‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 62 sur 94 · SPIFAME · texte numérisé non relu

SPIFAME

[. Jacques-Paul Spifame naquit à Paris en i5o212. Ses talents et le crédit de sa famille le firent passer rapidement par les charges de conseiller au Parlement, « président et maistre des requestes du roy 13. »

Me Aliborum et Me Bridoye qui sont esquissés avec beaucoup de malice. Me Aliborum est l'ancêtre des Trissotin et des Vadius, et Bridoye, le grand-oncle de Dandin. En deux mots, la farce cède le pas à la comédie morale.... J'espère vous avoir montré, par l'exemple du « Monde malade et mal pansé » que le protestantisme à Genève, même sous la législation sévère de Calvin, avait su sanctifier le rire en mettant les rieurs du côté de l Evangile . »

1. Opéra, XXI, p. 75. — 2. Congrégation faite en l'Eglise de Genève par Jean Calvin. — lbid., VIII, p. 130, 131. — Il s'agit de la congrégation tenue contre Bolsec, traité de « triacleur » par l'éditeur de 1562. « Ce belistre impudent outre mesure, voire si jamais il y eust homme effronté au monde, avoit desjà attiré des complices (comme telles truyes trouvent assez de couchons de mesmes).... » lbid., p. 89, 90. — 3. 5 novembre 1556. Annales, p. 653. — 4. Dans la délibération précédente il était appelé Coup. — B. 3 décembre 1557. Annales, p. 680. — 6. 5 octobre 1545, de Farel. Opéra, XII, p. 183; 16 novembre 1545, de Valérand Poulain, lbid., p. 217. — 7. 13 décembre 1545- lbid., p. 237; 3 juin 1547. lbid., p. 534; 13 mars 1549. lbid., XIII, p. 218 — 8. Décembre 1545- lbid., XII, p. 230. — 9. Suppôt du maître d'école Colinet, qui se complaisait à médire des ministres de Genève, lbid., XIV, p. 500. — 10. 15 mars 1553. lbid., p. 502. — il. lbid., XX, p. 301. — 12. Voir l'article de La France protestante, ire édit. — 13. Annales, p. 714.

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« Renonçant alors à la carrière civile, il entra dans les ordres, devint chancelier de l'Université, doyen de Saint-Marcel, abbé de Saint-Paul de Sens, chanoine de l'Eglise de Paris, vicaire général du cardinal de Lorraine, qu'il accompagna au concile de Trente. Enfin, en 1546, il fut élevé sur le siège épiscopal de Nevers dont il prit possession le 14 octobre 1 548 1 . »

Or déjà depuis dix ans Spifame entretenait un commerce illégitime avec Catherine de Gasperne, femme d'un procureur au Châtelet de Paris, dont il avait deux enfants, l'un né avant, l'autre né après la mort du procureur, en

Finalement, après avoir encore vécu une dizaine d'années dans cette situation, Spifame résigna son siège épiscopal à son neveu et se retira à Genève, où il fît profession de foi réformée, en 1559.

Le 17 avril i55g, Spifame demanda à être reçu habitant, et, avouant qu'il avait gardé « une femme quelques années, qu'il n'avoit encore esposée, » il demanda aussi qu'on approuvât son mariage. Le Conseil lui permet d'habiter, lui fait prêter serment, et « quant au reste on le remet en Consistoire 2. »

Spifame, « Seigneur de Pacy, jadis évêque de Nevers, » comparut donc le 27 juillet, en Consistoire. Il raconta comment il était en ce moment habitant à Genève « avec Damoiselle Catherine du Gasperne, sa femme, espousée, tous deux de Paris. » Lorsqu'il était arrivé à la connaissance de l'Evangile, et avait décidé « de vivre selon iceluy, » sans superstitions ni idolâtries, « pour ce auroit pris une ayde asçavoir la dite damoiselle Catherine, laquelle il prit en mariage, et puis l'auroit espousée par contract, n'estantz toutefois publiées aucunes annonces par craincte de la persécution. » Maintenant il demandait que son mariage, contracté et consommé à Paris, fût ici confirmé et approuvé, « aussi enregistré pour oster tout maulvais obstacle de sinistre présumption et subson. » Calvin déclara qu'il avait vu le contrat 3.

Ainsi Spifame cachait le caractère adultérin de ses relations avec Catherine de Gasperne : et quant au contrat, qui avait été montré à Calvin, c'était un faux.

Egalement trompés, le Réformateur et le Conseil accueillirent Spifame avec faveur, et celui-ci, établi dans la rue des Chanoines, à côté même de Calvin, vécut de manière à mériter l'estime générale. Il était riche, menait assez grand train, et se montrait très généreux envers les pauvres. Il fut reçu bourgeois le 3i octobre 1 5 5q «gratuitement, eu esgard à la dignité de sa personne ou soit aux services qu'il peut faire à la république » — Calvin et Bèze ne firent non plus aucune difficulté de l'admettre au nombre des ministres.

2. Parmi les manuscrits des Archives on trouve un de ses livres de comptes: « Livre de la despence de la maison du sieur de Pacy5, commencement le premier de may i56i. » Ce livret, étroit, qui a déjà attiré l'attention de plus d'un

1. France protestante. — 2. Annales, p. 714. — 3. Annales, p. 718, 719. Ces passages ont été rayés par une décision du Consistoire en date du 5 décembre 1566. — 4. Annales, p. 722, 723. — 5. « Spifame avait pris le nom de M. de Passy, d'une seigneurie dans le Nivernais, appartenant à sa famille. » France Protestante.

5qo

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habitué des Archives mériterait d'être édité. Avec les annotations convenables, il constituerait une plaquette très originale et des plus intéressantes par ses renseignements pratiques sur la vie d'un bourgeois aisé de Genève, sur le prix de certains objets usuels, etc. Et ce serait une heureuse contribution à l'étude de la valeur de l'argent pour ce moment. Nous ne pouvons songer à un pareil travail, mais nous feuilletons avec une curiosité singulière ces notes, trop incomplètes, écrites par un homme qui fréquentait Calvin, qui habitait la maison contiguë à la maison de Calvin, celle où Calvin même avait d'abord logé, la maison de Bonmont, notes qui nous indiquent quelques-unes des dépenses domestiques faites de mai à novembre i56i.

Voici d'abord certaines dépenses pour la nourriture : cuisson d'une coupe de farine, 3 sols, 6 den. ; sel, environ 7 sols par mois (juillet, 7 sols, 1 den. ; août, 7 sols, 6 den. ; septembre, 6 sols) ; — vins : dans la cave il y a des bossots de Sous-mont blanc, des setiers du vin d'Arbois « pour nostre bouche » et des bosseaux de vin du commun pour les servantes. Les prix ne sont pas indiqués; un bossot de Sous-mont est entamé le 21 mai, un autre le 21 juillet, un autre le 18 septembre. Et nous trouvons cette indication qui ne semble pas tout à fait cadrer avec ce qui précède, ou qui montre que le bossot était de contenance variable : « Le boysseau contient 12 septiers ; le septier contient 22 quartz. En ung moys de 3o jour sont 4 septiers et 6 quarterons de vin , de sorte que le boysseau de 12 sestiers doibt durer 3 moys et y aura 18 quarterons de reste ; — verjus ou vinaigre : une bouteille pleine de vinaigre, 6 sols ; un bosseton de vinaigre, 10 sols; — lard : la livre, 3 sols. »

Le bois est payé 6 florins la corde (la corde de Paris contenait près de deux stères) et le charbon, i3 sols le panier et 1 sol le port.

Maintenant quelques ustensiles : des escabeaux, g sols la pièce ; — la réparation de trois escabelles, 4 sols ; — une bouteille de verre couverte d'osier, 5 sols; — 4 petits pots d'étain à 8 sols, 6 den., la livre, 44 sols, soit 11 sols pièce; — 3 pots de terre à saler et mettre beurre, etc., 10 sols pièce; ■ — une racloire, 5 sols; — trois couteaux de cuisine, 3 sols, 3 den., pièce; — deux couteaux, 12 florins; — une ratière, 5 sols un quart; — une écuelle à orillons, 7 sols; — un trébuchet (balance?), i5 sols; — une lampe, 5 sols, une autre, 2 sols.

