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CHAPITRE HUITIÈME Nouveau développement religieux de Calvin

I. Les protestants d'Orléans et de Bourges. — II. Melchior Wolmar. — III. Théodore de Bèze. — IV. Bè/e et son témoignage.

OIT au point de vue scientifique, soit au point de vue religieux, le double séjour de Calvin à Orléans et à Bourges présente une parfaite continuité de développement. A propos du séjour à Orléans, nous avons décrit tout le développement scientifique de notre Réformateur; à propos de son séjour à Bourges , nous allons décrire tout son développement religieux, de 028 jusqu'à i53i.

Calvin avait quitté Paris au moment où se réunissait, à l'église des Grands- Augustins, le concile convoqué par Du Prat 1 : concile souvent appelé concile de Sens, parce que Du Prat était archevêque de Sens, et que Févêque de Paris était son simple

1. Antoine du Prat, d'abord Premier président du Parlement de Paris, avait embrassé, après la mort de sa femme, l'état ecclésiastique. Grâce à la faveur de l'héritier du trône et de Louise de Savoie, il réussit à se faire nommer chancelier de France et cardinal ; mais il fut généralement méprisé et détesté pour son caractère et sa conduite, pendant les vingt années qu'il resta à la tète des affaires. C'est lui qui eut l'idée de confondre l'hérésie et le blasphème. Le 15 octobre 1534, Morelet, écrivant à Bucer, exprimait l'opinion des Evangéliques sur le cardinal, quand il disait : « Je connais l'homme a fond (ht tu s et in cute). C'est un juge absolument aveugle et inique. » (Herminjard, III, p. 208, n. 11.) Il mourut en 1535. — On comprend dès lors la fameuse épitaphe que Bèze lui a consacrée dans ses Poemata, épitaphe dont l'histoire est fort curieuse. Le texte lui-même est court, mais caractéristique : « Amplissimus vir hic jacet. » (Ci gît le plus vaste des hommes.) S'agit-il de son esprit ou de son corps? La première édition des Poemata, 1548, se borne à laisser le lecteur deviner, et désigne Antoine du Prat par ces seuls mots: chancelier de France. L'édition de 1 569 (p, 84) ajoute « parmi les obèses le plus obèse » inter obesos obesissimo. La bibliothèque de Genève possède un exemplaire des Poemata, de 1597, où on lit : « A la mémoire d'Antoine du Prat,

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suffragant. La province ecclésiastique comprenait Chartres, Meaux, Auxerre, Paris, Nevers, Troyes et Orléans, qui fut représenté par son grand vicaire Pierre de TEstoile.

Or ce concile, qui siégea du 3 février 1527 (N.-S. 1 528) au 9 octobre i528, marque une date1. De parisienne qu'elle était, l'opposition au protestantisme devient non seulement provinciale, mais nationale. Les conciles la dirigent.

Le programme de cette opposition est double : i° Aveux, et tentatives de réformes. Le concile interdit (et reconnaît en les interdisant) les actions indécentes dans

l'église, la présence des bateleurs, qui y jouent des instruments, la fête des fous , les airs d'orgue profanes et lascifs, les vêtements indécents des prêtres, etc.

2° Persécution de l'hérésie et surtout opposition à la Bible.

Catholicisme ou Biblicisme : c'est toujours l'antithèse posée par Béda et Le Fèvre ; interdiction des assemblées secrètes des hérétiques, et de la lecture des livres de Luther ; ordre de découvrir et de déclarer les hérétiques ; ordre aux magistrats séculiers de donner secours aux juges ecclésiastiques ; et surtout défense à tous libraires de vendre ou imprimer soit aucun livre de l'Ecriture sainte, soit quelque traité de foi ou de mo-

Bourges. Hôtel Cujas. (p. 171.)

légat pontifical en Gaule, le plus obèse de tous les hommes obèses (omnium obesorum obesissimi). » Ce n'est pas tout. Cet exemplaire de 1597 offre de nombreuses corrections à la main, par l'auteur. On voit que Bèze a travaillé et retravaillé son épigramme. Il en a composé cinq variantes, dont voici celle qui n'est pas barrée, et qui par conséquent semble destinée aux éditions futures : « Chant sépulcral. A la mémoire, dans tous les siècles détestable, du plus obèse des ventres, Antoine surnommé du Prat, cardinal, et légat, en France, du souverain pontife romain, et chancelier du royaume de France : Ci gît le plus vaste des hommes. » « Carmen sépulcrale. Obesissimi ventris Antonii a prato cognominati, cardinalis et romani summi pontificis in Gallta legati, simulque Galliae regni cancellarii detestanda; seculis omnibus memorix. Amplissimus vir hic jacct. » Comme on n'a fait usage des corrections de Bèze ni dans l'édition des Poemala de 1599, ni dans celle de 1757, le texte que nous donnons est resté inédit.

1. Un historien catholique compétent, le professeur d'histoire ecclésiastique au grand séminaire de Chartres, M. Clerval, dans sa thèse latine pour le doctorat ès lettres (De Iodoci Clichlovci vita et operibus, 1894, p. 45), déclare que ce concile a été le plus important avant le concile de Trente. Clichtove, l'ancien ami de Le Fèvre et l'ami, en ce moment, de Béda, joua un des principaux rôles dans les Commissions et dans les délibérations. Il fut chargé de l'impression des décisions.

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raie , sans la permission des évêques, sous peine d'excommunication. « C'est à l'Eglise qu'il appartient de marquer l'authenticité des livres de l'Ecriture, et de distinguer leur sens catholique du sens hérétique1.» L'Eglise fait la Bible, l'Eglise la vend (ou plutôt ne la vend pas), l'Eglise l'explique.

Au moment même où le concile de Sens siégeait à Paris, sous la présidence du cardinal du Prat, un autre concile siégeait

à Bourges (21 mars i528) sous la présidence de l'évêque François de Tournon 2.

