‹ Jean CalvinChapitre 47 sur 115 · CHAPITRE UNIQUE Conversion · texte numérisé non relu

CHAPITRE UNIQUE Conversion

I. Préliminaires. — II. Le discours de Cop. — III. Les découvertes de M. Lang. — IV. Position de la question. — V. Témoignage de Bèze Séjour à Paris. Estienne de la Forge. — VI. Le système de M. Lang. — VIL Premier témoignage de Calvin : Préface du Commentaire sur les Psaumes. — VIII. Second témoignage de Calvin : Seconde défense contre les calomnies de J. Westphal. — IX. Troisième témoignage de Calvin : Lettre au cardinal Sadolet. — X. Objections. — XI. Les suites du discours de Cop.

L est temps d'arriver au fait, peut-être le plus important dans cette première période du protestantisme français, certainement le plus important dans la jeunesse de Calvin, au discours du Ier novembre 1 533 . Heureusement que les documents sont dignes, par leur nombre et par leur intérêt, des événements qu'ils nous racontent.

Le 27 octobre 1 533, Calvin, de retour à Paris, écrit une première lettre1 à Daniel : elle est courte; c'est un double billet, qui annonce une seconde lettre. Calvin parle de la collection de nouvelles {rerum novarum collectanea), qu'il va lui envoyer. Et ces nouvelles sont toutes relatives au mouvement évangélique dans la capitale. Aussi, après avoir dit à Daniel : lis-les et fais-les passer aux amis, il lui recommande la prudence. En même temps, il expédie un Traité de Gérard Roussel, « notre Gérard » (G. nostri). Il faut noter la familiarité de ce nostri. Et de nouveau il demande que ces feuilles soient communi-

1 . « La présente lettre, tracée sur un simple feuillet, qui a été plié, mais non cacheté, est à notre connaissance le plus ancien autographe de Calvin. Son écriture, dont les formes sont dures et précises, s'est assouplie plus tard, mais en conservant les traits essentiels de sa physionomie primitive. » Herminjard, III, p. 106. Bibliothèque de Berne, vol. E., 141, epa 43». — Sur la question de priorité en fait d'autographes, voir Appendice VII, La lettre de Noyon.

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quées avec prudence {Epitomen cave temere divulges1.) Voilà donc Calvin faisant assez partie du groupe évangélique, pour sentir le besoin de se cacher! Nous reproduisons la première partie du billet :

Dans la partie supérieure du verso, Calvin avait d'abord écrit l'adresse suivante : (A Monsieur et bon amy Monsieur de Thoury 2)

La seconde lettre, octobre 1 533, est beaucoup plus longue et beaucoup plus explicite. C'est toute l'histoire de la Réforme, à un moment donné, dans la capitale.

A la fin de septembre, quand les écoliers passent des classes de grammaire aux classes de dialectique, le Collège de Navarre a joué, en public, une comédie, et une comédie pleine de fiel et de vinaigre {/elle et aceto).

Il faut savoir, pour comprendre ce récit, que le parti catholique était alors au comble de la fureur. François Ier était absent de Paris, depuis la fin de février 1 533, et le roi de Navarre, sous l'influence de sa femme, Marguerite, avait

1. Calvin, dans ce double billet, mentionne une lettre qui n'a pas été conservée, et un appendice qu'il aurait voulu ajouter à un traité de Roussel, s'il en avait eu le temps. Il l'aurait extrait des Commentaires antérieurs (cui vehd appenclicein assucre decreveram quoJ ab illis piïoribus commentants abruptum erat). M. Herminjard dit : « Nous ignorons à quel genre de travail, sorti de la plume de Calvin, se rapporte cette expression. » (III, p. 105, n. 11.) Que de documents et que de renseignements perdus ! On voit ce que vaut, à propos des documents que nous avons, l'argument a silentio. — 2. Nous devons ces deux fac-similés à l'obligeance de M. le Dr Blôsch, bibliothécaire de Berne. Nous le remercions cordialement de cette amabilité, et des autres qu'il a bien voulu avoir pour nous.

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laissé prêcher G. Roussel, pendant tout le carême, devant des auditoires de 4000, de 5ooo personnes. La Sorbonne avait essayé de protester et de soulever le peuple. Le roi de Navarre avait interné les chefs sorboniques. « Le bon Béda, dit un Parisien, fut obligé de rester sur son mont aigu : mais bientôt on le voit trotter sur sa mule. » Alors François Ier (mai 1 533), irrité, exila à 3o lieues de Paris, Béda et François Le Picart (Facultatis theologicœ antistiles atque columina {).

Les esprits se montent de plus en plus, et c'est une vraie guerre de placards. En voici un, catholique, copié sur place, c'est-à-dire sur la muraille, par le jeune Siderander :

Au feu, au feu cest hérésie

Qui jour et nuyt trop nous grève !

Doibs-tu souffrir qu'elle moleste

Saincte Escripture et ses édictz ?

Veulx-tu bannir science parfaite

Pour soubstenir Lutériens mauldictz ?

Crains-tu point Dieu, qu'il permette

Toy et les tiens, qui sont floris, faire péril ?

Paris, Paris, fleur de noblesse, Soubstiens la foy de Dieu que on blesse, Ou aultrement fouldre et tempeste Cherra sur toy, je t'advertis.

Prions tous le roy de gloire Qu'il confonde ces chiens mauldictz, Afin qu'il n'e[n] soit plus mémoire Non plus que de vielz os pourris.

Au feu ! au feu ! c'est leur repère ! Faiz-en justice ! Dieu l'a permys. «

Marot devait faire un peu plus tard ( 1 535) une spirituelle réponse à cet « escripteau. »

En l'eau, en l'eau, ces folz séditieux, Lesquels en lieu de divines parolles Preschent au peuple un tas de monopolles, Pour esmouvoir débatz contentieux ; Le Roy leur est un peu trop gracieux : Que n'a il mys à bas ces testes folles ?

En l'eau.

Ils ayment tant les vins délicieux, Qu'on peult nommer cabaretz leurs escolles, Mais refroidir fauldroit leurs chauldes colles Par le rebours de ce qu'ils ayment mieulx,

En l'eau2.

Mais, si Marot plaisantait, les sorbonistes étaient dans une rage trop réelle. Ce qu'ils disaient, ils voulaient le faire ; et voyant, dans l'exil de leurs meneurs,

1. Voir : Lettre de Pierre Siderander à Jacques Bédrot à Strasbourg, de Paris, 28 mai 1533. Herminjard, III, p. 54. — 2. Ibid., III, p. 59.

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un effet de l'influence de Marguerite, ils se retournèrent contre elle. Ils devaient aller jusqu'à proposer de la coudre dans un sac, et de la jeter dans la Seine.