Un lit de plume et traversin est noté 17 florins, 3 sols ; un traversin, 4 florins; pour doubler une couverture des serviteurs, i5 sols, et 12 sols la toile de lin, 3o sols l'aune ; la façon de quatre chemises, 8 sols, donc 2 sols chaque.

Une charretée de foin vaut 12 florins, à raison de i5 sols, 9 deniers, le quintal ; l'avoine vaut 16 sols la coupe.

Spifame avait un âne et un mulet : trois fers de mulet, 8 sols, 9 deniers, soit 2 sols, 11 deniers, le fer; pour ferrer l'âne, 4 sols ; pour ferrer le mulet, 3 sols; pour la guérison de l'œil du mulet, une fois 6 sols, une fois 12 ; pour celui qui panse le mulet, 6 sols la semaine, un sol par jour ouvrable.

Et enfin n'oublions pas « l'ordinaire des pauvres », 10 florins par mois.

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3. On comprend que le livre des comptes ne dépasse pas novembre i56i, car à cette époque Spifame alla exercer le ministère pastoral en France. Le 20 octobre, Viret, écrivant à Calvin, le fait encore saluer, « avec les frères et collègues et ton frère et Normandie1. » Le 6 novembre encore, Beaulieu lui écrit à Genève, ainsi qu'à Calvin, estimant que celui-ci verra la lettre adressée à Spifame, à cause de « la bonne amitié qui est entre vous2. » Mais le 28 novembre i56i, Spifame semble être à Angers 3. En tout cas, le 18 décembre i56i, il est pour un trimestre dans une ville voisine d'Orléans, à Issoudun. L'Eglise d'Orléans l'appelle en même temps que celle de Paris4. Il répond qu'il ne s'appartient pas, qu'il s'est absolument remis à l'autorité des pasteurs de Genève, et qu'il fera ce qu'on lui écrira de faire 5.

Calvin, que des députés de Paris sont venus trouver, lui écrit « de regarder, selon sa prudence, à ce qui seroit le plus expédient. » Mais à peine a-t-il écrit qu'il est sollicité par le comte d'Eu (fils du comte de Nevers) et par l'Eglise récemment fondée en cette ville de « prier, exhorter, sommer et adjurer, si besoing est, » Spifame d'aller « s'acquicter de son debvoir envers ce peuple, auquel il est redevable, et surtout de récompenser le deffault du temps passé, monstrant que s'il n'a esté pour lors évesque que de tiltre, il le soit à ceste heure par effect. »

Le ton de la lettre est affectueux : « Monsieur et honoré frère — Sur quoy, Monsieur et honoré frère, après vous avoir présenté mes affectueuses recommandations.... Vostre serviteur et humble frère. » Et en P. S. : « Scachés que vous serez retenu pour conseiller. Or nous ne voulons pas vous perdre ne quicter 6. »

La lettre de Calvin se croisa avec une de Spifame exprimant le désir de revenir à Genève, quand son « ternie » serait expiré. Et Calvin lui récrit, le 28 janvier : « Je vous asseure bien que vostre retour nous resjoyroit plus que je ne vous dictz, et ne tiendra pas à poursuyvre nostre droict que nous ne vous recouvrions le plustost qu'il nous sera possible. Vray est que devant qu'avoir receu vos lettres nous n'avions peu refuser à voz gens de Nevers, ny mesmes à monsieur le Conte, leur demande. Mais s'il ne tenoit qu'à soubshaister, si aymerionsnous mieulx joyr de vous que d'en laisser la possession aux aultres 1 . »

Dans le courant de l'année, Spifame fut envoyé par le prince de Condé à la diète de Francfort, où il arriva le 20 octobre i562, porteur d'une confession de foi 8. — A la fin de décembre, il est rentré à Genève, et Calvin dit à Bullinger

1. Opéra, XIX, p. 61 et n. i. — 2. « Monsieur de Pacy. » lbid. , p. 103. — 3. « Monsr. de Passis. » Ibid., p. 140. — 4. lbid., p. 186. — 5. 29 décembre. lbid., p. 213. — 6. 24 janvier 1562. lbid., p. 262, et n. 3.

- Le 11 janvier 1562, il prêcha et célébra publiquement la Cène dans la grande salle du palais de Bourges. « Le sermon qu'il fit devant que administrer la Cène dura trois heures entières. » France protestante. — 7. 28 janvier 1562. lbid., p. 268. — 8. Lettre de Soubise à Calvin du 15 octobre 1562. lbid., p. 556 et n. 6. — Lettre de Bèze à Calvin du 14 décembre 1562. lbid., p. 599. « De Passio nostro et oblata confessione nihil ad hue recepimus. » — « De Thou qualifie Spifame de lionio facundus et vehemens. Bèze dit aussi « qu'il n'avoit faute d'esprit, ni de langue, ni d'expérience. » Lorsque la guerre éclata, Condé

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avec quelle humanité il a été reçu par l'empereur, etc. Il l'appelle familiaris

nosfe'r l.

Environ deux ans plus tard, la reine de Navarre le réclama; elle voulait user de ses services « pour régler sa justice. » Le ier février 1 564, Calvin présente cette « requeste » au Conseil, « avec ce qu'il y a espérance, dit-il, que ce ne sera pas pour tousjours. »

Le Conseil, « encores qu'on fasse grande difficulté d'estre desaisy d'un tel personnage qui est tant excellent, » cède à regret, en faisant « entendre à la dite reyne la grand estime en laquelle on a tel personnage. » — Le surlendemain, Spifame se présente lui-même au Conseil, qui lui exprime « le grand désir que Messieurs avoient de l'avoir auprès d'eux, » et l'espérance « qu'il reviendra le plustost qu'il pourra 2. » Et Spifame part porteur d'une lettre des syndics et du Conseil à la reine (ier fév. i56q) : « Le besoing que nous avons du conseil de Monsieur de Passi et surtout pour l'exigence de beaucoup d'affaires qui nous

pressent à ceste heure, il nous a fait bien mal d'en estre depoullés [dépouillés]

Oultre l'expérience qu'il a, nous l'avons cogneu homme fort prompt et volontaire.... Vray est que nous désirons bien, quand il ne vous viendroit point mal à propos de vous en passer, de le retourner encore 3. »

Hélas, ce furent ces relations avec la cour de Navarre qui, — après la mort de Calvin, — furent fatales à Spifame. Celui-ci en effet rentre à Genève, au mois d'avril 1 565 , après s'être brouillé avec la reine; il en était arrivé, paraît-il, aux calomnies les plus odieuses4. Un ancien contrôleur de la maison de la reine, Claude Servin, le suivit à Genève et l'accusa devant le Consistoire, puis devant le magistrat. Jeanne d'Albret écrivit à Bèze le 11 mars 1 566, déclarant que Spifame était un fourbe, un ambitieux, un homme sans mœurs, dont les enfants étaient adultérins, un faussaire, etc.

La vérité fut découverte : l'adultère et le faux5. « Il fut condamné à mort par le Conseil. Aux yeux des juges, ses torts étaient d'autant plus graves qu'il était un homme opulent, doué de grand savoir, « tant en droict divin que civil, » et

qu'il avait fait profession du ministère de la parole de Dieu Spifame reçut la

nouvelle de sa condamnation avec beaucoup de résignation et de piété, et il édifia extrêmement les ministres qui le consolaient. Conduit au lieu du supplice, il fit de dessus l'échafaud une très belle remontrance au peuple, dans laquelle il reconnut la justice de son jugement, et témoigna une grande repentance de ses fautes, puis il mourut très chrétiennement (23 mars 1 566) 6. »

sentit qu'un homme de ce mérite pouvait rendre d'importants services à la cause, et il l'appela à Orléans.... Spifame s'acquitta avec le plus grand succès de cette ambassade [à Francfort]. A son retour il fut nommé surintendant des affaires de Lyon sous Soubise, et dans cette ville, dont les protestants étaient les maîtres, il put braver les foudres du parlement de Paris qui, par arrêt du 13 février 1562, le condamna par défaut, ainsi qu'environ 150 protestants d'Orléans, à être pendu en place de grève. » France protestante.