Evidemment les deux conciles délibérèrent de concert (ce qui montre leur importance), car leurs décrets sont à peu près semblables. A Bourges , comme à Paris, ces décrets se divisent en deux séries : i° Besoin de réformes encore plus nettement senti ; les quêteurs ne pourront publier les indulgences, ni prêcher, sans une permission et une approbation, par écrit, de l'évêque; les curés expliqueront

Bourges. Hôtel Jacques Cœur. (p. 171.)

tous les dimanches à leurs paroissiens, dans leurs prônes, les commandements de Dieu, l'évangile, quelque chose de l'épître du jour. 2° Mais, après avoir semblé faire leur part aux idées nouvelles (il fallait qu'elles fussent bien fortes!), résistance d'autant plus énergique à ces idées elles-mêmes, c'est-à-dire à la Bible. « Le quatrième décret défend encore d'acheter et de vendre les livres luthériens, et même ceux de la sainte écriture traduits en français depuis huit ans 3, » c'est-à-dire ceux qui existaient.

1. Histoire ecclésiastique pour servir de continuation à celle de Monsieur l'abbé Fleury, XXVI, p. 576-593. — 2. Il était assisté des évêques de Clermont, de Limoges, du Puy, de Tulles et de Saint-Flour. — 3. Histoire ecclésiastique, de l'abbé Fleury, XXVII, p. 1-4.

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Telle était la situation religieuse et ecclésiastique des diocèses d'Orléans et de Bourges, lorsque Calvin vint s'inscrire comme étudiant dans la Faculté illustrée par l'Estoile, un des principaux membres du concile des Grands-Augustins. Pour le moment, il était humaniste fabrisien, et nous le trouvons immédiatement à Orléans dans un groupe d'humanistes fabrisiens. Car tel est bien le nom que

Bourges. La cathédrale, (p. 173.)

jfr méritent les Duchemin, les Connan et les Daniel. « C'étaient, dit Kampschulte, des hommes à tendance plus libre , et animés de l'esprit d'Erasme et de Le Fèvre1. » Ce jugement est suffisamment confirmé par la correspondance ultérieure (et que nous avons déjà analysée) entre Calvin et François Daniel, et par le traité adressé, en 1 536 , à Du-

chemin sur des « choses grandement nécessaires de cognoître pour le temps présent. » Calvin y expliquera à son ami « comment il faut éviter et fuir les cérémonies et superstitions papales2. » En vain!

A cette école hésitante et impuissante on pourrait appliquer quelques paroles pittoresques de Fl. de Raemond. « Vous avez veu plusieurs de ces petits Philosophes et grammairiens, à l'entrée du Luthéranisme,... monstrer le front, puis soudain se musser3 et tapir,... sans avoir peu cependant jetter aucun fondement certain et asseuré en l'Eglise invisible, qu'ils vouloient bastir, ni poser la première pierre. Ils ne la peurent jamais asseoir sur son ferme, ains plus tost sur un sable mouvant, mauvais solage pour un tel édifice 4. »

1. Kampschulte, o. c, p. 234. — 2. Opuscules, o. c, p. 57. — .'!. « Musser» — cacher. — 4. Fl. de Raemond, p. 879.

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En effet, Duchemin devait non seulement devenir chanoine, comme nous l'avons dit, mais accepter un siège d'official, et, en cette qualité, juger l'hérésie.

François Daniel plus fidèle, en somme, aux idées de sa jeunesse, se lia avec le frère de Coligny, le cardinal Odet deChâtillon, cet étrange prélat qui, vers i56o, célébrait la Cène réformée dans son palais épiscopal, et se mariait en soutane rouge ! Daniel fut son homme de confiance1.

Cependant le mouvement évangélique n'était pas représenté, à Orléans, uni-

Bourges. La grosse tour. (p. 173.)

quement par ces quelques fabrisiens. 11 y avait, sans aucun doute, des protestants plus hardis, puisque dès 1 528, à la suite du concile de Sens, une persécution sévit, persécution devant laquelle Olivétan s'enfuit à Strasbourg.

Le milieu dans lequel arrivait Calvin était donc très favorable au développement des germes semés dans son intelligence et dans sa conscience, à Paris même. C'est ce que Kampschulte atteste en ces termes : « Il serait difficile de penser que, dans cette situation, un jeune homme de l'activité intellectuelle de Calvin ait pu rester tout à fait étranger aux grands combats ecclésiastiques — Ici tout de suite son attention fut attirée par la grande lutte ecclésiastique. Il voyait tous les jours des hommes pour lesquels la Réformation était une affaire de cœur.... Comment aurait-il été possible pour lui de se tenir indifférent, à l'écart 2 ? »

Or ce qui était vrai d'Orléans était encore plus vrai de Bourges.

I. Confiance dont son fils aîné, Pierre, hérita avec usure. Hagen, o. c, p. 14. — 2. Kampschulte, p. 230, 231.

années d'études

Marguerite, sœur de François Ier et duchesse de Berry, protégeait les savants accusés par la Sorbonne; et les prédicateurs, qu'elle accréditait à Bourges, étaient des fabrisiens plus ou moins décidés. Dès i523 elle avait envoyé Michel d'Arande1, son aumônier, prêcher le carême dans la cathédrale Saint-Etienne. Ses sermons scandalisèrent tout de suite le Chapitre, et le procureur de l'archevêque lui interdit de continuer. Mais Marguerite le soutint. Elle s'étonna de « l'empeschement et défense, » et termina sa lettre par ces mots : « que nul ne craigne de ouyr la parole de Dieu2. »

A ce même moment, deux moines, nous apprend YHistoire ecclésiastique, commençaient à être instruits de la vérité, et en parlaient même déjà « assez librement » dans leurs prédications. C'étaient Jean Michel et Jean Chaponneau, dont Calvin fit la connaissance3 à ce moment.

Chaponneau sortait d'une abbaye de la ville, l'abbaye de Saint-Ambroix (ou Saint-Ambroise) 4. François Ier l'avait conférée, en vertu du concordat, à un savant qui eut longtemps sa faveur, Jacques Colin, orateur et poète, son lecteur, son aumônier, puis directeur du fameux Collège Royal. Erudit et lettré avant tout, Jacques Colin ne passait pas pour être d'une irréprochable orthodoxie. Il se contentait de percevoir les revenus de la mense abbatiale, sans se préoccuper beaucoup de la façon dont vivaient ses moines. François Ier lui dit un jour: « Vos moines de Saint-Ambroix se plaignent de vous : ils disent que vous les faites mourir de faim. — Sire, répondit Colin, hoc genus dœmoniorum non ejicitur nisi oratione et jejunio 5. » Du moins les pauvres moines avaient-ils la liberté de se nourrir des hérésies les plus notoires; quelques-uns en profitèrent. Après Jean Chaponneau, moine, Jean de Bournonville, dit Tacquet, prieur, se prononça hautement pour les doctrines évangéliques 6.

