la ville de Genève, feit présent d'une notable somme d'escuz à ce bon seigneur Calvin, si contempteur de biens mondains, que nonobstant les sceut fort bien prendre, et moyenna que son frère Antoine Calvin eust en mariage l'une de ces deux filles. Voilà comme ce vénérable seigneur Calvin, selon le tesmoignage de Théodore de Bèze, mesprisoit les biens caduques et mondains 2. » — Et Galiffe accepte ces invraisemblables niaiseries comme documents historiques !

Bolsec avait procédé selon sa coutume. Il avait pris certaines calomnies, déjà lancées contre Calvin et sa famille, et les avait modifiées, transformées, dénaturées, enjolivées à sa manière.... Nous apprenons, en effet, par une lettre de Calvin à Viret, de la fin de novembre 1542, ceci : « Au sujet du beau-père de mon frère tu peux affirmer avec assurance que ceux qui répandent ces bruits mentent. Il aurait peut-être acheté, si je l'avais approuvé. Mais comme il me demandait conseil (et cela avant que les noces fussent célébrées) j'ai donné mon sentiment. Il répondit qu'il jetterait plutôt son argent clans le Rhône que de le placer contrairement à mon conseil. A partir de ce moment, non seulement il n'en a plus été question, mais il n'y a même plus pensé3. » — De quoi s'agissait-il4? On ne peut le deviner. Tout ce qui est clair, c'est que Bolsec accuse Calvin d'avoir

i. Quelques pages d'histoire exacte, p. 101, n. i. — 2. Bolsec, Histoire de la vie de J. Calvin, 1582, p. i4v et 15. — 3. Opéra, XI, p. 468. — 4. A propos de Nicolas Le Fer et de ses affaires, voici un incident. Le 16 avril 1546, Calvin écrit à M. de Falais pour l'engager à prêter à Nicolas une assez forte somme: « Quant à l'affaire du sire Nicolas, le cas est tel. Il n'avoit moien de saulver sa somme, qu'en prenant la place laquelle estoit adjugée en hypothèque à un aultre créancier premier en ordre, ayant retranché quelque pièce pour les frez de la justice. Ainsi il estoit exclus, sinon qu'il eust prins charge de rembourser l'aultre. Qui pis est, celluy qui la tenoit, estoit hypottéqué ailleurs, en dangier que son bien ne fust vendu, et devoit recouvrer ses interests la dessus. La pièce vault richement ce que le dit Nicolas en baille. Le mal estoit, pour luy, qu'il en falloit payer sept cens escus dedans Pâcques, et aussy qu'elle luy est trop grosse ! Mais la nécessité faict oublier tout cela.... Je vous asseure bien que rien ne sera en hazard, car l'assignation est trop bonne. »

LA RUE DE CALVIN

engagé Le Fer à acheter un immeuble , et il se trouve que Calvin a précisément engagé Le Fer à ne pas Tacheter!

A ce propos, faisant flèche de tout bois, Galiffe reproche encore à Calvin d'avoir fait appeler son ami de Fert. Et du même coup il lui reproche d'avoir fait donner le titre de noble à son frère Antoine, celui de seigneur à lui-même, celui de maître à tous les prédicants, bien que ce titre n'appartînt qu'aux deux ou trois qui possédaient un grade académique Or Nicolas Le Fert est appelé quelquefois de Fer, c'est vrai; mais par qui? pas par Calvin. Ceux qui le désignent ainsi, à tort ou à raison, sont des étrangers, Diaz 2, Hillis 3. Et Galiffe ne fait pas attention que son homme de confiance, Bolsec, l'ennemi de Calvin et de Le Fert, dit, lui aussi, dans le passage cité, de Fer! Calvin, dans ses lettres françaises à M. de Falais, dit : sire Nicolas Lefert4, ou Lefert tout court.

