Coutau, p
CHAMPEL ET LE MONUMENT EXPIATOIRE
Seule la sincérité des regrets inscrits sur le monument pouvait démontrer la vérité des éloges consignés dans la biographie.
Voilà ce qui me poussa à saisir de la question la Société du Musée historique de la Réformation à Genève par une lettre en date du 2j septembre 1902 l, à lui soumettre un projet de monu-
Le monument expiatoire.
ment et d'inscription 2, et à multiplier mes efforts pour faire aboutir l'entreprise, conformément à l'esprit qui l'avait inspirée. Enfin, le Ier novembre 1903, dans un jour qui peut vraiment être considéré comme solennel, le monument fut inauguré, avec cette inscription :
« Fils | respectueux et reconnaissants | de Calvin | notre grand Réformateur, mais condamnant une erreur | qui fut celle de son siècle | et fermement attachés ) à la liberté de conscience | selon les vrais principes | de la Réformation et de l'Evangile | nous avons élevé | ce monument expiatoire. | Le XXVII octobre MCMIII. »
Il me sera permis, je pense, de reproduire ici deux fragments du discours qu'il me fut donné de prononcer au nom du comité. Ils me semblent fournir quelques indications nécessaires pour bien préciser le sens et la portée de la manifestation elle-même :
« L'expression de « monument expiatoire » a été critiquée. On a dit : Il n'y a qu'une seule
1. Voir aussi ma troisième conférence sur L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, avril 1902, p. 80 : « En ce qui me concerne, si au lieu d'élever une statue à Calvin, qui n'en a pas besoin, ses amis voulaient dresser un monument du bûcher de Servet sur le plateau de Champel, j'applaudirais à cette idée ; je proposerais cette inscription : « Cette pierre a » été dressée par la piété des calvinistes en mémoire perpétuelle de la faute de Calvin, » et tout ce que je demanderais, c'est qu'on me permit d'apporter le premier mon obole à la souscription expiatoire. — Calvin s'est contredit dans sa vie. Que celui qui est sans péché lui jette donc la première pierre. » — 2. Le texte de l'inscription primitivement proposée était: « A Champel | Servet monta sur le bûcher | le 27 octobre 1553 ) victime de l'erreur de Calvin et de son temps. | Les protestants réformés du vingtième siècle | ont dressé cette pierre | en témoignage de leur profond respect | pour la liberté de conscience | et à l'honneur des vrais principes de la Réformation et de l'Evangile. »
APPENDICE III
expiation possible, celle opérée par Christ. Le chrétien professe qu'un homme ne peut expier ses péchés devant Dieu. — ■ Sans aucun doute ! Mais notre monument a-t-il pour but — contrairement à cette doctrine chrétienne qui a toujours été essentiellement protestante — d'expier en quoi que ce soit une erreur, ou une faute quelconque, devant Dieu ? Non, non. Le monument n'est pas dressé à cause de Dieu, il est dressé à cause des hommes. — Les hommes passent dans les rues de nos villes dites chrétiennes et crient : « L'Evangile ! voyez les Eglises de l'Evan- » gile ! quelle étrange histoire que la leur ! Ici du sang, là du feu ! Qu'avons-nous encore besoin » de l'Evangile ? L'Evangile, il est au-dessous de notre conscience, au-dessous de notre cœur. » — Et au milieu du carrefour, nous avons élevé notre grande pierre pour qu'elle dise : « Passant, arrête tes pas et écoute ! » Il ne faut pas confondre les Eglises chrétiennes et l'Evangile du Christ. Les Eglises prêchent l'Evangile plus ou moins fidèlement ; elles ne le mettent pas en pratique tout entier, ni toujours. Ce qui est vrai des hommes est vrai des Eglises : il n'y en a pas une de juste, non pas même une seule ! « Passant, arrête tes pas et écoute ! » Quand les protestants parlent des chrétiens qui fondèrent leurs Eglises au seizième siècle, ils aiment à les appeler leurs pères, car ces chrétiens furent les héros admirables de la foi, de la piété, du martyre. Cependant ils furent aussi des hommes, c'est-à-dire des pécheurs. Et précisément, grâce au respect, à l'amour pour l'Evangile du Christ qu'ils ont inspiré à leurs enfants, ceux-ci en sont arrivés à distinguer entre les merveilles que cet Evangile a accomplies par leurs pères, et les fautes que leurs pères ont commises, en contradiction avec cet Evangile. Voilà pourquoi, au nom de la solidarité du sang et de la foi, les protestants réformés ont voulu faire amende honorable. Ils attestent, ils certifient leurs regrets, leur humiliation d'autant plus sincère et plus douloureuse qu'elle est plus filiale. — Comment pourrait-on désormais nous reprocher des actes que nous avons si solennellement condamnés ? La dette que nos pères avaient contractée, non pas envers Dieu, mais envers la société humaine, nous, les enfants, nous la payons, comme peut se payer une dette qui fut une erreur : en la reconnaissant. Non pas aux yeux de Dieu, mais aux yeux des hommes, cette dette est effacée, elle est expiée ! Les adversaires du protestantisme n'ont plus le droit d'en parler.... « Passant, arrête tes pas, et réfléchis.... »
Bien plus : la pensée du monument expiatoire n'est pas seulement protestante, évangélique : elle est dans un sens tout particulier calviniste et même calvinienne.