I. 27 décembre 1562. Opéra, XIX, p. 602. — 2. Annales, p. 811, 812. — 3. Opéra, XX, p. 249. — 4. Il se serait oublié jusqu'à dire que le prince de Navarre n'était pas le fils d'Antoine de Bourbon, mais du ministre Merlin. — 5. Il y en avait même deux : le premier contrat de mariage et un second qu'il avait fabriqué pour repousser les efforts d'un neveu, lequel voulait s'emparer de la succession. — E. Choisy, L'état chrétien calviniste à Genève, au temps de Th. de Bèze, 1902, p. 25-28. — 6, E. Choisy, lbid-, p. 27,

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Le même jour, Spifame avait fait son testament, avec Bèze comme un des témoins; il donnait une partie de ses biens à sa femme « en contemplation de ce qu'il l'avait séduite dès le temps de son premier mariage, » et à la condition qu'elle résiderait avec son fils à Genève, « pour y vivre selon la saincte réformation1. » — Une clause analogue donnait une autre partie de ses biens, en particulier sa maison de Genève, son mulet, ses chevaux, à sa belle-fille pour réparer le tort qu'il lui avait causé en lui faisant croire que son fils était né « en loyal mariage, » et à la condition aussi qu'elle vivrait à Genève « soubs la saincte réformation 2. »

1. Il est question de son gendre, prisonnier, et libéré, dans une lettre de Calvin à Bèze du 27 août 1 56 1 , et dans la réponse de Bèze à Calvin du 12 septembre. Opéra, XVIII, p. 650, 687. — 2. France protestante. — Ce fils, André Spifame, copia de sa main les sermons de Calvin sur l'Epître de saint Paul aux Ephésiens : et ce manuscrit se trouve à la Bibliothèque de Berne. Opéra, XLIX, prol., p. XII.

SECONDE PARTIE

Les secrétaires.

RAGUENIER, BAUDOIN, VILLIER, etc.

'EST vers 1549 ^ue ^es amis de Calvin se mirent en mesure de recueillir avec soin ses sermons et ses leçons. « Vray est, raconte la Vie de Colladon, que plusieurs auparavant s'estoyent efforcez de ce faire, et ès leçons et ès sermons : mais ils n'avoyent peu encore atteindre là que de recueillir le tout mot à mot : tellement que ce qu'ils avoyent fait estoit plustost pour en retirer quelques principaux poincts, que non pas pour suivre les propos d'un fil continuel. Néantmoins ce que ces premiers-là avoyent fait est bien digne de louange (desquels sont M. Nicolas des Gallars, François Bourgoing et Jean Cousin, tous trois ministres du sainct Evangile) veu que c'est ce qui a donné occasion aux autres de plus avancer, et par manière de dire amener la chose à sa perfection : comme on peut bien dire que ç'a esté un grand don de Dieu en M. Jean Budé, Charles de Jonviller et Denis Raguenier, de ce que par le moyen des deux premiers et de leur labeur gratuit, nous avons les leçons de ce bon serviteur de Dieu, et par le moyen du troisiesme, estant aux gages de la compagnie des estrangers, ses sermons *. »

Cette liste des secrétaires de Calvin n'est pas complète2. Il faut y ajouter au moins Baudoin et François Villier.

Pour Denys Raguenier (appelé aussi Ragueneau) nous notons qu'il fut reçu bourgeois « gratis, en esgard de cela » : 21 janvier 1 556. « Denys Raguenier, escripvain, filz de feu Jehan Raguenier de Bar-sur-Senne, lequel a icy présenté

\. Opéra, XXI, p. 70. — 2. Et nous ne parlons pas des secrétaires momentanés, et à gage, que Calvin eut quelquefois. Nous rappelons seulement ce que nous avons dit p. 473 et n. 3: « Calvin est ung peuct malade et désireroyt avoyer quelcun qui escripvisse soub luy. Ordonné qui Iuy soit ballié ou maistre Trolliet ou ung autre qui escript les sermons soub luy.... » (31 août. 1545.)

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ung livre, où sont huit sermons de M. Calvin, reduictz en bon ordre, avec l'envoy et dizains sur iceluy, adressans à Messrsl. »

Raguenier semble avoir été sténographe. Badius du moins dit de lui : « Feu maistre Denis Ragueneau... les a [il s'agit de sermons] si heureusement recueillis à 1 neure mesmes qu'on les preschoit. Duquel personnage je fay ici volontiers mention, parce qu'il n'avoit point son pareil en diligence d'escrire par nombre et chiffres, sans oublier un mot de ce qui se prononçoit 2. » Il avait été choisi par « ceux de la langue françoise » à cause de « ceste dextérité avec la promptitude d'escrire » pour recueillir les sermons de Calvin. Il était « aux gages de la compagnie des estrangiers » qui lui donnaient « gages suffisans 3. »

Mais le texte qui nous donne le plus de renseignements sur Raguenier et son activité est celui-ci: « Dès l'an 1549, feu maistre Denys Ragueneau s'estant retiré par deçà, se meit à recueillir de mot à mot les sermons que faisoit ordinairement ledit M. Jean Calvin, voire avec une telle dextérité et industrie qu'il avoit d'user de certaines notes et caractères, que, du commencement mesmes, peu de mots luy eschappoyent. Ce que voyans ceux qui avoyent pour lors la charge des povres estrangers, combien qu'ils n'eussent pas grans deniers pour subvenir aux nécessitez qui se présentoyent, si ne laissèrent-ils pas pourtant de donner ordre que ledit escrivain fust salarié aucunement de ces deniers-là, afin qu'estant adonné entièrement à recueillir ces sermons, et les mettre puis après au net, il eust quelque moyen de vivre avec sa petite famille, à cause qu'il ne pouvoit vaquer qu'à cela. Il accepta ceste charge à telle condition, qu'il mettrait tous les sermons au net, et par volumes, lesquels il baillerait à mesure qu'ils seroyent faits, à l'un des Diacres pour les garder fidellement, comme un bien singulier appartenant aux povres estrangers, aux despens desquels ledit escrivain estoit entretenu 4. »

Baudoin ne nous est que trop connu. Mais voici un détail sur son rôle de secrétaire. Calvin écrit : « J'avois requis Gallasius de translater l'apologie, à condition que j'y metteroye la dernière main. Mais il y avoit esté si négligent que maistre François Baulduin vint tout à temps pour y commencer. Je vous envoyé donc la translation de sa facture, laquelle nous avons reveu ensemble,

l. Registres du Conseil, Vol. 50, f. 108. Annales, p. 627. — Dans la préface des Sermons de Jean Calvin sur les dix commandemens de la Loy, à Genève, par François Estienne, pour Bertrand Bodin, 1562, on lit « Lesquels ont esté recueillis sous luy (comme aussi tous les autres qu'il fait) par l'escrivain ordinaire, » p. 5. Opéra, XXV, p. 598. — Les soixante cinq sermons sur l harmonie ou concordance des trois évangélistes, S. Mathieu, Sainct Marc, et S. Luc, à Genève, imprimés par Conrad Badius, 1562, sont dits « recueillis fidèlement par feu M. Denys Raguenau, à mesure qu'on les preschoit, » et /' Epistre répète : « Lesquels feu maistre Denys Raguenau avoit recueillis sous luy à mesure qu'il preschoit. » — (Exemplaire de la bibliothèque de la Faculté de Montauban. Opéra XLVI, Proleg. p. iv.) — 2. Ibid., XLIX, prol. xvm. — 3. Ibid., XXI, p. 70. — 4. Ibid., XXV, p. 587, 588. — Avertissement du 12 février 1567 des « Diacres et administrateurs des biens aumosnez aux povres estrangers qui se sont retirez en ceste ville de Genève pour la parolle de Dieu. » (En tête des « Sermons de M. Jean Calvin sur le Ve livre de Moyse, nommé Deutéronome. » A la fin : « Recueillis par Denis Raguenier de Bar sur Sein. » Ainsi Raguenier, et Ragueneau se rencontrent dans le même volume.)

