‹ Jean CalvinChapitre 1 sur 115 · E. DOUMERGUE · texte numérisé non relu

E. DOUMERGUE

AU LECTEUR BIENVEILLANT

uelques explications sur la méthode que j'ai suivie seront utiles. On ne manquera pas, en

effet, d'être un peu étonné, pour dire le moins, des « digressions » longues et nombreuses de ce volume. Or ces digressions me paraissent non seulement légitimes mais nécessaires.

En racontant la jeunesse de Calvin, mon désir a été d'écrire, en même temps, une introduction à sa vie et à son œuvre.

Sans doute j'aurais pu procéder autrement, diviser mon volume en deux parties plus ou moins inégales, et consacrer la première à une introduction générale, au sens usuel de ce mot. J'aurais alors essayé de tracer un tableau de l'état des esprits à ce moment, j'aurais montré les aspirations des âmes, la préparation de la Réforme, l'apparition successive des principaux acteurs du drame qui allait se jouer, bref, j'aurais énuméré les éléments antérieurs ou contemporains, et compté les fils prêts à entrer dans la trame de la nouvelle histoire ; puis, sur ce fond plus ou moins coloré, je me serais efforcé de dessiner un portrait de Calvin, prenant le Réformateur à son berceau, et sans interruption, — sans digression, — le conduisant jusqu'à sa tombe.

C'est la méthode ordinaire, et je n'en méconnais pas les avantages précieux d'ordre, de simplicité, de logique. Elle me paraît seulement avoir un défaut capital, c'est une méthode abstraite ; elle ne respecte pas les mouvements et les réalités de la vie.

A la naissance de chaque grand homme, l'histoire n'est pas coupée en deux parties très nettes, comme un parchemin est coupé en deux par un coup de canif : une partie qui est la préparation du nouveau-né, l'autre qui est son histoire. Au contraire, rien n'est moins remarquable, ni moins remarqué, que la naissance d'un individu, même s'il va être baptisé sous le nom de Jean Calvin, ou de Martin Luther, ou d'Ulrich Zwingle. Son enfance elle-même, que dis-je ? sa jeunesse, se déroulent le plus souvent sans attirer l'attention du public. Ce qui est applaudi ou critiqué, ce n'est pas le futur grand homme, ce sont les institutions ou les personnes qui l'entourent. Lorsque Calvin est au collège de La Marche, l'homme important du collège, c'est M. Cordier. Lorsque Calvin est à Montaigu, tout le monde pense à Béda. Les villes où Calvin se rend ont une physionomie particulière; elles ont des cathédrales où la foule se presse, des professeurs que les étudiants écoutent. Calvin traverse ces villes presque inconnu du grand public, qui pense aux Melchior Wolmar, aux Alciat, aux L'Estoile, aux Danès.

Ce n'est pas lui qui agit sur ces milieux, sur ces hommes et sur ces choses; ce sont ces hommes et ces choses qui agissent sur lui, insensiblement, successivement.

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Séparer ces milieux et celui qu'ils forment et façonnent, décrire les milieux dans une introduction, et puis fixer ses regards sur Calvin, comme s'il était seul et tout: quelle étrange abstraction!

C'est le procédé anatomique. On tue un être vivant. Puis on prend une des parties de son organisme, et on l'étudié toute seule.

Cela fait une monographie, dont il ne faut pas contester l'utilité historique, scientifique. Seulement où est la vie?

Un homme ne vit, de toute sa vie, par conséquent de sa vraie vie, que plongé dans son milieu social, comme le poisson ne vit que dans l'eau, et l'oiseau dans l'air. Or, précisément mon but est de reconstituer la vie si ignorée, si méconnue, si dénaturée de Calvin, de ce Calvin qu'on déclare être une abstraction faite homme. Pour constater sa vie, pour la sentir dans son exacte réalité, en même temps que pour la comprendre et la juger dans sa vérité vraie, j'ai pensé qu'il fallait, autant que possible, la vivre à mon tour, et essayer de la faire vivre à mes lecteurs, c'està-dire la replacer et nous replacer nous-mêmes dans son milieu, dans les milieux successifs où elle s'est formée et développée. Anciennes gravures, vieux plans, quartiers de villes, maisons encore debout depuis des siècles, portraits des hommes, amis ou ennemis, qu'il prit pour maîtres ou qu'il combattit avec ardeur, autographes où se révèlent tant de sentiments, vieux livres restés intacts depuis le jour où ils sont sortis de la rue Saint- Jacques ou de Genève, j'allais dire : air que respiraient les habitants de l'Université de Paris, ou les étudiants de Bourges, d'Orléans, tout cela fait un tout indivisible ; tout cela, ensemble et non séparé, constitue la vie des esprits, la vie des cœurs, presque la vie des corps et des choses au temps de Calvin, la vie de Calvin. Encore une fois, disséquer, diviser, séparer, abstraire, c'est tuer.

