‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 65 sur 94 · LAURENT DE NORMANDIE · texte numérisé non relu

LAURENT DE NORMANDIE

UR la place qui entoure la cathédrale, se prolonge, avonsnous dit, s'ouvre la petite rue qu'habitaient des chanoines : %jÊ^k sur cette place, des membres, des dignitaires du Chapitre \ £4^3 avaient aussi leur logement. Les raisons qui avaient créé le quartier ecclésiastique du moyen âge (rue des Chanoines et place de Saint-Pierre), transformées, mais non supprimées, en firent le quartier ecclésiastique de la Réformation. A la place de Saint-Pierre habitèrent trois des amis les plus intimes de Calvin, séparés ainsi de sa demeure et de ses autres intimes par quelques centaines de pas seulement : de Normandie, de Trie et le marquis de Vico. Pénétrons successivement dans leurs trois demeures.

1. Vers la fin du mois d'octobre 1548 arriva à Genève une nouvelle famille française et même noyonnaise ; et son arrivée fut signalée, pour elle, par les plus tristes événements *.

1. Voir l'étude si bien documentée de Th. Heyer : « Notice sur Laurent de Normandie. » M. D. G., XVI (1867), p. 399-422, et J. Bonnet : « Laurent de Normandie, » deux articles du Bulletin du protestantisme, XXXII, 1883, p. 97 et ss., p. 145 et ss. — En 1547 (?) Baudoin prie Calvin de saluer sa femme et

LA PLACE DP: SAINT-PIERRE

« Quatre mois après [février 1549] vostre partement (dit Calvin lui-même au chef de cette famille, dans la préface de son traité sur les Scandales, qu'il lui dédia le 10 juillet I550 1), les nouvelles vinrent de la mort de vostre père. Il ne se pouvoit faire que ce que les malins semoyent ne vous vinst en pensée : à savoir, qu'il estoit mort de dueil et mélancolie, à fin que toute la coulpe retombast sur vous. Au bout de deux mois [avril 1549] voyci une playe encor' plus fascheuse : que vostre femme, je ne di pas quelle,... vous est ostée en la fleur de son aage. » Et les méchants de calomnier que « de mal-heur vous l'aviez retirée du pays de sa naissance, pour la faire cruellement mourir en région incogneue, comme en un autre monde.... En la fin, vostre petite fillette, pour faire le comble de vos douleurs, vous meurt pareillement.... En somme il vous a fallu en demi an avaller doucement plus de tristesses et adversitez que n'en ont enduré quelques-uns tout le temps de leur vie, lesquelz néantmoins sont fort louez de magnanimité. »

C'était certes « un gros amas de scandales, » en ce sens que les adversaires avaient « couleur, disans que Dieu auroit maudit cette entreprise par celle issue. »

Mais le malheureux étranger restait ferme. Lorsque Calvin, lui annonçant la mort de son père, cita l'exemple d'Abraham, que « les meschans de son temps pouvoient diffamer comme bourreau ou meurtrier de son père, d'autant qu'ayant traîné hors du pays le bon homme jà caduque et abbatu de vieillesse, luy avoit accourci sa vie, comme on eust cuidé [pensé], pour ce qu'il trespassa au milieu du chemin, » le pauvre affligé, se ressaisissant soudain, répondit : « qu'il luy faisoit mal que son père ne l'avoit accompagné, pour le rendre conforme au bon Abraham. » — Quant à sa femme, sa mort triomphante lui donna « des allégemens non petis du deuil » que son départ lui causait. Et il se réfugia dans cette « bonne forteresse » dont parle Calvin, qui est « un contentement procédant d'un esprit bien attrempé et rassis 2. »