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non pas pour la polir bien fort, mais seulement pour voir si le sens estoit rendu à la vérité. Ensemble la copie françoise de la main de Sainct-André l. »

Quant à François Villier, nous le voyons dédier à Laurent de Normandie, le 22 février 1549, sa traduction en latin du traité de Calvin intitulé Y Advertissement contre l'astrologie qu'on appelle judiciaire : témoignage de son affection et plutôt de sa dévotion (amoris ac potius observantiœ). Et en même temps il nous apprend que Calvin avait fait (confecerat) et non écrit ce livre en français, car jamais il n'avait pris sa plume en main, mais il le lui avait dicté à lui Villier, « selon que ses occupations le lui avaient permis 2. » — Or ce François Villier n'est autre que le célèbre Hotman, sieur de Villiers-Saint-Paul 3, dont nous avons souvent parlé, et à propos duquel Calvin écrit à Bullinger, le 7 décembre 1549 : « Récemment on avait élu diacre le frère savant et intelligent (acutus) qui a traduit mon petit livre sur l'astrologie judiciaire, celui qui pour servir le Christ a quitté son père, conseiller au Parlement de Paris et l'espoir d'un riche héritage. Grâce à leur cabale [des adversaires de Calvin] le Conseil l'a refusé. » Le père d'Hotman était en effet conseiller au Parlement, très catholique ; et lorsque Hotman eut tout abandonné, il dit : « Pourvu que nous ayons de l'eau, que nous ayons de la polente, nous rivaliserons de bonheur avec Jupiter lui-même 4. »

Nous avons ainsi une sorte d'explication de la prodigieuse fécondité littéraire de Calvin.

Matériellement, il n'aurait pas eu le temps d'écrire et de composer (au sens où nous l'entendons) ses ouvrages. Il les improvisait et dictait le plus souvent soit du haut de la chaire soit dans son cabinet.

Il improvisait ses sermons. C'est Badius qui nous le raconte, pour les Sermons sur les deux Epistres Sainct Paul à Timothée et sur l'Epistre à Tite : « Que si vous n'y trouvez une telle disposition comme on pourroit requérir en un escrit prémédité et digéré de longue main, ne vous en prenez à l'autheur, qui les a simplement prononcez selon que l'esprit de Dieu luy a donné de parler, sans y avoir regardé de plus près, s'arrestant du tout au sens et vraye interprétation de l'Escriture, et s'accomodant à la rudesse de son troupeau et à la capacité des infirmes. Aussi ne les a-il pas faits à l'intention qu'ils fussent mis en lumière : et mesme j'ose dire que ce n'est pas de son vouloir qu'ils le sont, autrement il n'est pas tant despourveu de grâce de bien dire, qu'il ne les eust enrichis de l'ornement requis en telles Homélies qu'on fait à loisir. Par ainsi si vous trouvez des sentences concises et propos entrecoupez, considérez que le geste qu'on ha en prononçant, aide beaucoup à l'intelligence des propos, lesquels estans leus, bien souvent n'ont telle grâce qu'ils ont estans prononcez. Puis quand on est accoustumé au style et façon d'enseigner d'un Pasteur, on entend, par manière de parler, à demi mot, ce qu'il veut dire s. »

i. 16 août 1547. Opéra, XII, p. 575. — 2. Ibid., VII, p. xxxvm. — 3. Ibid., XIII, p. 204. — 4. Ibid., p. 489, et n. 3. — 5. Ibid., XLIX, prol. XVII, xvm. — « Je n'ay point escrit en chambre les vingt-deux ser-

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Il improvisait ses leçons et même quelquefois ses traités. A cette époque le travail d'un théologien ne ressemblait pas au nôtre. Il n'y avait guère que deux sources à consulter : les Pères et la Bible. Pour la Bible, Calvin en faisait son étude continuelle; pour les Pères, il avait usé sa santé, dès qu'il s'était occupé de questions religieuses, à les étudier jour et nuit. Il les possédait dans sa mémoire incomparable avant d'être devenu le Réformateur. On le vit bien au colloque de Lausanne où il stupéfia les auditeurs par ses citations subites, et sa réputation à ce sujet était établie, même en Allemagne. Quand il arriva pour la seconde fois à Genève il savait tout ce qu'un théologien pouvait savoir. Ajoutons que ses idées étaient ordonnées dans un système achevé, complet, aussi vaste que ferme. Il lui suffisait donc de se tenir au courant d'une littérature théologique très restreinte. On comprend dès lors comment il n'avait qu'à puiser dans le trésor de ces richesses tout emmagasinées.

C'est Jean Budé qui nous montre le Réformateur au travail : « Il ne donne jamais aucun relasche ne repos à son esprit. Tellement que nul ne peut douter que c'est une grande bénignité de Dieu, voire un miracle digne de n'estre jamais mis en oubli, de ce qu'il traîne ce povre corps, débile de nature, cassé et rompu de continuelles maladies, exténué de veilles et travaux indicibles, et quand tout est dit, navré incessamment des aiguillons des meschans, voire affligé et tourmenté de toutes sortes de mesdisances et opprobres.... A grand'peine peut-il desrobber une demie heure pour méditer ses leçons » — Ses pamphlets savants et terribles lui prenaient à peine quelques jours. C'étaient des improvisations : ses secrétaires n'avaient qu'à les recueillir.

De ces secrétaires, les trois principaux {amanuenses notissimï) 2 vont attirer notre attention ; ils habitaient la rue des Chanoines : Nicolas des Gallars, Jean Budé et Charles de Jonvillers.

NICOLAS DES GALLARS 3

1. Nicolas des Gallars (Gallasius), seigneur de Saules (que Baudoin appelle « ton [de Calvin] Timothée Salycœusk ', » et qui lui-même signe N. Salicetus s), naquit à Paris, sans doute vers i520, et se rendit de bonne heure à Genève, où

mons sur le Pseaulme octonaire, mais on les a imprimez naifvement comme on les avoit peu recueillir de ma bouche au temple. » lbid., XV, p. 446, et n. 19.

1. «Jean Budé aux lecteurs chrestiens. » 14 février 1557. Opéra, XLII, Prolégomènes aux Io. Calvini praelectiones in duodecim prophetas minores. — Pour la traduction française voir ce que disent les Opéra : « L'exemplaire unique de cette édition (Leçons et expositions familières de Jean Calvin sur les douze petits prophètes,... à Lion, par Sebastien Honorati, 1563) dont nous ayons connaissance, appartient à la bibliothèque municipale de Montauban. » lbid. C'est cette traduction que nous citons. — 2. lbid., Xb, p. xxx. — 3. Dans son plan de la rue des Chanoines, Th. Heyer dit que des Gallars habitait, en 1551, la maison à gauche de celle de Cop. Il n'y était plus en 1554. — 4, 20 juillet 1545. Opéra, XII, p. 110. 31 juillet 1545. lbid., p. 123. — 5. 18 novembre 1557. lbid., XVI, p. 696.

LA RUE DE CALVIN

il devint disciple tout particulièrement affectueux et affectionné de Calvin. Il fut son secrétaire, son amanuensis, Viret dit son famulus{, et l'un de ceux qui vécurent le plus familièrement avec le Réformateur. C'est ainsi qu'il ajoute de sa propre main un P. S. personnel à une lettre de Calvin à Viret 2.

