Registres du Conseil, Vol. 52, f. 125. Annales, p
LA PLACE DE SAINT-PIERRE
et les Epitres Saint Paul et canoniques. Arresté qu'on en advertisse Monsr Calvin, luy monstrant leur requeste et, s'il est chose de faire, on leur oultroye le privilège requys, seulement pour troys ans *. »
Au mois de mai 1 558, il demande un autre privilège pour imprimer les sermons de Calvin « sus la nativité de Jésus - Christ , nostre Sauveur, et sus les épistres à Timotée et à Tite. Arresté qu'on en parle avec Mons' Calvin 2. » Conrad Badius est chargé de l'impression. Quelques semaines après, il veut imprimer des « figures qu'il a faites tailler en forme moyenne, desquelles environ sept ou huit sont novelles, servantes pour plus grande intelligence » de la Bible. Il s'agit d'une Bible avec gravures, d'une Bible illustrée. Calvin ne s'est donc pas opposé à cette tentative artistique. — Il y a des difficultés, et on a recours à des arbitres 3.
Il y a encore des demandes de Laurent de Normandie, en i56o, pour les commentaires de Calvin sur les épîtres de saint Paul, en un volume, et la dernière demande est du i5 octobre 1 568.
L'imprimerie genevoise était alors réglementée par des ordonnances précises. Celle du 25 juin 1 563 4 nous montre qu'il y avait quinze imprimeurs bourgeois avec vingt-six presses, et huit imprimeurs étrangers avec neuf presses. Fr. Perrin est spécifié comme pouvant « tenir deux presses pour M. de Normandie; quant il ne travaillera pour ledit de Normandie, qu'il en ait seulement une pour luy. » Mais ces deux presses ne suffisaient pas aux besoins de Normandie; et, comme Crespin et Henri Estienne avaient quatre presses, Laurent de Normandie en demanda autant. On les lui accorda, « d'aultant.... qu'il a plus avancé l'imprimerie que point des aultres et y a beaucoup plus perdu 5. »
Le métier d'éditeur en effet, surtout à la façon dont l'exerçait de Normandie, ne devait pas être très lucratif6. Nous avons vu qu'il lui arrivait de voir sa marchandise saisie.
Le 12 janvier 1 563 , de Bèze met en post-scriptum à une lettre écrite d'Orléans à Calvin, ces quelques mots pour de Normandie : « Monsieur de Normandie, je prie Dieu qu'il soyt avec vous. Il s'est trouvé une grande quantité de voz livres en ceste ville, qu'on m'a dict y avoir esté laissé par un nommé Bernardin. Il y en a beaucoup de gastez, et si vous n'eussiez eu icy des amys, le reste estoit volé, tant il y avoit mal pourveu. Encore y perdrez vous, mais j'en feray comme pour moy mesmes ' . »
Ces désagréments n'arrêtaient pas notre généreux et pieux éditeur. Le
1. Registres du Conseil, Vol. 53, f. 33SV. — 2. 27 et 30 mai 1558. Ibid., Vol. 54, f. 196 et i98v. - 3. 1e1" et 3 novembre 1558. Ibid., Vol. 54, f. 3i8v et 3 içv. 7 avril 1559. Vol. 55, f. 27. — 4. Ibid., Vol. 58, f. 69. Ordonnance reproduite par Th. Heyer, p. 410, n. 4. — 5. 28 juin. Ibid., f. 7ov. — 0. On ne le payait pas toujours très vite. Le 23 novembre 1563, Lysmaninus lui fait dire que si les églises de Pologne ne lui payent pas les huit cent huit couronnes que lui, Lysmaninus, lui doit, comme cela a été décidé en Synode, et que si, de son vivant il ne peut pas acquitter lui-même sa dette, sa femme et ses héritiers s'acquitteront totalement envers lui; il a déjà réglé la chose dans son testament. Opéra, XX, p. 189. — Il semble avoir eu une autre créance impayée dans le Béarn. Voir Merlin à Calvin, 23 juillet 1563. Ibid., p. 98. — 7. Ibid., XIX, p. 634.