4. Le mariage d'Antoine Calvin avec Anne Le Fert fut loin d'être heureux.

Dès le 5 octobre 1548, la femme d'Antoine était suspectée d'adultère avec le fils de No. J. Chautemps. « Veu qui az présumption, » le Conseil décide (5 oct.) de les « ouyr » et « jouxte leurs responses » de les mettre en prison 5. Le 1 1 , les deux prisonniers sont « séparés » (on aurait pu le faire plus tôt), et le Conseil se prépare à procéder « comme l'ung a faict aux aultres 6. » « Touteffois, disent les procès-verbaux du 16, pour ce qui n'y a point de choses évidentes, et approbations par tesmoniaige, fors par présumption, » vu que les accusés déclarent seulement « estre allés et venus dans la dicte maison... à heure suspecte de nuyct, » on les remet en liberté 7.

Mais ce qui avait été douteux à la fin de 1548, ne parut que trop évident au commencement de 1 5 57- « La tristesse de mon âme ne m'en permet pas davan-

Opera, XII, p. 331, 332. — Comment cette négociation se termina-t-elle ? nous ne le savons pas très exactement, car une autre lettre de Calvin n'est pas claire pour nous. D'après cette lettre, il semble que le frère de Farel, Gaucher, avait envie d'acheter la même propriété, et même, d'après une notice des Mémoires de Pierrefleur, p. 322 (un livre que nous avons eu occasion de citer, Jean Calvin, II, p. 181, n. 1), il semble qu'il en devint acquéreur : « Un homme party de Gap, en Provence, nommé Pharel, fist acchept du chasteau de Senarclens, propriété de noble Rose de Cossonay, vefve de feu noble Guillaume de Burnens. > La lettre de Calvin à Farel (3 juin 1546) nous montre que Gaucher Farel était très mécontent de Calvin. Celui-ci écrit : « Que Gaucher soit si fâché, cela me fait de la peine. Quand il passa ici, il me demanda où était Nicolas, le beau-père de mon frère. Je répondis : en Allemagne. Il désirait, à son propos {injecta hominis mentione), que je parlasse de la villa de Tornac (de Tomacensi villa). Je ne me rappelai pas. A quoi cela aurait-il servi? Elle était entièrement adjugée aux Senarclens, et il n'y avait pas d'espoir pour Nicolas, si, avant le jour de Pâcques, il ne payait plus de neuf cens couronnes. Il aurait désiré être remboursé des soixante couronnes, mais il n'y avait pas moyen. Il fut obligé à cause de cela de courir à Strasbourg pour emprunter la somme. Ton frère se plaint qu'il a été trompé et il nous accuse, s'il plaît à Dieu, de mauvaise foi. Quant à ce qu'il pense que mon frère a manqué de franchise, c'est plus que puéril. Nicolas craignait qu'il [le frère de Çalvin?] ne s'avançât tout à coup avec deux mille écus d'or, lui dont les affaires étaient aussi embarrassées que tu le sais! Çertes, je puis rire de sa folie. Mais une telle aigreur m'émeut la bile. » Opéra, XII, p. 348.

1. Galiffe, Quelques pages, p. 101, n. 1. — 2. 13 mars 1546. Lettre à Calvin. Opéra, XII, p. 313. — 3. « de Ferr », 1548. Ibid., XIII, p. 137. — 4. 10 septembre 1547. Ibid., XII, p. 587 et n. 5; 23 décembre JS47. P- 635 et n. 2, p. 637, n. 6; 28 février 1548, p. 664, n. 2. — S. Registres du Conseil, Vol. 43, f. 211. Annales, p. 437. — 6. Ibid., f. 214. Annales, p. 437. — 7. Ibid., f. 2i9v, 220. Annales, p. 438.

LA RUE DES CHANOINES

tage, écrit Calvin à Viret, le 7 janvier. Car pendant qu'elle habitait ma maison nous avons surpris cette louve, alors la femme de mon frère, commettant adultère avec Pierre le bossu2. » C'était le famuhis de Calvin.

Quel scandale ! Quel coup pour le Réformateur, avec son affection fraternelle, avec son austérité morale, avec sa situation d'homme public!