Voilà les sentiments auxquels avaient cédé les auteurs de la comédie dont Calvin nous indique le sujet, dans sa grande lettre que nous nous bornons à résumer. Une reine est occupée à filer. Arrive une mégère, c'est-à-dire M. G. (Magistef Gerardus). La mégère s'approche de la reine, et, pour la séduire, lui remet un Evangile. Dès lors, la reine est changée en furie, et ne songe qu'à tourmenter les malheureux et les innocents. L'allusion était claire (non figurale nec obscure).

Dès que la cour fut informée du fait, elle prit des mesures sévères *. Le prévôt, accompagné de cent sergents, va au collège, en cerne toutes les issues, et y pénètre. Mais il ne trouve pas l'auteur de la pièce. Entendant du bruit, celui-ci avait trouvé moyen de se cacher. On sévit contre les professeurs.

Mais ce n'est pas tout : et les théologiens factieux (facliosi quidam theologi) ont commis un autre crime, pas moins grave (alterum facinus œque malignum). Ils ont blâmé un ouvrage de Marguerite, le Miroir de F âme pécheresse*. Le roi a demandé à l'Université les raisons de ce blâme.

Or, à ce moment (depuis le 10 octobre 1 533), était recteur l'ami de Calvin, Nicolas Cop, bachelier en médecine et professeur au Collège Sainte-Barbe 3. Cop rassemble les quatre Facultés aux Mathurins, et prononce un grand discours (longa et acerba) contre la témérité de ceux qui ont ainsi attaqué la Majesté de la Reine. Il dissuade ses collègues de s'exposer au courroux du Roi, et de prendre les armes contre une princesse, mère de toutes les vertus et des belles-lettres.

Les renseignements de Calvin (il n'était sans doute pas étranger à ces événements) sont heureusement complétés par du Boulay, qui nous a conservé les actes mêmes de la Faculté de médecine, à laquelle Cop appartenait 4. Dès que les lettres royales avaient été lues, la Faculté avait déclaré qu'elle ignorait de quoi il était question. Elle demanda que, dans ce qui concernait la foi, la Faculté de théologie agît en son seul nom, et pas au nom de toute l'Université. Des lettres furent envoyées au Roi, désavouant ce qui avait été fait.

Ainsi tout s'est arrangé, continue Calvin. Le roi a autorisé l'évêque de Paris,

1. « Il a paru (visum est), dit Calvin, qu'on donnerait un très mauvais exemple à la passion de ceux qui désirent ardemment (inbiant) les nouveautés, si on laissait impunie cette méchanceté. » Ici les critiques observent : « Calvin désigne froidement le parti des protestants les plus décidés par cette expression peu flatteuse : ceux qui courent après les nouveautés, littéralement, ceux qui gobent les nouveautés : U qui novis rébus inbiant. » Lecoultre, p. 150. Mais inhiare signifie « demeurer béant d'étonnement, » ce qui n'est pas précisément « gober. » Il signifie aussi, c'est ici le cas, « désirer ardemment. » De plus, Calvin ne parle pas en son nom ; il parle au nom de la police, dont il reproduit le langage Toute autre explication serait dans une contradiction incompréhensible avec le reste de la lettre. — 2. Cet ouvrage avait paru sans soulever d'opposition en 1 5 3 1 . Une nouvelle édition, corrigée et augmentée par Marguerite, fut publiée en 1535, sans qu'on eût demandé l'autorisation de la Faculté. L'Histoire ecclésiastique dit : « Il y avoit plusieurs traits non accoustumez en l'Eglise romaine, n'y estant fait mention aucune de saincts ny de sainctes, ny de mérites, ny d'autre Purgatoire que le sang de Jésus-Christ, et mesme la prière ordinairement appelée le Salve Regina, y estoit appliquée en François à la personne de Jésus-Christ. » Histoire ecclésiastique, I, p. 24. — .'). Du Boulay, VI, p. 238. — 4. Ibid.

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Jean du Bellay, à choisir lui-même les prédicateurs de chaque paroisse. Ils ne sont donc plus élus selon les passions des théologiens, de ceux qui préféraient les plus criards, et appelaient zèle la passion stupide l.

De ces deux lettres (octobre 1 5 33) deux faits semblent ressortir : i° Calvin se considère comme l'un de ces novateurs dont il parle ; 2° jamais ces novateurs n'avaient eu une aussi légitime espérance de voir triompher leur cause2. Alors éclata, comme un vrai coup de tonnerre, le discours du Ier novembre 1 533 . La logique de tous ces événements est évidente.

C'était l'usage que le recteur fît un discours solennel, le ier novembre, jour de la fête de tous les saints, devant l'Université assemblée dans l'église des Mathurins. Ce discours, Cop pria son ami Calvin de le lui composer. Et celui-ci « le bastit d'une façon tout autre que la coustume n'estoit3. » Cette affirmation de Y Histoire ecclésiastique a été vérifiée, à la lettre, quand on a découvert, à Genève, le manuscrit même du discours, écrit de la main de Calvin. Ce manuscrit, malheureusement très incomplet, est réduit à une page, la première. Mais les éditeurs des Opéra 4 ont trouvé et publié une « copie, » où le discours se trouve en entier. Il nous faut analyser ce document, le plus précieux de tous, ce document décisif dans la question qui nous occupe.

Sous le nom de philosophie chrétienne, l'orateur expose l'Evangile, qui ne peut être donné à l'homme « que divinement, » qui seul nous fait comprendre et

