MICHEL COP
1. A côté de Calvin, dans la maison à gauche, donnée autrefois à Bonivard, puis reprise par la Seigneurie 3, habitait Michel Cop 4, un de ses anciens amis d'enfance, de collège.
A Paris, pendant qu'il suivait les leçons du collège de la Marche et du col-
1. 19 juin 1562. Registres de la compagnie, B. Copie, f. 43v. Annales, p. 784. — 2. Registre des morts, juillet 1572 à juin 1580. — 3. 7 avril 1536: Bonivard « demande la maison où soloit demorer messire Pierre Gruet, en la rue des Chanoeines, pour son logys. » On la lui donne, et on décide de la pourvoir de meubles.
- 18 février 1538: On lui laisse « sa maison où il se tenoit en ceste ville, pour sa demorance tant qu'il vivra. » — 7 juillet 1542 : On avait changé d'avis, et chargé le syndic Curtet de « trouver moyen d'avoyer la mayson ballié aud4 N. Fr. Bonivard sa vie durant, pour ce qu'elle estoit propice pour les prédicans. » Le syndic Curtet propose de lui donner 30 écus, et de lui laisser les meubles. — C'est le « pasche » qui a lieu le 8 juillet : 30 écus, les meubles « et donnant à sa femme demy aulne de velleur [velours]. » Textes reproduits dans l'étude de Chaponnière, Notice sur François Bonivard, M. D. G., IV, p. 179, 183, 188.
- 4. Galiffe, parmi toutes les hypothèses que son cerveau enfantait volontiers, a émis celle-ci : Michel Cop et Nicolas Cop sont une seule et même personne, dont le vrai nom serait Michel ; on se serait trompé en donnant « le nom de Nicolas au recteur Cop. » {Nouvelles pages d'histoire exacte, p. 74, etn. 3, et Notices généalogiques, IV, p. 32). Galiffe raconte qu'un Georges Benoît, fuyant la persécution, passa du Dauphiné à Genève, y fut reçu bourgeois le 10 avril 1572, et y épousa, le 2 novembre 1573, Salomé, fille de No. et Sp. Michel Cop, ministre, et d'Ayma Varembert. Les époux se fixèrent à Berne, et c'est d'après les « indications de la famille Benoît de Berne » qu'il ajoute : « Il paraît que No. et Sp. Nicolas Cop, le recteur de l'Université de Paris, et No. et Sp. Michel Cop, ministre, reçu bourgeois de Genève, en 1554, indiqués comme fils du célèbre médecin Guil. Cop, étaient un seul et même individu, du nom de Michel, nommé à tort Nicolas, erreur qui remonte peut-être à ce qu'on aura lu ou écrit quelque part Nichel ou Nickel (diminutif allemand de Nicolas) pour Michel. » A la rigueur, on pourrait comprendre que le diminutif
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lège Montaigu1, nous savons que notre futur Réformateur fréquentait beaucoup chez trois familles, toutes les trois des plus distinguées, celle des Montmor, celle des Budé et celle des Cop, et les fils Cop paraissent avoir été ses meilleurs
Signatures des pasteurs de Genève, (à la fin du mémoire « passé par la congrégation des frères, assemblée le vendredi troisiesme jour de juing 1547. » Archives de la Vénérable compagnie. — Opéra, XII, p. 532, 534-)
camarades. N'est-ce pas Nicolas Cop, le recteur, qui se fit composer par Calvin le fameux discours de 1 533 ?
Des années se sont écoulées, nous sommes au commencement de \^)âfi : le quatrième des fils Cop2, Michel, arrive à Genève. C'est une lettre du 25 avril i545 qui introduit son nom dans le cercle d'amis, au nom desquels Calvin salue Farel. « Tous les nôtres te souhaitent de cœur bonne santé, en outre des habitués (prœter solitos), Michel Cop, chanoine de Cléry 3 (cleriacensis), qui, ayant spontanément renoncé à toutes ses charges ecclésiastiques (sacerdoîiis omnibus), a émigré ici; maintenant il est avec nous, homme intègre et vrai fils de Cop4. »
Précieuse, mais trop courte caractéristique, que Calvin complétera, insuffi-
d'un nom a pu se substituer au nom lui-même et qu'à force de dire Nickel, diminutif de Nicolas, on ait oublié le nom de Nicolas, et qu'on ait fini par ne plus parler que de Michel. Mais comment aurait-on commencé par le diminutif d'un nom, qui n'aurait pas existé? Cette hypothèse, dont l'ultra bizarrerie est sans aucune vraisemblance, se trouve contredite par tous les documents. Calvin, dans sa lettre de fin octobre 1533, écrit: Nicolaus Copus, medicus, nunc rector. (Herminjard, III, p. 109.) — Budée, dans le procès-verbal de l'élection de Cop, écrit : Nicolaus Copus (Ibid., III, p. 109, n. 18) ; en tête du manuscrit de Calvin, contenant le début du fameux discours de Cop, Colladon a écrit : Nie. Copi.... {Ibid., p. 418. Opéra, IX, p. Lxxm et 873. Fac-similé. Jean Calvin, I, p. 332.) — Enfin Cop signe lui-même Nicolas sa lettre du 5 avril 1534 à Bucer. Herminjard, III, p. 158, 159.
1. Voir Jean Calvin, I, p. 75. — 2. Herminjard, III, p. 130, n. 3. — 3. Cléry-sur-Loire, petite ville du département du Loiret à 15 km. S.-O. d'Orléans, qui possédait jadis une église collégiale. C'était un lieu de pèlerinage très fréquenté par les Valois. — 4. 25 avril 1545. Opéra, XII, p. 64.