Le jour même où il écrit les lignes citées, 7 janvier, il accompagne son frère au Consistoire. Antoine rappelle « que messieurs ont cogneu il y a quelque temps du governement de sa femme, » mais qu'à ce moment il ne fut pas possible d'y « pourvoistre comme il eust esté de besoing; » que maintenant « il a plu à Dieu de découvrir la villenie d'icelle, » puisqu'elle a commis, il y a quatre mois de ça, adultère, « avec un vallet du dict Anthoine Calvin, lequel vallet est hors de la mayson du dit S1 Calvin despuis plus de sept mois. » En conséquence, Messieurs du Consistoire prient le Conseil « de faire bonne et briefve justice, le tout sans préjudice des droictz du Consistoire, puisque la dicte femme est desjà ès leurs prisons 3. »

Mais, bien que « conveincue par tesmoings et plusieurs grandz indices », la coupable « ne veult confesser4. » — Le 14, A. Calvin réclame le divorce5. Le 18, il «persiste au divorce6. » Le Conseil décide de « suyvre » l'affaire, et à cet effet « qu'on aile après disné en l'éveschié pour contre ycelle suyvre, affin de avoir et tiré d'elle plus amplement la vérité d'icelle, ainsi que justice sera expédient 7. »

Pendant ce temps arrivent au Réformateur les lettres de condoléance : « Ce que tu écris au sujet de ton deuil domestique, dit Viret, me trouble profondément. Ce n'était pas assez pour cette louve d'avoir une première fois si honteusement scandalisé toute l'Eglise, et d'avoir troublé et diffamé une si sainte famille. Elle montre qu'elle était indigne de pardon, elle qui, après sa première chute, n'a pu

s'abstenir de ses débordements Le Seigneur aie pitié d'elle, qui apporte à

tant de cœurs tant de tourments. Toi, selon ta prudence, modère le chagrin de ton âme8.... » — Et Farel, quelques jours plus tard, écrit à Viret : « Le crime de la belle-sœur de Calvin me tourmente fort. Mais c'est ainsi qu'il plaît au Seigneur d'éprouver aussi ce serviteur-là, de peur qu'il ne soit enflé par la grandeur de ses révélations 9. »

L'affaire va lentement. « Ces incidents domestiques m'écrasent presque, soupire le Réformateur. Les juges ne trouvent pas de motifs pour libérer mon

1. C'est la déclaration qui nous fait penser qu'Antoine Calvin habitait avec son frère. Et cette déclaration est confirmée par une autre de Baudoin : « Je m'étonne, dit-il, quand en matière de divorce tu fais épouser à ton frère, dans ta maison {domi tuœ), une autre femme, la première étant encore en vie (Responsio altéra). » Opéra, XX, p. 300, n. 12. — Le registre des décès, mai 1553, f. 102, porte : « Ce mesmes jour, en la rue des Chanoines, Jehan, fils de Anthoine Calvin, marchant. » — -2. Opéra, XVI, p. 379. - 3. Registres du Consistoire. Çramer, Notes extraites. — Annales, p. 658. — 4. 11 janvier 1557. Registres du Conseil, Vol. 52, f. 197. Annales, p. 659. — 5. Ibid., Vol. 52, f. i99v. — 6. Les procès-verbaux disent : « noble Anthoine Calvin. » — Où est la preuve, où est seulement la vraisemblance que ce soit sur l'exigence de Calvin que ce titre est donné à son frère? — 7. Ibid., Vol. 52, f. 206. Annales, p. 659. — 8. 9 janvier 1557. Opéra, XVI, p. 382. — 9. 15 janvier 1557. Ibid., p. 386.

LA RUE DE CALVIN

frère. Je vois dans cet aveuglement une juste punition de notre aveuglement à nous; car, pendant presque deux ans entiers, dilapidé par ce voleur, je n'ai rien vu — Si le jugement n'est pas rendu, nous avons décidé de rompre les choses par un autre moyen1. »

Le procès en adultère se compliquait d'un procès pour vol. Le 25 janvier, Jean et Antoine Calvin demandent au Conseil « aussi de visiter les pièces qu'ilz ont estes recogneues avoir esté desrobées, » et déclarent que Pierre Daguet est suffisamment « convaincu d'estre larron par les chouses qu'ilz se sont trouvez dans les ditz couffres 2. »

Enfin, le 16 février, le Registre porte : « Anthoine Calvin, Anne le Fert détenue : « Icy est pronuncé le divorse hier arresté entre les dictes parties et aussi pronuncé le bannissement contre la dite Anne, à peine du fuet, à vuider [la ville] dans ving quatre heures i. »

