‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 63 sur 94 · BUDÉ · texte numérisé non relu

BUDÉ

Si Denys Raguenier, « aux gages de la compagnie des estrangiers, » recueillit les sermons de Calvin, ce furent surtout Jean Budé et Charles de Jonvilliers qui, « de leur labeur gratuit, » recueillirent les leçons du Réformateur.

i. La branche des Budé de Vérace remontait à Guillaume Budé1, un des savants les plus célèbres de son temps, un des principaux fondateurs du Collège de France. Il épousa, en i5o3, Roberte Le Lieur.

De ce mariage naquirent onze enfants, sept garçons et quatre filles. Quelques-uns restèrent en France et gardèrent la foi catholique. Une fille2 et quatre fils, dont nous allons parler, embrassèrent la Réforme; et les lettres que Calvin leur adressa nous font assister à l'exode d'une de ces nombreuses familles qui, après des hésitations, se décidaient pour l'exil et la liberté de leur foi.

C'est à Madame Budé que fut écrite, pense-t-on (et avec raison, semble-t-il), une lettre de 1546 : à une dame. « Madamoiselle.. .. Vous me demanderez si estant venue icy, vous aurez repos asseuré pour tousjours. Je confesse que non. Car pendant que nous sommes en ce monde, il nous convient estre comme oiseaux sur la branche. Il plaist ainsi à Dieu, et nous est bon.... Je sçay que c'est une chose dure que de laisser le pais de sa naissance, principalement à femme ancienne comme vous, et d'estat. Mais nous devons... préférer à nostre

pais toute région où Dieu est purement adoré Quant il plaira à Dieu vous

conduire, vous ne viendrez pas si desnuée de biens, qu'il n'y ait pour vous sustenter Entre les aultres empeschemens qu'il semble que vous aiez, il y

plan de la rue des Chanoines, la maison, occupée en 1 55 1 par des Gallars, est occupée par le ministre Bourgoin dit d'Agnion, en 1554, qui l'abergea en 1556. Nous trouvons en effet à la date du Ier décembre 1556, l'indication suivante dans les Registres du Conseil (Vol. 52, f. 125) : « Sp. Jean Borgoin ministre de la parolle de Dieu, lequel a proposé que d'aultant qu'il a entendu qu'on crie la maison où il habite, et qu'il est asseuré de la bénignité de la Srle, et que autrefoys il a volu achepter maisons de la Srie, mais maintenant qu'il est venu à point requiert luy alberger la dte maison pour le prys qu'a esté fait à Monsr Cop, et il s'offre d'y habiter sans occuper autre maison de la Srie pendant qu'il sera ministre, et avoir regard qu'il mest tout son bien en cela pour asseurer son enfanz, et considérer que la maison est ruineuse. Arresté que l'on luy baille la dte maison, soubz les conditions qu'il a dites, pour le prys de 400 escus. » — On ne voit pas très bien ce que vient faire ici Michel Cop, qui avait abergé la maison voisine en 1554- — Après Bourgoin, ce furent les des Plans qui occupèrent la maison. François des Plans et Anne d'Aubeterre en firent l'acquisition en 1560. (Note de Th. Heyer.)

I. Eugène de Budé, Vie de Guillaume Budé, 1884. — Sur le prétendu protestantisme de G. Budé, voir Herminjard, III, p. 239 et n. 23, et France protestante, 2e édit. — 2. Bien que, dans sa lettre, Melanchthon parle de fdiabus qui accompagnèrent leur mère à Genève, une seule fut dans ce cas : Marguerite. Catherine épousa un conseiller du roi en la Cour du Parlement de Paris et président aux enquêtes. Elle mourut « jeune, en bon point, belle et blanche, » d'après l'épitaphe composée par Marot. Deux autres filles moururent célibataires, Anne et Isabeau, et celle-ci fut religieuse à l'abbaye de Notre-Dame d'Ierres. (Eug. de Budé, p. 298.)

LA RUE DES CHANOINES

auroit vostre fille pour ce qu'elle est à marier. Mais tant s'en fault que je la compte pour empeschement, qu'elle vous doit plustot servir d'esperon pour vous inciter d'advantaige. J'entens que vous l'aimez, non pas seulement de l'amour commun qu'ont les mères, mais d'une affection singulière. Or je vous prye de bien considérer lequel luy vauldra mieulx d'estre là lyée en mariage pour demeurer en servitude perpétuelle, ou d'estre par vous conduicte en lieu où il luy soit libre de vivre chrestiennement avec son mary. Car il vous fault avoir ceste espérance que Dieu luy adressera party honneste, qui vous sera en consolation comme à elle *. »

Et cet espoir ne fut pas déçu, Marguerite Budé épousa, en i55o, Guillaume de Trie, seigneur de Varennes, l'ami de Calvin, dont nous parlerons un peu plus loin.

Déjà à cette époque Calvin était en relation avec d'autres membres de la famille Budé, comme le montre une lettre de Matthieu Budé à notre Réformateur, écrite de Strasbourg et datée du 26 avril 1546. 11 le remercie de ses lettres et de la bienveillance qu'il lui a témoignée en l'acceptant si obligeamment et en le prenant de bon cœur comme compagnon d'un voyage très agréable {socimn itineris mihi gratissimi et jucwidissimi cupide assumpsisti). Il ajoute : « Je ne me réjouis pas peu de ce que notre amitié, ayant commencé par notre rencontre (coram), est confirmée par notre correspondance. »

A ce moment son frère Louis (qui devait devenir professeur d'hébreu à Genève) était parti pour l'Italie. Pour lui, Matthieu, il comptait retourner en France dans un mois ou deux, et il priait Dieu de diriger de nouveau (iterum) ses pas vers Genève 2.

D'après une nouvelle lettre à Calvin, du 23 mars 1547, ^ est >d Paris. Il recommande au Réformateur son frère Jean, qui part pour Genève, et il le prie de le recevoir avec autant d'humanité qu'il l'a fait pour lui et son frère Louis 3.