Il devint ministre de Genève et collègue de son maître, le 4 août 1 544 3 ; le 2 juin de la même année, Calvin avait invité Viret aux noces de son disciple, qui auront lieu, disait-il, « dimanche, d'ici en douze jours 4. » Il épousait « noble Gabrielle Morones, » dont il eut en peu de temps beaucoup d'enfants. « Il est riche,... mais en enfants, » disait en riant Calvin, dès le 4 septembre 1549 5- — Et lorsque, en i55i, des Gallars demanda la bourgeoisie, le Conseil la lui accorda en disant : « Est este arresté attendu la bonne renommée de luy, et qu'il a de beaulx enfans.... Arresté qu'il soit admys à bourgeois gratis et sans coste [coût] 6. »

p]n août 1547 1 1 il va ^ Paris, avec Budé, pour voir sa mère qui était restée dans la capitale et s'était remariée. Il aurait voulu ramener avec lui sa sœur, « modeste jeune fille » (dit Calvin, qui nous conserve tous ces petits détails), qui n'était pas bien traitée par le mari de sa mère 8. Cette sceur resta, et fut enlevée plus tard par la peste avec deux enfants <J. Des Gallars était de retour à Genève à la fin de septembre 10.

Un plus grand voyage le conduisit en Angleterre en 1 55 1 .

Calvin tenait beaucoup, cela se comprend, à être en relation avec le jeune et

1. Juin 1 5 5 1 . Opcra, XIV, p. 131. — 2. Vers le 28 mai 1545- Ibid., XII, p. 83. — 3. 4 août 1544. « Noble Nycolas des Gallars de Paris, » auquel il a plu à Dieu « inspirré de servyr à Dieu aut ministère et annoncement de son sainct évangille, » après « relacion » de Calvin et de de Geneston, qui le trouvent « fort capable », est admis au ministère et fait le serment requis. Registres dit Conseil, Vol. 38, f. 3iov. Annales, p. 341. — Galiffe essaie de faire à des Gallars un éloge qui serait une condamnation de ses collègues, de Geneston et Calvin. C'est à propos des jurisconsultes que le Conseil appelait à « conseiller. » (Nous en avons parlé plus haut, p. 469.) Le fait de la demande de pareils conseils est exact : « Quand on devait traiter d'affaires importantes en Conseil, on y appelait les quatre ou cinq docteurs aux droits que la ville entretenait pour prendre conseil d'eux dans le besoin. Ils sont nommés le plus souvent avant les syndics. » (3 avril 1459. Flournois, Extraits.) — Mais ni Calvin, ni des Gallars, ni de Geneston n'étaient de ces docteurs officiels, réguliers et rémunérés. C'est à ce propos que, pour des Gallars, Galiffe ajoute : « Il eust bientôt assez de ce métier, et ce fust à propos des procès contre les sorciers de Peney qu'il déclara ne plus vouloir s'en mêler. » Or voici tout ce que disent les Registres du 10 décembre 1546 : Le châtelain de Pigny « a proposé que le d£ ministre de Saul ne veùlt plus oultre consellier en causes criminelles, et sur ce résolu que le dl châtellain doybge appourté en conseil les prossès des sorciers détenuz, affin sur icieulx fère jugement. » (Vol. 41, f. 260.) Pourquoi exactement des Gallars se retirait-il ? — Ajoutons cet autre renseignement : Au même endroit, Galiffe reproche à Gaberel d'avoir voulu faire de de Geneston un martyr, et de l'avoir fait mourir en 1543 à l'hôpital pestilentiel. Voici ce que l'on lit dans les Registres du 11 août 1545 : « Les héritiers de Monsr de Geneston, ministre. Sur ce qui a esté exposé que led' seigr est mort de peste, dont il az grosse pitié, dont il seroyt bien requis de leurs faire quelque bien. Ordonné qui soyt baillé dix florins à la belle-mère de la femme dud< Monsr de Geneston, et les leurs distribuer en leurs nécessité. » Vol. 40, f. 212. — 4. Opéra, XII, p. 88. — 5. Ibid., XIII, p. 377. — 6. 11 juin 1551- Registres du Conseil, Vol. 45, f. 304V. Annales, p. 483. — 7. Le 24 avril 1545, d'après les Annales, des Gallars aurait fait un voyage à Paris, pour lequel on lui aurait prêté les chevaux de l'hôpital. (Annales, p. 352.) Mais les Registres du Conseil disent qu'il s'agit de de Geneston et non de des Gallars. (Vol. 40, f. 92.) — 8. Calvin à Viret. 25 août 1547. Opéra, XII, p. 582. — 9. De Paris. 31 octobre 1 561 . Ibid., XIX, p. 92. — 10. Calvin à de Falais. 29 septembre 1547. Ibid., XII, p. 593 et n. 1.

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pieux roi Edouard VI. Il lui écrivit. Ses lettres n'arrivèrent pas : il décida de lui envoyer — presque à titre d'ambassadeur; et n'était-ce pas le plus puissant monarque spirituel qui s'adressait à un simple roi temporel ? — son disciple des Gallars, pour lui apporter en hommage ses deux (utrosque) commentaires l. — Des Gallars était de retour à Genève seulement en juin 2, après avoir éprouvé dans la Manche une tempête qui lui fit presque faire naufrage 3. Et ce retour combla Calvin d'une joie qu'il exprime en ces termes à un inconnu (sans doute à Lasco) en Angleterre : « Tu t'es empressé d'aider mon des Gallars par tes conseils et ton concours ; je t'en suis reconnaissant. Le retard de sa rentrée m'a été très pénible (permolesta). Ce n'est pas sans ennui que je pouvais passer un si longtemps. Mais son arrivée m'a facilement tout fait oublier \ »

Au milieu de l'année 1 553, les adversaires de Calvin, toujours habiles à le tourmenter, exercent contre lui une de ces petites vengeances qui devaient profondément l'irriter. Ils font prévenir des Gallars de se préparer à aller demeurer à Jussy, le 21 juillet5, à la place du pasteur de cette paroisse, Daignon, qui avait certaines difficultés avec des paroissiens d'une de ses annexes. Calvin paraît au Conseil le 24 ; il fait entendre qu'on a pris une « occasion ; » qu'on ne devait pas procéder ainsi, et, laissant déborder, comme d'un vase trop plein, l'amertume de son âme, il ajoute : « Item et aussy le d' Mons. Calvin a remonstré et prié que l'on ne fusse desplaisant si, puys qu'il veoit que pour ce que l'on luy veult quelque mal, plusieurs murmurent et se destornent de suyvre la parolle, il se retiroit à part, sans plus servir. » — Le Conseil ne s'en tient pas moins « aux arrestz faictz 6. »

Le lendemain (mardi 25), en l'absence de Calvin, les ministres Abel, Bernard et des Gallars reviennent à la charge contre cette nomination vexatoire. « Saule remonstre son imbécillité, et de sa femme, la charge de ses enfans et comment dans peu de temps il a neccesité de aller en France pour retirer de son bien puysque sa mère est trespassée.... Il est prest de obeyr, mais qu'il désireroit bien que plus est il fusse mys aultre part que aud1 Jussye.... » Le Conseil en reste à sa précédente décision7. Cependant, le 3i juillet, il accorde à des Gallars un congé d'un mois 8.

Voilà dans quelle situation se trouvait Calvin douze ans après son retour ; voilà comment il était le théocrate dont la légende parle !

