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BOURGES PROTESTANT AU XVI SIECLE

Avant de continuer notre promenade jusqu'à la cathédrale, il faut, après les rues, regarder quelques hôtels.

Le plus proche est l'hôtel Lalemant *, bâti tout de suite après l'incendie de 1487, par un riche marchand, dont il continue à porter le nom. Cette ravissante miniature nous révèle tout ce que la Renaissance va répandre de gracieuses sculptures, d'extrême variété, de recherche infinie dans les détails, et de soins minutieux dans l'exécution. Il faut noter une mignonne chapelle, au plafond merveilleux, formé tout entier par trois dalles, ornées d'emblèmes mystérieux; et, dans la cour, une petite tourelle {Page 170), contenant l'escalier de l'hôtel, avec une porte et deux fenêtres, sorte de bijou si élégamment proportionné qu'il est capable d'exciter toutes les envies.

Lorsque Calvin l'admira dans tout l'éclat de sa nouveauté, peutêtre remarqua-t-il la cheminée, où se voient encore les armes de Louis XII et de sa femme, avec ces mots du Psaume : « Misericordias domini in œternum cantabo. »

La rue Paradis nous montre, tout à côté, l'ancien Hôtel de ville (de 1487 à 1682 : aujourd'hui le petit lycée) avec sa tourelle {Page 171) à huit pans, ses cheminées, sa grande salle décorée dans le style gothique flamboyant. La petite porte est ornée d'un tympan où l'on voit Sainte-Solange filer au milieu de ses moutons, les petites bêtes berrichonnes par excellence.

Pas très loin, à l'angle des rues Trompette (aujourd'hui des Beaux-Arts) et du grand Saint-Christophe (aujourd'hui Cour-sarlon), était une autre maison que Calvin dut fréquenter, celle des Colladon {Page 172). Germain Colladon, né à la Châtre, vers 010, ayant donc seulement un an de moins que Calvin, fit sans

Bourges. Rue Mirebeau. (p. 167.)

I. La Thaumassière écrit tantôt Lalemant et tantôt Lallemand. I, 360, 178.

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doute avec lui ses études de droit. Comme tant d'autres il devait rejoindre, à Genève, (en i55o)1, le Réformateur, qu'il avait autrefois connu sur les bancs de l'université. C'était un jurisconsulte habile. Le Conseil des 200 profita souvent de ses lumières, et lui confia même la rédaction des édits politiques et civils, promulgués en 1 568 2 : voilà ce qui explique l'analogie, qu'on a plus d'une fois remarquée, entre la législation calviniste et la coutume de Berry 3.

C'est dans la maison de ce Colladon qu'au moment de l'Edit de tolérance (17 janvier i5Ô2), les protestants de Bourges célébraient leur culte 4.

Quelques pas de plus nous conduisent à la rue des Arènes. En même temps que s'élevait l'hôtel Lalemant, le maître

