LES ORIGINES DE LA LÉGENDE CALVIN IENNE
Balduin, Calvin a raconté la suite de ses rapports avec Baudoin et tout particulièrement le séjour de celui-ci à Bourges :
« Depuis qu'il avoit ici fait protestation de sa foy, il partit pour s'en aller en France, et dit lors (comme tousjours sa bouche a autrement parlé que le cœur ne pensoit) que ce seroit pour peu de temps, qu'il luy falloit à expédier quelques affaires. Or pour ce que c'estoit plus son profit que le mien qu'il retournast bien tost, je le creu : mais ceux qui avoyent ses mœurs de plus près, se mocquoyent de ma trop grande facilité à croire. Et de faict, l'expérience a monstré, que pour ce que nostre poureté et petite condition ne lui venoit pas a gré, il se mettoit à en cercher ailleurs de plus grasses et magnifiques. »
Pendant ce temps Baudoin envoyait à Calvin des déclarations comme cellesci : « Jour et nuit mon âme soupire après vos assemblées » (i 545) 1 . « Le regret d'être privé de ta société habituelle (tuœ consuetudinis desiderium) me presse. Je ne puis vivre hors de ton Eglise » ( 1 545 ) 2. « Je voudrais être là-bas avec toi : auprès de qui pourrais-je le désirer mieux et plus ardemment » ( 1 552) 3, etc.
Calvin continue : « Quand je vei qu'usant de tergiversations, il prenoit excuses diverses de sa longue demeure et tousjours en trouvoit de nouvelles, vray est que ceste finesse me despleut : toutesfois je ne monstraiz point signe de courroux, et ne fus mesmes fort esmeu contre luy, jusqu'à ce qu'à Bourges il se pollua derechef ès souillures d'idolâtrie4 : combien qu'encores après une telle vilainie de révolte, j'ay esté si facile envers luy qu'il fit son appointement avec moy. Aussi, quand il veit que la condition de Bourges luy estoit trop pesante (car l'ostentation qui seule le fait valoir, s'estoit desja escoulée et esvanouye, tellement qu'il ne respondoit point à ce qu'on avoit espéré et souhaitté de luy) il ne fit point de difficulté de s'en venir ici : et au lieu que ceux qui auparavant luy avoyent esté amis, le piquoyent à belles injures librement de tous costez les uns et les autres, je le receu humainement pardonnant et oubliant tout le passé. Bien est vray que je fis ce qu'il falloit nécessairement : à savoir, de le tanser vivement et avec sévérité convenable à fin qu'il recognust la vilainie de sa cheute. Il m'accorda d'une façon servile tout ce que je luy disoye, et parlant en flatteur disoit qu'il se remettoit à moy, et se vouloit gouverner par mon conseil. »
Baudoin avait déjà donné des preuves de cette trop grande facilité à confesser des fautes qu'il n'avait pas envie de réparer : « Il demande sa grâce, avait-il écrit à Calvin, et promettant de mieux faire, il répand toute son âme dans ton sein (sese totum in sinus tuos effundit) et fortifié par une nouvelle confiance il osera de nouveau l'appeler père et lui dire familièrement ce qu'il désire » ( 1 55a) 3. Et plus tard : « Quand tu voudrais le chasser à coups de bâton, tu n'obtiendrais rien » ( 1 555) °.
1. Opéra, XII, p. 123. — 2. Ibid., XII, p. 185. — 3. Ibid., XIV, p. 407. — 4. A Bourges, Baudoin était tenu pour catholique, et il était suspect de calvinisme. En 1545, il faillit être délégué au Concile de Trente, d'après Catherinot, qui ajoute: « En 1549, Balduin fut pendant un temps suspect d'hérésie, comme disciple de Jean Calvin à Genève', et commensal de Charles du Moulin à Paris. » Mais il ne fut que « suspect » et seulement « pendant un temps. » Calvinisme de Berry. — 5. Opéra, XIV, p. 407. — 6. Ibid., XV, p. 844.