1. Opéra, Xh, p. 27, 30. Herminjard, III, p. 106. — 2. M. Schmidt, Gérard Roussel, p. 99 100, dit : « En présence de ces faits, on est étonné des chances de succès qu'en 1533 la Réformation avait dans la capitale de la France. Le roi, indigné du fanatisme des moines et des Sorbonistes, semble plus prêt que jamais à embrasser la cause protestante ; une reine, qui exerce une grande influence sur son frère et sur son époux, protège ouvertement les savants et les prédicateurs évangéliques ; des hommes haut placés dans l'Etat et dans l'Eglise, comme Guillaume du Bellay, son frère, l'évêque de Paris, l'évêque de Senlis, confesseur du roi, l'amiral Philippe Chabot, comte de Charny, les couvrent de leur estime; un savant lié avec Calvin et Bucer, est recteur de l'Université; les élèves de la Sorbonne commencent à réfléchir sur la distance qui sépare Rome de l'Evangile ; les docteurs les plus véhéments sont loin de Paris, en exil, et ceux qui restent sont intimidés par des échecs réitérés ; beaucoup de grands personnages sont gagnés au protestantisme, qui compte des partisans à la cour et jusque dans la maison du roi (comme le gentilhomme de la chambre du roi Maurus Musaus, les dames d'Etampes, de Canny, de Peisseleu, etc.); il en est qui vont jusqu'à envoyer des enfants en pension chez les Réformateurs de Strasbourg; en un mot, tous les esprits plus éclairés commencent à penser et à parler plus librement. » — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 25. — 4. Opéra, Xb, p. 30-36. La note, écrite vers 1570, par N. Colladon, en tête du manuscrit de Genève, renferme une erreur de date: MDXXXIV pour MDXXXIII (Herminjard, III, p. 418). Aug. Lang (Die dltesten theologischen Arbeiten Calvins. Neue Jarhbùcher fùr deutsche Théologie, II, 1893) a comparé le texte de Genève et le texte de Strasbourg. Il a constaté des variantes, et, avec l'ingéniosité qui le caractérise, émis l'idée suivante très séduisante. Le texte de Strasbourg serait la copie du discours lue par Cop, tandis que le texte de Genève est le manuscrit original de Calvin. Les variantes seraient ducs à Cop lui-même. Une est à noter. Parlant des sophistes, Calvin avait énuméré tout ce dont ils ne disent rien. L'énumération avait six termes : Cop en aurait retranché trois, sans doute pour ne pas effaroucher ses auditeurs. Voici ces trois termes : « nihil de remissione peccatoriim, nïhil de gratia, nihïl de justifications » Si donc nous avions tout le manuscrit de Calvin, nous aurions peut-être un discours encore plus net, encore plus précis et plus énergique !

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croire que nous sommes fils de Dieu ; qui nous élève au-dessus de la foule des hommes, autant que les hommes sont élevés au-dessus des bêtes. Cette philosophie est si admirable, si sainte, que pour l'apporter aux hommes Dieu a voulu

Exorde du discours de Cop. Début.

Exorde du discours de Cop. Fin

devenir homme.... Il nous a donné son Fils.... Seule, cette philosophie pardonne les péchés.

Un protestant peut-il exalter davantage l'Evangile, et l'exalter d'une manière plus protestante : « Sola Dei gratia peccata remittit ? »

Et l'exclamation qui vient ensuite, n'est-elle pas d'un homme qui a enfin trouvé l'occasion de dire en public ce dont son cœur est plein ? « Puisque si grande est la louange, la gloire de l'Evangile, je ne me réjouis pas peu de cette occasion qui m'est donnée de l'expliquer. »

Tel est l'exorde, dont il nous faut encore noter les derniers mots : « Ave

\. Bibliothèque de Genève. 145, fol. 85.

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gratiâ plena l. » Ave ! Mais n'est-ce pas un reste de catholicisme ? bloc erratique, bien étonné de se trouver dans de pareilles plaines ?

On pourrait répondre : Calvin écrivait pour un autre, et de plus, il s'agissait d'une formalité, absolument nécessaire 2.

Mais, si l'on examine le contexte, on voit que Calvin a pris toutes les précautions pour enlever à cette formalité sa signification anti-évangélique.

Il n'est pas question d'une prière d'intercession, mais d'un « salut, » et d'un « salut habituel » {salutaverimus... prœconio solenni). Ce n'est pas même assez: et Calvin a fait précéder ce salut de l'affirmation nette et précise qu'il y a un seul intercesseur, un seul vrai {verus et wius apud patrem intercessor), le Christ. « Que notre discours loue le Christ, qu'il soit tout imprégné de Christ, qu'il ne respire que Christ, qu'il fasse revivre Christ 3. Prions qu'il vienne dans nos âmes, et qu'il veuille nous arroser du suc de sa grâce spirituelle. » Après quoi vient le salut. C'est assez significatif.

Le discours lui-même a pour texte : « Heureux les pauvres d'esprit. Matth. V. »

L'orateur oppose tout de suite, clans ce qu'elles ont d'essentiellement contraire, la foi ancienne et la foi nouvelle, la loi et l'Evangile, la loi avec ses préceptes, ses menaces sans pardon (nullam benevolentiam), et l'Evangile, qui agit sans menaces, qui ne contraint pas avec des préceptes, et qui nous enseigne « l'immense bienveillance de Dieu envers nous. » Avec violence, il attaque donc ces sophistes absolument pervers {perditissimi sophistœ) qui contestent à propos

1. Dans la copie de Strasbourg ces mots sont raturés. Dans le manuscrit autographe de Genève, on lit à la marge cette note, qui est de la main de Nicolas Colladon : « Hac, quia ïllis temporibus danda smit, ne supprimenda quidem putavimus. » — 2. « Calvin en avait usé à plusieurs reprises, soit à Lignières, soit à Pont-l'Evêque. Il devait s'en servir en Saintonge. Car en Saintonge, pas plus qu'à Paris, il n'aurait été possible d'omettre, dans une prédication publique, des formules aussi chères à tous les fidèles catholiques. » (Lecoultre, o. c, p. 149.) « Vers la fin de l'année 1523, la Faculté de théologie censura ceux qui reprennent l'usage de dire Y Ave Maria au commencement du sermon. » (Histoire ecclésiastique, de l'abbé Fleury, XXVI, p. 144.) Le 6 février 1524 (N. S. 1525), G. Roussel est accusé de ne pas dire la salutation angélique, au grand scandale du peuple. Il promit de le faire, mais ne le fit pas, et le 17 on décide de faire contre lui une information. (Voir Bulletin, X, 1861, p. 221.) Ce qui est le plus important à noter, c'est que Luther, en 1520, terminait ses sermons par Y Ave Maria, et l'expliquait dans" ses livres de prières. Voici ce que dit Kôstlin, Luther's Lebcn, I, p. 613: « En 1522, Luther publie, en même temps que son Nouveau Testament, une nouvelle édition de sa « Kurt^e Form. » Il l'appelle un « Betbuchlcin. » Aux trois points catéchétiques il ajouta « X Ave Maria et quelques Psaumes. » Si on ne peut refuser à Luther, en 1522, le nom de Réformateur, quoiqu'il répète X Ave Maria, pourquoi déclarerait-on que Calvin n'était pas protestant parce qu'il écrivait à la fin d'un exorde X Ave Maria? Kôstlin ajoute : « Luther qualifiait déjà de païen le culte de la Vierge. Comment peut-il introduire X Ave Maria dans son Betbuchleiu ? Les Betbuchlein qui étaient en usage de son temps contenaient Y Ave Maria. Luther se conforme simplement à l'usage populaire, tout en s'élevant contre « ceux qui ont toujours en bouche Y Ave Maria, et en même temps maudissent autant que possible la parole de Christ et la foi en lui. Il ramène XAve Maria, où la Vierge était invoquée comme intercédant auprès de Dieu, à la simple salutation de l'ange, Luc, I, 28, et il enseigne à ne donner gloire et honneur qu'à Dieu lui-même pour la grâce qui avait été faite à la Vierge. » Céder à l'usage, prendre ses précautions contre l'abus, voilà précisément ce que fait Calvin, comme Luther. Ajoutons que le Betbuchlein de Luther avait été traduit, au moins en partie, en français : « Le livre de vraye et parfaite oraison, >. imprimé à Paris par maître S du Bois, pour Wechel, libraire juré de l'Université de Paris, demeurant à la rue Saint-Jacques, à l'enseigne de l'Ecu de Bâle, en 1529 (avril). Voir : Luther's sânimtliche Werlce, édition d'Erlangen, LXV (des écrits allemands, ou XCIII de l'édition totale), p. 268. — 3. Illum sapiat, Muni spiret, Muni référât.