Disons tout de suite que Calvin n'était pas au bout de ses chagrins. Après l'adultère de sa belle-sœur, il fut attristé par l'adultère de sa demi-fille, la fille d'Idelette, Judith4. C'était en i5Ô2. Il dit à Bullinger : « Quand j'écrivis récemment à Blaurer, je n'ai pu t'écrire, parce que, avant que je fusse délivré de la fièvre, m'arriva ce chagrin domestique, à cause de la honte de ma belle-fille, ce qui me força à me réfugier pour quelques jours à la campagne. Tes lettres m'ont été apportées à la ferme 5. »

5. Quant à Antoine Calvin, qui avait de sa première femme deux fils, Samuel et David, et deux filles, Anne et Suzanne, il se remaria en i56o avec Antoinette Commelin, veuve de Jean de Saint-André, ministre à Genève0, et il en eut encore quatre enfants, un fils, Jean, et trois filles, qui moururent de la peste, en 1 57 1 . — Membre du Conseil des Deux-Cents en 1 558, et du Conseil des Soixante en i5jo, il paraît avoir été dans une situation pécuniaire peu florissante. Son frère dut lui venir en aide, et la Seigneurie lui envoya à ce propos 25 écus. Mais Calvin les refusa.

C'est peut-être cette situation embarrassée qui explique pourquoi Calvin ne lui donna que l'usufruit de son modeste héritage, ajoutant que son frère comprendrait bien pourquoi, « afin que ce peu que je laisse demeure à ses enfants. » En tout cas le testament même témoigne des sentiments affectueux que les deux frères avaient entretenus jusqu'à la fin. « Touchant le peu de bien que Dieu m'a

1. 3 février 1557. Opéra, XVI, p. 406. — 2. Registres du Conseil, Vol. 52, f. 2i8v, 219. Annales, p. 659, 660. — 3. Ibid., Vol. 53, f. i6v. Annales, p. 661. — Anne Le Fert devait se remarier avec Jean-Louis Ramel, demeurant à Lausanne. Ce mariage suscita des difficultés, des procès, et une correspondance entre le Conseil de Berne et le Conseil de Genève. Celui-ci se plaint qu'Anne Le Fert ne cherche « qu'à molester son dict premier mary chargé de tous leurs enfans. » Annales, p. 772, 775, 13 janvier et 26 février 1562, et Opéra, XIX, p. 335. — 4. Il est question d'elle dans une lettre de Farel à Calvin, du 8 mars 1554- Les éditeurs des Opéra se sont demandé si elle n'avait pas épousé le fils de Nicolas Le Fert. Ibid., XV, p. 71, n. 6. — Nous savons qu'un fils de N. Le Fert était en 1552 à Zurich et donnait peu de satisfaction à son père. Calvin écrit à son sujet à Bullinger le ier octobre 1552. Ibid., XX, p. 410. — 3. Ibid., XIX, p. 327. — 6. Galiffe, Notices, III, p. 112, 304.

LA RUE DES CHANOINES

donné ici pour en disposer, je nomme et institue pour mon héritier unique mon frère bien-aimé Antoine Calvin »

Nous avons parlé du testament d'Antoine Calvin, et des « deux copes d'argent » qu'il avait reçues de son frère, celle donnée par Laurent de Normandie, et celle donnée par Guillaume de Trie. Ce testament, daté du 28 mars i56g, avait été fait « en la maison du dict testateur, — honorable Sr Anthoine Calvin , bourgeoys et marchant de Genève, — située près de la porte de la Monoye. » Dans sa succession se trouvait « le droict que luy testateur ha et pourra cy après avoir des copies qu'il a faict imprimer ou qu'il ha droict de faire imprimer2. » Il semble donc jusqu'à la fin s'être occupé de librairie.

6. Avant de quitter définitivement la maison de Calvin, pour pénétrer d'abord dans celle de gauche où habitait Cop, et puis dans celle de droite où habitait Spifame, « Monsieur de Passy », comment s'empêcher de se recueillir un instant ? Voilà où habita Calvin, avec Idelette; voilà où Idelette mourut; voilà....