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6 décembre 1 563 , il remet à Jacques Bernard et Antoine Valleau, habitants de Genève, dix-sept tonneaux et quatre balles de livres, pour les conduire, vendre et distribuer au pays de France ; une dizaine de jours après (le i5), il donne une commission analogue à L. Lavauds, natif du Havre de Grâce, pour vendre et distribuer des livres « au mieux que faire se pourra. » En 1 566, il prend à son compte une partie des i3oo exemplaires du Commentaire latin de Calvin sur Jérémie, imprimé par Crespin, et vendu par Jonvilliers. Il a comme correspondants des libraires de Lyon, de Reims, de Metz, de Béziers, de Sisteron, de Champtercier en Provence, d'Espagnat en Languedoc, etc. 1
7. C'était une vie bien remplie. 11 la vécut encore cinq ans après la mort de Calvin, et puis, sur le cahier particulier déposé au cimetière de Plainpalais, on lit ces simples mots : « Mons1 de Normandie, dl [demeurant] près S' Pierre, apporté mort de peste, » 14 août 1 56g 2. 11 laissait une veuve, deux fils de son premier mariage, Jean 3 et Salomon, et une fille et deux fils du second. Par son testament du 6 septembre 1 565, il avait nommé comme exécuteurs testamentaires Fonde de sa femme, Germain Colladon, et Antoine Calvin, « son plus ancien et esprouvé amy, » — tandis que celui-ci, par son testament du 22 mars 1569, remettant la tutelle de ses enfants et l'administration de ses biens à sa femme, ajoutait : « Que pour son ayde et conseil elle prenne le dit spectable Laurent de Normandie 4, lequel aussy il a pryé et prye de... [continuer] sa bonne amityé et affection qu'il luy a portée 5. »
8. Mais ce qui donne le mieux l'impression vraie de l'existence de ce noble réfugié, de l'esprit qui animait sa famille et lui-même, c'est certainement le récit, fait par Calvin, de la mort de sa première femme. Il faut lire, dans son texte original, cette scène qui nous montre en même temps comment meurt un vrai croyant et comment console un vrai pasteur.
Calvin écrit à Mme de Cany pour lui annoncer la mort de la femme de son « bon frère », M. de Normandie, et pour la prier de communiquer cette nouvelle au père de la défunte, en l'appelant « à vous, afin que la doulleur soyt adoulcye par vostre moyen. » Il continue : « Ayant entendu l'indisposition de la bonne femme [elle était déjà gravement malade quand elle quitta la France], nous fusmes esbahys comment elle avoyt si bien porté le travail du chemin, car elle vint toute fresche, et sans monstrer signe de lassitude. » Elle se porta assez bien jusqu'à Noël. « Alors elle commença à tenir la couche, non pas qu'on estimast
1. Th. Heyer, p. 413-415. — 2. Archives de Genève. Livre des morts, IX, p. 112. — 3. Jean de Normandie épousa, en 1575, Marie, fille de Guillaume de Trie et de Marguerite Budé. — 4. Au dernier moment il ne nous a pas été possible de donner, comme nous en avions l'intention, le portrait de Laurent de Normandie, dont Th. Heyer parle en ces termes : « Un portrait de Laurent de Normandie nous le représente sous des traits pleins d'intelligence. » M. D. G. (1867), XVI, p. 422. Th. Heyer ajoute : « M. Charles Eynard est le possesseur actuel du portrait. » Maintenant le portrait est à Beaulieu, près de Rolle, en possession de M. L. de Westerweller, que nous remercions beaucoup de la grande obligeance avec laquelle il a mis toute sa collection de tableaux à notre disposition. — 5. Th. Heyer, p. 421, 422.