A la fin de cette môme année, sans doute, il mourait, et mourait pieusement, triomphalement. Calvin écrit à ses deux frères, encore à Paris, Louis et Jean : « Les nouvelles que j'ay seu de la mort de vostre bon frère et le mien m'ont réjouy, comme il y en avoit juste occasion. Vous qui avez mieux congneu tout ce qui en estoit, à la vérité, avez bien plus emple matière de vous en resjouyr.... » Il faut que cette mort « soit comme une trompette de Dieu, » pour les faire avancer dans la fidélité. « Et s'il ne vous est là possible de l'advouer pour vostre Sauveur, que vous aymiez mieux estre privez un petit de temps du païs de vostre naissance, que d'estre banis à jamais de cest héritage immortel auquel nous sommes appellés. Veillons [veuillons] ou non, si nous fault il estre estrangers en ce monde, encore que nous ne bougeons du nid *. »

Entre temps, Jean Budé avait fait à Genève le voyage annoncé par son frère

1. Opéra, XII, p. 453, 454, et n. 3 — %. Ibid., p. 339, 340. — 3. Ibid., p. 501, 502. — 4. Jbid., p. 645, 646.

LA RUE DE CALVIN

Matthieu. Le 4 juin 1547, Calvin recommandait Jean à M. de Falais, en ces termes : «... Le porteur est l'un des fils de feu Monsieur Budé. Quant vous l'aurez congneu, vous le trouverez de si bonne sorte, que vous l'estimerez digne d'estre aymé de tous ceux qui ayment Dieu, encor qu'il n'eust nulle recommandation de la mémoire de son père. Il n'est pas de ceux qui font grant monstre ne parade. Et d'aultant est-il plus prisé de moy, et je sçay qu'aussi sera-il envers vous. Son intention est d'aller voir Basle et Strasbourg, puis retorner sans faire long séjour par delà. Neantmoins je luy ay conseillé de se bien enquérir si les chemins seront seurs devant que passer oultre ; et il m'a promis de le faire »

C'est sans doute à François2 Budé, qui lui était « incognu de face », que, le 19 juin 1547, Ie Réformateur écrivit une lettre pour l'affermir dans « sa droicte affection, » dans son « bon zèle » qu'il a fait voir « en ce qu'au lieu d'empescher la compaignie qui deslogeoit [ses frères sans doute qui avaient fait les premières démarches pour émigrer], vous l'avez confermée en son bon propos, et au lieu de la retarder, avez tasché de l'advancer, ne regrettant aultre chose sinon que vous ne pouviez suivre quant et quant. » Il est resté en « captivité malheureuse » et « désire d'en sortir. » C'est à quoi Calvin l'exhorte en ces termes : « Nous n'entendons pas de condampner tous ceux qui vivent par delà, comme si le royaulme de Dieu estoit enclos entre noz montagnes, lequel nous sçavons estre estendu partout. Mais c'est raison, quelque part que nous soyons, que Dieu soit honoré par nous, et ne sommes nullement à excuser, quant nous polluons la terre qu'il a sanctifiée à nostre usage. Si nous sommes en lieu où il ne nous soit permis de nous acquicter de nostre debvoir, et que la crainte de mort nous meine à malfaire, nous devons en cognoissant le vice de nostre infirmité chercher le remède : c'est de nous retirer de telle servitude. Puis que nostre Seigneur vous a ouvert les yeulx pour vous faire veoir quel mal c'est de vous polluer en superstitions, il ne vous reste sinon d'en sortir. » Et après avoir invoqué l'exemple de « la bonne dame », sa mère, et la bonne intention de cette Sara, sa femme, prête à le suivre, le Réformateur termine par un de ces sursum corda, qui résonnent comme le coup de clairon dans la bataille : « Puisque nous sommes au temps de combat, il n'y a rien meilleur que de nous retirer à l'enseigne, où nous prenions courage de batailler constamment jusqu'à la mort3. » — François Budé s'établit à Genève en 1 554-

Enfin, en mai ou en juin 1549, les t>udé se retirèrent à Genève. «Je me réjouis, écrit Viret à Calvin, le 12 juin, que les Budé soient arrivés avec leur mère 4. » Le 27 juin, ils demandent au Conseil l'habitation : « Maystre Budé de

i. Opéra, XII, p. 535. — 2. Ibid., p. 541, n. 1. — On peut s'étonner que Calvin, le 19 juin 1547, parle de la « compaignie qui deslogeoit, » et de la « bonne dame, » la mère des Budé, « qui craingnoit à bon droict d'achever là le reste de sa vie, » alors que nous savons que la famille Budé ne devait quitter Paris que deux ans plus tard. — 3. Ibid., p. 541-543. — 4. Ibid., XIII, p. 298. Voir Ibid., p. 269 et n. 2, et p. 274 et n. 3. — Dans une lettre du n septembre 1549 à Camerarius, Milanchthon lui annonce qu'il vient d'apprendre que Madame Budé, « très honnête matrone, » s'est retirée « dans l'Eglise de Calvin. » {Melanchthonis Opéra, VII, p. 461.) — La France protestante, ire édit, qui cite cette lettre, en tire des renseignements inexacts et qu'elle ne contient pas,

LA RUE DES CHANOINES

Paris, lequelt Budé a supplié aut nom de luy et de ses frère, seurs, et de leur mère que plaise à la seygnrie les permestre habiter en Genève en faysant le seyrment requis l. » Accordé.

Ils s'établissent dans la rue des Chanoines 2.

2. Louis Budé mourut le 25 mai i55i (colico morbo, dit Viret), laissant une grande somme à la bourse des pauvres étrangers 3, et c'est Jean Budé qui devint de plus en plus l'ami de Calvin (optimus /rater noster) \ — Enfin {tandem), François rejoignit ses frères, déjà valétudinaire5. — Nous ne noterons pas toutes les marques de confiance que Jean reçoit du Réformateur et du Conseil, qui l'envoient en Allemagne avec Farel, Bèze et Carmel 6 (i55j),.t. qui le chargent de négocier un emprunt 7 (1 562). Calvin dit tout, quand, parlant de Budé à la duchesse de Ferrare, il l'appelle « l'un des plus familiers amys que j'aye, et l'homme seur auquel l'on se peult fier jusqu'au bout 8. »

Tel fut le collecteur et le rédacteur des leçons de Calvin. Sur sa façon de procéder il nous a renseigné lui-même en ces lignes intéressantes, dans l'avertissement qu'il a mis aux sermons sur Osée. « Nous estions quelque nombre de ses auditeurs qui avions de coustume de recueillir sous luy quelques annotations, chacun selon que bon luy sembloit pour s'en servir en ses estudes privées.... Nous prinsmes courage et délibérasmes d'adjoindre à nostre esgard et proufit particulier le bien public. Et pour ce faire, le meilleur moyen nous sembla si, délaissans nostre façon accoustumée, nous nous addonnions de tout nostre pouvoir à recueillir les leçons de mot à mot sans en rien omettre. [Ils n'ont pas même omis des observations du professeur, telles que celles-ci : « Comme l'horloge sonne, je ne puis continuer. — Je continuerai, mais j'ai quelque affaire pour laquelle on m'a appelé même avant la leçon. — Le reste pour demain. — ■ Demain je ne pourrai donner ma leçon, parce qu'il y a consistoire. — La semaine