Je note deux détails. Si nous ne nous trompons pas, c'est ici qu'Idelette aurait écrit certaines lettres. La correspondance d'Idelette ! Ecrivant à Calvin, Baudoin lui dit : « C'est avec plus de confiance que je ferais saluer ta femme, si elle avait répondu à mes lettres (si literis Ma meis respondisset) 3. » — Vraiment, ne sommes-nous pas dupes de quelque illusion, de quelque impropriété d'expression ? et devons-nous penser que là, dans le « poêle », où fréquentait tout ce que Genève avait de pasteurs, d'hommes publics, tout ce que Calvin avait de connaissances et d'amis intimes, Idelette, auprès de Calvin souffrant, ou se reposant un instant, a écrit des lettres que le temps a anéanties ?

Et voici l'autre scène. L'assemblée, la compagnie des pasteurs, s'est réunie chez lui. Ensuite les collègues se retirent. Et voilà que Calvin lève les bras au ciel, en proie à la plus profonde émotion. Que s'est-il passé? On avait délibéré sur les postes de la ville et les postes de la campagne : «... et le dl le Gaigneur pour son commencement envoyé aux champs, se monstrèrent mal contents de l'issue de telle délibération, et mesmes dirent l'un après l'autre (je di ceux-là, non pas tous) qu'il leur sembloit que c'estoit les descourager, et qu'ils n'eussent jamais accepté le ministère, s'ils eussent pensé qu'on les eust laissé aux champs,

1. Les Opéra disent : « il avait des propriétés, mais il fit des pertes. » Toutefois, la lettre qu'ils citent à l'appui de ce fait (lettre de Zerkintes à Calvin, du 20 janvier 1557, Opéra, XVI, p. 392; voir aussi celle de Calvin à Farel, 3 février 1557, lbid., p. 406) parle d'un procès qu'Antoine Calvin poursuivait avec de Normandie et qu'il perdit malgré son bon droit. Mais on ne sait absolument pas de quoi il s'agissait. lbid., XX, p. 300, 301, n. 12. — Calvin donne 30 écus à chacune de ses nièces, Anne, Suzanne et Dorothée (les deux autres naquirent après sa mort), 40 écus à chacun de ses deux neveux, Samuel et Jean: mais à David seulement 25, « pour chastiement, pour ce qu'il a esté léger et volage. » lbid., p. 300, 301. — « Galiffe a donc pu se croire autorisé à dire, avec son exagération habituelle, que la famille d'Antoine « donna l'exemple d'une désunion complète et de grands écarts ; » mais comment qualifier l'impudence d'Audin qui, de ces paroles de l'écrivain genevois, a tiré la conséquence qu'Antoine Calvin lui-même se fit connaître dans tout Genève « par sa vie scandaleuse? » France protestante, ire édit, article Calvin. — 2. Archives. Minutes de J. Ragueau, 1569, XI, p. 238 et ss. — 3. Opéra, XIII, p. 13S.

LA RUE DE CALVIN

et qu'ils avoyent bien autre moyen de vivre. Ce que les autres trouvèrent fort estrange, toutes fois on les laissa dire, pour ce que M. Calvin mesme fort estonné se taisoit. Seulement estant en sa chambre, après le départ de la compaignie, il dit à quelqu'un en se complaignant et tendant les mains jointes en haut : Qu'est-ce que je voy avant que mourir 1 ? »

Il mourut et Théodore de Bèze prit sa place. Rentrons dans ces appartements le 20 septembre 1570. Ce jour-là, le médecin Minault (?) s'y rend, pour visiter le frère de Th. de Bèze, « ayant le charbon et couché en la petite sale du logis de Monsieur de Bèze. » Mais le frère de Bèze n'est pas seul malade, il y a aussi « dame Marie Gresse (?) que estoit pour le gouverner... malade de peste en une aultre chambre » ; et avec la gouvernante la domestique : « Item la servante de la maison aussi estoit malade de peste en une aultre chambre. » Le médecin trouva «le chirurgien,... qui les pensoit. » Le frère de Bèze succomba le lendemain ou le surlendemain 2.

Nous lisons encore aux Registres des morts de l'an 1 588 (f. 48) : « Claude, famme de noble Théodore de Bèze, bourgeois, et morte d'une fièvre continue, âgée d'environ 66 ans, ce 8 avril 1 588, en la rue des Chanoines, »

Page 1