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d'un « poil de chèvre d, » qui se disputent et se querellent et ne parlent jamais de la foi, de l'amour de Dieu, des œuvres vraies.... «Je vous en supplie, vous tous qui êtes ici, ne supportez jamais tranquillement ces hérésies, ces outrages à Dieu. » C'est vif.

Mais les docteurs ne manqueront pas de faire des objections contre cette doctrine du salut gratuit, et d'invoquer le texte même de saint Matthieu, où il est question de récompense. « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des deux est à eux. » Il faut tout simplement distinguer entre récompense et salaire. Un fils fait tous ses efforts pour remplir ses devoirs envers son père. Cependant ses bonnes actions ne lui méritent pas l'héritage paternel, qu'il reçoit. On peut appeler cet héritage une récompense, bien qu'il ne soit pas dû. De même pour la vie éternelle. « Qui serait assez dépourvu d'intelligence, pour penser, pour dire, que la vie éternelle est due à nos bonnes œuvres ? »

Après cette proclamation du salut gratuit, et après d'austères exhortations à la vigilance, Calvin, le futur Calvin, se révèle encore plus clairement à nous, en développant la doctrine si chère à sa pensée, à son cœur, de la certitude du salut : « Rien de plus doux, dit-il, de meilleur pour le chrétien, que la certitude de conscience qu'il a d'être pardonné. Si vous ne comprenez pas ces choses, vous vous agitez dans les plus profondes erreurs humaines. Aussi longtemps que la conscience hésite, peut-il être question de culte, de piété, de religion ? C'est pour cette raison que Paul, dans son épître aux Romains, voulant enlever à notre conscience toute possibilité de doute, démontre, par plusieurs raisons, que notre justification et notre réconciliation avec Dieu ne dépendent ni de notre dignité, ni de nos mérites. » Et plus loin, après avoir longuement disserté sur la justice de Dieu : « Où donc est ton sujet de gloire ? Il est exclu. Par quelle loi ? par la loi des œuvres ? Non, mais par la loi de la foi, car nous croyons que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi.... Ainsi Paul peut, avec raison, nous proclamer justes en Christ : autrement tout le salut serait incertain, s'il dépendait du mérite de nos œuvres morales ou rituelles. Car ce que la loi ne pouvait nous donner, ce que l'Evangile nous apporte de nouveau, c'est la certitude (quomodo certi reddamur) que Dieu nous est propice. La loi faisait mention de la miséricorde de Dieu, mais à une condition : il fallait l'accomplir. L'Evangile au contraire nous assure gratuitement la rémission de nos péchés, et la justification. Ce n'est pas comme ayant satisfait à la loi que nous sommes reçus par Dieu, c'est en vertu de la seule promesse de Christ. Tout homme qui doute de cette promesse est incapable de mener une vie pieuse et se prépare à lui-même le châtiment de l'enfer. Le Seigneur n'accordait la guérison du corps qu'aux malades qui croyaient en lui : de même ce n'est qu'aux croyants qu'il remet leurs péchés. Si nous doutons de ce pardon, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes — Dieu ne peut être adoré dans le doute. Et l'étude de l'Evangile m'amène à cette conviction : ce qui peut arriver de plus impie au chrétien, c'est le cloute (homini cliris-

1, De lana capriua, c'est-à-dire pour un rien,

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tiano nihil inagis impium accidere posse exisiimem dûbitationê). Si parfois le cloute nous accable, nous torture {obruit et cruciat), crions : Seigneur, viens en aide à notre incrédulité. »

Evidemment, celui qui parle ainsi du doute a douté. Mais il ne cloute plus. Le cauchemar est passé : il n'en reste plus que le souvenir. Et clans toute Y Institution, il n'y aura pas une page, non seulement plus chrétienne, non seulement plus protestante, mais plus calviniste, d'un calvinisme plus réel, plus énergique, plus passionné. La certitude du salut ! C'est le fond même de la doctrine de la prédestination. Ne croirait-on pas, par exemple, entendre Calvin prêchant sur l'épître aux Ephésiens, à la fin de sa vie, résumant sa conception religieuse et disant : « Il y a deux choses principales où il nous faut tendre, et c'est mesme la somme de tout ce que Dieu nous enseigne par l'Escriture saincte, et là où il nous faut appliquer toutes nos estudes et nos sens. L'une c'est que Dieu soit magnifié comme il mérite ; la seconde, c'est que nous soyons certifiez de nostre salut, pour l'invoquer comme nostre Père en pleine liberté. Si nous n'avons ces deux choses là, malheur à nous, il n'y a plus ne foi ne religion. On pourra bien parler de Dieu : mais ce ne sera que mensonge l. »

N'est-ce pas curieux? Les deux points de la théologie spécialement calviniste sont enseignés dans le discours de Cop : et son auteur ne serait pas calviniste ?

Cependant la fin du discours est peut-être plus hardie encore. L'orateur descend dans la mêlée des partis. A ces théologiens de la Sorbonne, qui sont là devant lui, et qui frémissent de colère et de toutes les passions les plus violentes du fanatisme, il prêche la douceur. (Qitid pace, quid tranquillitate melîus?) « Heureux ceux qui concilient les âmes dans la paix, qui enlèvent les dissensions de l'Eglise.... Ah ! plût à Dieu, que dans notre siècle malheureux nous établissions la paix dans l'Eglise sur le fondement de la parole plutôt que sur celui du glaive. »

Ceux qui ne sont pas de cet avis sont les disciples non de Christ, mais des misérables pharisiens (perditissimi Phansei).