2. Quel était donc ce huguenot à l'âme si chrétiennement trempée? Laurent de Normandie 3.

Né à Noyon (vers i5io '+, sans doute) d'une famille noble et honorée, il étudia le droit à Orléans en même temps que Calvin. En 1 533 , il figure dans les actes de la nation de Picardie, dont Calvin est « substitut annuel 5. » Et comme Calvin avait, déjà à ce moment, les idées qu'il allait exprimer quelques mois plus tard

dominant Laurentianam , madame Laurent, qui est au moment d'accoucher, et à laquelle, s'il avait été informé, il aurait envoyé un genethliacon, un horocospe. Les éditeurs des Opéra (XII, p. 644, n. 6) pensent qu'il pourrait s'agir de la femme de Laurent de Normandie, laquelle pouvait se trouver à Genève. Mais nous savons que Laurent de Normandie arriva à Genève seulement fin de 1548. Il s'agit donc de quelqu'autre dame.

I. «Qui est le jour de ma nativité,» ajoute Calvin. Opéra, VIII, p. 7. Opuscules, p. 1 145, U47- 2. Opéra, VIII, p. 5-8. Opuscules, p. 1146, 1147. — 3. Il signait de Normendie; mais dès l'origine on adopta à Genève l'orthographe de Normandie. Heyer, p. 399, n. 1. — 4. Herminjard, IV, p. 222, n. 3. — 5. 10 mai et 11 juin 1533. Bulletin, XXVI, 1877, p. 179, 180. Voir Jean Calvin, I, p. 299.

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dans le fameux discours de Cop *, on peut penser que les deux compatriotes et amis parlèrent plus d'une fois entre eux de la question évangélique.

En 1 537, Laurent est à Poitiers, continuant ses études de droit. Le 10 avril, Charles de Sainte-Marthe écrit à Calvin, de cette ville, que s'il ose entrer en correspondance avec lui, c'est que leur « ami commun », de Normandie, le prend sur lui 2. — C'est encore à Poitiers que nous le trouvons trois ans plus tard, vers le milieu de 1540, sans doute avocat : « Aujourd'hui, écrit Pierre de la Place à Calvin, dans notre palais, comme M. de Normandie me disait je ne sais quoi de ton commentaire sur l'Epître de Paul aux Romains [qui avait paru en mars], on m'a apporté tes lettres 3. » — La conversation avait lieu sans doute dans l'admirable salle des pas perdus qui existe encore4. On peut donc très légitimement penser que, dès son séjour à Orléans, Laurent de Normandie avait fait partie du groupe des protestants secrets qui, avec Du Chemin, Daniel, etc., entouraient Calvin. Il avait même progressé sans se décider encore ouvertement, et il n'y aurait rien d'étonnant, selon l'hypothèse d'Herminjard, que ce fût à lui, encore à Poitiers, que, le 12 septembre 1540, Calvin ait envoyé le «petit traicté, monstrant que c'est que doit faire un homme fidèle cognoissant la vérité de l'Evangile, quand il est entre les papistes 5. »

Laurent de Normandie, rentré dans sa ville natale, devint « lieutenant du roy à Noyon, dit Calvin, et maire de la ville6. » — Th. de Bèze nous apprend de son côté, dans une lettre à la reine de Navarre, qu'il « fut longtemps serviteur du feu roi votre père [donc Henri d'Albret], en état de maistre des requêtes, auquel état même il a été continué par le feu roi vostre mari [Antoine de Bourbon] et par vous aussi, madame. » Ces charges furent-elles successives ? En tout cas, Bèze ajoute : « Je sais qu'étant lieutenant de Noyon, il a toujours manié grands affaires concernant le dit feu roi en Picardie 1 . » — A Noyon, Laurent de Normandie épousa Anne de Vacquerie, d'une famille qui s'est éteinte dans celle des ducs de Saint-Simon.

Ces charges, ces honneurs auraient pu le détourner de plus en plus de la foi évangélique. Au contraire, nous voyons notre lieutenant du roi se rapprocher de plus en plus des persécutés.