1. Registres dit Conseil, Vol. 44, f. 142. Annales, p. 453. — 2. Au commencement du dix-septième siècle, cette paisible maison Budé fut le théâtre d'un tragique événement, qui fit couler le sang jusque dans la chambre à coucher de Madame de Vérace ; il s'agit d'un duel mortel, ou, comme on disait alors, d'un « meurtre ». « Le dimanche 14 avril 161 1, dans une maison de la rue des Chanoines, qui avait appartenu à l'un des plus fidèles disciples du Réformateur, chez la veuve d'un ancien syndic [Madame de Vérace], dans la chambre même de cette dame, qui était au lit, quelques jeunes gentilshommes [venus de France pour prêter main forte à la ville contre les menaces et les attaques de Charles-Emmanuel] étaient réunis à neuf heures du soir. Une dispute s'éleva entre Henri de Mayerne et Samuel de la Chapelle, baron de la Rochegiffart. On en vint bientôt à tirer l'épée et le premier reçut un coup dont il mourut presque immédiatement. Le Petit Conseil eut une séance le même soir, à onze heures : « Le Conseil a » esté appelé pour adviser du meurtre commis en la personne du sieur de Mayerne par le baron de la » Rochegiffart, lequel on dit s'estre retiré dans le logis de Monsieur de Soubise. Arresté qu'on aille quérir » ceux qui estoyent présents au dit meurtre. Lesquels estant ouys en Conseil, et leurs dépositions rédigées » par escrit, a esté arresté que M. le lieutenant aille tout présentement faire tout debvoir d'appréhender » le meurtrier, et en parler à M. de la Noue et à M. de Béthune, et que les portes de la ville demeurent » fermées jusqu'à ce qu'il soit appréhendé. » M. D. G., Th. Heyer : Lettres de Théodore Turquet de Mayerne au Petit Conseil de Genève. XV, p. 186, 185, 189. — 3. Opéra, XIV, p. 131 et n. 3. — 4. 26 novembre 1553. Ibid., p. 674. — 0. ier novembre 1554. lbid., XV, p. 298 et n. 4. — <'>. 15 août 1562. lbid., XIX, p.

499- — 7. lbid., XVI, p. 660, 661. — - H. 8 janvier 1564- lbid., XX, p. 231.

6io

la rue DE CALVIN

prochaine, je donnerai mes leçons à la place de Bèze. — Déjà l'horloge sonne. — Je m'étonne que l'heure sonne déjà : il ne me semble pas que je parle depuis une heure l. »] Ce propos conclu, deux des frères et moy feismes tellement l'essay, que nous apperceusmes nostre entreprise, moyennant la grâce de Dieu, avoir eu bonne issue ; car conférans ce que chacun de nous avoit escrit, et l'ayant mis au net, nous trouvions que si peu de choses nous estoyent eschappées, que le défaut se pouvoit amender sans grande difficulté.... Nous avons recueilli sur les Pseaumes, où nous avons fait nostre coup d'essay... ces annotations sur Hosée, lesquelles nous avons recueillies estans ja duits et faits à cela par long usage et exercice »

Budé indique ici que Calvin commençait chacune de ses leçons par la même prière, et les terminait par une prière improvisée. « Comme Jehan Calvin ha une certaine petite prière de laquelle il use ordinairement au commencement de chacune leçon (laquelle aussi nous avons voulu yci adjouster, afin de vous faire entendre toute sa façon d'enseigner 2), semblablement il a accoustumé de clorre toutes ses leçons d'une nouvelle prière laquelle il forme sur l'heure, selon que le S. Esprit luy en fait la grâce, et l'accomode à la matière qu'il a traittée. »

Viennent certains détails intéressants sur la façon dont Calvin travaillait et enseignait : « Estant ordinairement accablé d'une infinité d'affaires, à grand peine peut-il desrober une demie heure pour méditer ses leçons. » Et : « Son langage est tel qu'il luy est donné de le penser sur le champ. » — Quant aux applications que Calvin savait faire des textes, Budé indique une impression, que nous ressentons aujourd'hui aussi vivement que lui : « Il accomode si proprement la doctrine des prophètes à notre temps, qu'elle ne semble point mieux convenir au temps pour lequel elle a esté preschée et escrite. » Enfin Budé termine : « Or si nous entendons que ces Commentaires ainsi recueillis de sa bouche vous soyent aggréables,... nous ne craindrons point de nous obliger et vous faire promesse de vous faire jouyr des Commentaires sur les autres prophètes, j'enten ceux qu'on appelle petis 3. »

Ce qu'il prévoyait arriva. Et, après les Commentaires sur les petits prophètes, Jean Budé et Charles de Jonvilliers recueillirent, « translatèrent de latin en françois, » et publièrent le livre des prophéties de Daniel : « Ceux-là mesmes qui avoient recueilli les premières [leçons latines] se sont aussi emploiez à recueillir celles qu'il a faites sur Daniel, et y ont tenu un mesme moien qu'aux autres, voire et avec telle diligence, qu'il ne leur est point eschappé un mot s'il a esté possible. Après qu'elles ont esté imprimées en latin, on les a traduites en françois — 4 »

L Opéra, XXXVII. Prol. des leçons sur Jérémie. — 2. « Le Seigneur Dieu nous doint tellement traitter les mystères de sa sapience céleste, que nous proufitions vrayement en la crainte de son sainct nom, à sa gloire et à nostre édification. Ainsi soit-il. » — Cette même prière est indiquée dans les Leçons sur le livre des prophéties de Daniel (voir note suivante). — 3. 14 février 1557. Epistres de Jean Budé: Leçons et expositions familières de Jean Calvin sur les douze petits prophètes, à Lion, Sébastien Honorât, 1563. (Exemplaire de la bibliothèque municipale de Montauban.) — 4. Opéra XL : Prolegomena in Danie-

LA RUE DES CHANOINES

6ll

DE JONVILLIERS

i. A l'autre bout de la rue des Chanoines (voir le plan, p. 56g), Charles de Jonvilliers1 possédait une maison depuis 1 564 2. Mais comme cela ressort des termes mêmes de son testament 3, il demeura toujours avec sa sœur, la femme de Jean Budé.