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samment, lorsque, deux ans plus tard, il recommandera Michel Cop à Myconius, et écrira : « Voici un de nos collègues, homme d'une piété et d'une doctrine remarquables : il cache en lui plus de choses qu'il n'en montre sur son front »
2. Quelques mois après son arrivée2, Calvin présenta son ami au Conseil3, le 24 septembre 1 545 , comme pasteur de Genève, et s'occupa de le marier. Déjà, le i3 octobre, il invite Viret à la noce : « Cop désirerait que tu assistasses au mariage, si cela ne te dérangeait pas. Car tu sais, je pense, que nous lui avons donné la veuve de Gurin 4. » Le mariage fut célébré le 18 août 1 545 5.
Mariage et mœurs de Réformateurs! — Aymée, ou Ayma Waremberg, veuve pour la troisième fois, allait contracter son quatrième mariage ! Et le cas n'était pas exceptionnel, tellement le refuge français avait donné une énorme prépondérance à la population masculine de Genève sur la population féminine6: « On a quelque peine, dit GalifFe, à se figurer ces temps exceptionnels du Refuge, où toute fille ou veuve, quel que fût son âge, n'avait que l'embarras du choix ; où ces dernières étaient recherchées avant même que leurs époux fussent enterrés, au dire du Consistoire, qui crut faire beaucoup en demandant au Conseil de fixer à trois mois le terme du veuvage obligé, sauf « licence » ( 1 567) 7.
1. 25 avril 1547- Opéra, XII, p. 514. — 2. On ne voit pas pourquoi Herminjard (III, p. 130, n. 3) dit: < dès 1546», et Archinard parle de 1549. — 3. En même temps qu'un nommé Jean Périer, de Montauban ; celui-ci fut aussi accepté comme pasteur dans la campagne. Seulement, le Conseil nota : « Acceptez,... touteffois qu'à l'advenir il aye quelcongs des seigneurs du Conseilz à la fin de l'examentz. » Annales, p. 361. — 4. 13 octobre 1545- Ibid., XII, p. 188. — Qui était ce Gurin? On ne sait trop. Le 21 juin 1540, Calvin, alors à Strasbourg, parle à Farel d'un propos insensé, au sujet d'une prétendue rétractation, apostasie {recantatio) de lui Calvin, propos tenu à Gurin, et qui l'a troublé. Il lui écrira à la première occasion. {Opéra, XI, p. 53.) — Le 30 juillet 1542, Viret recommande très chaleureusement à Calvin la cause de Gurin (/// habeas commendatissimam oro, qtiocumque modo homini adesse poteris). {Ibid., p. 421.)
— En août, Calvin regrette que Gurin soutienne les opinions d'Erasme comme si les autres ne disaient que des mensonges. {Ibid., p. 433 et n. 3.) — Et c'est à peu près tout. — 5. Galiffe, Notices, IV, p. 32.
— 6. 27 février 1567: «A esté advisé de rapporter à Messieurs qu'il seroit bon de considérer que plusieurs scandales adviennent ordinairement en ceste ville par ceula qui estant veuves de femmes et les femmes de maris se joignent vistement en mariage à d'aultres, et mesme y en a qui n'attendent l'ensepvelissement de leurs femmes, et pour ce fauldroit et nos dits seigneurs sont priez qu'ils fissent une Ioy qu'on ne se remariast de trois mois après la mort de sa partie sans licence, et pour obvier aux dicts scandales. » Registres du Consistoire. Cramer, Notes extraites, p. 148. — Toutefois la question des nouvelles noces ne datait pas de la Réformation. Elle avait déjà fait l'objet d'un article spécial (art. 56) des Franchises : « Que les femmes ve[u]ves se puissent marier quant il leur plaira sans auscune peine {quando voluerint absque pena). M. D. G., II, p. 344, 345. — Ainsi la tradition genevoise était vieille. A ce sujet, Sergy, Genève, II, p. 134, dit: « L'Eglise romaine anathématisait, plus ou moins sévèrement, les secondes noces, surtout pour les femmes. Sur cet article encore perce la prédisposition providentielle de Genève à s'éloigner de Rome, que nous retrouverons d'une manière frappante dans l'article relatif aux usuriers. On sait qu'à la suite de l'autorisation donnée par les Franchises, le mariage des veuves devint, avant et après la Réformation, extrêmement fréquent à Genève: plusieurs eurent jusqu'à trois et quatre époux. » — 7. Galiffe, Le Refuge italien de Genève aux seizième et dix-septième siècles (1881), p. 18, 19 et n. 11. * Bon nombre de familles furent d'emblée représentées par plusieurs individus, qui, dans les premiers temps du moins, nous arrivaient avec leurs femmes et de nombreux enfants, presque tous du sexe masculin. » {Ibid., p. 6g.) « Nous livrons aux réflexions des anthropologistes ce fait singulier, constaté non seulement dès l'arrivée des réfugiés italiens, mais encore pendant les deux premières générations de leur établissement à Genève. » Ibid., n. 34.
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— La veuve ainsi recherchée en quatrième mariage se trouvait dans une situation fort embarrassée. Elle fut persécutée par quelque créancier, « homme rusé et méchant, » dit Calvin qui priait Viret d'intervenir en faveur de la malheureuse à Berne. C'est une femme « pieuse et paisible, » dit-il encore, « pieuse et honnête » — Viret était précisément, lui aussi, au nombre de ses créanciers. Mais il ne ressemblait pas aux autres. Il avait prêté au mari une couronne, à la femme elle-même quatre capitatos [?] : et n'osait (verebar... non ausus sum) rien réclamer, ayant pitié de son veuvage (misertius viduœ), et craignant d'être importun alors qu'elle se trouvait dans une telle pauvreté. Seulement lui-même est très gêné (valde premor), très endetté (magno sum in cure alieno), et il apprend que la situation de la veuve est sensiblement améliorée. Alors il ne sait que faire. Doit-il réclamer ce qui lui est dû? Il s'en rapporte à Calvin. Si elle n'a pas d'argent, mais si elle possède quelques livres de son mari, surtout les œuvres de Cyprien, ou des ouvrages analogues, il se montrera coulant ifacilem me prœstabo). — Quel témoignage de singulier désintéressement, de délicatesse de sentiment 2 ! — Et encore il est comme pris de regrets, sinon de remords. Quelques jours après, il écrit à Calvin qu'il n'avait pas l'intention d"abuser de son intervention pour une chose « si frivole 3. » — En faisant faire à son ami Cop ce modeste mariage, Calvin agissait comme il avait agi pour lui-même. Et l'on se demande qui donc avait le plus de désintéressement, Cop, Viret ou Calvin ?
