CHAPITRE PREMIER Les origines
I. La race picarde. — II. Pont-l'Evêque et le grand-père Cauvin. — III. La statue de Noyon. — IV. La maison de Calvin. — V. Noyon au XVI<= siècle. — VI. Gérard Cauvin et Jeanne Le Franc. — VII. La famille de Calvin. — VIII. L'évangéliaire de la cathédrale.
PRES avoir traversé de grandes prairies, et un peu avant d'arriver à Noyon, le train, qui vient de Paris, fait halte à côté d'un hameau : c'est Pont-l'Evêque. {Page 4.)
Notre époque s'efforce avec une curiosité pénétrante de découvrir, dans le milieu primitif, les germes dont le développement naturel doit former le caractère , le génie des grands hommes : commençons donc ici notre étude. Car c'est de ce petit hameau picardjqu'est sortie la famille de Calvin. Laissons tout de suite parler un Picard, un Noyonnais, un descendant de la famille maternelle de Calvin, M. Abel Lefranc1.
« 11 n'est point de race, dit-il, qui ait poussé plus loin la préoccupation de l'émancipation et de la liberté, et où l'on ait plus travaillé dans ce sens. Nul peuple, partant, ne se prête mieux à la révolte et à l'action. C'est un ermite picard dont la parole enflammée a soulevé l'Europe au temps des Croisades,
1. Actuellement secrétaire du Collège de France. Après avoir vivement attiré l'attention du monde lettré par son étude sur La jeunesse de Calvin (1888), M. Lefranc a bientôt publié deux volumes non moins importants et non moins remarqués: l'Histoire du Collège de France (1893) et Les dernières poésies de Marguerite de Navarre (1896). Le lecteur verra de quelle utilité nous ont été ces trois belles publications.
LA FAMILLE
pendant qu'à la même époque les villes de la vaillante et colérique Picardie, Laon, Amiens, Soissons, Saint-Quentin, Noyon, par une série de courageuses revendications, appuyées souvent par l'émeute, donnaient le branle au mouvement communal. Ce sont des paysans picards qui ont commencé la Jacquerie, personnifiée dans l'un d'eux, ce terrible Grand Ferret, l'ennemi acharné des nobles aussi bien que des Anglais. Tout l'esprit de la race est là. Ces tempéraments sanguins sont d'impitoyables redresseurs de torts. Ils ont l'enthousiasme et l'indignation également faciles. Il ne faut pas s'étonner de les voir tour à tour dans les camps opposés. C'est une remarque curieuse que les deux mouvements
contraires, la Réforme française, et ce qui la combattit avec le plus d'acharnement, la Ligue, sont nés dans le même pays. On dirait que le Picard, avide de controverse, éprouve le besoin de battre en brèche, dès qu'elles sont admises, les idées qu'il a luimême avancées. C'est avant tout un opposant. La rage de discussion l'emporte malgré lui. Il n'est cependant ni sceptique, ni ergoteur. C'est le besoin du mouvement qui anime ces hommes, justement appelés les méridionaux du Nord, par Michelet, qui était lui-même de leur race. Tout ensemble hardis et novateurs, sincèrement épris de justice et de vérité, ils en arrivent vite aux allures de sectaires. Leur clair et enthousiaste génie s'assombrit. Ils deviennent alors aussi austères que convaincus; mais qu'on y prenne garde, cette apparente rigidité n'est qu'une conséquence de leur première ardeur. C'est leur désir de voir triompher les causes qu'ils croient justes, leur soif de réformes, qui les y a conduits »
Pour illustrer cette très curieuse page de psychologie ethnographique, il suffira de citer les noms de quelques-uns de ces Picards : au moyen âge, Roscelin, le prince du Nominalisme, qui révolutionna par sa libre pensée la philosophie, la théologie et même la politique ; clans les temps modernes, Saint- Simon, Condorcet, Camille Desmoulins, Babœuf, Michelet; entre ces deux époques, au XVIe siècle même, Le Fèvre, né à Etaples, le premier des réformateurs, Roussel, né à Vaquerie près d'Amiens, Vatable, né à Gamaches, Olivétan, né à Noyon même, l'initiateur de Calvin, Ramus, né au petit village de dits, à deux lieues de Noyon, Laurent de Normandie, Crespin, J. Macard, etc., etc. — Ajoutons enfin les Tournaisiens (l'évêché de Tournai resta uni à celui de Noyon jusqu'en 1 146 et les étudiants de Tournai faisaient partie, dans les universités,