Charles de Jonvilliers était né à Chartres vers l'an 1 5 1 7 - Il perdit de bonne heure son père, Rogerin de Jouan, seigneur de Jonvilliers, et il fut élevé par sa mère Madeleine Imbaut, catholique rigide.

Vers 1540, Charles de Jonvilliers étudia à l'Université de Paris ; il y rencontra de jeunes nobles, qui avaient adopté les idées nouvelles, Guillaume de Trie, gentilhomme du Lyonnais, le jurisconsulte François Hotman et les fils Budé.

Plus tard, Charles de Jonvilliers pensa à imiter ses amis et à se rendre à Genève. Sa mère essayait de le retenir. « De ce que ma mère, écrit-il à un ami, vous a tant importuné que vous avez esté contraint de m'escrire et prier de sa part que je regarde à mon salut, j'ay bien à la remercier aussy, voiant le soing que la pauvre bonne dame a de moy, d'aultant que je ne doubte point que cela ne luy procède du bon vouloir qu'elle me porte, comme une mère à son enfant »

Evidemment il s'agit d'un ami bon catholique qui, aux prières de la mère, avait mêlé les raisonnements du controversiste. Car de Jonvilliers continue :

« En ce que vous vitupérez si asprement et de si grande cholère la doctrine que j'ensuis, sachant qu'elle est venue du ciel, je ne vous pourrois escouter sans estre un traistre et déloial à Dieu.... Je ne sçay pourquoy aussy vous me dictes que les prières de ma mère se tourneront en malédictions, si je ne change de

lem. Nous citons la traduction française, exemplaire de la bibliothèque de la Faculté de Montauban. « Il ne paraît exister que trois exemplaires de cette édition, » disent les éditeurs des Opéra. L'avis de l'imprimeur au lecteur est assez différent dans l'édition latine et dans l'édition française. L'avis latin indique que, dans ses leçons, Calvin « commençait par réciter en hébreu chaque verset (primum singulos versus hebraicos recitare) et puis les traduisait en latin. » L'avis latin est daté : décembre 1561, et l'avis français : 27 décembre 1562.

1. Voir Jules Bonnet, Récits du seizième siècle. Première série : Charles de Jonvillers, p. 101, et ss. — Les Opéra écrivent Jonvilliers. Lui signait Jonvillaeus. Opéra, XIII, p. 552. — 2. Note sur le plan manuscrit de la rue des Chanoines par Th. Heyer. — 3. Voici le passage du testament auquel il est fait allusion: « J'ay institué et institue par ces présentes et nomme mon héritière seulle et universelle damoyselle Marie de Jonvilliers, ma chère et bien aymée sœur, vefve de feu noble Jehan Budé.... Ce que je fais par ce que, despuis l'an mil cinq cens cinquante que je me retiray de France en ceste ville, j'ay tousjours demouré avec sondit mary et elle, y ayant esté receu, tracté et subvenu de tout ce qui m'a esté nécessaire, et ay vescu avec eux, dont je me sens très obligé et tenu à eux. Et ainsi, en recognoissance d'infinis biens, courtoisies et faveurs receuz de l'un et de l'autre, j'ordonne et institue... » Testament de Charles de Jonvilliers, 19 mai 1590. Archives de Genève, minutes de Jean Jovenon, notaire, 7e vol. f. 46v-47.

LA RUE DE CALVIN

vouloir ; et je n'ay point mérité de tels propos, d'aultant que n'ay aultre volonté ni désir sinon de l'honorer, et servir à Dieu tant qu'il luy plaira me donner vie en ce monde, et le prie tous les jours de m'en faire la grâce *. »

L'année suivante 2, après un séjour plus ou moins prolongé à Genève, Charles de Jonvilliers était à Padoue, continuant avec son ami Louis Budé ses études de droit, et répandant autour de lui les doctrines évangéliques. Il y avait du reste à ce moment, dans la brillante ville italienne, une sorte de communauté « qui trouvait un asile dans la demeure de la noble famille de Rangone, et jusque dans le palais Contarini 3. »

Mais le désir de plus en plus vif de Jonvilliers était de se rendre à Genève et de vivre avec Calvin. — Encore un qui subissait l'attrait fascinateur!

L'étudiant écrit au Réformateur pour le remercier d'être si préoccupé de son retour, de tant travailler à ce qu'il soit au plus vite rappelé et ne reste pas plus longtemps dans cette boue fétide, comme un cochon qui se vautre dans la fange, a Jamais je ne pourrai en quelque façon répondre à cette amitié, à cette humanité, à cette faveur si empressées, que tu me témoignes dans le soin de mes affaires. Seulement avec sincérité je te promets une chose, et je la tiendrai certainement toute ma vie : je serai perpétuellement à toi et de telle sorte que je ne témoignerai à aucun autre plus d'affection ou de respect. »

Et il soupire : « Mon retour, je le désirais violemment auparavant pour les causes lés plus justes et les plus nombreuses. Mais en ce moment je le désire, si possible, avec plus de véhémence encore. » — Parlant de sa mère : « Ce qui m'afflige par dessus tout, ce sont ses dispositions, telles que mon frère de Vérace me les fait connaître, et ses résolutions pour le moment de mon retour. Je lui ai écrit assez longuement, et il faut qu'elle soit de pierre, si elle n'est pas touchée.... surtout à cause de tes lettres et de celles de de Vérace.... Si tu lui écris de nouveau, comme me le fait espérer de Vérace, ce me sera extrêmement agréable 4 '. »

Tous les efforts furent vains. Charles de Jonvilliers s'établit seul à Genève, laissant derrière lui sa mère, un frère, deux sœurs : une seule sœur le suivit.