Il est vrai que Cop lui-même ne devait pas être sans quelques ressources, et une fois, en effet, Calvin remarque que c'est le seul des pasteurs de Genève qu'on peut soupçonner de ne pas être pauvre. Il n'en est pas moins, ajoutet-il, trois et quatre fois endetté (tribus aut quatuor obœratus) 4. Or, au lieu de ressources, sa femme lui donna huit, sinon dix enfants, au moins quatre 5 filles, Sara, Talitha, Abigaïl, Salomé (Cop était savant en hébreu), et quatre fils, Luc, Jean, Matthieu, Tahel , ou Jahel (Joël). Ce qui fait que les filles représentaient l'ancienne alliance et les fils (sauf le quatrième) la nouvelle. On n'est pas étonné que le Conseil ait voulu tenir compte des charges domestiques de Cop autant que de ses services ecclésiastiques, et l'ait reçu bourgeois, « de grâce spéciale et sans argent, » le 25 octobre 1554: « Actendu sa réputations et bonne renommée, et actendu aussi la callité [qualité] et estatz du dit Monsr Cop 6. »
3. Ce qui peut nous intéresser le plus dans la vie du collègue de Calvin, c'est un épisode, vraiment caractéristique, qui met en relief le caractère de Cop et celui du Réformateur, un épisode que l'on peut, sans métaphore , appeler théâtral.
La passion des représentations scéniques 7 allait de pair chez les vieux Gene-
1. Octobre 1545. Opéra, XII, p. 204. — 2. 17 octobre 1545. Ibid., p. 192. — 3. 3 novembre 1545. Ibid., p. 208. — 4. 4 septembre 1549, Ibid., XIII, p. 377. — 5. Il y a des doutes au sujet de deux autres filles, Marie et Pernette. Galiffe, Notices, IV, p. 32, 33. — 6. Registres du Conseil, Vol. 48. f. 138*. — 7. Nous remercions ici M. le pasteur H, Heyer, qui a bien voulu nous communiquer les notes de son père,
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vois avec la passion de la danse. Nous trouvons des « histoires *, » comme on disait, mentionnées dans le récit des fêtes données par le comte de Genevois au comte de Savoie, le comte Rouge, à la fin du quatorzième siècle 2. — En 1442 (23 oct.) arrive à Genève l'empereur Frédéric : on exécute plusieurs scènes et divertissements. — En 1482 (4 juin), le Conseil donne six florins à ceux qui jouent l'histoire de Robert le Diable 3. Il n'est pas dit que ce soit à l'occasion d'une visite princière. — Même en 1484 il est question de bouffons, — de bouffons et tabarins auxquels on interdit (18 mai) d'assembler le peuple pour le faire danser 4. Ce sont ici de simples divertissements populaires. — La même année (28 oct.), on paie ceux qui ont fait des histoires à la venue du duc Charles de Savoie 5. Et la même année encore, François de Savoie, archevêque d'Auch, étant entré un dimanche pour prendre possession de l'évêché de Genève, on fête le prêtre par les mêmes procédés dont on s'était servi pour fêter le soldat : « Et furent faites plusieurs belles histoires. » — L'année suivante cela recommence. Le 27 septembre 1485, le Conseil exhorte deux conseillers et deux autres de faire quelques belles histoires en la rue de Notre-Dame [Notre-Dame la Neuve] : place de la Taconnerie. Et le procès-verbal du mois suivant (25 oct.) nous apprend que la moralité du Miroir de justice a été jouée devant le duc et la duchesse de Savoie et M. l'évêque en la place de la Fusterie. On donna six florins aux acteurs. En 1493, i5oi, i5oy, i5o8, i5io, i5i3, nouvelles réjouissances et histoires jolies. Dans le récit que Bonivard nous fait des fêtes de i52i, nous voyons que les prêtres n'étaient pas les derniers à s'amuser. « Et furent faictz gros feuz et grandes resjouissances, et en après se desguisèrent à l'environ de quarante clercz, tous bien montez, acoustrez en femme, portans robbes de taffetas descouppé, qui firent le tour par ville jusques à huit heures après midy lesquelz faisoit bon veoir. Le lendemain au matin fut faicte une procession par toute la ville, en laquelle les enfans et les filles estoient tous vestus de blanc. Et y avoit que prebstres, cordelliers, jacopins et augustins. environ trois cens avec grande multitude de gens, tous se réjouissans des bonnes nouvelles apportées à la ville de Genève0. » — En 1 523, à l'occasion de l'entrée de Pierre de la Baume, le dernier évêque : « Plusieurs belles histoires se firent aussy, jeulx et passetemps 7.... » — En i52Ô, et en 1 53 1 , les ambassadeurs suisses vinrent jurer la combourgeoisie avec Berne et Fribourg. On s'occupa, la première fois, d'une
Th. Heyer, le distingué archiviste dont les travaux nous ont été si utiles, sur les Représentations tliéâtrales à Genève. Ces notes avaient servi à une communication faite à la Société d'histoire et nous les avons beaucoup utilisées pour les textes des Registres du Conseil.