i. « Le mardy 12 jour d'aust(i55o) partirent de ceste ville de Bourges, maistres Léon et Germain Colladon frères, advocatz en la dicte ville, avec leurs femmes et enfians et toute leur famille, et s'an allèrent demorer à Genève. » (Glaumeau, p. 46.) En effet, le registre des admissions à l'habitation genevoise porte que la « réception pour habiter » de Léon et Germain Colladon fut faite le 28 août 1550. (France protestante, 2« édit., article Colladon.) Léon Colladon avait un fils, Nicolas, qui parait avoir exercé dans le Berry des fonctions pastorales, avant de se retirer à Genève, en 1553. Là il devint pasteur, recteur, et successeur de Calvin comme professeur. Sa sœur Françoise épousa le notaire Jean Ragueau, du pays de Berry aussi, et sa sœur Anne épousa Laurent de Normandie, l'ami de Calvin. — 2. France protestante, 2^ édit., art. Colladon. — •3. Raynal, o. c III, p. 347. — 4. Raynal, o. c, IV, p. 31. Le logis de Germain Colladon était une ancienne maison, ayant encore un aspect claustral, et qui, selon Catherinot, avait autrefois servi d'église, ou plutôt de refuge en ville, aux moines de Saint-Sulpice. Aujourd'hui la salle, aux saintes et glorieuses traditions, sert d'écurie. Les voûtes en sont bien conservées, mais il y a du remblai presque jusqu'aux chapiteaux des colonnes. L'Histoire ecclésiastique (I, p. 842), raconte qu'en vertu de l'Edit de janvier 1562, les assemblées se faisaient dans le faubourg Saint-Sulpice ; mais les protestants, inquiétés par les habitants, que les moines soulevaient contre eux, payèrent d'audace et se décidèrent à prêcher en pleine ville. C'est sans doute alors qu'ils s'établirent définitivement dans la maison de Colladon, et qu'ils osèrent même célébrer la Cène dans la grande salle du Palais. Spifame, ancien évêque de Nevers, réfugié à Genève depuis 1559, momentanément revenu à Issoudun, vint aider les protestants de Bourges de son talent et de son ardeur. Il convertit Jehan Glaumeau l'auteur du « Journal de l'histoire de Berry depuis 1541 jusques en 1562. » L'abjuration de Glaumeau eut lieu le mercredi 14 janvier 1 562, trois jours après la grande prédication de Spifame dans la salle du Palais (voir plus loin, p. 173). « Au lieu là où on faisoit communément les presches et exhortations. C'estoit en la paroisse de la Forchault, au logis qu'avoit faict bastir ung avocat de ceste ville, monsieur maistre Germain Coulladon, pour lors demeurant à Genève. » (Glaumeau, p. 123.)

Bourges.

Tourelle de l'Hôtel Lalemant. (p. 169.)

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maçon de la cathédrale bâtissait ici un autre hôtel, pour un autre marchand, un italien. C'était un vaste édifice en briques (aujourd'hui le musée) où allait venir habiter et mourir Cujas1 {Page 176). Là il fit le célèbre testament qui met hors de doute son protestantisme... Les véritables convictions de sa vie n'auraient pas dû être révoquées en doute, bien qu'après la Saint- Barthélemy, à cette époque horrible, il crût pouvoir dissimuler sa pensée, en évitant les débats religieux, et même en suivant les cérémonies catholiques. Mais, afin de couper court à toute hésitation, la nuit même qui précéda sa mort, (4 octobre 1590), Cujas écrivit pour sa femme et sa fille la recommandation que voici : « Fuyez l'antechrist et les inventions et suppôts d'iceulx qui, sous le nom d'Eglise, gourmandent, brigandent, corrompent et persécutent la vraye Eglise, de laquelle la pierre fondamentale est Jésus -Christ seul, notre Sauveur et Seigneur Dieu, et suivez sa sainte parole de point en point sans y rien ajouter ny diminuer2. »

Cela est clair.

Plus haut , au point le plus élevé de la ville, se dresse l'hôtel de Jacques Cœur3 (Page 177), féerique comme l'existence de celui qui l'a

bâti '\ Ce fut un éblouissement, un véritable conte des Mille et une nuits, que la vie de cet homme, qui possédait partout des domaines, des châteaux et des comptoirs,

Bourges. Ancien Hôtel de ville, (p. 169.)

1. Raynal, III, p. 270. — 2. Raynal, III, p. 438, et France protestante, IV, art. Cujas, p. 965. — 3. En i54i,on y avait installé un collège où régentait Glaumeau. En 1553, ^ fut acheté par Mgr de l'Aubespine, « lequel il fist rebâtir et racoustrer magnifiquement. » Glaumeau, p. 5, 55. — 4. «Je pourray bien dire, écrit Chaumeau, p. 233, et a bon droit que la maison de Jacques Cœur obtient le lieu du huictième miracle de ce monde, » avec les Pyramides, le colosse de Rhodes, la statue de Jupiter par Phidias, et la maison de Cyrus, « dont les pierres cstoyent cramponnées d'or. »