Après avoir ainsi flétri les persécuteurs, il glorifie les persécutés : « Plus et

plus heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice Ceux-là cherchent

la justice, qui méprisent les futilités et les songes des hommes, qui dans leurs discours ne s'écartent pas de l'Evangile de la largeur d'un ongle, qui suivent soigneusement cet ordre de saint Paul : même si un ange du ciel vous annonçait un autre évangile que celui que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathème... je vous l'ai dit et je vous le répète, qu'il soit anathème. »

Les deux portraits étaient également ressemblants : les sorboniques d'un côté, les évangéliques de l'autre.

Enfin vient une chaleureuse, une véhémente péroraison : « Pourquoi dissimulons-nous ? pourquoi ne pas dire plutôt la vérité ? Est-il juste de plaire aux

l. Sermons de Jean Calvin sur l'épistre de saint 'Paul aposlre aux Ephésiens, 1562, p. 17. A Genève de l'imprimerie de Jean-Baptiste Pinereul.

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hommes plutôt qu'à Dieu ? Devons-nous craindre ceux qui peuvent perdre le corps, mais qui n'ont aucun pouvoir sur l'âme ? ô ingratitude du cœur humain, qui ne veut pas souffrir la plus légère affliction pour celui qui est mort pour les péchés de tous, et qui, par son sang, nous a délivrés de la mort éternelle et des chaînes de Satan. Hérétiques, séducteurs, imposteurs, maudits, c'est ainsi que le monde et les méchants ont l'habitude d'appeler ceux qui purement et sincèrement s'efforcent d'insinuer l'évangile dans l'âme des fidèles, et ils croient rendre service à Dieu ! Mais ils sont heureux et dignes d'envie ceux qui supportent toutes ces persécutions d'un esprit calme, qui possèdent la grâce de Dieu dans leurs afflictions, qui opposent à ces malheurs une âme grande et forte. « Réjouissez-vous, dit-il, car votre récompense est grande dans le ciel. » ...Allons, hommes chrétiens, tendons {agite) de toutes nos forces à une si grande félicité.... »

C'est le cri du missionnaire, le cri de l'apôtre, pressé d'évangéliser, prêt à tout, même au martyre !

Il nous faut tout de suite résumer ici l'étude si originale et si instructive que M. le pasteur Lang a faite de ce discours de Cop4.

Calvin parle de « philosophie chrétienne » {philosophia christiana). Ce terme a été comme créé par Erasme pour distinguer la doctrine biblique de la doctrine scolastique. Dans la troisième édition du Testament d'Erasme se trouve une préface avec ce titre : « Erasmi paraclesis, id est adhortatio ad christianœ philosophiœ studium (Exhortation à l'étude de la philosophie chrétienne). » Or cette préface et le discours de Cop ont les plus étroites ressemblances. C'est la même suite d'idées, quelquefois les mêmes expressions. « Il n'y a aucun doute. Ici Erasme a servi à Calvin de modèle et de source. Car dans le début du discours il y a à peine une pensée qui ne se retrouve, plus développée, dans la préface. Certains passages ont des analogies d'expression qui ne peuvent être dues au hasard "i. »

Mais à cette première découverte, M. Lang en joint une seconde, non moins intéressante. Calvin ne s'est pas borné à se servir d'Erasme, il s'est servi encore plus de Luther. L'explication de l'Evangile saint Matthieu, V, 3 suit, dans sa première moitié, presque phrase par phrase, un sermon de Luther, celui pour la fête de tous les saints de l'an i522. Ce discours a été mis dans les Postilles ecclésiastiques, et pouvait être connu, en France, grâce à des traductions latines. Il y avait des traductions de i 525, 1 5-27, i528, i53o....

Le sermon de Luther se divisait en trois parties : le culte des saints et la prière pour les morts ; le rapport des béatitudes et de la loi ; l'explication des

1. Lie. A. Lang, Die Hekehrting Johannes Calvins, Leipzig, 1897. — 2. Ibid., p. 46.

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huit béatitudes. Ce sont les idées exposées par Calvin qui tantôt semble traduire et tantôt parle en son nom personnel.

Personnelle à Calvin est l'insistance sur la nécessité de la certitude. « Dans la seconde et capitale partie de notre discours, la chaîne des idées de Luther est tout à coup brisée ; le langage est libre, entraînant, ardent, et fait contraste avec le langage gêné qui précède, et qui montre clairement que l'orateur expose des idées qu'il n'a pas encore complètement élaborées intérieurement. (?) Ce n'est pas une hypothèse trop hardie de penser qu'ici, au centre du discours se trouve... l'expérience propre de l'orateur.... Le nous est en saillie d'une façon significative.... C'est une confession personnelle dont la force ne peut être contestée *. »

M. Lang conclut : « L'expérience religieuse, qui fit du Français un Réformateur, est tout à fait semblable à celle de Luther, le père de la Réformation 2. »

De ces renseignements, nous montrant que Calvin possédait son Erasme comme son Luther, et son Luther comme son Erasme, qu'il usait librement de l'un et de l'autre, et, avec leurs paroles, exprimait une pensée cependant bien personnelle, nous nous bornons, pour le moment, à tirer cette conclusion 3 : M. le pasteur Lang apporte une preuve nouvelle, et très digne de remarque, du fait que nous cherchons à mettre en lumière, à savoir qu'à l'époque dont il s'agit, Calvin était bien authentiquement converti au protestantisme évangélique.

Le problème, que nous avons maintenant à examiner, est d'ordinaire posé en ces termes vagues : Quelle est la date de la conversion de Calvin ?

Disons-le tout de suite : ce problème ne nous paraît pas de nature à recevoir une solution absolument satisfaisante. Si on prend à la lettre les quelques déclarations directes que nous possédons, elles ne concordent pas d'une manière parfaite. Pour les faire concorder, et arriver à un « système, » il faut les solliciter, plus ou moins doucement, dans un sens ou dans un autre.

Ce fait fâcheux a plusieurs causes. Nos auteurs du XVIe siècle n'étaient pas préoccupés de nous préparer les éléments d'une chronologie, comme notre science critique la désire aujourd'hui. De plus nous ne pouvons pas très bien savoir ce que signifiait, sous leur plume, le mot « conversion. » De nos jours même, ce mot est pris dans les sens les plus divers, par les biographes de Calvin.

1. Lang, p, 53. — 2. Ibid., p. 55. — 3. «M. A. Lang est persuadé que Calvin relève au fond des Réformateurs qui l'ont précédé. Cette thèse peut être vraie, mais n'enlèvera rien à l'originalité et à l'indépendance des idées religieuses de Calvin. Elle peut, en effet, s'appliquer à tout autre théologien, ou Réformateur, de cette époque. Ainsi Luther relevait tout aussi certainement d'Erasme. » {'Bulletin, XLVII, 1898, p. 49.) Voir Appendice V: Le Fèvre, Reformateur français, où nous citons les importantes déclarations de la grande édition critique des Œuvres de Luther, tome IV, p. 463 ss. On voit Luther empruntant un de ses principes théologiques à Le Fèvre d'Etaples.

