‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 73 sur 94 · EXPIATOIRE · texte numérisé non relu

EXPIATOIRE

i. Les patibules. — 2. Le cimetière. — 3. Le monument.

1 . Dans une communication 1 faite à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, le 23 avril 1903, nous avons essayé de déterminer l'emplacement du bûcher de Michel Servel.

Les plans que nous avons publiés (p. 173-177), et une promenade sur les lieux, prouvent que depuis la fin du dix-septième siècle rien n'a été sensiblement modifié. Les modifications avaient été moins grandes encore du seizième au dix-septième siècle. On s'est borné à ouvrir récemment, au milieu de la rue Michel Servet, à gauche en descendant, le petit chemin des Chalets.

Plaçons-nous donc au carrefour, à l'entrée du Chemin tendant aux patibules (chemin Beau- Séjour) et regardons avec quelque attention les deux plans, celui de 1685 (p. 175) et celui de 171 1 (p. 173).

Le premier, sommaire et grossier, accuse fortement des sinuosités, aujourd'hui affaiblies, mais encore sensibles. Déterminons le milieu du chemin, entre son point de départ et son point d'arrivée. A ce milieu, à droite, à l'endroit où les terres font un renflement sur la route, et où cette route dévie (il faut bien noter cette déviation), le plan porte, dans un carré, le mot Patibules; et ce carré est inscrit, par des points, dans un autre carré plus grand, portant ces mots : Terre de la Seigneurie.

Heureusement que le plan de 171 1, dressé avec plus de soin, précise ces indications. Bientôt après le carrefour, le chemin montant, à peine indiqué par des points au début (il était beaucoup plus nettement tracé en 1685), traverse un espace marqué: Creux, soit Sablière. Puis, avant la déviation, vient la terre à la Seigneurie, tenue par l'exécuteur, et, dans cette terre, un signe spécial indique le lieu précis des exécutions : Icy étoyeut autrefois les Patibules, la potence où l'on pendait les corps, en tout ou en partie, après l'exécution. Car en général le condamné avait la tête tranchée. Ces patibules sont au bord du crêt, à l'endroit du plus grand renflement de celui-ci, à un point qui serait à peu près indiqué si l'on prolongeait, à travers le chemin tendant à Champel, la limite Sud du mas Dunant. Le Creux ou Sablière, et la Terre à la Seigneurie, longés à l'orient par le chemin, sont enveloppés à l'occident par les biens appartenant à la famille De La Corbière.

1. Imprimée dans le Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. Nous renvoyons à cette étude pour toute la partie qui concerne les documents notariés.

CHAMPEL ET LE MONUMENT EXPIATOIRE

Le plan de vérification de la banlieue de Genève, par Mayer, ingénieur (p. 176), montre que, en 1786, « le gravier à la Seigneurie » et le champ du bourreau se confondaient, que la sablière s'était agrandie depuis 171 1, rongeant une partie du chemin, et offrant comme un réservoir que l'eau de pluie sans doute venait souvent remplir.

C'est alors qu'eut lieu la réfection du chemin, dont un tout petit plan (celui dont nous avons dit, p. 176, n. 2, qu'il était conservé dans les minutes de Me Moriaud), mesuré en 1827, par le géomètre-arpenteur Mayer (successeur sans doute du précédent), donne toutes les dimensions exactes. Nous y voyons que le champ du bourreau s'étendait bien jusqu'à la petite sinuosité ou déviation, toujours indiquée par tous les plans, en face du portail de la campagne Dunant.

Enfin le plan cadastral de 1849 (p. 176), avec indications postérieures, constate que cette partie du terrain la plus avoisinante du Champ ou Creux du bourreau, et où étaient les patibules, se trouve dans la propriété de la famille Jérôme, devenue ces derniers temps une clinique. Il y a toujours la déviation, la sinuosité du chemin. La limite de l'ancienne campagne Dunant est devenue le Chemin des Chalets. Et en le prolongeant par la pensée, on retrouve l'emplacement des patibules, dans la partie Sud de la villa Jérôme.

N'oublions pas le dernier document, non le moins important : c'est le dessin de Martin Baum (1590), représentant les combats de Pinchat (1589), et qui nous montre pittoresquement ce que les plans nous ont indiqué graphiquement. A l'extrémité gauche du dessin (p. 177), tout au bord et en bas, on distingue deux mamelons : le premier sur lequel sont braqués des canons qui tirent, le second sur lequel se dressent les piliers des patibules, marqués des lettres LL et renvoyant à la légende : « Justice de Genève. » Or, nous avons ici une preuve de l'exactitude des dessins de Martin Baum. Ces deux plateaux existent toujours. Le premier est celui sur lequel se trouve bâti l'hôtel Beau-Séjour; et le second — ■ toujours séparé du premier par un petit ruisseau et un enfoncement assez profond — est celui sur lequel était posée la villa Jérôme. Elle se trouvait bien à l'endroit le plus proéminent du promontoire formé par ce second plateau.