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encore le mal estre mortel, mais afin de pourvoyr le danger qu'on y jugoyt estre à la longue. » Elle, tout en « espérant de recouvrer senté, se disposoyt néantmoins à mourir, » et se montrait « une vraye brebis de nostre Seigneur Jésus, se laissant paisiblement mener à ce bon pasteur. »
Le mal progressa rapidement. La veille de sa mort, elle exhorta ses gens, et « la nuyt suyvante elle fut fort pressée de grandes douleurs et continuelles. Toutesfois jamais on n'avoyt autres complaintes d'elle qu'en priant Dieu qu'il eust pitié d'elle et qu'il la délivrast de ce monde, luy faisant grâce de persévérer tousjours en la foy qu'il luy avoyt donnée. Environ cinc heures du matin, je vins à elle. Après qu'elle eut ouy fort patiemment la doctrine que je luy proposay, selon que le temps le requeroyt, elle dist : « L'heure aproche, il fault que » je parte du monde; ceste chair ne demande que de s'en aller en pouryture; mais » je suys certaine que mon Dieu me retirera en son Royaulme. Je congnoys bien i) que je suis paovre pécheresse, mais je me confie en sa bonté et en la mort et » passion de son filz. Ainsy je ne doute point de mon salut puisqu'il m'en a » asseuré. Je m'en vois à luy comme à mon père. » Comme elle tenoyt ces propos, il arriva bonne compaignie. J'entrelassoys par fois quelques motz, selon qu'il me sembloyt estre expédient : et aussy nous faisions prières à Dieu selon l'exigence de la nécessité — Sens estre incitée de nul, elle commença à prononcer le Miserere, comme nous le chantons à l'église, et continua à haulte voix et forte, non sans grand peine, mais elle pria qu'on luy permist de continuer. Sur ce, je luy fis un bref recueil de l'argument du pseaulme, voyant le goust qu'elle y prenoyt. Elle après, me tenant par la main, me dist : « Que je suis heureuse, et » que je suis bien tenue à Dieu, de ce qu'il m'a icy amenée pour y mourir. Si » j'estoys en ceste malheureuse pryson, je n'oseroye ouvrir la bouche pour faire » confession de ma chrestienté. Icy non seulement j'ay liberté de glorifier Dieu, » mais j'ay tant de bonnes remonstrances pour me confermer en mon salut. » Quelquefois elle disoyt bien : « Je n'en puis plus. » Quant je luy respondoys : « Dieu pourra pour vous, il le vous a bien monstré jusques icy, comme il asiste » aux siens, » elle disoit tantost : « Je le croy, et me faict bien sentir son ayde. » Son mary estoit là, s'esvertuant en sorte qu'il nous faisoyt pitié à tous, et cependant nous faisoit esbahyr de sa constance. Car menant un dueil tel que je say, et estant pressé d'extrême engoisse, il avoit gaigné ce point sur soy d'exorter la bonne partye, aussi franchement comme s'ils eussent deu faire un voyage bien joyeux ensemble. Les propos que j'ay récités estoyent au milieu des grans tourmens d'estomach qu'elle enduroyt. Environ les neuf ou dix heures ilz l'appaisèrent. Cependant, comme ayant plus de relâche, elle ne laissoyt de glorifier Dieu, se humiliant tousjours pour chercher son salut et tout son bien en Jésus- Christ. Quant la parolle luy fust faillye, elle ne laissa pourtant de parler de son visaige, monstrant signe combien elle estoyt ententive tant aux prières qu'aux admonnitions qu'on luy faisoyt. Au reste elle estoyt si paisible qu'il n'y avoyt que la veue qui donnast aparence de mort. En la fin, pensant qu'elle fust passée, je dys : « Or prions Dieu qu'il nous face la grâce de la suyvre. » Comme
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je me levoye, elle tourna ses yeux sur moy, comme se recommandant à ce qu'on persévérast à prier et à la consoler. Depuis n'appersusmes nul mouvement, et trespassa aussy paisiblement, comme si elle se fust endormye. »
Et Calvin d'ajouter qu'il a fait ce long récit, pour que le père fût mieux « contenté, estans plainement informé de tout, comme sy luy mesme eust esté sur le lieu. » Sans doute il ne se peut faire que « le bon homme ne soyt de prime face navré de grant dueil. » Et cependant en voyant l'exemple qu'elle a donné, « si le père l'a aymée, qu'il déclaire son amour en se conformant au désir qu'elle a eu de s'assubjétir à Dieu. En voyant que son issue a esté sy heureuse, qu'il se resjouysse en la grâce que Dieu luy a faicte, laquelle surmonte tous les biens que nous pouvons avoyr en ce monde l. »
Calvin désigne par le mot de doctrine les consolations qu'il donnait à Mme de Normandie. Oh! la belle doctrine qui permettait de mourir ainsi, et qui faisait d'un lit de mort une scène ineffable de triomphe et de joie céleste!