1. « Outre les «mystères » en six actes, qui paraîtraient aujourd'hui peu divertissants, il y avait des pièces beaucoup plus libres, qu'on nommait sotties ou moralités, dans lesquelles on faisait intervenir des personnages connus, vivants, qui y jouaient quelquefois leur rôle en personne. Il est aisé de voir combien les Genevois étaient plus à leur avantage dans ce genre grivois et frondeur. » Suit l'analyse de deux de ces « moralités », celles de 1523 et 1524, Galiffe, p. 317. — 2. Voir plus haut, p. 157. — Voir: Récit des fêtes célébrées à l'occasion de l'entrée à Genève de Béatrix de Portugal, etc., par MM. Coindet et Chaponnière, dans M. D. G., I, p. 135. — 3. Flournois, Extraits. — 4. lbid. — 5. Ibid. — 6. Chroniques, Liv. III, ch. XXXIII, Vol. II, p. 208. — Voir M. D, G-, I, p. 145. — 7. lbid., Liv. IV, ch. I, Vol. II, p. 212.
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comédie pour laquelle Ami Porral reçut un écu soleil, et la seconde fois on fit de grands triomphes, danses, comédies et mascarades, et une entrée grande et honnête {introgium magnum et honestum)* —
Ainsi ces mœurs théâtrales, dirons-nous, étaient profondément enracinées dans le caractère de toute la population. Tous ces acteurs, de bonne volonté, de très bonne volonté, périodiquement appelés à fonctionner les grands jours, si fréquents, ne devaient pas facilement rester oisifs les jours ordinaires. Et en effet on dansait, on jouait, on se déguisait continuellement, avec manie, avec fureur
Et nous voici en pleine époque calviniste.
4. Le 8 avril 1546 « egrége Roz [Roux] Monet et plusieurs aultres » avaient présenté au Conseil une « moralité, » demandant l'autorisation de la jouer « le dymenche apprès pasques-. » Le Conseil fit «visiter» la dite moralité parles ministres, pour savoir si elle était « à Tédiffication de Dieu ; » et, sur la réponse des ministres que « l'histoyre » était à « l'édiffication et augmentation de la parolle de Dieu, » l'autorisation fut accordée, le 16 3.
« L'empressement de la population, dit A. Roget, à assister à ces exhibitions scéniques était tel qu'on craignit que l'ennemi ne mît à profit l'occasion pour surprendre la ville \ » Aussi ordonna-t-on (29 avril), « pour éviter toutes supprinses, » que le jour de la représentation, c'est-à-dire le premier dimanche après Pâques, 2 mai (et le choix de cette époque incline A. Roget à croire que la pièce devait se rapporter à la Passion), « tous les officiers de la ville soyent embastonnés, et toutes les portes de la ville serrées, réservé troys assavoyer celle de Cornavin, celle de la Corratterie et celle de Rive, et qui aye des gardes esdites portes et bon guet aut clochiers, et que le reloge soit governé bien adroyct, et soyt suspendu le sermon devers le soyer 5. » — Le sermon suspendu, pour aller au théâtre, sans qu'il y ait, semble-t-il, protestation de Calvin! — Le 7 mai 1546, le Conseil prend à son compte « la fuste des exchaffaulx, estant fayct aut prez de Rive, » c'est-à-dire le bois de la scène, sur laquelle « l'ystoyre » avait été jouée le dimanche avant °.
Les choses ayant ainsi réussi, il n'est pas étonnant que le Conseil ait bientôt reçu une nouvelle demande. En effet, les procès-verbaux du 24 mai disent : « Sus la requeste faicte par les jeueurs des ystoyres... requérant leurs oultroyer qui puissent jouyer les Actes des Âppostres pour l'édiffication du peuple : arresté que il soyt communicqué la dite istoyre à Mons' Calvin, et, si elle se trouve sainne et de ediffication, que l'on la joue7. » — Il paraît que le texte de. cette
1. M. D. G., I, p. 147, et n. 3, 4. — 2. Registres du Conseil, Vol. 41, f. 6S. — 3. Ibid., f. 74v. — 4. A. Roget, Histoire du peuple de Genève, II, p. 236, et n. 1 : Trois membres du Conseil étaient venus représenter que les acteurs se proposaient de jouer et blasonner les marchands, ce qui ne leur paraissait devoir être souffert à aucun prix. Les marchands constituaient en quelque sorte l'aristocratie; ils ne jouissaient officiellement d'aucune prérogative , mais ils croyaient bonnement avoir droit à plus d'égards que les autres classes de la population. » — o, Registres du Conseil, Vol. 41, f. 83. — 6, Ibid., f. 88. — 7. Ibid., f, 97v. — Opéra, XII, p. 347, n. 2,
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nouvelle « histoire » était d'Abel Poupin, un des ministres même de Genève, un collègue de Calvin *.
Ici Calvin nous apprend un fait capital, et qui domine tout ce curieux épisode : il refusa de donner son propre avis, ne voulant communiquer que l'avis délibéré avec tous ses collègues {negavi me responsurum nisi de commuai fratrum consilio) 2. — Or la précaution même de notre Réformateur laisse entrevoir la réalité que nous allons constater, à savoir qu'il n'y avait pas accord complet entre Calvin et la majorité des autres pasteurs. Et disons-le tout de suite, pour l'étonnement certain de nos lecteurs, l'opinion étroite, intransigeante, n'était pas celle de... Calvin. Il se rangea à l'avis de ses collègues, en les modérant.
Le procès-verbal du « dernier de mai » nous apprend que l'autorisation a été donnée de jouer la pièce «avec Pentecostes,... après avoir faict les communications » à Mons1' Calvin et à Monsr Abel ; que ces deux ministres ont « bien esté de ce advis que il n'y az riens qui soyt contre Dieu ; » mais que les autres pasteurs ont fait une objection de principe. Ils « dient, que n'y trouvent pas bons, soyt bons ou maulvais [c'est-à-dire que la pièce soit bonne ou mauvaise], et que ne veullent point permettre que se joues. » C'est net : l'objection de principe, l'opposition formelle contre la représentation théâtrale est soulevée non point par Calvin, mais par ses collègues. Le Conseil redemande l'opinion de Calvin et d'Abel. « Si le trouvent bon que soyt joué si n'y a riens que soyt contre Dieu. » Le Conseil fixera l'époque de la représentation 3.