Le 3o janvier 1 5 56, nous le voyons requérir du Conseil « aussi de luy faire tant de bien que de le recepvoir au nombre des bourgeois5. » Il fut reçu; et cependant cette année devait être pour lui particulièrement malheureuse. Quoique Jules Bonnet dise : « il ne se maria jamais 6, » il semble bien avoir été marié et être devenu veuf, cette même année, si l'on en croit les mots de Calvin à Bullinger : « Ceux qui te porteront cette lettre sont des hommes probes et

1. Cité par J. Bonnet, I, p. 114, 115. Bibliothèque de Genève. Cor. inéd. Vol. 107. Il n'a pas été possible de retrouver cette citation et cette lettre. Voici ce que veut bien m'écrire M. Gardy, conservateur de la Bibliothèque de Genève : « La référence de Bonnet est insuffisante ou inexacte. Le seul Vol. 107 de nos collections, qui pourrait y correspondre, ne contient que des lettres de Calvin. » — 2. Lettre de Jonvilliers à Calvin, datée de Padoue, le 24 mars [et non avril, comme le dit J. Bonnet] 1550. Opéra, XIII, p. 552 — •'!. J. Bonnet, I, p. 116. — 4. 24 mars 1550. Opéra, XIII, p. 551. — La traduction donnée par J. Bonnet (Ibid., p. 117, 118) ne suit quelquefois que d'un peu loin le texte publié par les Opéra. — 5. Registres du Conseil, Vol. 50, f. n6v. — 6. J. Bonnet, I, p. 118, n. 2. S'appuie-t-il sur le texte cité p. 611, n. 3 ?

LA RUE DES CHANOINES

intègres, auxquels tu peux confier tout ce que tu veux me faire savoir — Tous deux sont mes amis familiers (familiares amici)\ l'un, cependant [Jonvilliers], dont notre Budé a la sœur pour femme, fréquente plus intimement chez moi {apitd me frequentior). Comme il était tombé dans un grand chagrin à cause de son veuvage, je l'ai exhorté à aller vous voir » — Et c'est dans ce voyage que Jonvilliers noua avec Bullinger (il ne l'avait pas vu jusque-là)2 une amitié que jamais rien ne troubla.

2. A l'instigation du marquis de Vico, Ch. de Jonvilliers traduisit de l'italien en français Y Anatomie de la messe3, ouvrage d'un prédicateur piémontais célèbre, Agostino Mainardi. Mais non content de le traduire librement '1, il le commenta, le développa, et, « clans un langage vif et coloré 5, » il y introduisit des passages qui en font une œuvre jusqu'à un certain point originale.

Dans son épître (datée du 11 mai 1 555) au marquis de Vico, nous trouvons un exemple de cette amitié qui réunissait entre eux les intimes de Calvin luimême : « Quand il n'y auroit que l'affection singulière que vous m'avez tousjours portée depuis que vous me cognoissez, je me sen si tenu à vous, que je seroye par trop ingrat, si toute ma vie je ne recognoissoye un tel bien et honneur, lequel je prise d'autant plus que je sçay quel est le cœur dont il part6.... » — Toutefois si de Jonvilliers dédie son livre au marquis de Vico, c'est « principalement pour donner à entendre à tous ceux qui le liront en quelle exécration vous avez eu ceste messe, et combien vous l'avez estimée estre abominable devant Dieu 1 . » — C'est le ton. Et quelques citations de ce volume, du reste fort rare, seront ici à leur place. Elles nous montreront les pensées, les sentiments, le style des conversations à la rue des Chanoines.

A propos de l'usage de la langue latine : « Quand il n'y auroit point d'autre impiété, sinon que la plus part de ceux qui sont là présens n'entendent rien à tout ce que Messire Jean gergonne, n'est-ce pas un abus si lourd et si vilain, que tous en devroyent avoir grand'honte?... Je vous prie, si un Turc, ou quelque autre payen entroit dedans un temple de la papauté, et qu'il vid là quelque

i. « Quia ex viduitate acerbum moerorem contraxerat. » 30 juillet 1556. Opéra, XVI, p. 241. — Le 19 août 1563, « Ch. de Jonvillers présente requeste affin de l'exempter du guaict [du guet, de monter la garde] eu esgard de ce qu'il ne tient nul mesnage, et qu'il est occupé à recueillir les leçons de M. Calvin. Arresté qu'on l'exempte de sa personne et qu'il le fasse faire par un homme capable. » Annales, p. 806. — 2. Jonvilliers à Bullinger. 15 août 1556. Opéra, XVI, p. 257, 258. — 3. « Anatomie de la messe et du messel, qui est une dissection et déclaration de toutes les parties de la messe, voire jusques aux plus petites, avec une représentation vive de l'antithèse de la Cène du Seigneur Jésus à la messe papistique, » imprimé par Jean Martin, 1562. (Exemplaire de la bibliothèque de M. le directeur Vielles.) — C'est par erreur que J. Bonnet dit : « Ce fut à l'instigation de Calvin lui-même qu'il traduisit, etc. » De Jonvilliers, dans son épître « A mon seigneur le marquis de Vico, » p. 4, dit : « Vous fustes le premier qui me donnastes courage d'y mettre la main, c'est-à-dire de faire ceste anatomie en nostre langue françoise. Bien que le titre porte : « imprimé par Jean Martin, » de Jonvilliers dit : « Nostre bon et ancien ami Jean Crespin n'a point fait difficulté de l'imprimer. » Ibid., p. 5. — 4. « Je ne m'estoye point assujetti, dit-il luimême, de rendre mot pour mot,... » d'être « trop scrupuleux à la traduction. » Ibid., p. 4. — 5. J. Bonnet, p. 121. — 6. Anatomie, p. 3, 4. — 7. Ibid., p. 6.

LA RUE DE CALVIN

prestre croté disant sa messe, et une grande multitude de gens à l'entour, et qu'il sceust bien que tous n'entendissent rien à ceste farce, que joueroit Messire Jean, que diroit-il? Ne se moqueroit-il pas à bon droit de toutes ces bestes chaussées qui seroyent là à escouter des mots qu'ils n'entendent point ? Ne les estimeroit-il pas bien grands veaux, ou bien des oisons bridez 4? »

Sur les origines du signe de la croix, qui se trouverait représentée par la lettre hébraïque Taf, première lettre du canon : « N'est-ce pas bien philosophe cela ? A votre advis, quand monsieur nostre maistre contemploit si profondément sus ceste première lettre du Canon, et sur les singeries que fait messire Jean, baisant ceste peinture de son messel, comme feroit une singesse ou une marmote ses petis, quand elle veut bien les caresser, à vostre advis, di-je, estoit-ce devant desjeuner que nostre maistre estoit ainsi contemplatif, ou plustost à l'ombre de quelques pots de vin théologal, comme tels ventres ont accoustumé de causer sur la vendange ? Je seroye trop sot, si je m'amusoye à ceste beste chaussée, quand il dit que la lettre hébrayque Taf... représente le signe de la croix — Qui est-ce qui ne cognoist aussi que ce gros asne ne fait que braire et se moquer de Dieu pleinement; voire mesler avec son ordure et fiente si vilaine la saincte parolle du Seigneur! Cest yvrongne et enragé ne fait nulle difficulté de profaner le passage du prophète, en le meslant avec ceste puantise du Canon — Pour ce, beste, ne sçais-tu point qu'il est si estroitement défendu en la loy du Seigneur, qu'on ne face nulle remembrance, ne figure et image au Dieu vivant?... Mais je ne veux pas ici m'arrester davantage, pour remonstrer les songes et resveries pleines d'impiété, que ce vilain sac à vin rotte sur chacun mot de ce Canon 2. »