C'est lui que visite Jean Crespin, le futur auteur du célèbre martyrologe. Le 12 juillet 1546, venant de Péroné, Crespin écrit, de Noyon, à Calvin : « J'ai tracé les lignes ci-dessus chez ton et notre ami.... De l'hôtellerie de ta ville natale.... J'aime l'insigne piété de cet homme, et son cœur plein de la plus pure charité envers ses amis8. » — C'est chez lui aussi que loge Nicolas des Gallars, « qui allait devenir ministre de Genève, et qui présida sans doute plus d'une secrète réunion du culte proscrit dans la demeure du magistrat chargé de poursuivre ses

1. Voir Jean Calvin, I, p. 331. — -2. Opéra, Xb, p. 92. Herminjard, IV, p. 222 n. 3. — 3. Opéra, XIII, p. 681, n. 3. Herminjard, VI, p. 247, n. 4, 5, 10. — 4. Voir Jean Calvin, I, p. 452. — 5. Herminjard, VI, p. 297, n. 1. — 6. Opéra, VIII, p. 7. Opuscules, p. 1 1 47. — 7. Galiffe, Notices généalogiques, II, ire édit., p. 527. Dernier juin 1564 ou 1565. Heyer, p. 420, n. 1. — 8. « Ex hospitio urbis nutritise Novioduni , in summis Julii Caloribus, duodecima ipsius. » Opéra, XII, p. 358.

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adhérents1. » — Cette même année 1546, il servit, avec Crespin, de témoin à de Bèze, pour le mariage de conscience que celui-ci contracta avec Claudine Denosse2. Enfin nous le voyons en relations avec Madame de Cany, la femme 3 de l'un des personnages les plus importants de la Picardie et Tune des grandes dames qui favorisaient la Réforme4. Calvin écrira à Mme de Cany plusieurs de ces belles lettres qui l'ont mis au premier rang des grands directeurs de conscience du seizième et du dix-septième siècle, et il entre en correspondance avec elle à l'instigation de Laurent, un homme, dit-il, « auquel je me doys fier entre les aultres,... lequel se sent obligé envers vous pour l'affection que vous luy avez monstrée 5. »

3. C'est à la fin d'octobre 1 548 6, au milieu des épreuves dont nous avons parlé, que Laurent de Normandie avait émigré à Genève. Le 2 mai 1549, ^ admis à l'habitation et promit de vivre « jouxte l'Evangiele et ordonnances de Messieurs 7. »

L'année suivante, 10 mars i55o8, il acheta en vente publique une maison avec cour et jardin « assize en la rue devant le temple de sainct Pierre,... pour le prix de 3oo escus d'or au soleil d'intrage, » plus un petit cens annuel. Cette maison dépendait autrefois du Chapitre de Genève, et avait appartenu au secrétaire du Conseil, Rufi (célèbre pour sa mauvaise écriture) 9. — Enfin, quatre mois après, il épousait en secondes noces, Anne Colladon 10, fille de Léon Colladon. Le