Le lendemain, rer juin, Calvin est devant le Conseil, et le Registre résume « les remonstrances par Mons' Calvin pour les joyeurs des ystoires. » Selon son habitude, le secrétaire n'a pas mis dans son résumé toute la clarté que nous désirerions. Malgré tout, la pensée du Réformateur apparaît : il s'efforce de concilier les objections contre la représentation et les désirs de ceux qui veulent la faire donner. L'objection est celle-ci : « Aulcungs veullent jouyer certaines ystoires, dont ilz ne vouldroyent point employer leurs argent pour faire quelque aulmône et faire les eouvres de charité, mès que ilz enpleroyent plustost leurs argent à passé leurs temps pour laissé les eouvres de charité. » • — ■ Ainsi objectent les ministres, collègues de Calvin. Et lui ? Il continue : « Mès qui n'est point aultre chose sinon pour monstré que ne fault pas laissé l'ung pour faire l'autre. » Ainsi Calvin adoucit la pensée de ses collègues, émousse la pointe de leur intransigeance, et estime qu'il ne faut pas laisser l'un, c'est-à-dire la représentation théâtrale, pour l'autre, l'œuvre de charité ! Chaque chose à sa place, et à son tour : « Mès que fault premièrement avoir regard de despendre [dépenser] son bien pour son prochain, plustost que de despendre fustratayrement [frustratoirement, en vain, et aux dépens du prochain] ; et que cella qui az dictz [c'était sans doute Cop qui avait tenu ce propos, comme la suite va le montrer] ne l'a faict pour aultre chose, ny par manière que le jeux fust maulvais, mès par remonstrances 4. » Le procès-verbal ne dit pas ce qui a été arrêté.
1. A. Roget. Opéra, II, p. 323. — 2. 4 juillet 1546. Calvin à Farel. Opéra, XII, p. 355. — 3. Registres da Conseil, Vol. 41, f. 104. — 4. Ibid., f. i04v, 105.
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Mais le paragraphe suivant du même procès-verbal enregistre une nouvelle demande d'autorisation de représentation : « Aulcungs joyeurs des anticques et puissance de Herculles. » Cette fois-ci, il s'agit de joueurs de profession, de bateleurs de passage et de comédies profanes. « Lesquieulx hont prié qui plaise à Mess, de les laisser jouer la bataille des Maure{ et Puissances de Harcules, et aultres anticques farces de bonne grâce. » Ici le Conseil n'a pas d'hésitation : « Arresté pour obvyer scandalle, que ne doibgent point jouyer, mès que demain se doibgent retirer l. » Et l'on revient à l'histoire des Actes des apôtres. Calvin apporte, le i5 juin, l'opinion des ministres. Leur congrégation a trouvé « que cella estoyt bien saingt et cellon Dieu ; » toutefois il lui semble, « pour plussieurs raisons, que cella ce [se] dheusse laisser, pour la conséquence, et que plus sera en confussion que aultres. » Il ajoute, toujours au nom de la congrégation des ministres, que « pour ce que Monsr Albel est celluy qui faict et conduyt la chose, requérant permectre que ne sent [s'en] doibge point mesler. » — Ainsi Calvin a capitulé devant ses collègues, et adopté leur manière de voir. Mais le Conseil ne fait pas comme lui, et arrête au contraire « que il soyt faict comandement aud Albel de suyvre jusques à la fin ledit jeux. » Calvin lui-même, écrivant à Farel, s'exprime ainsi : « Après avoir causé avec eux [ses collègues] je répondis [au Conseil] que, pour beaucoup de motifs, et je les exposai, il nous paraissait préférable que la pièce ne fût pas jouée. Mais nous ne voulions pas nous y opposer, si le Conseil y consentait 2. »
Seulement ce n'était pas tout, et la situation s'était compliquée. Cop avait fait entendre des protestations publiques, et le peuple s'agitait : « Monsr Cocq, est-il dit, dans le procès-verbal déjà cité,... est esté rebelle à Mons1 le lieutenant et à la Justice, et que aulcungs en hont faict bruyct par la ville, dont il nest [nait?] grand murmure. » Rien que cela : une rébellion ouverte! Calvin se hâte de protester contre ces rumeurs calomnieuses, et « il veult maintenir que cella ne se trouvera pas, mès que c'est par callonyez. » On décide « de mander quérir Monsr le lieutenant et savoir le mérite du cas3. »
En attendant on continue à préparer la représentation de la Moralité. Le Petit Conseil prend l'avis du Conseil des Deux-Cents (c'est une grosse affaire), et il est décidé (21 et 22 juin) que « l'ystoyre » sera jouée le 4 juillet prochain. « Et pour ce que cella seraz de grande édiffication, ordonné de publier sambedy prochain que tous débiteurs pourront franchement venyr voyer la dte ystoire, et que seront franc quattre jours, assavoyer le sambedy, dimenche, lungdy et le mardy '* . » — Et le 27, le Conseil intervient encore. Les « joyeurs » représentent qu'ils ont de grands frais, « requérant les avoyer pour recommandé, à cause de plusieurs fainctes [masques, déguisements?] que costeront beaucopt. » On leur donne 3o écus 3.
La veille de la représentation, c'est-à-dire le 3 juillet, Calvin écrit à Farel : « Ici rien de nouveau, si ce n'est que la seconde comédie est déjà sur le chan-
i. Registres du Conseil, Vol. 41, f. 105. — 2. Opéra, XII, p. 355, 356. — ;i. Registres du Conseil Vol. 41, f. 114V. — 4. Ibid., f. 1 iS, iigv. — o. Ibid., f. i2iv.