Enfin à propos de la façon dont le prêtre prend en main l'hostie : « Ici messire Jean, disant ces parolles, fait trois fois le signe de la croix sur son dieu et sur son calice tout ensemble. Et puis ayant descouvert le calice, il prend son dieu tout doucement entre ses deux doigts, qui ont esté graissez par l'évesque qui l'a fait prestre, et adjoute : Par iceluy, et avec iceluy, et en iceluy. Et prononçant ces trois beaux petis mots, il fait quant et quant trois fois le signe de la croix sur le calice, et deux autres fois entre luy et le calice, et fait cela de si bonne grâce qu'on diroit qu'il joue de passe-passe ou des gobelets. Et puis il dit : A toy Dieu père tout-puissant , en l'unité du S. Esprit^ est tout honneur et gloire. Tellement qu'en disant si peu de parolle, il fait en somme huit fois le signe de la croix. Onques singe ne marmot ne fit tant de soupples sauts en si petit espace de temps. Ceux qui ont esté à la messe sçavent bien si ce que je di est véritable, et le messel aussi en rend tesmoignage. Qui ne penseroit que le prestre veut faire rire la compagnie, quand il demeine ainsi son dieu, et le fait sauter haut et bas? Il semble qu'il ait entrepris de contrefaire un jeune chat, qui tient quelque souris entre ses pattes, de laquelle il se joue quelque temps, et puis après il la mange : ainsi fait messire Jean de son dieu. Car tantost après il le met en pièces, et puis il l'avalle, comme nous dirons3. »

l. Anatomie, p. 70, 71, — 2, lbid., p. 108, 109. — 3. Ibid., p. 204-206,

LA RUE DES CHANOINES

Il vaut la peine de noter aussi quelques renseignements, que le livre de Jonvilliers nous donne sur le célèbre prédicateur populaire et fanatique de Paris, le Picard : « Il a fait ce mestier si longtemps (car il y a maintenant plus de vingt ans qu'il Ta commencé) qu'à la tin il a tellement embabouyné ou plutost ensorcelé ce povre peuple abruti

» Il contoit un jour (selon qu'il est effronté comme une p... de b...) que les prescheurs de Genève, entrans en la chaire pour prescher, ont l'espée au costé, la plume sur le bonnet, avec la cappe à l'espagnole, et que le premier venu montoit en la chaire, et un tas de telles menteries, que cest impudent avoit controuvées sous son chaperon gras, et sous son bonnet à chausse pied 2

» Je reciteray ce que j'ay quelque fois entendu de mes propres oreilles. Il preschoit à S. Jean-en-Grève, un dimanche après disner. Or le jour de devant on avoit bruslé tout vif en la place Maubert un povre ficlelle qui, après avoir tousjours persévéré en la vraye confession du nom de Dieu et de la pure doctrine de l'évangile, invoquoit sans cesse nostre Seigneur Jésus, tant qu'il eust rendu l'esprit. Ce forcené s'eschauffa tellement après les luthériens, qu'il dit que c'estoit le diable qui luy faisoit ainsi nommer Jésus-Christ 3....

» Le 25 de novembre 1 553 , après s'estre bien tempesté pour monstrer qu'il faut exterminer tous les enfans de Dieu qu'il appelle Luthériens, il cria tant qu'il peut que le roy de France devroit faire semblant d'estre du nombre, et par ce moyen les faire tous assembler en quelque lieu et puis les saccager, afin qu'il n'en fut jamais mémoire 4. »

L'idée de la Saint-Barthélemy hantait depuis longtemps, on le voit, les cerveaux des prêtres, chefs du parti catholique.

3. De Jonvilliers se voua à ses fonctions de secrétaire dès qu'il le put, et autant qu'il le put. Les autres avaient aidé Calvin par occasion, pendant un certain temps, tout en ayant d'autres occupations. Jonvilliers finit par n'être que le secrétaire de Calvin, avec tout son temps et tout son cœur.

Il ne lui fut pas très facile de vaincre les scrupules du Réformateur : «Voyant Calvin, écrit-il à Bullinger, presque écrasé par le travail continuel de sa correspondance, et ne se servant pas de l'aide d'un secrétaire, je le priai de s'épargner enfin, et j'ajoutai que ses lettres ne seraient pas moins agréables, écrites par la main d'un autre, si seulement elles étaient signées de la sienne. Il me répondit qu'il craignait que quelqu'un interprétât mal la chose, et ne se crût négligé, si lui-même n'écrivait pas. Je donnai les raisons qui me parurent bonnes. Enfin il se laissa vaincre, et maintenant il se sert du secours des autres5. »

Cette lettre est de i563, mais rapporte un fait qui s'est passé plusieurs années auparavant (ante aliquot annos). En effet, dès avant cette époque, Jonvilliers avait beaucoup aidé son ami vénéré. Il avait écrit, sous sa dictée, l'histoire de l'esprit des cordeliers d'Orléans6; des réponses à des questions théologiques

1. Anatomie, p. 529. — 2. Ibid., p. 531. — 3. Ibid., p. 534, 535. — 4. Ibid., p. 538. — 0. 10 août 1563. Opéra, XX, p. 131, 132. — 6. Ibid., Xb, p. 39. Voir Jean Calvin, I, p. 464, et n. 2,

LA RUE DE CALVIN

et morales1, etc., etc. Avec son ami Budé il avait recueilli et rédigé les commentaires sur les petits prophètes, sur Daniel, Jérémie, Ezéchiel. Lorsque Calvin expliquait Ezéchiel, il se rendait à la leçon appuyé sur le bras de son secrétaire, ou porté sur une chaise en bois, ou monté sur son cheval. Il s'arrêta un jour à la fin du chapitre 20 (il ne lui manquait plus que quatre versets), et ce devait être sa dernière leçon