Diverses causes, du reste, favorisaient le développement du protestantisme dans la ville : et tout particulièrement les nombreux étudiants étrangers, surtout allemands, qui apportaient de leur pays les idées de Luther. En i525, les registres capitulaires mentionnent des professeurs enseignant, dans la grande salle du Palais, la doctrine luthérienne, et une enquête est ordonnée ".

Bref, les idées nouvelles firent de si rapides progrès que, pour les combattre, François de Tournon convoqua son concile. Mais les menaces et les persécutions n'arrêtèrent la Réforme ni à Orléans, ni à Bourges, et l'atmosphère que respira Calvin, pendant ces quelques années d'études, fut toute saturée d'opinions évangéliques. N'est-ce pas assez pour rendre vraisemblable l'affirmation de YHistoire

1. Voir (Herminjard I, p. 191, n. 1) la lettre de Marguerite à Briçonnet, entre le 12 et le 24 février 1524, et (Ibid., I, p. 205) la lettre de Farel à Schefïer, 2 avril 1524, où il signale, à Bourges, la prédication de Michel d'Arande « qui a donné quelque chose à Le Fèvre, entre autres l'abrogation du culte des saints et qui en retour a reçu beaucoup de lui. » — Michel d'Arande fut nommé évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux en 1525 ou 1526. Ibid., I, p. 399, n. 4. — 2. Raynal, III, p. 302, donne cette lettre jusque-là inédite. — ■ 3. Histoire ecclésiastique I, p. 19. — Sur Jean Michel et Jean Chaponneau voir Appendice VI. — 4. Voir plus haut, p. 163. — S. « On ne vient à bout de cette sorte de démons que par la prière et par le jeûne. » Citation de saint Matthieu, XVII, v. 21. — C>. Raynal, III, p. 307. — 7. « De hominibus doctrinam Luterianam in palatio, ut dicitur, legentibus. » Raynal, III, p. 303.

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ecclésiastique : « Calvin receut ceste grâce de Dieu qu'il employa ses meilleures heures à l'estude de la théologie 1 ? » Comment aurait-il pu se soustraire à toutes ces influences?

comment les questions ne se seraient -elles pas posées et imposées? comment n'aurait-il pas cherché à les élucider, la Bible à la main ?

D'autant plus que toutes ces influences naissantes s'étaient concentrées et incarnées dans un homme, dont la science et la piété allaient avoir sur Calvin une influence

Melchior Wolmar, d'après les Icônes.

décisive : nous voulons parler de Melchior Wolmar. Calvin le rencontra d'abord à Orléans, et ensuite à Bourges.

« Melior Wolmar, dit Bèze, paravant Melchior (mais depuis, Joachim Camérarius, admirant la preudhommie de Wolmar, adoucit et changea ainsi ce nom) nasquit à Rotwil [Rothweil, en 1496], qui est une ville alliée des cantons [suisses]; fut eslevé à Berne [avec Berthold Haller] et estudia à Paris à partir de 1 5 12 1 2 . »

Là il apprit le grec, sous la direction de Glaréanus, de Nicolas Bérauld, et publia bientôt des annotations sur deux chants d'Homère ( 1 523).

Ses études universitaires furent couronnées par un brillant succès : sur cent candidats à la licence ès arts il fut admis le premier. Pendant trois ans il professa à Paris, et fut procureur de la nation germanique. Mais la liberté avec laquelle il exprimait ses opinions religieuses le força à quitter la capitale 3.

Wolmar en effet était luthérien, dans tout le vrai sens du mot.

Il se rendit à Orléans vers 1527, où il fonda un pensionnat: c'est là que

l. Histoire ecclésiastique, I, p. 18. — 2. Bèze, Les vrais pourtraits, p. 149. — 3. Du Boulay, VI, p. 963 ; Herminjard, II, p. 281.

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Calvin fit sa connaissance. Il le retrouva à Bourges, où Wolmar, attiré par Marguerite, transporta sa pension vers la fin de i53o.

Calvin, dont l'avidité scientifique était insatiable, avait résolu de compléter son éducation littéraire, en apprenant le grec. Et le secours que Mathurin Cordier lui avait donné pour le latin, Melchior Wolmar le lui donna pour le grec.

« La maison de Wolmar, continue Bèze dans le passage déjà cité des Vrais pourtraits, fut fréquentée des hommes doctes et craignans Dieu, entre lesquels doit estre compté Jean Calvin, qui ne fit difficulté de se ranger sous Wolmar pour apprendre de lui la langue grecque, ayant icelui ouvert eschole en particulier à quelques jeunes enfants de bonne maison et de grande espérance : en quoy il rencontra si heureusement, qu'on n'eust sceu trouver homme plus propre pour bien dresser la jeunesse, et ne s'est trouvé personne qui en ait eslevé, comme il faut, un si grand nombre que lui. »

Complétant enfin ce portrait, Bèze ajoute que la bonté de Wolmar égalait sa science. Il était merveilleusement charitable envers les pauvres, « et très eslongné d'ambition. »

Les menaces de persécution en France, les appels du duc de Wurtemberg, le décidèrent à rentrer dans sa patrie (i 535) ; il enseigna vingt ans à Tubingue, puis il mourut de paralysie, tandis que, le même jour, sa femme mourait de chagrin : « Dieu voulant que ceux qu'une saincte amitié avoit tenus conjoints l'espace de 27 ans entiers fussent enclos en un mesme tombeau1. »

Calvin n'oublia pas ce qu'il devait à ce maître; et, en août 1546, il lui dédia son Commentaire sur la seconde Epître aux Corinthiens.