Dans mon premier volume, Calvin occupe la place qu'il occupa dans le monde, depuis sa naissance jusqu'à sa sortie de France. Souvent on le perd de vue. Ce n'est pas ma faute, s'il n'est pas visible. Seulement, à mesure que nous avancerons, il prendra une place de plus en plus grande, jusqu'à ce qu'il finisse par remplir les derniers volumes, comme il finit par remplir Genève et son époque.

Il peut très bien se faire que je n'aie pas réussi à appliquer, comme il le fallait, cette méthode, que je n'aie pas su garder exactement les justes proportions. Cela ne prouverait pas que la méthode soit fausse. Un mauvais calculateur ne suffit pas pour déconsidérer l'arithmétique, et un ouvrier maladroit ne suffit pas pour démontrer que son outil ne vaut rien.

Quant à mon travail lui-même, je me hâte de dire que j'ai été beaucoup aidé. Dans la dédicace de ce volume j'ai reconnu mes premières dettes : cela ne me dispense pas de reconnaître les autres, grandes et nombreuses.

Ma reconnaissance va tout d'abord à ce savant unique, à l'auteur de cette Correspondance des Réformateurs français, M. A.-L. Herminjard, qui, avec un intérêt vraiment paternel, m'a accompagné tout le long de ma route, me prodiguant ses conseils, et ne reculant pas devant la fatigue de lire et de corriger mes épreuves. Il a poussé la bonté jusqu'à relire et corriger même les bonnes feuilles.

Des circonstances indépendantes de sa volonté m'ont privé, presque dès le début, du concours de M. Théophile Dufour. Mais ses premières indications m'ont été très utiles pendant tout le reste de mon travail, et je le remercie en particulier de l'obligeance avec laquelle il m'a permis de profiter des richesses de la Bibliothèque de Genève.

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Je dois aussi mentionner tout spécialement M. Damagnez, pasteur à Asnières-les-Bourges, qui s'est donné tant de peine pour me procurer des renseignements, des documents et des photographies ; — M. Guitton, pasteur à Poitiers, qui m'a envoyé de vrais paquets de notes, et ne s'est pas lassé de répondre, avec autant d'amabilité que de compétence, à toutes mes questions; - M. le professeur Bernus, de Lausanne, qui m'a fourni des notes dont la précision rivalise avec celle de M. Herminjard, et qui, dans le cours de l'impression, a bien voulu me rendre, si souvent, les plus précieux services; — M. Vielles, directeur du séminaire de Montauban, qui a mis à ma disposition son érudition et sa bibliothèque, également riches ; — M. Weiss, qui, outre maints renseignements utiles, m'a donné toutes les facilités possibles pour user de la Bibliothèque du Protestantisme et faire prendre de nombreux fac-similés; — M. le pasteur Paul de Félice, qui m'a communiqué non seulement des livres rarissimes, mais le chapitre inédit de l'un de ses futurs ouvrages ; — M. le pasteur Wheatcrott, d'Orléans....

Je n'ai pas besoin de dire — puisque tout le monde peut le voir — ce qu'a été la direction artistique de M. Eug. Burnand. Je lui exprime toute ma sincère reconnaissance. Mes vifs remerciements aussi à mes collaborateurs permanents, à M. H. Armand-Delille, l'habile artiste auquel sont dus tous les dessins autres que les fac-similés, et à MM. Bridel, des éditeurs qui ne m'ont refusé aucune dépense. Ils n'ont épargné ni leur talent ni leur peine, pour réaliser, l'un avec sa plume, les autres avec leurs presses, l'idéal que j'avais entrevu.

J'ai indiqué dans le cours du volume les personnes qui ont bien voulu me rendre des services particuliers : qu'il me soit permis de nommer encore ici M. le pasteur Lauriol, M. le comte de la Villestreux, M. le pasteur Dupin de Saint-André, qui ont pris pour moi un grand nombre de vues photographiques. Et si, dans la foule de mes collaborateurs, j'oublie en ce moment quelqu'un, qu'il me le pardonne. Personne ne regrettera plus que moi cette ingratitude involontaire.

Malgré tous ces secours — aucun critique ne le dira aussi vivement que je le sens — nombreux sont les défauts de l'ouvrage que je présente avec grande crainte au public. Je commence en effet à trop bien connaître mon sujet pour ne pas savoir quelles en sont les difficultés presque insurmontables.

Tel qu'il est cependant, malgré ses lacunes et ses erreurs, si ce livre servait la cause de la vérité, de cette vérité que l'homme est condamné à atteindre peu à peu et comme par approximations successives, s'il taisait mieux connaître Calvin tel qu'il fut, s'il augmentait le respect et la sympathie, non pas seulement pour un grand homme, mais pour un grand croyant, et surtout s'il servait en quelque mesure la cause de la loi évangélique, et, comme disait Calvin, de « l'honneur de Dieu, » tous mes efforts seraient plus que récompensés et tous mes désirs seraient comblés.

Montauban, janvier 1899.

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