Avec quel plaisir de Jonvilliers s'acquittait de sa charge ! « Sache, écrit-il à Bullinger, que rien ne m'est plus agréable que d'écrire sous la dictée de Calvin les lettres qui te sont adressées, et je sens tout le fruit que je recueille à voir les événements qui s'accomplissent en France racontés avec tant d'élégance. En écrivant ces lettres d'une brièveté féconde, d'une singulière éloquence, souvent je demeure saisi d'admiration 3. »

Le 4 juin 1 563, c'est avec larmes, avec un déchirement de cœur, qu'il écrit à Bullinger : « Je t'écris ces quelques mots à la hâte. Calvin est encore tourmenté de ses coliques néphrétiques. Je ne puis t'exprimer par mes paroles jusqu'à quel point cela m'est pénible, cruel. Ce qui augmente ma douleur, c'est que je vois qu'il lui est très désagréable de ne pouvoir t écrire, et sa maladie est si grave qu'il ne peut même pas dicter. Tu sais cependant quelle estime il a pour toi, celle que tu mérites. Je puis à peine retenir mes larmes 4. »

Le i3 mai 1 564 : « Pour le moment, je n'ai rien à ajouter sinon — ce que je ne puis écrire sans une grande douleur, sans larmes — que Calvin, plus que mon père (plus quani parentem meum) traîne sa vie de jour en jour, et est accablé des maux les plus variés et les plus graves 5. »

Et quand tout fut fini : « La douleur que m'a causée la mort de mon excellent père (parentis optimi) a été si amère que le chagrin m'a empêché de rien écrire. La mort de cet homme si grand m'a porté un coup tel que je n'aurais jamais pu croire, sans une amère épreuve, que ma tristesse pût être augmentée, quand je pense à cet homme auquel j'étais tout entier dévoué (obstrictus) 6. »

Et encore : « On ne pourroit point assez exprimer quelle perte l'Eglise de Dieu a faite, quand notre bon père Jean Calvin, homme très excellent, et d'un esprit du tout divin, a été retiré de ceste vie au repos éternel, soit qu'on regarde l'intégrité perpétuelle de sa vie, ou sa doctrine conjointe avec une piété singulière. Car qui est celuy qui ait surmonté ce vray serviteur de Dieu en saincteté de mœurs, en douceur incroyable, en constance invincible, en patience admirable, bref en toutes autres grandes vertus 7 ? »

1. Voir J. Bonnet, Lettres de Calvin, 1854, I, p. 390 et n. 1 : Copie d'un conseil que donna M. Calvin à un receveur des décimes que le roy levoit sur le temporel des prestres. En voici le début : « Très cher frère, j'ay devisé avec Monsieur d'Espeville de l'affaire que vous m'aviez escrit pour en avoir son conseil. Après avoir entendu de moy quelle est la charge, il m'a respondu.... » — 2. Préface de Jonvilliers. Opéra, XL, prolég. Voir la Vie de Colladon : « Le mecredi 2, il fit son dernier sermon du livre des Rois, et à deux heures après-midi sa dernière leçon en l'escole, assavoir sur Ezéchiel. » lbid., XXI, p. 96. — 3. 15 mars 1563, à Bullinger, lbid., XIX, p. 670. — 4. lbid., XX, p. 36, 37. — 5. lbid., p. 307. — 0. 14 juin 1564. lbid., p. 319. — 7. Leçons, commentaires et expositions de M. Jean Calvin sur les vingt premiers chapitres des révélations du prophète Ezéchiel. » 1565. (Exemplaire de la Faculté de Montauban.) Pour le texte latin, voir Opéra, XL, prolég.

LA RUE DES CHANOINES G I 7

4. Tout de suite de Jonvilliers conçut l'idée d'élever à son « père » le vrai monument, qui pourrait perpétuer sa mémoire : il résolut de publier ses œuvres et tout particulièrement sa correspondance. Dans la lettre même où il dit à Bullinger sa profonde douleur, il continue : « Notre désir est de recueillir une fois, si possible, toutes les lettres écrites par Calvin, pour les livrer au public. Car ainsi sera mise pleinement en lumière son génie, son savoir, et Ton verra quelle fut sa grandeur *. »

L'année suivante, dans son avis en tête du commentaire sur Ezéchiel, ieraoût 1 565 , il annonce que la publication se prépare : « Quant à sa doctrine exquise, il y a une infinité de ses escrits qui en rendent certain tesmoignage, lesquels en partie sont desjà imprimez, et les autres, Dieu aidant, le seront bien tost aussi pour le grand profit de tous enfans de Dieu. Et de fait, il y en a encores plusieurs à imprimer, qui ont esté recueillis ou quand il preschoit, ou bien qui ont esté serrez par ses amis, comme sont ses lettres tant latines que françoises, qu'il a escrites à toutes sortes de gens et de tous estats, par lesquels on verra encore mieux quelque jour combien ce grand personnage a esté doué d'esprit aigu et heureux, de jugement vif et entier2. »

Sa lettre à Bullinger, du 26 août de la même année, nous montre comment de Jonvilliers entendait sa tâche. Ce sont les lettres, — et à juste titre, — qui le préoccupent : « Beaucoup désirent ardemment et demandent que l'on publie tout ce qu'il est possible de trouver des lettres que Calvin, de bienheureuse mémoire, écrivit à ses amis. » Il prie donc et supplie Bullinger de lui envoyer tout ce qu'il possède. « 11 faut demander les textes (exemplarià) à beaucoup de gens, dont plusieurs sont fort loin d'ici. Dernièrement on m'a envoyé treize lettres de Paris : c'est un ami qui désire et réclame très vivement cette publication. Il y a beaucoup de lettres qui sont rassemblées chez moi. Bèze en a beaucoup aussi que Calvin lui a confiées. En effet, peu de temps avant sa mort, celui-ci ordonna de transporter chez Bèze tous les manuscrits qui se trouvaient chez lui. Bèze m'a dit plusieurs fois qu'il voulait classer tout cela et se servir de mon aide. Rien ne saurait m'être plus agréable et j'espère commencer bientôt 3. »

En post-scriptum de Jonvilliers prie Bullinger de se procurer les lettres de Calvin à Mélanchthon, il y en a beaucoup, et à Blaurer4, auquel Calvin écrivait souvent et sur les sujets les plus graves. Et si Bullinger peut obtenir de Gualther, de Wolph, de Frisius, les lettres de Calvin laissées par leurs pères, et si d'autres amis Zurichois en possèdent, qu'on lui envoie le tout,... et aussi Sulzer, le pasteur de Bâle 5.