Un billet de des Gallars à son « père et maître, » c'est-à-dire à Calvin, nous montre que le climat de la campagne ne lui était pas très favorable. « Depuis huit jours, un coryza trouble non seulement mes yeux, mais tout mon cerveau, de telle façon que ni mes pieds ni mes mains ne peuvent remplir leur devoir. Maintenant il s'est porté sur la mâchoire et sur la gorge, et je crains fort de ne

1. Calvin à Farel. 3 février 1551. Opéra, XIV, p. 42. Ibid., p. 106. — Il s'agit du Commentaire sur les épîtres canoniques et du Commentaire sur Esaïe. Ibid., XX, p. 402. — 2. Viret à Farel. Juin 1551. Ibid., p. 131. — Nous avons vu qu'il fut reçu bourgeois le 11 juin. — 3. Calvin à Farel. Ibid., p. 132. — 4. Ibid., p. 146. — 5. Registres du Conseil, Vol. 47, f. ii5v. — 6. Ibid., Vol. 47, f. 1 i6v et 117. Anna/es, p. 546, 547- — 7. Ibid., f. 1 iS. Annales, p. 547. — 8. Ibid., f. 122. Annales, p. 547.

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LA RUE DE CALVIN

pouvoir prêcher dimanche. » Toujours les détails familiers, que Calvin recevait avec tant de plaisir. Des Gallars demande qu'on lui envoyé quelqu'un pour le remplacer *.

Heureusement que l'année suivante, en juillet2, celui qu'on avait envoyé à la campagne par «envie contre Calvin3, » selon le dire de Farel, fut rendu à l'Eglise et « à Calvin 4 », dit encore Farel, qui félicite ce dernier.

2. Mais des Gallars, précisément à cause de ses qualités exceptionnelles, précisément parce qu'il jouissait, à bon droit, de toute la confiance de Calvin, n'était pas destiné à rester longtemps auprès de lui. Dès qu'il y avait une mission délicate à remplir, on pensait à lui.

En 1 557, l'Eglise de Paris était dans une situation critique. Des Gallars fut l'homme de confiance que Calvin désigna, « afin de confermer les frères qui sont là 5. » — Il était à peine arrivé dans la capitale qu'éclata la terrible affaire de la rue Saint-Jacques : les fidèles surpris, les prisons remplies et la terreur répandue partout. Des Gallars, en racontant, le 7 septembre 1 557, l'événement du 4 septembre, fait observer qu'il est plus connu qu'il ne l'avait pensé (il était originaire de Paris), et qu'au milieu des dangers d'une pareille guerre, tout en étant content d'avoir été là au moment le plus terrible, il ne peut guère rester plus longtemps 6.

Calvin lui répond vite (le 16 sept.). Tant qu'il y a eu des doutes, pour épargner sa femme, il ne lui a rien dit. Mais voici qu'elle-même est venue le trouver. Seulement elle a fait preuve d'une telle modération, d'une telle constance que jamais il n'avait eu davantage à se louer d'elle. « Et, continue-t-il, ce ne sera pas pour toi une petite consolation : elle était inquiète à ton sujet, comme il convient, mais elle mettait le salut commun de l'Eglise et la gloire de Christ au-dessus de la vie. » — Ces hommes et ces femmes avaient l'héroïsme, toujours latent, toujours prêt à éclater à la première provocation.

L'avis de Calvin est qu'il attende encore un peu : « Car tu sais combien l'aspect seul d'un chef est capable de retenir toute une armée ; » et, héroïque à son tour : c< Combien ta vie nous est chère, inutile de te le dire : mais nous ne te serions pas chers à toi, si le salut de tant d'âmes ne nous était pas plus précieux encore 7. »

Des Gallars écrivit encore de Paris, le 27 novembre 1 5 57 8 ; puis, remplacé par Jean Macard (ier janvier 1 558), il revint à Genève 9.

3. Trois ans plus tard, c'est en Angleterre que des Gallards doit se rendre « pour secourir aux églises qui y sont dressés 10. » Il laisse sa femme u, traverse Strasbourg, d'où il écrit à Calvin 12, et arrive à Londres le i3 juin 13.

1. 5 janvier 1554. Opéra, XV, p. 2, 3. — 2. Calvin annonce son rappel à Farel, dans sa lettre du 24 juillet 1555. Ibid., p. 694. — 3. Farel à Blaurer. 4 août 1555. Ibid., p. 714. — 4. 27 juillet 1555. Ibid., p. 698. — 5. 16 août 1557- Annales, p. 673. — 6. Opéra, XVI, p. 603. — 7. 16 septembre 1557. Ibid., p. 628. — 8. Ibid., p. 713. — 9. Ibid., XVII, p. 5, n. 3. Voir Annales, p. 681, 28 décembre 1557. — 10. 26 avril 1560. Annales, p. 731. — H. Sa femme est « encore icy », dit le Registre du Conseil, 3 octobre 1560. Annales, P- 735) 736- — 12. 16 mai 1560. Opéra, XVIII, p. 91. — 13. Ibid., p. 134.

LA RU K DES CHANOINES

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Ce n'était pas sans peine que Calvin avait accepté cette nouvelle séparation. « Seule la nécessité, écrit-il à l'évêque Grindal, nous a arraché le consentement à son départ.... Pour moi, personnellement, à qui il fut si cher et si familier (ralde carus et familiaris), je n'ai pas consenti à nous le laisser enlever sans une amère douleur {non sine acerbo dolore).... Tu n'as pas besoin de recommandation pour voir combien il est aimable1.... » ■ — ■ C'est bien le père qui parle de son fils. « Mon père ».... « ton fils plus que jamais et très dévoué, » répond des Gallars de Londres 2.

C'est bien aussi comme à un membre de sa famille qu'il recommande sa femme au Réformateur; celui-ci s'occupe d'elle, dévoué, paternel, infatigable. « Que cela ne soit pas pénible à ma femme, je t'en prie, mon père : donne lui courage, apporte lui tes conseils au sujet de la visite à son frère, dont elle attend vainement la dot promise il y a longtemps 3. »

Une petite question de ménage occupe ici l'attention de Calvin, et il ne recule ni devant les courses, ni devant les lettres. Des Gallars logeait près du collège4. Comme il était fixé à Londres, on songea à donner cette maison à Bèze. La femme de des Gallars fut vexée. Calvin écrit à son mari : « Quant à la maison, où elle habite, elle t'a écrit inconsidérément, et tu t'es montré crédule. Il faut faire attention de ne pas nous laisser enflammer tout à coup par ces inepties féminines. Je n'avais encore rien entendu dire. Elle m'a confessé qu'elle en avait auparavant causé avec Bèze. Celui-ci lui a fait une réponse ouverte et franche. Si tu restes en Angleterre, par un préaccord tacite des frères, cette maison lui est destinée [à lui Bèze] comme plus près du collège. Mais on n'en a pas parlé, et on n'en parlera pas tant que ces choses sont en suspens. Je ne pense pas qu'elle ait imaginé ce qu'elle t'a écrit, mais quelquefois, quand nous sommes trop curieux, il nous arrive d'entendre plus que nous ne voudrions. Elle m'avait raconté auparavant certaines choses dont je n'avais jamais entendu

parler Je t'affirme qu'on ne s'est pas occupé de la maison, on a attendu que

ton successeur soit désigné.... Demain il en sera question. Quoi qu'il arrive, nous ferons en sorte qu'elle n'ait pas besoin de déménager avant l'hiver. Et elle eût pu épargner quelque chose du prix de la location, si elle n'eût peut-être voulu faire preuve de libéralité vis-à-vis des hôtes, inconnus et riches. La maison est encore impliquée dans quelques difficultés : elle espérait, comme elle m'a dit, une prompte issue5. »

L'affaire n'était pas définitivement réglée, et sans doute la femme de des Gallars écrivait à son mari des lettres que la séparation expliquait. D'autant plus que la maladie l'avait visitée, elle et ses enfants. « Ton Amos, écrit Calvin, le 16 juin i56o, a eu récemment, pendant quatre jours, des tranchées si violentes qu'il n'y avait presque plus d'espoir de le conserver en vie. 11 n'est pas encore rétabli, mais les douleurs ont cessé et le danger est passé. Ta femme recouvre

i. $ mai 1560. Opéra, p. 88, et n. 3. — 2. 1er juillet 1560. Ibid., p. 145. « Tuus si unquam, tibique deditissimus filius. » — 3. 12 août 1560. Ibid., p. 165. — 4. Après 1554, d'après la note de Th. Heyer dans son plan de la rue des Chanoines. — S. 3 octobre 1560. Ibid-, p. 213, 214.