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tier. » Il ajoute : « Nous avons déclaré que le fait de jouer cette pièce ne nous plaisait pas du tout. Mais nous n'avons pas voulu résister jusqu'au bout, parce qu'il y avait danger que nous affaiblissions notre autorité si nous nous y opposions avec obstination, et si finalement on passait outre. Je vois qu'on ne peut refuser aux hommes tous les divertissements (video non posse negâri omnia oblectamenta). Il me suffit donc qu'ils comprennent qu'on leur accorde celui-là, qui n'est pas vraiment mauvais {non adeo vitiosum), et que cependant ce n'est pas de notre consentement1. »
Ce qui est assez étonnant, c'est que, écrivant le 3 juillet, Calvin ne parle pas à son correspondant des graves événements qui s'étaient passés le 27 juin, et dont nous avons un récit dans le procès-verbal du 28. Ce jour-là il y a foule dans la salle du Conseil envahie par les « joyeurs de l'ystoire » et leurs amis, au nombre d'une centaine, qui sans doute n'ont tous pu trouver place. Calvin et Michel Cop sont aussi présents. Les joueurs font « clame et dénonce... contre
Monsr Cocq... pour ce que les az blasmés en chère [la veille] » Ils se portent
« partie criminelle contre luy, et se rendent prisonyer, et avant toutes choses que [qu'il] soyt rendus prisonyer. » Ils ajoutent avec prudence « qui [qu'ils] n'ont que faire à Monsr Calvin, ny aux aultres prédicans, fors contre ceulx qui les ont injurié. »
Les manifestants étaient donc bien au courant des différences d'opinion au sein de la compagnie des pasteurs. Mais Calvin, fidèle à son attitude primitive, maintient la solidarité des ministres. Il parle au nom de tous et affirme que Cop n'a voulu injurier personne, mais est resté sur le terrain moral, pastoral. « Ce qu'apertient, dit-il, à la prédication, et pour remonstrances et n'est point particulièrement. » En conséquence, les pasteurs demandent à être tous mis en cause, et à être entendus. Ils « donneront à congnoistre que cella n'est poinct esté dictz à telle intencion et à la malle partz 2. »
Calvin donne des détails dans une nouvelle lettre à Farel, 4 juillet (jour même de la représentation) : « Peu s'en est fallu que nos jeux n'aient fini par
une tragédie Comme le jour approchait, N. [nous savons qu'il s'agit de Cop],
dans son sermon, a, pour la seconde fois (il l'avait déjà fait une première), attaqué les acteurs, et cette seconde attaque [invectiva) a été si violente, que aussitôt on accourt vers moi [où était Calvin ? était-il chez lui ? assistait-il au sermon, et le tumulte se produisit-il à la sortie, sur la place Saint-Pierre? c'est le plus probable]. Il y a de grands cris, des menaces. Que sais-je? Si je n'avais pas réprimé par de graves paroles l'intempérance de quelques-uns, ils en seraient venus aux mains. Dans le second sermon [sermon de l'après-midi] je me suis efforcé, avec beaucoup de modération, d'amollir les cœurs irrités (mollire iratos animos, moderatione adhibila) : car j'estimais qu'il avait été imprudent, celui qui, hors de temps, s'était laissé aller à une pareille déclamation. Son excès de langage me déplaisait surtout, et je ne pouvais pas du tout approuver ce qu'il
1. Opéra, XII, p. 347, 348. — 2. 2S juin 1546. Registres du Conseil, Vol. 41, f. i22v.
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avait dit. Lui prétendait qu'il avait dit la vérité, moi je niais avec persévérance1. Parmi les frères, quelques-uns encourageaient son obstination. [Ainsi la condescendance de Calvin pour l'opinion de la majorité de ses collègues n'avait presque abouti à rien. Les intransigeants rompaient avec lui.] Vers neuf heures du soir, on m'annonce que cent personnes environ se rendront le lendemain (postn'die) à la Maison de ville. Aussitôt je convoque les frères : nous décidons d'y aller avec N. On lui permet à peine de sortir (egrederetur) avec moi : je le conduis (deduco), et pendant ce temps je fais appeler les autres. Les accusateurs déclarent qu'ils ne parleront pas en notre présence, car ils n'ont aucune affaire avec moi ; ils n'ont pour moi que du respect, et ne veulent pas contester (litigare) avec moi. Moi, j'insiste fortement : la cause nous est commune, jusqu'à ce qu'on ait prouvé que N. a péché dans son office 2. »
Alors, d'après les procès-verbaux, les plaignants reprochent à Cop d'avoir soutenu que « les femmes qui monteraient sur l'échafaud pour jouer cette comédie étaient des effrontées, débordées, sans honneur, n'ayant d'autre dessein que de faire voir leurs corps, habillements et richesses pour exciter des désirs impurs dans le cœur des spectateurs ; » qu'après avoir continué ainsi pendant demi-heure, il avait conclu que son devoir était d'anathématiser les spectateurs d'une représentation dont le but était de mettre en pièces l'Ecriture, et de favoriser l'idolâtrie.
Cop réplique qu'il n'a pas eu en vue les personnes; il ne les connaît pas; qu'il désapprouve que les femmes montent sur le théâtre, et « trouvoit cela fort estrange et contraire à la modestie des femmes, lesquelles doibvent estre honteuses et craintivez; » qu'il n'a pas anathématisé les spectateurs; « qu'il dit ce mot effrontées non point par affirmation, mais par interrogation et qu'il n'a pas parlé de ce sujet une demi-heure : car tout le sermon a duré à peine une demi-heure. Or il a traité beaucoup d'autres sujets 3 »
La lettre de Calvin continue : « On nous fait tous sortir. Les adversaires poussent des clameurs séditieuses. Ils menacent de mettre à mort (occisuros) N., si ce n'était par respect pour moi. Pour calmer le tumulte, on le met en arrestation à la Maison de ville, mais honorablement. Le jour suivant, avec l'aide de Dieu, nous avons apaisé tous ces troubles. Auprès des acteurs, Abel employait la faveur dont il jouissait, moi l'autorité (Abel enim gratia valebat, ego autoritale
l. « Nullo modo approbare poteram quod dixerat. Ille verum esse tuebatur, ego constanter negabam. » — Le récit que Galiffe a fait de cet épisode dans ses Nouvelles pages d'histoire exacte, p. 73, 74, contient presque autant d'erreurs, c'est-à-dire d'insinuations et de calomnies, que de lignes. Galiffe ne tient aucun compte de la différence d'opinion entre Calvin et la majorité de ses collègues : il lui prête celle-ci, ce qui permet de faire croire que Calvin agissait sournoisement. «Il n'avait témoigné sa désapprobation que d'une manière générale, détournée; par exemple, en insinuant qu'il valait mieux consacrer l'argent que coûtaient ces spectacles à des œuvres plus utiles. » Et le roman se déroule de plus en plus contraire à la vérité. Les procès-verbaux et les lettres ont beau nous montrer Çalvin en contradiction formelle avec Cop, blâmant Cop, le traitant de furieux, etc., etc. Galiffe pense que Calvin aurait bien pu lui souffler ces discours, comme il avait composé le discours rectoral de Nicolas Cop, en 1533! — 2. Opéra, XII, p. 356. - 3. Registres du Conseil, Vol. 41, f, 123, 124.