2. On n'avait eu jusqu'ici que des notions assez vagues sur l'emplacement de ces patibules. Mais une tradition semble avoir existé disant qu'auprès des patibules était le cimetière des suppliciés. Ainsi un historien comme Rilliet pense que les patibules se dressaient au « plateau de Champel, sur lequel, et non au lieu dit Champ du bourreau, doit se placer le théâtre des exécutions. Ce dernier endroit était le cimetière des suppliciés »

De cette double indication, la première partie, vague, est inexacte, si notre démonstration n'est pas fausse. Que penser de la seconde partie? Rilliet semble simplement avoir suivi Dunant Les Chroniques de Genève, par François de Bonivard (1831), I, p. III, n. 5 : « De La Corbière pense que la chapelle de Saint-Paul était l'endroit où l'on exécutait anciennement les criminels, et que l'on appelait encore de son temps les Tulles de Saini-Paul. On sait que, quoique l'on n'exécute plus à Champel les condamnés, on y a jusqu'à nos jours transporté et enseveli leurs corps dans un lieu appelé le Champ du bourreau. » Et nous voyons jusqu'à quel point il faut se défier de la critique des anciens auteurs, même des spécialistes : Les Tatles de Saint-Paul sont le plateau actuel de Champel, où passe le tramway. — Citons enfin Coutau (Histoire manuscrite de Plainpalais. Société de Lecture), qui, à la date de 1827, dit: « Il y avait sur Champel un ancien cimetière où l'on enterrait jadis les suppliciés. A côté se trouvait une pièce de terrain dont l'Etat accordait la jouissance à l'exécuteur des hautes-œuvres, et qui, pour ce motif, s'appelle encore de nos jours [1827] le champ du bourreau. Cette propriété avait été, le 27 juin 1809, vendue

i. M. D. G. III (1844), p. 121, n. 1.

APPENDICE III

par la Société économique au citoyen Jean-Etienne Jeanmonod, qui était propriétaire riverain d'un autre morceau de terre. C'était au nord de ce champ qu'on voyait l'ancien cimetière. Cette place, ou pour mieux dire, ce creux, où l'on exploitait du sable et du gravier, présentait un abord dangereux pour les voitures.... » Et après avoir parlé de la réfection du chemin (pour les détails sur ce point, nous renvoyons à notre Communication à la Société d'histoire), Coutau termine : « En nivelant le terrain, les ouvriers trouvèrent des squelettes tout entiers, et une quantité d'ossements humains, restes de cadavres brûlés jadis, ou tombés par morceaux des fourches patibulaires, où ils avaient été appendus *. »

Un creux, qui était un champ dans lequel on enterrait, qui était à côté de l'endroit où l'on enterrait....

Voici ce que nous croyons pouvoir penser. Le creux du bourreau, autrement dit la Sablière, n'existait pas au seizième siècle. Les plans semblent indiquer que ces dénominations sont apparues entre 1685 et 171 1. On peut croire que, postérieurement au seizième siècle, les champs, avoisinant les patibules, furent exploités comme sablières. On en tira le gravier dont parle un autre plan. C'est, du reste, nettement spécifié dans un acte de 1827, qui impose au propriétaire du lieu, « charge de laisser à la commune de Plainpalais la faculté d'extraire du creux cédé les sables et les pierres dont elle aura besoin pour le premier établissement du chemin Champel seulement. » Ce qui devait se faire encore une fois, s'était fait déjà souvent, et entre le bord du chemin et le sommet du crêt, un creux avait fini par se former. Comme il était près des patibules et que, du reste, une partie tout au moins avait constitué la « terre de la Seigneurie tenue par l'exécuteur, » c'est-à-dire le champ cultivé par le bourreau, le peuple l'avait tout naturellement appelé le creux du bourreau.

Il n'y a évidemment rien d'impossible à ce que, à côté, tout à proximité des patibules, on ait enfoui les restes plus ou moins calcinés, plus ou moins décomposés des corps des suppliciés.

3. C'est à l'endroit même où s'élevait la villa Jérôme que, pour être tout à fait exacts, les initiateurs du Monument expiatoire du supplice de Michel Servel auraient dû dresser leur pierre. C'était impossible. La pierre s'élève au carrefour, à l'entrée du dernier chemin. Servet passa par ce carrefour; Servet longea ce chemin; de là, il n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver au lieu de son supplice.

Peu à peu l'idée d'élever un monument à propos du supplice de Servet était devenue une de ces idées dont on dit : elles sont dans l'air.

Le Conseil municipal de Paris, le Congrès des libres-penseurs à Genève, des articles de journaux, des brochures avaient soulevé la question en des termes et avec des désirs très divers- Elle me préoccupait à juste titre depuis des années. Il me semblait de plus en plus que deux efforts, si j'ose m'exprimer ainsi, étaient également nécessaires pour manifester les sentiments qui doivent remplir le cœur des descendants spirituels de notre Réformateur : une biographie, racontant tout Calvin, avec ses qualités et ses défauts, et un monument désavouant avec une clarté spéciale cette erreur qui fut une faute, et cette faute qui fut une erreur : le supplice de Michel Servet.

La mort, en effet, du médecin espagnol, à cause de ses opinions et avec les circonstances douloureuses qui l'accompagnèrent, est devenue pour nos générations un symbole. Eh bien, il fallait, me semblait-il (tout en se réservant d'étudier ce tragique épisode avec toute l'impartialité de l'histoire la plus exacte), il fallait accepter, comme tel, ce symbole de toutes les erreurs et de toutes les fautes de nos Réformateurs et dresser un monument expiatoire.

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