i. J. Bonnet, Bulletin, XXXII, p. 100. En tout cas l'arrêt du Parlement de Paris, du 7 septembre 1552, désigne bien Laurent de Normandie comme le chef. « Lorens de Normandie et ces consors, » est-il dit. lbid., p. 158-161. — 2. En 1544, d'après la France protestante, 2me édit. Mais d'après un testament de Th. de Bèze, rédigé par le notaire J. Ragueau, le ier octobre 1566, le mariage ne serait que de l'année 1546. Heyer, p. 400, n. 1. — On voit comment il faut comprendre l'expression dont s'est servie la traduction française de la dédicace de Calvin à Laurent de Normandie : « Au lieu que par ci-devant, du temps que vous estiez lieutenant du roy à Noyon et maire de la ville, il me faisoit mal de vous voir eslongné de Christ, maintenant je vous tien pleinement nostre, et vous embrasse comme au sein de l'Eglise. » Le texte original ne dit pas « éloigné », mais « comme éloigné » (tanquatn procul). Il fait allusion évidemment à la situation extérieure de Laurent, vivant dans un milieu éloigné de Christ. Avec plus d'intimité que la traduction, Calvin ajoute non pas : « pleinement nôtre », mais : « vraiment mien » (vere meus). Opéra, VIII, p. 7. — 3. Elle était sœur de la maîtresse de François Ier, la duchesse d'Etampes. — 4. Opéra, XIII, p. 144, n. 1. — 5. 8 janvier 1549. lbid. — 6. C'est à tort que la France protestante et les Opéra, XIII, p. 144, n. 2, disent: 1540, puisque sa femme, qui mourut six mois après leur arrivée à Genève, mourut en avril 1549. — 7. Registres du Conseil, Vol. 44, f. 86. — 8. Registre d'abergement, N° 4, cité par Th. Heyer. - 9. Cette maison passa ensuite à la famille Diodati et a été remplacée par un bâtiment plus moderne, propriété de la famille de Candolle. — En 1569, Laurent de Normandie joignit à son immeuble celui qui lui était contigu du côté du midi, et, depuis 1558, il possédait un courtil hors de la ville, près de la porte de Rive, « rustique villa, dit Bonnet, qui lui offrait le calme des champs, avec une vue riante sur le lac et ses rives. » J. Bonnet, Bulletin, p. 104. — Minutes de J. Ragueau, 5 août 1558 et 22 avril 1569, citées par Th. Heyer. — 10. Les Colladon, Léon et Germain, avocats, s'étaient retirés à Genève en 1551. Léon y mourut le 31 août de l'année suivante. Germain ne devait mourir qu'en 1594- Léon, en outre de son fils Léon, mort à Genève le 18 septembre 1566, avait un fils nommé Nicolas, qui, paraît-il, avait exercé des fonctions pastorales dans le Berry, avant de se retirer à Genève en 1553 (Opéra, XIII, p. 562, n. 1). C'est à lui que, le 13 mai 1550, Calvin écrit à propos de sa sœur Anne, fiancée à Laurent de Normandie. En ce moment, Laurent ne peut aller vers eux : et il serait trop dangereux que la jeune fille restât chez elle. Il faut donc qu'il la presse de se préparer au voyage et de venir à Genève, lbid., p. 563 et n. 2. — Voir plus haut, p. 405, 406, et n. 1.

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mariage fut célébré par Calvin, le 14 septembre i55o, dans le temple de Saint- Pierre, à cinq heures du matin *.

Laurent était définitivement établi. Il demanda, 8 septembre i55i, la bourgeoisie. Le Conseil se montra prêt à la lui accorder, et à lui remettre « pour ses services » 40 écus des 60 requis pour cette bourgeoisie. La délibération vaut la peine d'être reproduite : « Laurent de Normandie a proposé et requys estre admys à bourgeois. Est esté parlé tant de luy que de Guillaume Trie et Claude Maistre, qu'il font bien leur profïy en ceste cité et touteffois n'en hont encore poyé aulcung tribu ; et sus eulx devisé que bien seroit de ceulx que l'on cognoit gens de biens, l'on les fisse bourgois ; et ce neanmoing est esté mys en avant que souvent est esté dict que l'on n'en feroit point que premier l'on n'eusse conclud de combien de temps il ne debvroyent entrer en Conseil, et aussy est esté extimé pour combien Ton les passeroit, si l'on les passoit : à sçavoir led1 de Normandie pr vingt escus d'or soleil ; Guillaume Trye pr quattres vingtz et Claude Maistre pr quarante, et soyt mys en la lettre de Normandie que c'est par le moyen de soixante escus, desquelz l'on luy donne pour ses services quarante escus et ainsin est arresté de les passer pour les dt prys, si veuillent2. » Toutefois, ce fut seulement le 25 avril 1 5 5 5 3 , que, sur une nouvelle demande, Laurent de Normandie fut définitivement reçu au nombre des bourgeois, à peu près en même temps que Guillaume Trie (18 avril), Germain Colladon (22 avril), Nicolas Le Fer (25 avril), que Jean Crespin (2 mai), et Claude Baduel, Pierre de Aireboudouse, Jean et François Budé (9 mai) 4.