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apud adores). Le Conseil était pour nous. Je regrettais seulement qu'il ne fût pas plus courageux et plus ferme : car, selon sa coutume, il faisait preuve de timidité. Telle a été la fin. Maintenant, les jeux ont lieu [précisément ce 4 juillet], Viret y assiste en spectateur, car il est revenu (ex composito, sur notre conseil, d'accord avec nous) pour ramener notre furieux (furiosum iiostrum) au bon sens *, »
C'est ainsi qu'une fois de plus Calvin apparaît comme l'homme modéré, penchant, par tempérament, du côté de l'abstention, des mœurs plus sévères, mais ayant le bon sens de ne rien vouloir exagérer sans nécessité ; s'opposant même à ses collègues, et proclamant qu'on ne peut refuser aux hommes tous les divertissements (non posse negari omnia oblectamenta).
La représentation annoncée eut donc lieu sur la place de Rive, et si Viret se trouva parmi les spectateurs, lui qui était venu sur le conseil de Calvin, nous pouvons bien penser qu'il n'assista pas au spectacle malgré son ami. Evidemment celui-ci avait trouvé ce biais fort ingénieux pour achever de pacifier les esprits, par une concession, qui, laissant intactes ses réserves, prouvait visiblement qu'elles n'allaient pas jusqu'à l'opposition absolue.
Néanmoins, et d'une façon générale, les ministres étaient opposés à ces représentations. Les incidents qui venaient de se dérouler ne leur donnaient pas tort. Le 12 juillet, les ministres prièrent le Conseil de « ne permecstre plus ainsin joyer telle ystoires, mès que l'argent... soyt employé pour les povres. » Le Conseil décida en effet que « telles ystoires soyent suspendues jusque l'on voie le temps plus propre2. » Et A. Roget ajoute : « le temps plus propre ne survint pas 3. »
C'est une erreur, et il semble tout au contraire que cette délibération est restée sans effet. Rien n'est changé. Le 7 juin 1547, ^ est décidé : « Les enfans de l'eschole. Lesqueulx en latin prétendent joyer ung dyalogue du livre de Joseph et ont prié leur assigné jour, lieu, place et heure pour ce fère : résoluz que le lieu est layssé à la discrétion du maystre de l'eschole, et quant il seront assemblés qui le fassent assavoyer à Mess's, et il yront les ouir, et que la Segneurie leur donne ce que costera leur soppé 4. » — L'année suivante, l'autorisation est donnée non plus à des écoliers, mais à un simple passant. 1548, 16 avril : un tragechieur [tragédien] ayant présenté requête, on lui permit de « joyer en passant son chemin, » à condition qu'il n'y ait « chose contre Dieu 5. » — Et puis, l'année suivante (ier avril 154g), nouvelle autorisation aux écoliers de jouer une comédie de Térence, afin de les habiliter, dit le régent Erasme Cornier. Ils jouent « aut prèz de Rive » et le Conseil « donne esdits enfans deux escus soley pour banqueter6. » — En 1 558, c'est maître Enoch qui propose « une poésie et allusion d'une fable de Jupiter qui aymoit Europe. » Il voudrait la faire jouer devant les seigneurs de Berne, à l'occasion de l'alliance. Il propose
4. 4 juillet 1546. Opéra, XII, p. 355, 356. — 2. Registres du Conseil, Vol. 41, f. 142. Annales, p. 385. — 3. A. Roget, II, p. 243. — 4. Registres du Conseil, Vol. 42, f. 136. — 5. lbid., Vol. 43. f- 67. — 8- Ibid., Vol. 44, f- 58.