CONVERSION

Ainsi certains auteurs aventureux ont soutenu que le discours de Gop ne prouvait en rien la conversion de Calvin aux idées évangéliques ! Que leur faut-il de plus? D'autres, très sérieux et modérés, appellent conversion, non pas l'adhésion de l'intelligence, ni même la conviction du cœur, mais seulement l'acte de volonté par lequel Calvin se défit de ses prébendes en 1 534.

Au milieu de ces obscurités, et sans avoir la prétention de présenter à notre tour un « système » défini et définitif, nous allons essayer de nous avancer avec une légitime défiance.

Voici toutefois ce qui nous paraît hors de doute.

L'auteur du discours de Cop, Ie' novembre i533, est converti au christianisme évangélique et protestant. Nous appelons converti un chrétien qui a les idées et les sentiments exposés dans le discours de Cop.

Or ce n'est pas en un jour qu'un homme même pieux et intelligent, même exceptionnellement pieux et intelligent, peut passer du catholicisme du XVIe siècle à un pareil protestantisme, aussi compris, aussi vécu. Nous admettons volontiers dans la vie de notre Réformateur l'extraordinaire ; mais nous ne saurions y admettre le merveilleux, le magique. N'oublions pas en effet que le discours de Cop, à lui tout seul, nous révèle non seulement une science religieuse qu'il était difficile d'acquérir à cette époque, non seulement une expérience et des expériences religieuses qu'il faut peut-être plus de temps encore à accumuler, mais des doutes et des luttes qui ont précédé la certitude joyeuse. La conversion de Calvin a une histoire. Donc le problème vague : « Quelle est la date de la conversion de Calvin, » se précise ainsi : à quelle époque a commencé, et à quelle époque s'est terminée la conversion de Calvin, cette conversion attestée par le discours de Cop ?

Bèze nous fournit un premier renseignement. Selon lui, Calvin était converti depuis un an, quand il composa le discours de Cop.

Parlant de la publication du Commentaire sur le De Clementia de Sénèque, Bèze continue : « Là [à Paris], en peu de mois il fut connu (innotuit) de tous ceux qui cherchaient la pure religion, parmi lesquels, dans la suite, nous l'avons souvent entendu rappeler, non sans un témoignage particulier (insigni) à sa piété, Estienne de La Forge, marchand très connu, plus tard brûlé pour Christ, et dont il a célébré le nom dans son livre contre les Libertins. A partir de ce moment {ab eo iempore) ayant délaissé les autres éludes, il se consacra à Dieu, selon le vif désir (summa vnluntate) de tous les hommes pieux, qui avaient alors des réunions secrètes à Paris, et bientôt il ne lui manqua pas d'occasion d'exercer son courage1. » Suit le récit de l'affaire Cop.

\. Opéra, XXI, Vie de Calvin, y édition, p. 123.

CONVERSION

La dédicace du Commentaire sur le De Clemenlia étant du 4 avril 1 532, la conversion définitive de Calvin serait donc de 1 532.

Pour apprécier, au moins à un certain point de vue, la vraisemblance du renseignement de Bèze, il nous faut rassembler les quelques documents existants sur la vie de Calvin à Paris, dans Tannée qui va de sa conversion au discours de Cop.

Le centre du mouvement protestant était en effet la maison d'Estienne de la Forge, un marchand, natif de Tournay, mais établi depuis de longues années, rue Saint-Martin, à l'enseigne du Pélican ', « bien fort riche homme, dit Y Histoire ecclésiastique, et non moins charitable 2 ; » « en grande afïluence de biens, dit Crespin, et bénédiction de Dieu, de laquelle il n'estoit mesconnaissant ni ingrat 3. » Du reste, sa charité généreuse ne se bornait pas à soulager les misères du corps : elle s'occupait également des âmes. « Il avait en singulière recommandation l'avancement de l'évangile, jusques à faire imprimer à ses despens livres de la Saincte Escriture, lesquels il avançoit et mesloit parmi les grandes aumosnes qu'il faisoit »

On conserve à la Bibliothèque du protestantisme français un unique et précieux exemplaire de ces premiers traités distribués par les premiers protestants. C'est un petit volume traduit de Luther par Louis de Berquin : « Consolation chrestienne contre les afflictions de ce monde et scrupules de conscience. » Et au dessous du titre : « o Seigneur Dieu, fais que ton nom soit magnifié en tous lieux éternellement. » {Page 3qo.)

Ce pieux marchand fut victime de la persécution soulevée par l'affaire des placards, en 1 534, et subit le martyre à la suite de Milon5 (i3 novembre), de Jean du Bourg, marchand drapier (14 novembre), d'une maîtresse d'école, etc. Le 16 février0, il « feist pareille amende honorable et fut pendu, estranglé et puys bruslé en une poterne, estant au cymetière Sainct-Jehan 7. »

1. A Lyon, Estiennc de la Forge avait aussi boutique, chez Loyset de l'Aube, près de la place de l'Herberie. Il était attendu à la foire, en r 5 34, et c'est là que Farel lui adressa, de Genève (25 avril), par l'entremise de Baudichon, une lettre, et une supplique qu'il devait remettre à la reine Marguerite. Toutefois on ne sait s'il vint à cette foire, car, dans son interrogatoire, Baudichon s'exprime ainsi : « On a dit au dict répondant que le dict Estienne n'est encore venu. » Herminjard, III, p. 167. — 2. Histoire' ecclésiastique, I, p. 33. — .'}. Histoire des martyrs, I, p. 304. — 4. Ibid. — 0. M. Weiss a émis l'idée que ce qui causa la perte de La Forge ce fut peut-être un traité donné par lui à Milon, et qui en tout cas avait amené la conversion de ce jeune homme. — G. 1535. Herminjard, III, p. 267,11. 7. — 7. "Bulletin, XI, 1862, p. 256. Liste des hérétiques ajournés par les gens du Roy en 1554. (N. S. 1535-) D'après le 'Bourgeois de 'Paris, Estienne de la Forge aurait chargé « fort, en sa mort, sa femme, >> ce qui veut dire, sans doute, que, pressé de questions, comme savaient les poser les juges et bourreaux du temps, il reconnut que sa femme était luthérienne comme lui. Elle fut emprisonnée. Mais trois semaines plus tard (10 avril 1533), elle fit amende honorable, et eut seulement ses biens confisqués. Un an et trois jours (février 1536) après le supplice de son mari, elle épousa, à Lyon, le richissime marchand et banquier, Jean Kléberg, surnommé le « bon allemand. » Sans doute elle l'avait connu, à Lyon même, du vivant de son premier mari. Des trois enfants d'Estienne de la Forge, une fille, Claude, épousa le célèbre baron des Adrets. Elle mit au monde, à Genève, deux jumeaux, qui eurent pour parrains David Kléberg, fils du « bon allemand. >> et Calvin. Le Registre dit : « Nota que c'est l'ung des enfans du baron des Adrets, la femme duquel est accouchée de deux, à sçavoir d'un lilz et d'une fille, et [David Kléberg] a esté parrain de la fille, et M. Calvin du filz. » '■Bulletin, XXXIX, 1890, p. 267. Weiss, « Notes sur la Rélorme à Lyon et à Paris. »