Il commence par excuser sa « négligence, » et même « l'inhumanité » dont il a fait preuve en ne lui écrivant pas pendant tant d'années. Il a donc cherché une « compensation » à ce long silence. Alors suit rénumération de ses obligations à Melchior Wolmar. Il parle de cette « amitié » naissante que Wolmar « a cultivée et augmentée avec tant de fidélité; » de la promptitude avec laquelle il a saisi toutes les occasions de lui rendre service et de lui témoigner son amour ; des soins qu'il a dépensés pour l'instruire (ad ornandum). Puis Calvin remonte plus haut: il se rappelle leur première rencontre, leurs premiers travaux communs, et il ajoute avec une sensibilité émue : « Mais pour moi rien ne vaut le souvenir des premiers moments (primi temporis recordatio) où, envoyé par mon père pour étudier le droit civil, je mêlai à l'étude du droit celle des lettres grecques, à ton instigation et sous ta direction.... Et il n'a pas tenu à toi que je ne fisse de plus grands progrès.... Selon ta bonté naturelle, tu n'aurais pas refusé de me tendre

la main jusqu'à la fin de mes études le te dois beaucoup cependant, puisque

tu m'as imbu de ces éléments, qui, dans la suite, devaient m'être du plus grand secours. Aussi n'ai-je pu être tranquille tant que, pour la postérité, n'existait aucun monument de ma reconnaissance, et tant que tu n'avais recueilli aucun fruit de ton travail 2. »

\. Les vrais poiti traits, p. 150. — 2. 1er août 1546. Opéra, XII, p. 365.

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Malheureusement, dans cette belle lettre, où Calvin laisse si bien parler son cœur, il ne nous dit rien de ce qui nous aurait le plus intéressé, de ses rapports religieux avec son maître. C'est là une des preuves innombrables de sa réserve habituelle sur ses sentiments intimes. Mais comment s'exagérer l'influence que dut avoir sur cet élève si affectueux, si avide d'apprendre, ce professeur si dévoué, si bon, et dont les convictions étaient incontestablement luthériennes ? N'est-ce pas dans le Nouveau Testament lui-même, que le professeur dut apprendre le grec à son élève ? La traduction n'était-elle accompagnée d'aucun commentaire ? Lui qui venait de quitter Paris à cause de la liberté avec laquelle il exprimait ses opinions religieuses1, n'en aurait rien dit dans l'intimité à ses élèves ! lui dont Bèze vante la doctrine et la piété, à ce moment même 2, n'aurait rien laissé soupçonner de l'une ni de l'autre à Calvin ! Aussi ne trouvons-nous pas étonnant que Fl. de Raemond ait vu en Wolmar l'initiateur même de Calvin à la foi évangélique, et lui ait attribué une partie du rôle qui revient à Olivétan : « Wolmar, dit-il, fut celuy qui inspira le venin de l'hérésie dans l'âme de ce jeune homme. A Bourges, Calvin trouva Melchior Wolmar 3, couché en l'Estat de la Royne de Navarre, malheureuse et désastrée rencontre.... Wolmar l'attire a soy, le caresse par dessus tous ses compagnons. Se promenant un jour avec luy, et l'arraisonnant sur le bastiment de sa fortune, il luy conseille de se jetter à la Théologie, la maîtresse science de toutes les sciences, laisser le code de Justinian pour prendre l'évangile de Jésus-Christ. Avis infortuné pour la chrestienté. Luther avoit fait assez de mal, et celuy-cy apprend à jouer à pis faire : cestuy-là avoit sié l'arbre, cestuy-cy se vint coucher contre pour le renverser du tout. Wolmar luy ouvre quelques secrets du Luthéranisme : car il estoit de cette secte, quoy qu'il fit le Catholique.

» Ce fut le premier qui luy donna le goust de l'hérésie, qu'il savoura si bien que depuis il luy causa la mort, mort qui a donné, en sa vie, la vraye mort à un milion d'âmes 4. »

Quoi qu'il en soit de ces intimes relations, l'amitié qu'elles avaient fait naître ne nous est pas seulement attestée par la dédicace du Commentaire dont nous venons de parler. La correspondance entre Calvin et Wolmar est pleine de témoignages affectueux et bien caractéristiques. Il nous en faut citer au moins quelques-uns.

Le 25 septembre 1549, aPrès une visite de Bèze, Wolmar écrit à « l'évêque de Genève,» à « son maître respecté et à son vieil ami. » Des deux quel était le maître, quel était l'élève? La reconnaissance de l'un et l'admiration de l'autre les avaient confondus. Il dit combien la venue de « notre Bèze » lui a été agréable ; « gratus et jucundus. » Il ajoute : « Je craignais, comme je n'avais eu aucune lettre ni de toi ni de lui depuis si longtemps, que tu n'eusses pas reçu le gobelet

1. Voir plus haut, p. 181. — 2. Vie de Calvin, 3me édit. Opéra, XXI, p. 122. — 3. « Qui se fit appeler Melior, » ajoute Fl. de Raemond. Et l'on voit la façon dont ce chroniqueur se trompe. Le nom de Melior n'est pas faux : seulement il lui a été donné par un ami et prouve l'estime dont il jouissait. Fl. de Raemond dit qu'il a été usurpé par Wolmar, et prouve l'orgueil dont nous devons l'accuser. — 4. Fl. de Raemond, p. 882.

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d'argent que j'avais confié au fils de mon frère. » C'était un remerciement pour la Dédicace. Non que la valeur de l'objet le préoccupât, « mais j'avais une vive crainte. N'allais-tu pas soupçonner que je n'appréciais pas, comme il le méritait, le grand honneur que tu m'avais fait1. »

En réalité Calvin n'était pas plus en faute que Wolmar. Il avait écrit, mais les lettres n'étaient pas arrivées. C'est ce que nous apprennent ces quelques lignes (26 novembre 1549) à Sultzer : « J'avais envoyé un petit paquet à Wolmar. J'aimerais bien savoir ce qu'il en est advenu. As-tu pris soin de le lui faire remettre avec les lettres ? Il n'avait rien reçu à la dernière foire. Je tiens surtout aux lettres qui t'avaient été données à son adresse, pour qu'il voie du moins que je me suis acquitté de mon devoir2. »

Fac-similé de l'écriture et de la signature de Melchior Wolmar :i.