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aussi « une tragédie des cinq escoliers de Berne exécutés à Lyon. » « Arresté qu'on le voye, et qu'on en communique avec M. Calvin, qu'il luy en semble1. » — ■ Plus tard encore, c'est Badius qui a composé une comédie et l'adresse au Conseil. Mardi 5 août 1 56 1 : « Conrad Badius. D'aultant que le d' Badius a dressé une comédie du pape et de la prestraille, qu'on dit estre dextrement composée, et que plusieurs désirent la veoir, arresté qu'on luy accorde de la jouer demain à 3 heures en la sale du collège2. » Quelques semaines plus tard, Badius reçoit le privilège, pour trois ans, d'imprimer cette comédie : Du pape malade et tirant à sa fin i. — Enfin, la même année (i3 octobre i56i), nous trouvons la demande du régent de deuxième, Jérôme Wyart, qui présente une comédie de sa façon. On lui permet de la jouer « si M. Calvin est de ce advis »
1. 6 janvier 1558. Vol. 54, f. 35v. Annales, p. 684. — 2. 5 août 1 56 1 . Vol. 56, f. 224. — 3. 18 et 22 septembre. Ibid., f. 241, 242. Réimprimée par M. Revilliod. — 4. 13 octobre 1 56 1 . Vol. 56, f. 249. — Galiffe, — presque suivi sur ce point par A. Roget, — émet donc une contre-vérité formelle quand il écrit: «Ces spectacles passionnés des Genevois eurent lieu jusqu'en 1546; le dernier, mais le troisième de la même année, composé par le ministre Albert,... tut joué à la foire de Pentecôte.... Nous ne comptons pas au nombre de ces divertissements publics les récitations latines ou autres petites représentations scéniques que les recteurs de l'école obtinrent en 1547, 1549 et 1552, en faveur de leurs élèves, « afin de les habiliter. » Le premier mystère public qui suivit cette interruption de vingt-deux ans fut joué en 1568. (Galiffe, p. 321.) — Galiffe ne tient pas compte de l'autorisation donnée en 1548 au « tragechieur, » ni des tragédies d'Enoch en 1558, ni des satires de Badius en 1561 : Voir dans le Bulletin du protestantisme, XXXV, 1886, p. 210-222, l'étude historique de M. le professeur Bonet-Maury intitulée: « Le monde malade et mal pansé, ou la comédie protestante au seizième siècle. » «Mais, dira-t-on, le protestantisme français n'a-t-il pas condamné le théâtre? A l'appui, on cite le passage de Calvin dans son Traité contre les Libertins [Mais le texte {Opéra, VII, p. 197) est inexactement cité, se rapporte aux Libertins spirituels (« Ce sont gaudisseurs... »), et n'a absolument aucun rapport avec les comédiens, ni avec la comédie], et surtout l'art. 28 du chapitre XIV de la Discipline des Eglises réformées : « Il ne sera aussi permis aux fidèles d'assister aux comédies, tragédies, farces, moralités et autres jeux, joués en public ou en particulier, vu que de tout temps cela a été défendu entre chrétiens, comme apportant corruption de bonnes mœurs, mais surtout quand l'Ecriture sainte est profanée ; néanmoins, quand, dans un collège, il sera trouvé utile à la jeunesse de représenter quelque histoire, on le pourra tolérer pourvu qu'elle ne soit comprise en l'Ecriture sainte, qui n'est pas donnée pour être jouée, mais purement prêchée, et aussi que cela se fasse rarement et par l'avis du Colloque qui en verra la composition. » Voilà qui paraît formel. Eh bien, malgré cette interdiction rigoureuse, satires, comédies et tragédies se multiplient dans le camp protestant. Ou plutôt, c'est sans doute pour arrêter le débordement de la verve comique que ce règlement a été composé, car l'article primitif [du synode de Poitiers, 1560] n'interdisait que les « momeries et batelleries » [« les momeries et battelleries ne seront point souffertes, ni faire le Roi boit, ni le Mardi gras. » — Le synode de Montpellier, 1598, ajouta : « Ni aussi les joueurs de passe-passe, tours de souplesses, marionnettes. Et les magistrats chrétiens sont exhortés de ne les point souffrir, parce que cela entretient la curiosité, et apporte de la dépense et perte de tems »]. Le texte lu n'a été ajouté qu'au synode de Nîmes, 1572.... Malgré le tour tragique des événements, la verve comique ne tarit pas chez les huguenots, et Calvin, qui n'aimait pas le théâtre, eut trop de sens politique pour se priver d'un auxiliaire aussi redoutable, dans la lutte engagée contre le catholicisme. [Nous venons de mettre sous les yeux des lecteurs les textes authentiques ; ils peuvent se former eux-mêmes une opinion exacte.] La comédie du Monde malade fut représentée à Genève le premier dimanche de mai 1568, jour de la confirmation de l'alliance de Berne et Genève.... Si nous la comparons aux pièces de Nicolas Manuel de Berne, qui ont eu une si grande portée pour le succès de la Réforme, par exemple sa Maladie de la messe (1528), et au Pape malade de Conrad Badius (1561), nous pouvons mesurer les progrès accomplis par le comique genevois. Il n'y a plus ou presque plus de plaisanteries obscènes ou ignobles ; la satire personnelle a fait place à la critique des états, et l'on commence à voir poindre des caractères originaux; par exemple
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5. Les autres détails que nous avons sur Michel Cop sont peu nombreux et pas très importants.
Il prit part avec ses autres collègues à la Congrégation sur l'élection éternelle1 ( 1 5 5 1 ) et témoigna lui aussi de son parfait accord avec Calvin. Il appelle la doctrine de la double prédestination « une doctrine infallible, à laquelle il faut que tous chrestiens se tiennent, » et il espère, quant à lui, « moyennant la grâce de Dieu y vivre, persévérer et mourir2. » — En 1 556, il présenta au Conseil son livre « des Commentayres et expositions » sur les Proverbes de Salomon, « petit don », dit-il; et il espère que « après » on aura « esgard sur ce que pourroit debvoir du loyer de la mayson qui [qu'il] a accepté dernièrement de Jaques Violât3. » En 1 5 57, il présente son livre de Y Ecclésiaste, « bien relié, pour remectre en la librérie » [bibliothèque] du Conseil. Celui-ci accepte, mais charge un syndic de remontrer à a Mr Coupt 4 » que « il en doibt donner ou fère donner par l'imprimeur à ung chascun des Seigneurs ung livre en papier suyvant l'ussage5. »
Nous laissons de côté les salutations qu'il reçoit 6, les signatures qu'il donne à divers documents 1 . — Baudoin parle de troubles suscités (à Paris ?) par la loquacité ( futili garrulitate) de l'un de ses domestiques [ famulus Copi) 8. — Un calomniateur des ministres genevois fait son éloge : « Son suppost9, Odin, libraire, un jour, à sa table, disoit ces parolles : « N'en desplaise à Calvin, ni Abel, ni » Saule, ni Dagnon, ni Raymon, ni les aultres, mais il n'y en a poinct qui face » son devoir, que Cop. Il va son grand train ; il ne s'amuse point tant à crier » contre les autres 10. » — Dernier trait : Michel Cop figure au nombre des témoins du testament de Calvin **.