4. A Noyon, la conversion publique et le départ du lieutenant du roi pour Genève, avaient naturellement produit un énorme scandale dans le milieu catholique. L'exemple était singulièrement dangereux, d'autant plus que Laurent était parti avec toute une troupe de compatriotes. M. Lefranc a noté « les multiples cérémonies d'expiation qui furent prescrites » à la suite de cet exode sensationnel 5. Mais on songea ensuite à faire davantage. Mathieu Ory, l'inquisiteur général, Antoine de Mouchy, l'inquisiteur local, procédèrent à des « informations», et le 7 septembre 1 5 52, un arrêt solennel du Parlement de Paris condamna Laurent de Normandie « et consors, » c'est-à-dire quatorze personnes. C'était environ la moitié de la communauté évangélique (l'autre s'était dispersée et cachée dans le royaume), hommes seuls, femmes avec leurs maris, femmes seules, Nicolas Picot, drapier, qui s'étaient tous « retirez volontairement en la ville de Genefve, ville suspecte et receptuele aux suspectz et infantz du crime d'hérésie. » Les hérétiques devaient « estre traînez sur claies, si apréhendez peuvent estre, sinon par figure... par les rues de la ville... et estre traînez jusques en la grande place et marché public, et illec à potences, qui pour ce fère y seront planctées,

i. Registres des mariages. Annales, p. 468. — 2. S septembre 1 5 5 1 . Registres du Conseil, Vol. 46, f. 54v. Annales, p. 487. — 3. Registres du Conseil, Vol. 49, f. 57". — 4. Annales, p. 602, 603. « Environ cinquante Français qui avaient longtemps habité dans la ville, et dont la probité était connue, » dit Calvin, 15 juin 1555. Opéra, XV, p. 679 et n. 14. — 5. Lefranc, La jeunesse de Calvin, p. 143.

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mesmement à l'endroit auquel de toute ancienneté avoit acoustumé estre le carcan,... ausquelles potences seront les dictes figures pendues et les dicts de Normandye... et autres dessus nommez, art et bruslez par figure... et oultre ordonne la dicte Court que ce présent arrest, ensemble exécution d'icelluy seront inculpez et escriptz en grosse lettre en une table d'érain qui sera mis et attaché en lieu éminent au devant du beffroy de la dicte ville de Noyon, ou aultre lieu plus éminent, pour perpétuelle mémoire dudict crime et exemple à ceulx qui sont infectz de la peste lutérique »

Or huit ou dix jours après cette cérémonie expiatoire éclata un terrible incendie. Toutes les maisons autour de celle de Calvin, et celle-ci exceptée, furent réduites en cendres. La tour carrée au milieu de la place et la plaque commémorative (ad perpétuant Normandie dedecus) furent consumées. On comprend qu'un témoin oculaire ait écrit à Calvin : « Je ne doute pas que Dieu n'ait voulu laisser ce tesmoygnage contre tous ceux de vostre ville, lesquels huit ou dix jours auparavant avoyent bruslé en peincture Monsieur de Normandie a. »

5. Laurent de Normandie se consolait facilement de ces supplices, « en figure », dans les douceurs de son intimité avec le Réformateur.