années d'études
Calvin continue. « Estant venu à Strasbourg, il se présenta au Pasteur et aux anciens de l'Eglise françoise pour y estre receu. Or pour ce qu'un peu après coururent tout communément en la ville de Bourges de mauvais bruits de son département semblable à une fuitte, à fin d'effacer ce blasme, il se mit à assaillir un Jurisconsulte fort renommé : a savoir, Duarin, lequel il avoit lui mesme au paravant eslevé jusqu'au ciel. Il appert assez par les livres que l'un et l'autre en a faits, combien fut aspre leur contention. En ce combat Balduin voyant que les vrayes armes lui défailloyent, eut recours à embusches, et usa d'une surprinse vilaine et deshoneste : car en blasmant Duarin, et le rendant odieux comme homme approuvant la sainte et droite pureté de la foy, il le mit en danger de tomber entre les mains des bourreaux et essuyer leur rage Lors en France, comme on sait bien, c'estoit un crime capital, non seulement de se joindre à nostre doctrine, mais mesme de lire nos livres secrètement et à la desrobbée. Ce bon suppost de la vraye religion, en taschant de monstrer que Duarin a apprins de moy, et emprunté de mes livres tout ce qu'il avoit dit de bon et de pur en son livre Des Bénéfices, n'a eu autre regard que de bailler le couteau en la main des ennemis enragez de l'Eglise, pour dépescher cest homme-là. Ce n"est pas de merveille si ceste cruauté si barbare m'a desplu : mesme qui plus est, ce seul tour de sa main l'a rendu détestable à tous fidèles. Et toutes fois quand Duarin s'en est plaint à moy, et par lettres, et en présence, j'ai tasché de l'adoucir, voyant que c'estoit un personnage tellement doué d'esprit, d'éloquence, et de savoir, que sans doute il l'eust emporté au combat. Plusieurs savent bien com-
1. Il sera à propos, pour justifier les impressions de Calvin, de citer ici les impressions d'un savant historien moderne, dont on ne saurait contester l'impartialité. M. Dareste. (Revue historique, ire année, t. II, p. 1 1 et 12. « François Hotman, sa vie et sa correspondance. ») Hotman et Baudoin, les deux anciens collègues de Bourges, se retrouvaient à Strasbourg, en 1555. Baudoin ayant, dans un discours, attaqué, comme le dit Calvin, l'ouvrage de Duaren (De sacris ecchsia ministeriis ac beneficiis, dont la première édition était de 15 51 et la seconde de 1557 ; voir Opéra XVI, p. 119), Duaren répondit par une lettre adressée à Hotman. (Juillet 1555.) Aussitôt Baudoin répliqua par sa Respousio christianorum juris consuelorum ad F. Duareni Conunentarios de ministeriis ecclesia atque heneficiis et alias ejus declamationes (1556). Il prenait Hotman à partie. C'était le moment où celui-ci négociait à Paris pour obtenir la restitution de son patrimoine. Baudoin répétait ainsi, contre Hotman, l'acte que Calvin lui reprochait d'avoir commis contre Duaren. « Que veut-il donc, s'écriait Hotman, avec ce zèle inusité ? me faire brûler en effigie à Paris, et se réjouir (vohiptatem capere) de mon malheur et du malheur de mes enfants, après avoir fait confisquer mes biens? » (Hotman à Calvin, 25 mars 1556. Opéra, XVI, p. 82.) Au même moment Baudoin écrivait à Calvin une de ses lettres pleines du respect le plus profond, et des protestations les plus ardentes de fidélité à la bonne cause. Il le prie d'examiner sa réponse à Duaren non pas en ami, mais en juge sévère et consciencieux. Il offre toutes les explications. On conspire contre lui par envie et mauvaise conscience. Mais rien ne l'effraie. Il est prêt à être exposé aux bêtes à la peau bigarrée (bestiis pœcilomorpliis) , à combattre seul, à donner sa vie, à verser son sang, pourvu qu'il révèle ce qui est caché. Et il demande à Calvin d'aider, d'armer de ses conseils un si pauvre athlète. (Ibid., p. 1 19.) Toutefois il songeait à quitter Strasbourg, ce qu'il ne fit pas sans multiplier les intrigues et les déclarations louches. Engagé encore pour trois ans à Strasbourg, il part sans donner de motif, et s'engage auprès de l'Electeur palatin Otton Henri, à Heidelberg. Puis il essaie, pour gagner du temps, de tromper la ville et l'Electeur sur sa situation. Il fait croire à l'Electeur qu'il aurait besoin encore de six semaines pour faire nommer à sa place « un sien amy, qui est pauvre pour la parole de Dieu, nommé Hotman; et que c'estoit une oeuvre de miséricorde. » (Opéra, XVI, p. 135.) « On comprend sans peine l'exaspération d'Motman, » dit M. Dareste, quand il apprit ce qu'il appela « un mensonge diabolique » Et il écrivit à Calvin : « Je suis si las des mensonges de ce diable-là, que s'il demeure icy je n'y tiendrai de ma vie. » (Ibid., Hotman à Calvin, 4 mai 1556.)
LES ORIGINES DE LA