i. Ofiera, XX, p. 319. — Th. de Bèze exprime la même pensée presque dans les mêmes termes : « ... dont on pourra encores mieux veoir quel estoit l'esprit, dextérité, jugement singulier et grâces divines et admirables qui ont esté en ce fidèle serviteur de Dieu. » lbid., XXI, p. 50. — 2. « Charles de Jonviller à tous lecteurs.... » Leçons 011 commentaires et expositions de M. Jean Calvin sur les vingt premiers chapitres des révélations du prophète Ezéchiel, 1565. (Exemplaire de la Faculté de Montauban.) — 3. 26 août 1565. Opéra, XX, p. 353. — 4. Voir les deux lettres de Bèze à Bullinger du 18 septembre et du 23 octobre 1565. Ibid., p. 355, 356, et n. 1. — 5. Ibid., p. 354.

6 1 8 LA RUE DE CALVIN

Telles ont été les origines de ce recueil des Opéra Calvini, achevé par les éditeurs de Strasbourg, et qui seul a permis tout notre travail. « Ainsi se forma, dit Jules Bonnet, la précieuse collection épistolaire que Ton admire de nos jours à Genève, où l'on remarque, parmi tant de lettres autographes du Réformateur, arrachées à la destruction ou à l'oubli, d'innombrables copies de la main de son secrétaire *. »

Et lorsque, en \5j5, Th. de Bèze fît paraître le premier recueil de lettres de Calvin, il rendit à de Jonvilliers cet hommage mérité: « Nous reconnaissons que pour cette entreprise nous avons surtout profité du dévouement, de l'empressement, de l'aide, et active et généreuse {sumptuosam ) et très précieuse, tout particulièrement d'un homme, Charles de Jonvilliers, gardien très zélé de ces documents 2. »

5. Son œuvre accomplie, de Jonvilliers rentra dans l'ombre et son nom n'est plus mentionné que rarement par les Registres du Conseil3. — Nous savons qu'en 1590, de Jonvilliers était encore ancien du Consistoire. Le i5 avril de cette année il faisait partie d'une délégation de ce corps, qui vint faire des remontrances au Conseil, à propos du scandale causé par un alchimiste, qui distribuait des remèdes 4.

Ce sont deux testaments qui nous donnent les derniers renseignements sur son compte.

D'abord celui de Jean Budé, en 1587. « En reconnaissance de la bonne et singulière amitié que j'ay tousjours portée et que je porte à noble Charles de Jonvilliers, et de la droite affection qu'il a tousjours portée à ma maison, et au bien et soulagement de moy et de mes enfans, que je le prie de vouloir bien continuer, je luy donne et lègue sa nourriture, entretènement et despence de bouche, avec son habitation à sa commodité tant en mes maisons de la ville que des champs.... Et veux et ordonne que tous mes enfans se conduisent en leurs affaires par son advis et conseil, et qu'ils continuent en son endroict l'amitié que je luy ay toujours portée, dont je les charge expressément comme de l'honneur et révérence qu'ils doibvent porter à leur mère 5. »

Un peu plus tard, 19 mai 1590°, Charles de Jonvilliers lui-même rédigea ses dernières volontés. « Je remercie très humblement tous mes très honnore^

1. J. Bonnet, Récifs du seizième siècle, I, 1864 : « Les amitiés de Calvin : Charles de Jonvilliers, » p. 135. — 2. La première édition des lettres de Calvin, l'édition princeps, a pour titre : Ioannis Calvini epistolae et responsa, quibus interjectae sunt insignium in Ecclesia Dei virorum aliquot etiam Epistolae. Ejusdem I. Calvini vita a Theodoro Beza genevensis ecclesiae ministro accurate descripta... Genevae, apud Petrum Santandreanum M. D. LXXV. — Cette édition contient 399 documents : 299 de Calvin, 88 lettres adressées à Calvin, 12 divers, en tout 399. — Pour l'histoire des éditions successives, voir Opéra, Xb. Prolég. — 3. 24 mars 1575, Vol. 70, f. 59v ; — 10 mai 1580, Vol. 75, f. 87. II s'agit d'un règlement pour les imprimeurs... : « et ont esté commis avec le sr Fabri pour superintendant de l'impression, Mr le recteur et Mr de Jonvilliers. » — 4. M. D. G., Dr Léon Gautier, xxx, p. 199-201. — o. Archives de Genève. Minutes de Jean Jovenon, notaire, 6e vol., f. 2i2v, 213. Voir J. Bonnet, Ibid., p. 137, 138, n. 1 : « Testament de Jean de Budé, juillet et septembre 1587. » — 6. C'est la date du dernier testament de Jonvilliers, la veille de sa mort.

LA RUE DES CHANOINES

seigneurs, Messieurs les syndiques et conseil, de tant de biens et honneurs qu'ils

m'ont faicts... tout le temps que j'ay demouré en leur cité de Genève » - - Il

reconnaît avoir reçu de sa sœur Marie et de son mari Jean Budé « infinis biens, courtoisies et faveurs. » Puis il confesse sa foi : « Je rends grâces à mon Dieu et à mon Sauveur.... » Enfin il ordonne qu'on l'ensevelisse avec les fidèles là où il décédera, « en attendant qu'il plaise à Dieu le retirer de corruption pour le faire participant de ceste résurection bien heureuse et des biens immortels qu'il a promis à tous les siens l. »

Et il mourut en 1D90: « Item, noble Charle de Jonvilliers, bourgeois est mort tisique [phtisique], âgé d'environ 74 ans, ce 20 may 1590, en la rue des Chanoines2. »

I. Archives de Genève. Minutes de Jean Jovenon, notaire. 7e vol., f. 46, et ss. Voir J. Bonnet, p. 138, 139 et 140, n. 1 : « Testament de Ch. de Jonvillers, Ier avril 1588. » — 2. Livre des morts, XXI, p. 129.

Première délivrance.

Cette scène des médaillons de Diodati représente la « Première délivrance par la réformation en 1535; » c'est l'expulsion des prêtres. Elle n'a rien à faire avec l'Escalade, sinon qu'elle se trouve dans le cadre de la représentation de celle-ci. On voit la porte qui donne accès de la rue des Chanoines sur la place de Saint-Pierre, et, à travers l'arcade de la porte, la façade de Saint-Pierre.

Page 1