Mais ces cadeaux réciproques ne suffisaient pas à leur touchante affection, et ils auraient voulu se voir. « Quant à ma visite, écrit, le 19 septembre 1 552, Wolmar à son Calvin cher et respecté (mi venerande Calvine), je puis vraiment dire comme l'apôtre : je demande une occasion favorable pour venir vers vous, par la grâce de Dieu, mais afin que vous me communiquiez quelque don spirituel propre à m'affermir. » Réduit à converser par lettre, Wolmar gémit sur les troubles causés par le fanatisme luthérien, et « qui, sous prétexte d'Evangile et de liberté germanique, dépeuplent et déchirent la Germanie elle-même, et font les affaires de la papauté. » Mais toujours discret, et ne voulant pas prendre des moments trop précieux à un homme trop occupé, il s'arrête : « Pardonne-moi mes sottises (parce ineptienti) ; je n'avais pas le dessein de tant bavarder avec toi, ô le meilleur de mes amis et le plus profondément respecté4. »

Calvin n'éprouve pour son ancien maître ni moins d'estime ni moins d'affection. Ecrivant ( 1 554) >d Charles du Moulin, alors àTubingue, et par conséquent aux prises avec les mêmes difficultés théologiques et ecclésiastiques, il lui propose Wolmar comme exemple parfait de fermeté et de modération. « Tu n'as qu'à

1. Opéra, XIII, p. 403, 404. — 2. l'bid., XIII, p. 458. — 3. Bibliothèque de Genève, M. L., 109, f. 38. Opéra, XIV, p. 361. — 'i.lbid., XIV, p. 360, 361.

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imiter cet homme si excellent, et orné d'une vertu si remarquable, dont l'inflexible constance n'a jamais cédé à leur fureur. Cependant, au lieu de repousser par la violence leurs ardents assauts, il les a soutenus avec une âme égale et tranquille1. » Enfin ( 1 555), lui écrivant à lui-même, après avoir plaisanté sur un nouveau cadeau, cette fois-ci en or (le prix, peut-être, d'un ouvrage, car il lui demande pardon de l'obliger si souvent à lire sa prose), il ajoute : « Mais ton amour pour moi ne te permet pas de t'abstenir complètement de cette lecture. » Alors il se laisse aller comme il le dit « à déposer familièrement dans son sein » ses préoccupations du moment. 11 ne voudrait pas, par le récit de ses tristesses, lui faire de la peine: « Comment cependant ne pas lui dire quelques mots de tout ce qu'il vient de souffrir2. »

Et toujours les deux amis désiraient ardemment de se voir. Quelques mots de Calvin nous apprennent qu'en 1 5 56, notre Réformateur ne put aller de Francfort jusque chez Wolmar3. Mais enfin, en 1 558, eut lieu l'entrevue si longtemps désirée. Comme elle dut être touchante! « Au dit an 1 5 58, nous est-il raconté, sur les vendanges, ce bon personnage alleman nommé Melchior Wolmar, lequel Calvin avoit cognu en sa jeunesse à Bourges, vint à Genève tout exprez pour le voir, ayant bien désiré auparavant de faire le dit voyage, tant pour l'amitié qu'il portoit au dit Calvin, que pour contempler de ses yeux la grande bénédiction de Dieu sur les labeurs d'iceluy, assavoir l'Eglise de Genève 4. »

Quand « ses yeux eurent vu, » il nous semble qu'il dut repartir, chantant le cantique de Siméon5

Et c'est en face de ces preuves singulières d'affection, de reconnaissance, de délicatesse, d'estime, de respect réciproque, que la légende a pu dire : Calvin, « cœur sec et froid, insensible à tout sentiment doux ou tendre, qui a traversé le monde sans inspirer de sympathies0 ! »

Dans la maison de Wolmar, Calvin rencontra quelqu'un dont il ne prévoyait certainement pas l'avenir : c'était un enfant d'une dizaine d'années, qui avait l'air de considérer Wolmar comme son propre père7, et qui attirait les regards par sa figure fine et délicate : le petit Théodore de Bèze, le futur ami et successeur du grand Réformateur.

Bèze (Besze) était né à Vézelay, le 24 juin 1 5 1 9. {Page 186.) Sa famille, sans appartenir à la première noblesse de Bourgogne, était riche et considérée.

1. 29 juillet 1554. Opéra, XV, p. 196.— 2. 5 juin 1555. Ibiâ., XV, p. 643, 645. — 3. Lettre de septembre 1556. Ibid., XVI, p. 284. — i. Vie de Calvin, 2« édit. Opéra, XXI, p. 87. — o. Le 20 avril 1560, Blaurer écrit à Calvin que leur ami commun est couché depuis quelque temps, atteint par une paralysie. Les médecins n'ont plus aucun espoir de le guérir {Opéra, XVIII, p. 60). — 0. Nous avons vu au Uritish Muséum une dédicace de Calvin à M. Wolmar : « Ornatiss. viro. D. Meliori Volmario, amico singulari Joannes Calvinus. » Elle est en tête du Commentaire sur l'Evangile selon saint Jean, de 1553. 'Bulletin, XLII, 1893, p. 553. — 7. Les vrais pourlraiis, p. 150.

ANNEES D ETUDES

Son père, Pierre de Bèze, remplissait à Vézelay les fonctions de bailli ; sa mère, pieuse et douce, était connue dans toute la contrée comme la bonne Samaritaine l. Un de ses oncles, Nicolas de Bèze, conseiller au Parlement de Paris, s'éprit d'un tel amour pour son petit neveu, que sa mère dut le lui confier. Il le prit avec lui et se mit à l'élever : Bèze n'avait que cinq ans.

Quatre ans plus tard, il fut confié par son oncle à Melchior Wolmar, alors à Orléans (5 décembre i528).

C'était un grand bonheur pour l'enfant. « Je me le rappelle d'autant plus volontiers, écrit -il plus tard, que depuis ma première enfance (a prima

pueritia) jusqu'à ma puberté, je l'ai eu pour unique précepteur, et je ne pourrais assez vanter sa doctrine, sa piété, ses autres vertus et son admirable habileté (dexteritatem) à enseigner la jeunesse2. »

D'Orléans, le petit Théodore suivit Wolmar à Bourges, et Calvin ne put pas ne pas remarquer cet enfant vif, d'une pénétration si précoce, qui montrait une telle application au travail et faisait des progrès étonnants dans la connaissance des lettres. Par une bizarre coïncidence, Bèze se trouva bientôt possesseur d'un

Maison où est né Théodore de Bèze, à Vézelay (p. 185).

4. Dr Heinrich Heppe, Theodor 'Bc{a, Lebtn und ausgewahlte Schriften, 1861, p. 2. — 2. Vie de Calvin, 3e édit. Opéra, XXI, p. 122.