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Tel était l'homme que Calvin fréquentait alors, et dont il se plaisait plus tard à écrire : « Sa mémoire doit estre bénite entre les fidèles comme d'un sainct martyr de Jésus-Christ »

Autour d'Estienne de la Forge, et, sans doute, dans sa maison même, se réunissait et se cachait la petite Eglise de Paris. Il est conforme au récit de Bèze et au caractère de Calvin 2, de croire que notre Réformateur s'affilia immédiatement et complètement à ce groupe de fidèles.

Alors Calvin entra en relations intimes avec un ami de la Forge, avec Gérard Roussel, qui, nous l'avons vu, évangélisa, après Farel, la secrète communauté parisienne. Ces relations permettront au Réformateur, dans

Traité publié par Estienne de la Forge, (p. 339.) SOIT épître de l53y, adressée

à Roussel, alors évêque d'Oloron, de parler de « nostre familiarité, de nostre cognoissance ancienne et amitié presque fraternelle, » et « de la crainte de Dieu laquelle le temps passé j'ay cogneue en toi et considérée non sans grand plaisir et admiration 3. » « Notre Gérard, » dit affectueusement Calvin dans sa lettre, citée plus haut, du 27 octobre 1 533 .

Ici, comme partout, Calvin est aussitôt poussé hors des rangs; il devient chef, docteur écouté. Il prêche, et termine, dit-on, d'habitude ses allocutions par ces mots : « Si Dieu est pour nous, qui peut être contre nous 4 ? »

Puis, non content d'édifier le troupeau naissant, il le défend contre les premières attaques des loups. C'est ce que raconte V Histoire ecclésiastique ; et,

1. Opéra, VII, p. 160. Bèze (Opéra, XXI, Vie de Calvin, 2« édit., p. 56), dit : « Quand il [Calvin] parloit de ce personnage-là, c'estoit tousjours en luy rendant tesmoignage de grande piété, de bonne simplicité, et sans feintise ; que c'estoit un marchant bien prudent et diligent, mais néantmoins de fort bonne conscience et vray chrestien. »

— 2. Voir T^cvue chrétienne, 1855, p. 738. Louis Bonnet : « La conversion de Calvin. » — 3. Opéra, V, p. 280, 282.

— Opuscules, p. 97, 98. — 4. Ce détail, rapporté par la plupart des historiens, sans indication de source, paraît avoir été emprunté uniquement à Tischer (p. 26). Voir Appendice I, Quelques historiens de Calvin.

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dans son traité Contre la secte phantastique et furieuse des Libertins qui se nomment spirituels ( 1 545), Calvin nous parle lui-même de ses discussions avec leurs principaux chefs. Il le fait dans son style si vif et toujours si intéressant : « Il me souvient, qu'une fois en grande compagnie, Quintin voyant que je lui rabatois son caquet trop vivement, et voulant décliner la luicte [lutte] me dist que je trouvois son propos mauvais, par faute de l'entendre. A quoy je luy répondy, que j'en entendoye un peu plus que luy : d'autant qu'il ne savoit du tout ce qu'il disoit : et moy je congnossoye pour le moins qu'il vouloit embabouiner le monde de folies absurdes et dangereuses i. »

Un peu plus loin : « Quintin se courrouce, quand on luy demande comment il se porte. Comment, dict-il, Jésus-Christ se peut-il mal porter?... Comme une fois j'estois présent, quand Quintin dict à un homme fort malade, qui avoit seulement dict : Hélas! mon Dieu, que je sens de mal, ayde-moy : Vore dia ? [que dites-vous] est-che bien parlé chela ? de dire que Christ se porte ma ? tout le ma n'est y mie [pas] passé en ly ? n'est y mie en la gloire de son père ? est-che là tou che que vous avez aprin 2 ? »

Une dernière anecdote précise encore tous ces détails et met en scène Estienne de la Forge lui-même.

« Je racompteray sur cela une histoire joyeuse, qui sera pour monstrer, de quoy leur profitent toutes ces rêveries au besoing. Il y avoit un certain cordonier à Paris, lequel fut embabouiné de cette secte, tellement que rien ne luy estoit plus mauvais, à son semblant. Or il advint un jour, que luy estant venu voir Estienne de la Forge auquel il avoit eu quelque acoinctance, il le trouva tout fasché, à cause qu'un sien serviteur l'avoit laissé, et avoit emporté quelque argent. Mais la principale cause de sa tristesse, estoit la crainte qu'il avoit, qu'il n'abusât quelque peu de son crédit. Ce cordonier luy demanda qu'il luy failloit [ce qui lui manquait]. Il le lui dist en trois motz, comme il estoit homme de peu de parolles. Mon cordonier incontinent de déguinder sur ses esles [ailes], pour voler par dessus les nues, et d'arguer Estienne de la Forge, qu'il blasphémoit Dieu, d'appeler son œuvre méchanceté : et que, puisque Dieu faisoit tout, on ne devoit estimer rien mauvais. Estienne de la Forge, sachant qu'il ne gagneroit rien à s'araisonner avec luy, et entrer en dispute, luy couppa la broche en un mot. Dieu voulut quelques jours après que ce philosophe de cordonier fust dérobé d'un serviteur. Incontinent comme phrénétique il court çà et là, pour en savoir des nouvelles. Ne le trouvant point, il arrive chez Estienne de la Forge, pour alléger son couraige, en faisant ses complaintes. Comme il commençoit à desranger force injures contre ce larron, et estoit déjà en bon train : Estienne de la Forge luy rompit son propos, disant : Comment? faut-il ainsi blasphémer? pouvons-nous ainsi accuser Dieu ? puisque c'est Dieu qui l'a faict, il le faut plus tost louer. Ce phantastique, estant confus par ses paroles mêmes, dont il avoit usé, s'en alla tout peneux, la queue entre deux jambes : et toutesfois ne s'amenda point pour cela 3. »

1. Opéra, VII, p. 169. — 2. Ibid., p. 199. — 3. Ibid., p. 185.

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Telle était donc la vie que Calvin menait à Paris depuis un an1, mêlé à tous les événements ecclésiastiques et universitaires (et nous avons vu avec quelle exactitude il les raconte à son ami Daniel) ; assistant aux prédications publiques de son ami Roussel, prenant part aux réunions intimes chez son ami de la Forge, exhortant les fidèles, et combattant les hérétiques, prenant insensiblement sa place, la première.