Lorsque Calvin veut faire connaître à Farel son opinion sur son style, il lui écrit : « Normandie, qui est à moi, de telle façon qu'il est aussi extrêmement ton ami, sera le meilleur témoin de ce que je pense de ton ouvrage3. » — Lorsque Calvin veut prouver à Viret qu'il a fait tous ses efforts pour décider de Bèze à aller à Lausanne, il lui écrit : « Normandie m'en sera témoin 4. »

Lorsque Farel apprend que de Normandie est guéri, il félicite Calvin 5. — Du reste Calvin l'appelle dans ses lettres particulières /rater meus, et dans sa dédicace /rater mihi in Domino conjunctissime , « Monsieur et bien aimé frère. Il ajoute : « Il y a plusieurs liens entre nous deux de conjonction bien estroittc; mais il n'y a ne parentage, n'accointance qui outrepasse nostre amitié. Voire tellement que mon frère unique n'est pas marri que vous soyez mis en degré pareil avec luy, sachant bien que pour récompense vous l'aimez autant qu'il sauroit désirer (i. » — Et dans son testament Calvin prend pour exécuteur testamentaire « son frère... avec spectable Laurent de Normandie7. »

I. 7 septembre 1552. Bulletin, XXXII, p. 158-161. Lefranc, La jeunesse de Calvin, p. 213. — 2. Calvinus incerto, 15 février 1553, Opéra, XIV, p. 476. Calvin cite cette phrase en français. Il ajoute au sujet de l'arrêt du Parlement et de l'incendie : « Le Parlement a montré une ridicule frayeur en ne faisant aucune mention de moi pour citer Abel [pas Abel Poupin] et le déclarer convaincu d'hérésie, s'il ne comparaissait à Noyon. La chose me semblerait incroyable, si je n'avais sous les yeux l'arrêt du Parlement, copié par des amis. » lbid., p. 477. — Le 12 mars 1553, Calvin écrit au roi d'Angleterre et le prie d'intervenir en faveur d'un gentilhomme français, « prisonnier à Paris, pour quelques lettres qu'on a surprinses escriptes de luy à l'un de noz amis, » Laurent de Normandie. Ibid., p. 495. — ier septembre 1549. lbid., XIII, p. 374. — 4. 4 septembre 1549. Ibid., XSL, p. 377. — S. 8 septembre 1553. Ibid., XIV, p. 612. — 6. Opéra, VIII, p. 7, S. Opuscules, p. 1 1 47. — 7. Opéra, XX, p. 301. Notons quelques détails d'après la Correspondance. En juin 1552 (5 juin 1552, Ibid., XIV, p. 330) Laurent va avec Colladon à Zurich, puis à Lyon (lettre de Farel, le 30 mai 1552. Registres du Conseil, 16 et 26 mai 1552, Opéra, XIV, p. 327 et n. 6), afin d'intercéder pour les cinq étudiants de Lausanne,

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6. Comme les autres réfugiés, l'ancien lieutenant du roi se créa aussitôt des occupations.

Il était docteur en droit, et jurisconsulte de bonne réputation. On l'admit (ier décembre 1 5 56) « à sa requeste comme et pour advocat, » et il passa, est-il dit, « serment de bien et loyalement servir au dict estât »

Après l'année 1 555, nous voyons son nom figurer dans trois consultations, à propos de procès criminels.

Mais sa grande activité fut consacrée à faire imprimer des livres, surtout des livres de son ami Calvin, qu'il envoyait ensuite vendre en France et ailleurs.

Le 17 septembre 1 557, il demande, avec Philibert Grené, un « privilège pour six ans sus les commentaires de Monsr Calvin sus les évangélistes, en ung volume,

qui allaient devenir les cinq martyrs de Lyon. — En 1557, Laurent de Normandie et Antoine Calvin portent le poids de l'antipathie des Bernois contre le Réformateur. Ils perdent, malgré leur bon droit, dit Calvin, un procès et sont condamnés aux dépens. (3 février 1557, Opéra, XVI, p. 406.) — Il ne semble pas que Laurent de Normandie ait été en France en 1558. Le 7 février, le ppsteur Macard s'occupe de ses enfants à Paris. Il est allé les voir; il les a trouvés prêts au départ pour rejoindre leur père. Quelques jours après, Macard (6 mars, Ibid., XVII, p. 83; p. 34) écrit qu'il ne peut répondre à de Normandie, mais qu'il fera pour lui tout son possible. Laurent de Normandie n'était pas, pendant ce temps, à Paris, et le 15 mars il est avec Calvin à la campagne {Ibid., p. 93). — Mais nous avons beaucoup de renseignements sur le voyage qu'il fit en France en 1561, toujours pour essayer de recouvrer ses biens. Il est encore à Genève, à la fin d'août ou au commencement de septembre. De Bèze (sous le pseudonyme de T. de Chalonay) écrit à Calvin, le 25 août