NOUVEAU DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX DE CALVIN

bénéfice, près de Noyon, tout comme Calvin. Son oncle était commendataire d'une abbaye dans le diocèse picard, et en i5io nous voyons la municipalité noyonnaise lui offrir « deux grant pos de vin1. » Or, avant de mourir ( 1 53s), l'oncle avait transmis le prieuré à son neveu 2. Ce n'était pas le seul bénéfice dont Bèze devait jouir, réunissant en sa personne les privilèges de la richesse , de l'esprit et de la beauté. Voici le brillant portrait que Maimbourg trace de lui : « Théodore.... étoit homme bien fait, de belle taille, ayant le visage fort agréable, l'air fin et délicat , et toutes les manières d'un homme du monde, qui le faisoient estimer des grands et surtout des dames, auxquelles il prenoit grand soin de ne pas déplaire. Pour l'esprit, on ne peut nier qu'il ne l'eust très beau, vif, aisé, subtil, enjoué et poli, ayant pris peine de le cultiver par l'étude des belles-lettres et particulièrement de la poésie, où il excelloit en françois et en latin, sçachant avec cela un peu de philosophie et de droit, qu'il avoit appris aux écoles d'Orléans '\ »

En effet, après le départ de Wolmar ( 1 535), Bèze étudia le droit à Orléans, de telle sorte qu'il vécut dans cette ,rille ou à Bourges, de i528 à 1 5 3g, soit onze ans. Ce fait est très important à noter pour la discussion qui s'est élevée au sujet des séjours de Calvin à Orléans, dont l'historien est précisément Bèze : pourrait-il y en avoir un plus sûr, et méritant davantage notre confiance ?

Or, selon Bèze, Calvin aurait été à ce moment évangélique décidé.

« A Orléans, il profita de telle sorte à l'estude de théologie, en peu de temps, qu'estant la science conjointe avec son zèle, il advança merveilleusement le

1. Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 31. — 2. « Th. de Béze logea à quatre lieues près, dans le mesme diocèse, où il fut prieur commendataire du prieuré du Bois-lez-Villeselue, par la résignation de Nicolas de Bèze son oncle et bienfaicteur, comme il se voit par le Registre du sécrétariat épiscopal du dict Noyon. Frère Nicolas du Jardin, minime à Chauny, m'a fait tenir les extraicts de deux tiltres qu'il dit estre par devers eux, concernans le dit Prieuré. Par le premier qui est un bail datté du 15 jour de Déc. 1542, y est le dit Théodore dénommé Prieur du lieu. » Le Vasseur, p. 1182. — 3. Ce portrait se trouve en tête des Poemata, édition originale de 1548. — 4. Maimbourg, Histoire du calvinisme, 1682, p. 217. Le bon père ajoute : « C'estoit un des plus méchants hommes de son temps, libertin, impur, profanateur des choses les plus saintes,... cruel, sanguinaire, etc., etc. »

Théodore de Bèze :i.

ANNÉES D"ÉTUDES

royaume de Dieu en plusieurs familles, enseignant la vérité non point avec un langage affetté, dont il a toujours esté ennemy, mais avec telle profondeur de savoir, et telle et si solide gravité en son langage, qu'il n'y avoit dès lors homme l'escoutant, qu'il n'en fust ravi en admiration *. »

Ce qu'il dit d'Orléans, Bèze le dit de Bourges. Calvin y suivait les leçons d'Alciat : « Cependant il ne laissoit de vaquer aux sainctes lettres avec tel fruit et si heureusement que tous ceux, ausquels il plaisoit à Dieu de toucher le cœur pour entendre que c'estoit des différents esmeus pour le faict de la religion, non seulement luy portoient affection singulière, mais l'avoyent déjà en admiration pour l'érudition et zèle qui estoit en luy 2. »

On n'est pas étonné dès lors d'apprendre que Calvin, dans l'un de ses séjours, prêche. Bèze nous a conservé une anecdote souvent citée depuis : « Du mesme temps il prescha quelques fois en une petite ville du pays de Berry, nommée Lignières, et eut entrée en la maison du seigneur du lieu qui estoit pour lors ; lequel n'appréhendant pas autrement les choses, disoit seulement en général, qu'il lui sembloit que M. Jean Calvin preschoit mieux que les moines, et qu'il alloit rondement en besongne, car le dit seigneur n'estant pas de son naturel des plus superstitieux, s'appercevoit bien que les moines, qui venoyent chacun an prescher là, contrefaisoyent les marmiteux pour acquérir réputation et pour le gain 3. »

Le Calvin que nous dépeint ainsi Bèze, est resté le Calvin de la tradition. C'est le Calvin de Fl. de Raemond, nous l'avons vu ; c'est le Calvin de Desmay : « J'apprins que ce fut à Orléans où il fut premièrement subverty de la foy par un jacobin apostat, allemant de nation, avec lequel il se logea en chambre garnie1. » Les récits parvenus à Desmay ont eu beau défigurer Wolmar, il est encore reconnaissable. Les catholiques bons français, qui s'appellent Fl. de Raemond et Desmay, veulent que l'Allemand Wolmar soit l'auteur unique de la conversion de Calvin. Le Maire, aussi bon catholique, et en outre bon Orléanais, tient de plus à ce que cette conversion ait eu lieu non à Orléans, mais à Bourges : « Je m'estonne, s'écrie-t-il indigné, comme Bèze, qui a esté escholier en l'université d'Orléans, ose soubçonner les dits Docteurs de l'Estoile, Daniel

et Duchemin du Luthéranisme, et qu'ils enseignassent à Orléans Calvin ne

s'est instruit au Luthéranisme et hérésie que dans la ville de Bourges, soubs Melchior Wolmard allemand5. »

Ces variantes et ces préoccupations, loin d'infirmer la tradition, nous paraissent la confirmer : aussi bien est-elle restée très vivante dans les lieux mêmes. Nous avons indiqué les principaux monuments qui la rappellent. A son tour, le savant historien du Berry, Raynal, la recueille. Il raconte la prédication à Lignières, « dans une grange auprès de la rivière » et que Philbert de Beaujeu, seigneur de cette petite ville, prenait plaisir à entendre. Il note la tradition d'après laquelle