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peu à peu ses forces. Elle sort de la maison et espère être bientôt assez bien portante l. »

C'était une situation pénible. Demanda-t-elle à son mari de préparer leur réunion ?

Le 14 octobre i56o, des Gallars écrit à « son père » qu'il n'a pu faire venir sa femme, sa situation étant aussi incertaine et n'ayant point d'argent pour une pareille dépense. Il tient beaucoup à sa petite Eglise (ecclesiola), cette Eglise tendrette {ecclesiam adhuc tenellam). Il manifeste cependant le désir naturel de revenir à Genève, auprès de tous. Que Calvin et ses collègues « jugent, décident ce qu'ils pensent qu'il doit faire. Pour lui, autant qu'il le pourra, il se montrera obéissant à leurs ordres et à leurs conseils 2. »

Cette lettre ne fut pas très bien comprise et lui attira une réponse, très cordiale, et cependant un peu sévère de ses amis. A-t-il oublié ce qui a été décidé? On vient de nommer son successeur. Comment le renvoyer? Et Calvin continue: « Ta lettre concorde avec les propos de ta femme, qui s'est plainte amèrement qu'on lui a payé ici, trois mois, le quart du traitement, tandis qu'on le paie intégralement à d'autres absents Plût au ciel qu'elle se fût tue. Elle savait qu'on

m'avait recommandé de là-bas [de Londres] de ne laisser manquer de rien ta famille. J'avais obtenu le nécessaire, et plus d'une fois. Elle est venue un jour à la maison pendant que j'étais absent. Au même moment, averti, j'ai été chez toi. On m'a dit qu'elle était sortie. Un peu plus tard, je lui ai demandé ce qu'elle voulait. Elle me répondit qu'elle avait trouvé de l'argent ailleurs. J'aime à croire que cette humeur chagrine n'est pas le fait de l'orgueil. »

Calvin parle alors de nouveau du logement3, où se trouvait des Gallars, et destiné à Bèze : « Nous craignons que la maison ne nous vaille de nouvelles chuchoteries (susurros). Seulement ta sagesse te fait comprendre que ce qui nous est désagréable est nécessaire. Mais je te promets, et je t'en réponds au nom de tous, qu'il n'y aura pas pour elle le plus petit désagrément. Nous aurons soin qu'elle ne se croie pas négligée '". » — Des Gallars se hâta de répondre avec tristesse qu'il avait été mal compris, que sa femme ne l'avait aucunement poussé à revenir, etc., et il resta5.

Enfin il put faire venir sa famille. « Sa femme et quatre de ses petis enfans » se présentent devant le Conseil (3 avril i56i) et le remercient avant de partir6. Un diacre fut envoyé de Londres pour les ramener 7.

Pendant son ministère à Londres, il fut envoyé au colloque de Poissy ; il arriva à Saint-Germain deux jours avant Bèze 8.

i. Opéra, XVIII, p. 117. — 2. Ibid., p. 220. — :!. 11 novembre 1560. Annales, p. 738. — 4. Nov. 1560. Opéra, XVIII, p. 242, 243. — 5. 21 janvier 1 561 . Ibid., p. 331. — G. Le Conseil l'invite à dire à son mari « de se souvenir de son debvoir et de induire à l'advenir ses enfans se retirer par deçà, d'aultant qu'ilz sont citoyens, les retenant pour telz. » Annales, p. 746. — 7. 14 février 1 561. Opéra, XVIII, p. 365, 366. - Il avait pensé laisser à Genève deux de ses enfants pour leur faire continuer leurs études; l'argent nécessaire lui manqua (Ibid., p. 367). Il parle de son fils Jean (14 avril 1 561 . Ibid., p. 424). C'était le filleul de Calvin [Ibid., XX, p. 285). — 8. Morel à Calvin. 25 août 1 561 . Ibid., XVIII, p. 641.

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Puis il revint à Londres après le 3i octobre i56i. A cette date, il écrit de Paris à Calvin qu'il est appelé par l'Eglise de Poitiers, mais qu'il doit d'abord retourner à Londres2. Ce fut sans doute alors qu'il perdit sa femme. Le 16 mars i5Ô2, il dit que jusqu'à ce moment sa plus grande douleur a été ses affaires avec son collègue Alexandre 3. Donc évidemment il n'avait pas été frappé par un deuil douloureux. Or le 19 juin 1 563, l'évêque Grindal écrit à Calvin, que Des Gallars ne peut rester à Londres, que le climat est funeste à sa santé, que sa femme y a succombé. On peut donc mettre cette mort entre le 16 mars 1 562 et le le 19 juin i563.

Alors malade, il revint auprès du Réformateur, rapportant une lettre élogieuse de l'évêque Grindal sur les beaux résultats de son activité : « Mais, dit l'évêque, notre climat lui convient peu, paraît-il; il a été beaucoup incommodé, il a perdu sa chère compagne, et je ne parle pas de ses enfants, si bien que nous vous le rendons malade (valetudinarium) ; s'il passait encore un hiver auprès de nous, il est à craindre que nous ne vous le rendrions pas du tout. Il est très nécessaire qu'il retrouve son ancien climat pour refaire sa santé4. »

Rentré ainsi à Genève vers la fin de juin, il y exerça quelque temps son ministère5. Mais bientôt il retourna en France. Le 17 septembre, il écrit de Chàtillon que l'amiral Coligny désire le voir aller à Nîmes0.

4. Toutefois, sur le conseil de Calvin, il partit pour Orléans, d'où, le 29 novembre, il donne à son père « des détails intéressants sur l'Eglise7. » — Et voici d'autres détails plus intimes : « En ce qui me concerne, mon père, je sens que le Seigneur est tous les jours davantage avec moi, que les forces de mon esprit et de mon corps reviennent et augmentent, du moins en comparaison de la faiblesse (imbecillitatèm) dans laquelle je me trouvais ( fere prostevnebar). Plût à Dieu qu'il me fût permis, de temps en temps, comme autrefois, de causer familièrement avec toi, et de te confier (in sinum tuum deponeré) beaucoup de mes pensées. Une chose, dans mes affaires privées, me préoccupe. C'est la pensée du mariage qui me préoccupe maintenant. J'aurais préféré la vie de célibataire ; je l'ai désirée et j'ai fait durer, traîner le temps tant que j'ai pu, attendant pour voir si j'obtiendrais la faculté de vivre ainsi. Comme cette faculté m'était refusée, j'ai demandé à Dieu, s'il voulait que je prisse une femme, qu'il m'en donnât une telle que ma charge la réclamait, et avec laquelle je pourrais passer en paix le reste de ma vie. Combien, par ton moyen, le Seigneur avait

i. Opéra, XVIII, p. 674, n. 8. — 2. Ibid., XIX, p. 92, 93. — 3. 16 mars 1562. Ibid., p. 339. — 4. 19 juin 1563. Ibid., XX, p. 44. — S. Le 30 juillet, il se présente devant le Conseil et offre « son service en recognoissance des biens qu'il a receus en ceste ville. » Le Conseil déclare qu'il est « le bien venu, » et se montre prêt à « l'assister, » si Calvin est de cet avis. Mais, le 3 août, Calvin vient dire que des Gallars « n'a besoin de rien. » Seulement « il fauldra qu'il aile en France. » Et dès le 3 septembre des Gallars reçoit « six escuz pistoletz, » parce qu'il « a servy ces jours passez au ministère. » Annales, p. 805, 806, 808. - 6. Opéra, XX, p. 158. — 7. Il y a un tel empressement au culte que les édifices manquent: il faut en construire. — Lui-même, à Chàtillon, chez l'amiral et pendant toute la route, il a été tourmenté par un catarrhe. Mais « le ciel clair et l'hiver doux » lui font grand bien. Ibid., p. 196.