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qui remplit de son nom et de ses affaires l'Europe et l'Asie, qui exalta en sa personne le commerce et la bourgeoisie, au point de rendre le roi redevable à un marchand d'une partie de son royaume; et c'est un éblouissement encore que le château où il a étalé et gravé son faste, sa fortune, au milieu d'un nombre infini de sculptures, jusque sur les feuilles de plomb qui servent de faîtage aux toitures, jusque sur les clous des vantaux. Là c'est sa coquille, ici c'est son cœur; là c'est son portrait, ici c'est son navire. Des devises disent sa prudence de marchand : « Dire, faire, taire, » ou encore : « En bouche close n'entre mousche. » Des scènes entières, formées de statues, de bas-reliefs, laissent deviner d'autres goûts ou d'autres pensées. Et sur la porte se lit la célèbre et fière devise : « A vaillans cuers1 riens impossible2. » Dans la devise de Calvin aussi il y aura un cœur, mais avec une main qui l'offre à Dieu. Et celui qui réalisera la devise de Jacques Cœur, ce sera Calvin !

Beaucoup plus modeste s'élevait, à côté, le palais royal, où logèrent Marguerite, François Ier, Le Fèvre d'Etaples avec la cour en i5o6, etc. Il ne reste plus qu'une partie de tour. Mais deux événements lui méritent notre souvenir.

Le 5 juillet 1438, en Conseil, le roi Charles VI ï y signa la Pragmatique sanction de Bourges, délibérée dans la salle capitulaire de la Sainte-Chapelle : la Pragmatique, ce palladium du royaume et des libertés gallicanes , et presque l'unique résultat , en tous cas le dernier, du grand effort des conciles pour la réformation de l'Eglise par l'Eglise. Et un siècle plus tard, tout ayant échoué, l'Eglise étant incontestablement incapable de se réformer elle-même, ici, dans ce même palais, commença à retentir la prédication de la réformation de l'Eglise malgré l'Eglise. Il y avait une grande salle dont les auteurs font souvent mention. C'était une sorte de forum couvert, où se tenaient les foires, où l'on prêtait serment au roi, où eurent

Bourges. Maison Colladon3. (p. 169.)

1. « Cuer » : — cœur. La Thaumassière écrit : Jacques Cuer. — 2. Raynal, III, p. 70. — 3. La maison de G. Colladon se trouve à la droite du dessin.

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lieu les célèbres discussions pour arriver à la rédaction de la coutume du Berry. Entre temps, les citoyens s'y réunissaient pour deviser de leur négoce, de leurs procès, et échanger leurs sentiments sur tous les grands événements, sur toutes les nouveautés et tous les intérêts de la cité et du pays Là eurent lieu les premières prédications protestantes, en 1 525. Et un peu plus tard, là encore, le dimanche 11 janvier i5Ô2, prêcha et célébra la Cène calviniste, l'ancien évêque de Nevers, le célèbre et malheureux Jacques-Paul Spifame. Son sermon « dura troys heures entières 2. »

Il ne nous reste plus qu'à nous diriger du côté de la cathédrale.

A droite, à peu près à égale distance du palais et de l'église, à un angle du rempart, se dressait au XVIe siècle la grosse tour {Page 179), « une des choses remarquables de cette ville, » dit La Thaumassière, qui lui consacre tout un chapitre. C'était une tour flanquée de plusieurs tours, avec des murs énormes , et qui était la clef de la ville. Aussi joua-t-elle un rôle important dans l'histoire militaire et civile de la cité. Devant la tour, on brûlait, ou on enterrait les condamnés. Dans la tour on enfermait les personnages de marque : en 148g, le futur Louis XII ; en 024, Guillaume de Châlons, prince d'Orange; en 1 541 , G. Poyet, chancelier de France. On y voyait même une des fameuses cages, en bois et en fer, de Louis XI. Montgoméry s'en empara sans coup férir, rien qu'en menaçant de la canonner, « encore qu'il n'y eust aucune apparence de la forcer de trois ou quatre mois, par bresche, ni par escalade, ni par la sappe. » On eut toutes les peines du monde à la démolir en 1 65 1 3.