1. Histoire ecclésiastique, p. 18. — 2. Vie de Calvin, Ve édit. Opéra, XXI, p. 29. - 3. Vie de Calvin, 2« édit. Ibid., p. 55. — 4. Desmay, Archives curieuses, o. c. p. 398. — o. Le Maire, Histoire et antiquité^ de la ville d'Orléans, I, p. 330-

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Calvin prêcha à Asnières — sur l'ancienne route, entre Bourges et Asnières, on montre encore le pont de Calvin 1 — (Page 174), où sa parole laissa des germes qui ne furent jamais étouffés, et il attribue à cette influence de Calvin une grande part « dans ces conversions nombreuses aux doctrines de la Réforme » qui éclatèrent bientôt. « Les prédications de Calvin, dit-il, pendant son séjour à Bourges, les relations qu'il y entretenait avaient assuré la prépondérance aux idées dont il s'était constitué l'apôtre "2. »

Et cependant, toute cette tradition est rejetée : et le témoignage de Bèze est purement et simplement mis de côté. Les idées de Calvin, dit-on, ne peuvent pas avoir été, à ce moment, ce que Bèze dit qu'elles étaient. Pourquoi ? parce que nous ne voyons pas ces idées exprimées par Calvin. C'est l'argument a silentio, auquel presque tous les autres se ramènent. Or que vaut en histoire l'aro-ument a silentio? Pas srand'chose.

C'est ainsi qu'on objecte la lettre datée de Meillant, et adressée à Daniel, à Bourges. Nous en avons parlé ; c'est la première qui nous ait été conservée. Dans un style un peu contourné Calvin remercie son ami d'un service qu'on suppose être un prêt d'argent. Sa gratitude est si grande qu'elle ne trouve pas de termes pour s'exprimer. « Cet homme, a-t-on dit, qui fut durant toute sa vie si complètement désintéressé, si peu soucieux des questions d'argent, au point que ses ennemis les plus ardents n'ont osé lui contester cette vertu, souffrait extrêmement d'en être réduit à emprunter. De là l'embarras de Calvin, de là la difficulté qu'il éprouve à exprimer sa gratitude 4. » Après quoi il parle d'un achat de vin, et renvoie un manteau de voyage.

Telle est cette lettre, la première de ces centaines de lettres qui vont diriger la Réforme, consoler les martyrs, faire la leçon aux rois, et rester le monument impérissable d'une foi si active, et d'une piété si ardente. Quel contraste ! Pas un mot de foi : pas un mot de piété !

Mais vraiment cela prouve-t-il, comme on le veut, que Calvin n'avait ni foi,

1. Le pont est jeté sur le Moulon : il relie des berges gazonnées, au milieu de saules. — 2. « En ce temps-là (1530) Calvin dogmatisent et faisoit ses premières missions et prédications à Asnières, près de Bourses. Ils y sont encore presque tous protestants. » Catherinot, Le calvinisme de Herry. — M. Damagnez, pasteur à Asnières-les- Bourges, a bien voulu nous communiquer un double renseignement. i° « Les deux plus âgés de mes conseillers presbytéraux m'ont raconté avoir vu, dans leur jeune âge, une grande pierre debout, ou plutôt inclinée vers l'eau, au coin du Pont. Sur la pierre était gravé le nom de Calvin. Les pères de ces deux vieillards leur racontaient que la pierre avait été dressée, et que le nom avait été gravé, du vivant même de Calvin, par les habitants d'Asnières, en souvenir des réunions de Calvin et du commencement de la Réforme dans la localité. » — 2° « On lit dans le Mémoire sur la généralité de Bourges, dressé par ordre du duc de Bourgogne, en 1697, par M. Louis François Dey, intendant des finances, justice et police, commissaire du Roy : « Au moment de la Révocation de Nantes... il y avait 7 à 800 religionnaires dans le village d'Asnières, qui est à une demi-heure de Bourges, tous vignerons, qui étaient plus entêtés que les autres. Calvin lui-même avait débité ses erreurs dans ce village, dans le temps qu'il étudiait le droit à Bourges, et leur avait inspiré uue opiniâtreté qui a passé jusqu'à leurs petits-neveux. » — Ajoutons enfin que Catherinot {Le siège de Hourges, écrit en 1684) atteste cette tradition, en racontant un fait qui se serait passé lors de la prise de Bourges, par Montgoméry et ses soldats, en 1562 : <« Us entrèrent par la porte Saint-Ambroise où les habitants d'Asnières, pervertis par Calvin, firent un pont de bois.» — Voir Raynal, III, p. 308, 309, 337. — 3. On dirait que Calvin s'amuse et se pique d'employer, autant que possible, des termes juridiques. — i. Lefranc, p. 83.

I90 ANNEES D ETUDES

ni piété, lui le fabrisien, lui l'ami des Duchemin et des Daniel, lui l'élève de Melchior Wolmar ?

Et toutes les lettres de Calvin, écrites à cette époque, et qui sont perdues, est-on sûr qu'elles ne contenaient rien ?

Nous ne voulons cependant pas exagérer. Nous savons que Bèze a écrit

une trentaine d'années après les événements. Nous savons que les chroniqueurs de cette époque ne se piquaient pas d'une exactitude minutieuse, et que Bèze , en particulier, a commis plus d'une erreur de détail. Il en est un peu des chroniqueurs comme des îètes hébreux : ils néglila perspective et placent presque sur le même

n'en reste pas moins Bèze parle de choses a vues, d'hommes qu'il Lignières. Eglise paroissiale. a fréquentés, et cela pendant

des années, qu'il était tout particulièrement au courant, et qu'il n'avait aucune raison particulière ni de se tromper ni de nous tromper. Si donc l'on peut contester certains renseignements généraux, il ne paraît guère possible de rejeter les détails particuliers.

Prenons comme exemple précisément l'histoire de Lignières"2. Bèze n'en parle pas dans sa première édition. Le récit apparaît dans la seconde, revisée par Colladon. Or Colladon habitait Bourges: il avait été à Bourges du temps de Calvin : il y était resté des années après lui. Colladon est donc un témoin oculaire et auriculaire. Si l'on ne croit pa sà ce témoignage, à quel témoignage croira-t-on?