LA RUE DE CALVIN

béni mon mariage et toute ma famille, je ne puis me le rappeler sans soupirs. Mais je soupire cependant de telle façon que je ne trouve pas peu de consolation dans ce souvenir. Et maintenant que tu ne peux m'aider de tes conseils et de ton appui, je t'en prie ardemment, fais-le par tes prières et souviens-toi toujours de moi *. »

Nous n'avons pas à raconter le reste de la carrière de des Gallars, après la mort de Calvin. Il présida le cinquième synode national de Paris, en 1 565 ; il fut secrétaire de celui de la Rochelle en 1570; il devint pasteur de Jeanne d'Albret, Taccompagna à Paris et, quand elle y mourut, l'assista de ses prières; il resta dans le Béarn, se remaria à Pau en i5y3 (i3 janv.), fut professeur à l'Académie de Lescar en 1579. C'est tout ce qu'on sait de lui'2.

5. Et maintenant voyons l'activité de des Gallars comme secrétaire et traducteur, traduisant tantôt le français en latin et tantôt le latin en français.

Notons d'abord que c'est sous le nom de des Gallars que Calvin publia sa Defensio contre Caroli. — Ce fut des Gallars qui publia la première collection des petits traités de Calvin3, en 1 552 : Ioannis Calvini opuscula omnia in unum volamen collecta. Calvin, selon son habitude, ne s'occupa point de cette publication. Elle contenait vingt opuscules dont cinq ou six traduits du français en latin par des Gallars 4 : le Traité de la sainte cène ( 1 541 ) ; La forme des prières et chants ecclésiastiques (1542); Briève instruction contre la secte des anabaptistes (1544), et Contre la secte phantastique des Libertins ( 1 545), et Epistre aux fidèles de Rouen contre un cordelier (1547); Traicté des Reliques (1 543) ; Advertissement contre l'astrologie judiciaire (1549). — La traduction des traités contre les anabaptistes, les libertins, etc., est dédiée, le i5 mars 1546, à M. de Falais, et la dédicace contient un éloge du français de Calvin digne d'être noté : « Il a, est-il dit, certaines expressions particulières qui, en latin, ne peuvent conserver ni leur grâce ni leur force (neque leporem, neqae vint)5. » Plus tard, M. de Falais ayant modifié ses opinions théologiques et embrassé le parti de Bolsec, des Gallars remplaça son nom par celui de Gaspard Olevianus, le célèbre pasteur de Heidelberg. — Dans la préface (i5 mars 1548) de la traduction du Traicté des reliques, des Gallars s'excuse de n'avoir pu traduire tous les bons mots et toutes les plaisanteries (sales et jocos) dont l'ouvrage est plein. « Il faut penser que chaque langue a ses agréments (lepores), qui ne conviennent pas aux autres6.»

Ce fut des Gallars qui publia le Commentaire sur Esaïe 7 : « J'ai récemment publié, écrit Calvin le 7 mars i55o, mes méditations sur Esaïe,... mais écrites par des Gallars. Car je n'ai pas assez de temps pour écrire. Il a noté ce que je disais, puis il Ta rédigé chez lui. Je relis, et quand ma pensée n'est pas bien

1. Il allait se rendre à Châtillon, précisément à propos de ce mariage. 19 avril 1564. Opéra, XX, p. 294, 295. — On ne sait pas ce qu'il advint de ce projet de mariage. — 2. France protestante, 2me édit. — ."!. Opéra, V, prolég. IX. — 4. Ibid., prolég. XII, XIII. — 5. Ibid., VII, prolég. XXVII. — 6. Ibid., VI, prolég. xxvii. — 7. 23 février 1551. « A la demande, ou plutôt à la supplication de quelques hommes pieux, j'ai dédié au roi mon commentaire sur les épîtres canoniques et mon commentaire sur Esaïe, recueilli par des Gallars. » A Bucer, Ibid., XX, p. 402.

LA RUE DES CHANOINES

exprimée, je corrige » — Sur cette curieuse collaboration nous avons la chance de posséder des détails très précis de des Gallars lui-même, dans sa préface latine du 27 décembre i55o2 et française du 27 décembre i55i.

« Quant aux difficultés, j'en estois facilement résolu par la façon claire d'enseigner, dont l'autheur a acoustumé d'user, ainsi qu'on veoit en ses escrits, mais encores plus en son parler. Et si je hésitoye en quelques passages obscurs, comme il y en a beaucoup en ce prophète, je n'ay pas eu faute de son jugement, ne de son conseil pour expliquer plainement et polir le tout. Car pour la familière communication que j'avoys tous les jours avec luy, les nœuds qui m'eussent peu retarder ou envelopper m'estoyent aiséement desnoués et demeslés. Davantage à quelques heures à la desrobée, à savoir, quand il avoit quelque relasche des pesans affaires, dont il est quasi accablé, je luy lisoye tout ce que j'avoys escrit : à fin que s'il ne povoit tout examiner de bien près, à tout le moins il peust adjouster ce qui estoit nécessaire, ou en oster, ou m'advertir. Ce qu'il a fait diligemment, combien qu'à grand peine avoys-je leu quelquefois deux ou troys versets, que tout incontinent il ne fust appellé ailleurs, ou par les destourbeurs, ou par ses amys. Cependant revisitant ces choses avec telle foy et diligence qui m'estoit possible, je me retiroys encore vers luy et l'interroguoys souvent 3... . »

Notons enfin son travail relatif aux Psaumes. A l'an i555, la Vie de Calvin raconte : « Pour les vendredis, en la congrégation, 0:1 print le livre des Pseaumes L'an 1 5 57 , Calvin mit en lumière son Commentaire sur les Pseaumes5. » — Or, à la date du 16 juin i555, des Gallars écrit à Calvin, « son père et maître (pairi ac prœceptori) » : « J'avais décidé de te laisser les notes que j'avais recueillies à tes leçons sur les Psaumes de David. Préoccupé de diverses affaires, j'ai oublié. Comme récemment, à côté de ton lit, sur la chaise, j'ai vu certaines choses que tu avais écrites autrefois sur les Psaumes, j'ai pensé que tu voulais mettre la main à cet ouvrage, et je n'ai pas voulu tarder à t'envoyer ce que j'ai, ou plutôt ce que je tiens de toi, avec l'espoir que cela te serait utile ou faciliterait ton travail 6. »

Au même moment ( 1 554) on publiait ses vingt- deux sermons sur le Psaume CXIX, « le psaume octonaire » : « Je ne [les] ay point escrit en chambre, remarque Calvin,... mais on les a imprimez naïfvement comme on les avoit peu recueillir de ma bouche au temple 7. »

1. Opéra, XIII, p. 536. — 2. Ibid., p. 677-680 et 677, n. 14. — 3. Commentaires sur le prophète Esaïe, par Adam et Jean Riveriz. Genève, 1552. — « Longtemps après, » Calvin revit le texte latin de son commentaire et l'augmenta « de plus d'un tiers. » (Opéra, XXI, p. 88: « De ce temps-là [1558], il revit et racoustra son commentaire sur Isaïe, qui avoit desjà este imprimé l'an 1551; » et Ibid., p. 156: « Commentarii in Jesaiam... non tam emendati... quam novi prorsus emissi. ») — Et « ce ne fut pas en l'eschole que ce commentaire a esté recueilli pour la seconde fois, mais a esté escrit en la maison de mot à mot sous l'auteur. » Voir l'avant-propos du « Commentaire sur le prophète Isaïe, reveuz, corrigez et augmentez avec grand labeur et diligence, par l'autheur mesmes avant sa mort, à Genève, de l'imprimerie de François Perrin, 1572. » — Voir Opéra, XXXVI. Prolégomènes. — 4. Ibid., XXI, p. 79. — 5. Ibid., p. 82. - 6. Ibid., XV, P- 657. — 7- 20 février 1555. Ibid., p. 446 et n. 1. — D'après Th. Heyer, dans les notes qu'il a mises sur son

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