Nous voici devant Saint-Etienne (Page 178), et nous montons les degrés « dessus [lesquels] le sermon se fist de la part de l'Evangile, » au moment de la prise de Bourges par Montgoméry4. « Aucun édifice, a-t-on dit, ne produit une impression plus profonde que l'église gigantesque de Bourges [il s'agit surtout de l'intérieur].... Elle se distingue par une austérité particulière.... Il résulte de cette décoration sévère un effet solennel , accru par l'éclat de vitraux fameux 3. »

i. Raynal, II, p. 411. — 2. Voir plus haut, p. 170, note 4. — La Thaumassière, I, p. 208, 344, 351. — 4. Glaumeau, p. 127. Ce sermon eut lieu le jeudi 28 mai, et, le mardi 2 juin, le ministre d'Agnon « prescha le premier dedans l'Eglise. » Ibid., p. 128. — 5. Les plus belles cathédrales de France, par l'abbé Bourassé.

Bourges. Restes des Ecoles, (p. 174.)

années d'études

Et, à l'ombre de ces tours et de ces murs, nous retrouvons Calvin, étudiant : car ici était la Faculté de droit.

Le réfectoire des Jacobins1, où elle avait été d'abord installée'2, le 9 mars 1467, était devenu bientôt trop petit. Au pied de la cathédrale était une Maison- Dieu, que l'on faisait remonter au VIIe siècle, et où l'on voyait encore l'inscription (en latin) : « Crains Dieu : secours les pauvres : souviens-toi de la fin. » Elle devint libre. On se hâta d'y transporter les Grandes Ecoles 3 ; Alciat les inaugura, le lundi 19 avril 1529, à sept heures du matin, et aux pieds du savant italien vint, bientôt après, s'asseoir Calvin. Quelques fenêtres, restes de l'ancien édifice, sont encore visibles (Page ij3).

i. Le couvent des Jacobins, frères prêcheurs, ou dominicains, occupait un vaste emplacement rue Moyenne, et, en retour, rue de l'Arsenal. Seul le réfectoire, belle salle ogivale ayant les armes de Sancerre aux clefs de voûte, a subsisté dans la maison du vicomte Toisac, rue de l'Arsenal. C'était une chambre à coucher, en 1868. (Glaumeau, p. 63, n. 1, et p. VII de la préface du président Hiver.) L'abbé Menu, Monographie du couvent des Jacobins de Bourges, 1873 (p. 43), se demande si cette salle était bien le réfectoire et n'était pas plutôt la salle capitulaire, ou une chapelle intérieure pour les malades. — 2. L'Université resta au couvent des Jacobins de 1467 à 1528, c'est-à-dire soixanteet-un ans. La Bibliothèque était tout près, à Saint-Jean-le-Vieux, de l'autre côté de la rue de la Vieille-Friperie. Les classes se tenaient dans un bâtiment du couvent qui donnait sur la rue moyenne, à droite de la grande porte (en sortant). Quand l'Université eut été transportée aux grandes Ecoles, près de la cathédrale, elle eut encore ses séances solennelles au couvent des Jacobins, y fit subir ses examens, y conféra ses grades. La Faculté de théologie y resta même complètement, jusqu'en 1636, époque à laquelle les Jésuites réussirent à déposséder, à leur profit, les Dominicains. (Abbé Menu, p. 87, 32, 89, 90.) — 3. Catherinot. — Raynal, III, p. 307. Ibid., p. 371, 303. — En 1560, les protestants y célébrèrent « la Cène du Seigneur en plein minuict, pour ce que les autres lieux ne pouvoient contenir les assemblées. » Le coup avait été si bien préparé que le « concierge des écoles » ne s'aperçut de rien ; et, pour empêcher les assemblées, le bailli ferma les portes par « de gros cadenats. » Histoire ecclésiastique, I, p. 336.

Entre Bourges et Asnières. Pont de Calvin, (p. 188.)

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