1 561 , et le prie de faire montrer ses lettres à sa femme par de Normandie (Ibid., XVIII, p. 635). — Normandie part. Le 21 octobre, Calvin dit à Bèze que de Normandie lui parlera de sa maladie (Ibid., XIX, p. 68). Le 9 novembre, de Normandie compte partir, le jour même, de Paris, et se rendre à Noyon afin d'examiner la situation par lui-même (9 novembre 1561, Ibid., p. no). Le 16 décembre, il est de nouveau avec Bèze, et Bèze promet de faire toute diligence au sujet de ses affaires, « pour que Calvin ne soit pas plus longtemps privé de sa présence. » (16 décembre 1 561. Ibid., p. 178.) — Calvin espère que les choses iront plus vite que de Normandie ne le dit. « S'il peut, ajoute le Réformateur, conclure une transaction avec sa famille au sujet de l'héritage paternel, il agira bien et utilement (31 décembre 1 561 . Ibid., p. 226). — Le 6 janvier

1562, Bèze écrit que de Normandie attend l'issue du colloque (Ibid., p. 241). Le 1e1' février, de Normandie retourne chez les siens à Noyon, sans avoir jusque-là avancé ses affaires. Il veut essayer d'arranger un peu les choses et reviendra bientôt pour obtenir, si possible, un diplôme de restitution. (ierfévrier 1562. Ibid., p. 275.) Calvin lui donne des conseils juridiques. Il pense qu'il y a lieu de faire une disjonction (disjunclivam). Mais si les liens sont insolubles, il vaut mieux qu'il les rompe, plutôt que de les priver toujours de sa présence (11 février 1562. Ibid., p. 285). Le 4 mars, de Normandie est encore en Picardie (4 mars 1562, Ibid., p. 320). Fin mars, de Normandie fait une visite à Renée de France dans son château de Montargis, où il est reçu avec toute sorte d'amabilité. (Lettre de Morel à Calvin, 30 mars 1562, Ibid., p. 372.) Au même moment (28 mars 1562), Bèze raconte qu'il a laissé sa femme (elle l'avait donc rejoint) à Meaux, et le jour où lui, de Bèze, est sorti avec Condé et son armée d'Orléans, de Normandie y est arrivé par un autre chemin. Ils ne se sont pas vus. Il paraît qu'on a intercepté sa marchandise (merces : sans doute ses ballots de livres), par la faute de celui qui s'était chargé de la porter, et qui l'avait mise avec quelques mousquets (tormentarii) et de la poudre. Il ne sait comment l'aider (de Meaux, 28 mars 1562, Ibid., p. 361). — Mémoires de Condé (1743), II, p. 29. L'ambassadeur du roi catholique (Perrenot de Chantonney, ambassadeur d'Espagne en France) écrit le 24 mars 1562: « Le jour que le prince de Condey partit [de Paris] il fut prins ung bateaul auquel l'on saisyt seze grandz toneaulx, des plus grandz qui viennent d'Allemaigne avec marchandise, plains de pistoletz et de haquebuzes. » Ces deux saisies ont-elles quelque chose de commun? — Bèze est sans nouvelles de lui en avril. 11 a recommandi l'affaire de ses pupilles au chancelier de l'Hospital. Mais qu'arrivera-t-il? Le chancelier lui-même est parmi les plus menacés. (Janvier 1562, Opéra, XIX, p. 381.) Pendant ce temps (milieu avril) Laurent était rentré à Genève.

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