« Genève est fière de son Saint-Pierre, de son lac, de ses ressources intellectuelles, et les étrangers, qui ne cessent de la visiter, attestent que cette fierté est légitime. Cependant il y a des cathédrales plus grandes ; il y a d'autres lacs, qui sont beaux aussi ; il y a d'autres capitales qui rivalisent avec elle de richesses naturelles ou intellectuelles. Seul, un monument ne se trouve ni au bord du lac des Quatre-Cantons, ni sur les lagunes devenues mouvantes de la piazzetta de Venise, ni à l'ombre de Saint-Pierre de Rome ou de l'Escurial d'Espagne, ni dans un square de Londres, ni sous les Tilleuls de Berlin, ni près des Tuileries de Paris, ni ailleurs, ni nulle part.... C'est le monument expiatoire.
» Qui le proclame ? Un penseur italien aussi éminent et aussi indépendant que le célèbre économiste et financier, que le nouveau ministre Luigi Luzzatti. « Les calvinistes de Genève, » vient-il d'écrire, ont voulu être les premiers dans cette entreprise mémorable des expiations » rédemptrices. Ils sont les précurseurs glorieux, les initiateurs admirables de pareilles expiations » futures. » Et qui le proclame encore? Un libre-penseur aussi ardemment militant, aussi radicalement rationaliste que le professeur de l'histoire de la Révolution à Paris, M. Aulard : « La céré- » monie expiatoire, qui va avoir lieu à Genève, a-t-il dit, a un autre caractère, bien plus remar- » quable [que toutes les cérémonies analogues, qui ont eu lieu autre part jusqu'ici] ; elle est, dans » l'histoire de l'humanité civilisée, un événement, une nouveauté.... »
CHAMPEL ET LE MONUMENT EXPIATOIRE
» Certes je comprends les sentiments, et les sérieuses raisons, qui peuvent faire désirer à un vieux Genevois d'élever enfin, sur une de ses places publiques, aux yeux des étrangers, aux yeux des catholiques, un monument digne de la Réformation et des Réformateurs.
» Aussi est-ce uniquement en ce qui concerne Calvin, Calvin personnellement, dirais-je, que je ne suis pas trop scandalisé du retard mis à lui rendre l'hommage matériel et public qui lui est dû.
» A notre époque, en effet, où les rues et les places de tant de villes sont encombrées d'une cohue de statues et de bustes, où il n'y a pas de si faux, de si petit grand homme, qui ne hisse sa personne, ou tout au moins sa tête, sur un piédestal quelconque, c'est une originalité, peutêtre unique, pour un homme vraiment grand, de n'avoir aucun monument. Wiclif, Jean Huss, Luther, Zwingle, Farel, Viret, Œcolampade et des centaines d'autres ont les leurs. Calvin pas ! Calvin rien ! La distinction est significative, et ce ne sera pas sans une sorte de regret mélancolique que je verrai notre Réformateur ramené au niveau commun, forcé de se confondre dans la foule des hommes de bronze et de marbre.
» Et cependant j'en ai la conviction, si nous pouvions consulter Calvin, malgré toutes ses répugnances non seulement anti-matérialistes, mais anti-matérielles, il y a un monument dont il ne refuserait pas de reconnaître le pur calvinisme, sur lequel il ne refuserait pas même de laisser graver son nom : celui de Champel. Et pourquoi ? Précisément parce que ce n'est pas un monument en son honneur ; parce que c'est le monument non pas de la glorification, mais de l'humiliation.
» Oui, j'en atteste la prière la plus calviniste, la confession des péchés ; j'en atteste l'institution la plus calviniste, le Consistoire du seizième siècle, créé pour découvrir et corriger les erreurs et les fautes ; j'en atteste le trait le plus calviniste du caractère huguenot, la préoccupation de la règle morale, stricte, austère, absolue.... Aussi vrai est-il que le seul mérite d'un calviniste, c'est de reconnaître qu'il n'en a point ; aussi vrai est-il que la sincérité de la piété calviniste a pour preuve, et pour mesure, le sentiment de sa radicale indignité... ; aussi vrai est-il que c'est bien des profondeurs de cette conscience calviniste — en vertu d'un développement naturel, génétique, irrésistiblement organique et logique — que devait sortir l'idée d'un monument expiatoire. « Nous reconnaissons et nous confessons devant Dieu, et devant les hommes, que nous sommes » de pauvres pécheurs. »
» Vieux Genevois, c'était bien à Genève,... stricts calvinistes, c'était bien par vous les premiers... que ce monument devait être élevé »
1. Voir la brochure: Monument expiatoire du supplice de Michel Servet. Souvenir de l'inauguration icr novembre 1903.
Appendice A° IV.