Tout cela est naturel, psychologiquement vrai ; et on comprend que ce Calvin ait eu ridée de profiter d'une occasion exceptionnellement favorable, et qu'il ait pu rédiger le discours du ier novembre 1 533 .

M. Lang qui, nous l'avons vu, a publié la plus récente et la plus remarquable étude sur la conversion de Calvin, nous présente un tout autre tableau.

D'après lui, la conversion de Calvin (il aurait fallu prouver que ce mot avait pour Calvin le sens qu'il a pour notre société religieuse actuelle), a consisté en un acte unique (second point qu'il aurait fallu discuter, élucider), et cet acte unique a été subit ; il s'est effectué entre le 23 août et le Ier novembre i533.

Calvin, nous est-il dit, a rompu subitement (pas allmàhlicli, mais plôt^lich), avec tout ce qui avait été pour lui jusqu'alors le but de ses efforts, son idéal 2. « En 1 5 3 2 , il se contentait encore d'une connaissance toute superficielle de la Vulgate. A la fin de 1 5 33 , l'étude de l'Ecriture, dans les langues originales, remplit son coeur3. » «Avant i532, et peut-être jusqu'au milieu de i533, la question religieuse est pour lui comme si elle n'existait pas {ist die religiôse F rage fur Uni so gut ivie nicht vorhanden ï) \ »

Ainsi le Ier novembre 1 533, Calvin aurait été le Réformateur que nous venons de voir pieux, ardent, aussi versé dans la connaissance de la Bible que dans la connaissance de Luther, et, le 23 août i533;i, il aurait encore été complètement catholique ! Même jusqu'alors la question religieuse ne se serait pas posée. Après quoi, deux mois auraient suffi à sa transformation.

A nos yeux, il y a là, même en dehors de tout document historique, une impossibilité absolue.

Aussi bien, pour affirmer cette conversion subite de Calvin, en octobre 1533, M. Lang est-il obligé0 de nier l'influence de Robert Olivétan ; de nier l'in-

1. On a conteste, il est vrai, l'exactitude chronologique de Y Histoire ecclésiastique, qui fait certainement erreur en disant que Calvin rencontra à ce moment, à Paris, les Libertins et Servet. Si elle se trompe sur le second point, pourquoi ne se tromperait-elle pas sur le premier? Mais la Vie de Calvin (2e édit.) distingue très bien les deux faits; et, si elle place le second à sa vraie date, pourquoi n'y placerait-elle pas aussi le premier ? D'autant plus que ces longues discussions avec les Libertins, ces détails recueillis peu à peu sur eux, exigent plus de temps et plus de liberté que n'en aura Calvin dans le séjour clandestin et court fait plus tard à Paris, celui où, au péril de sa vie, il chercha à rencontrer Servet. Histoire ecclésiastique, I, p. 25. — 2. A. Lang, p. 37. — 3. Ibid., p. 47. — 4. Ibid., p. 30. — *>. C'est le jour où il assista à une séance du Chapitre de Xoyon Voir plus loin, p. 352. — 0. Nous l'avons indiqué dans les pages précédentes.

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fluence de Melchior Wolmar, et de remplacer toute l'histoire du développement religieux de Calvin, telle que les contemporains nous l'ont attestée, et telle que nous l'avons racontée d'après eux, par les raisonnements hypothétiques que voici : « Nous ne pouvons pas absolument nous représenter un homme de l'énergie de Calvin, restant pendant cinq ans protestant de tête sans l'être de cœur, n'étant pas protestant de toute sa personne1. » Nous ne pouvons pas nous représenter!... Mais si Bèze, Colladon et d'autres ont pu se le représenter ? Du reste, il ne s'agit pas du tout de se représenter comment Calvin a pu rester cinq ans protestant de tête sans l'être de cœur. Il suffit de se représenter que Calvin est devenu peu à peu protestant de tête et de cœur. Pourquoi donc un homme très énergique doit-il être soustrait aux lenteurs d'un développement régulier et profond ? Est-ce que, au contraire, à un homme très énergique, il ne doit pas être très difficile de brûler ce qu'il a adoré, et d'adorer ce qu'il a brûlé ? — On nous dit encore: « Sans doute, comme étudiant, il n'est pas resté tout à fait étranger aux questions religieuses qui agitaient le monde. Mais c'étaient des impressions légères, superficielles, qu'il secouait sans scrupule, en pensant aux querelles qui divisaient les sacramentaires, et à la nécessité d'une Eglise forte 2. » Mais que d'hypothèses étonnantes et contradictoires ! Comment celui pour lequel la question religieuse n'a pas existé jusqu'en 1 533, n'est-il pas cependant resté étranger à cette question, déjà comme simple étudiant? Comment cet homme si énergique a-t-il été si superficiel? Qu'est-ce que ce Calvin jusqu'ici inconnu, aux impressions légères, superficielles? Comment cet homme si superficiel, si étranger aux questions religieuses, se trouve-t-il au courant des différences entre les protestants, relativement à la sainte Cène ? Comment se trouve-t-il si préoccupé de la nécessité d'une Eglise forte ?

Et ce n'est pas tout. Après avoir été obligé de négliger toute une série de faits, M. Lang est obligé d'en interpréter toute une autre série, de façon à leur enlever la portée religieuse qu'ils nous ont paru avoir. Calvin achète une Bible pour son ami Daniel; cela ne signifie rien. Calvin se conduit comme nous avons vu vis-à-vis de la sœur de Daniel, laquelle veut entrer au couvent ; cela ne signifie rien. Calvin parle dans son Commentaire sur Sénèque des Pères, de la Bible, de saint Paul; cela ne signifie rien. Melchior Wolmar, Olivétan, leurs idées évangéliques, tout cela ne signifie rien : et c'est G. Roussel qui, en 1 533 , sera cause du premier contact entre Calvin et l'Evangile (die erste Beruhrung), qui jettera le premier grain {{iierst ein Sameiikorn) dans l'âme de Calvin 3.

C'est à ce point qu'il faut violenter (nous indiquons naturellement nos impressions et non pas les intentions de M. Lang, dont personne n'apprécie plus que nous les travaux toujours si érudits et souvent si sagaces) l'histoire et la psychologie, pour faire tenir la conversion de Calvin dans les quelques semaines de la seconde moitié de l'année 1 533 .

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