1. Nous avons un exemple de confusion des plans, despériodes,dans ce que raconte l'Histoire ecclésiastique (I, p. 18) : « Jean Calvin, bien jeune homme encores (à savoir d'environ vingt trois ans) estant arrivé à Orléans pour estudier en droit, receut ceste grâce de Dieu, qu'il employa ses meilleures heures à l'estude de Théologie, en laquelle il profita de telle sorte en peu de temps qu'estant la science conjointe avec son zèle, il advança merveilleusement le royaume de Dieu en plusieurs familles.... » L'auteur semble parler du premier séjour de Calvin à Orléans. Mais à cette époque il avait seulement dix-neuf ans et non vingt-trois. Les divers séjours sont donc confondus. — 2. Remarquons que Meillant était très rapproché de Lignières ; que le château de Meillant et le château de Lignières appartenaient au même seigneur, et que la correspondance de Calvin, très incomplète pour cette période, nous montre le futur Réformateur passant un certain temps à Meillant. Il a donc très bien pu connaître le seigneur de Lignières, et aller à Lignières. (Voir plus loin.)

NOUVEAU DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX DE CALVIN

C'est le sentiment de Kampschulte lui-môme. « Bèze, dit-il, qui vivait alors chez Wolmar, à Orléans et puis à Bourges, pouvait bien savoir cette histoire. On ne peut méconnaître qu'il peint l'activité réformatrice de son ami à cette époque avec des couleurs flatteuses, mais de pareils détails ne se laissent pas inventer l. »

Aussi bien, pourquoi la critique hésite-t-elle ? parce qu'elle croit à des prédications protestantes, au sens actuel du mot, parce qu'elle se représente Calvin réformateur, comme il l'a été et comme il n'a pu l'être que plus tard. Mais ce sont ces représentations qui sont fausses.

Modifions-les. En 1692, le doyen du chapitre de Lignières, Gilles-le-duc, écrivit des Mémoires pour servir à l'histoire de la ville et des seigneurs de Linières. Ce Gilles-le-duc 2, par sa situation ecclésiastique, avait eu des facilités particulières pour compulser le chartrier du Chapitre dont il était le doyen, et celui du château même de Lignières, sa résidence. Voici ce qu'il raconte: « L'histoire remarque que Calvin, qui étudioit à Bourges vers 1 532 3, venoit souvent prêcher à Linières et que le seigneur4 l'écoutoit volontiers et en faisoit beaucoup de cas. Il disoit qu'il se plaisoit plus à l'entendre que tous ces moines qui ne lui disoient rien de nouveau. Ce n'est pas qu'il se soit laissé surprendre par l'hérésie de Calvin qui ne la débitoit pas encore ouvertement, mais il admiroit en lui la facilité qu'il avoit de parler.... Il est demeuré dans ce pays une tradition que Calvin avoit prêché dans une grange près la rivière. Mais elle est fausse dans la circonstance, car quand il a prêché à Linières, ça été dans l'Eglise 5 et dans la chaire ordinaire, comme les autres prédicateurs catholiques6 . »

Ainsi Calvin ne se pose pas en Réformateur : il ne se pose pas en protestant. C'est là ce qui aurait été étonnant. Mais il ne le fait pas. Il a l'apparence d'un pasteur ordinaire, d'un prêtre catholique, et c'est seulement son langage qui montre plus d'intelligence, plus de piété, qui communique un sentiment

1. Kampschulte, p. 232. — 2. Gilles-le-duc (1692). J.-B. Dupré (1786). Mémoires inédits pour servir à l'histoire de la ville et des seigneurs de Linières-en-Berri, publiés avec une introduction, des notes et des commentaires par Lucien Jerry (1890). Dupré, en I764, chanoine de Lignières, eut entre les mains le manuscrit original de Gilles. Il l'écourta ici et là, en éloigna quelques réflexions et le continua de 1692 à 1786. Ce fut à Gilles-le-duc que La Thaumassière, surnommé par Catherinot le Tite-Live du Berry, demanda ces mêmes Mémoires, alors inachevés, ou tout au moins leur brouillon. Il fit largement usage de ces résultats de l'érudition d'autrui, en omettant d'en reporter l'honneur sur qui de droit. — 3. A côté de l'accord sur le fait, on voit le désaccord sur la date. — 4. Ce seigneur était Philbert de Beaujeu, qui avait succédé à son père, en 15 16. Il épousa, en 1501, Catherine d'Amboise, nièce du fameux Georges d'Amboise, cardinal archevêque de Rouen, légat du pape en France. C'est par Catherine d'Amboise que la terre de Meillant entra dans la maison de Lignières. Le château de Meillant, bâti par le cardinal d'Amboise, fut achevé par son neveu. Il est situé à quatre lieues de Lignières, sur les confins du Berry et du Bourbonnais. (Voir Mémoires inédits, etc., p. 306.) En 1569, les huguenots occupèrent Lignières. Ils auraient pris les cercueils de plomb, entre autres ceux de Philbert de Beaujeu et de sa femme Catherine d'Amboise, auraient jeté les corps à la voirie, et même auraient joué aux boules avec les crânes. (Ibid., p. 321.) — 0. « L'Eglise paroissiale paraît avoir été bâtie à différentes fois. Elle a été brûlée par les protestants de façon qu'il n'y resta plus que les murs. Le portail en paraît ancien. » (Mémoires inédits, etc., p. 229.) « L'église Notre-Dame, sise dans le château, est à présent la collégiale de la paroisse. » (lbid., p. 255.) — Le château de Lignières a été reconstruit complètement et pas sur le même emplacement que l'ancien. De celui-ci il ne reste plus que quelques fondations dans les fossés. — 6. Mémoires inédits, etc., p. 308.

années d'études

nouveau. Sans doute, il n'attaquait pas plus les abus que ne le faisaient à cette époque beaucoup d'autres prédicateurs. Il se bornait à affirmer davantage la foi intime, la foi évangélique qui commençait à l'animer.

Tout cela n'est-il pas extrêmement vraisemblable? C'est ainsi qu'un vieil auteur nous donne la clef de l'énigme. Mais quand nous n'avons pas la bonne fortune de rencontrer un pareil auteur, pouvons-nous prétendre que la clef cherchée n'existe pas ?

Pour le moment, Calvin, qui s'était absenté de Bourges, était retenu auprès de son père mourant. Un nouveau changement, et considérable, allait s'opérer dans son existence.

Grande marque de Thomas Platter.

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