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CHAPITRE SECOND L'enfance

I. Naissance et baptême. - — II. L'horoscope de Calvin et l'astrologie au XVIe siècle. — III. L'avertissement contre l'astrologie. — IV. Le collège des Capettes et la famille des Montmor. — V. Les bénéfices : chapelle de la Gésine, cures de Martinville et de Pont-l'Evêque. — VI. L'abbaye d'Ourscamp et le Traité des reliques. — VII. Le départ pour Paris.

'ANNEE même où Le Fèvre d'Etaples publiait clans la préface de son Psautier cette déclaration : « Déjà dans le lointain une lumière brillante a frappé mes regards, » Jean Calvin, second fils de Gérard Cauvin et de Jeanne Lefranc, naissait, le 10 juillet 1509, à Noyon ; et c'est dans cette ville qu'il passa son enfance jusqu'à l'âge de quatorze ans (i5oç]-i523).

Le Vasseur raconte qu'il tient un fait curieux de trois dames des plus honorables de la ville (parmi lesquelles figure une « damoiselle Jeanne de Bure »), et qui le tenaient ellesmêmes de leurs mères. Au moment où Calvin naquit, un essaim de grosses mouches, sortant du sein de sa mère, remplit la chambre : « présage non douteux qu'il devoit estre un jour un mesdisant et calomniateur parfait, représenté par la mousche, qui se fourre en tous lieux, et fait son ordure partout, n'espargnant pas le cristal des plus luisans miroirs ; de là elle entre dans les temples, s'eslance sur les autels et sur ce qui est de plus sacré. » Et, après avoir invoqué Phèdre et ses fables, Le Vasseur conclut : « Sois juge, mon cher Lecteur, si Calvin espargna escarlatte ny pourpre, mitre ny couronne,

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dignité d'Eglise ny autre, sur laquelle il n'ait fait son ordure, sale mouche qu'il fut*. »

On peut juger par ce début de la confiance que mérite l'esprit critique du chroniqueur, si volontiers cité par les catholiques.

Noyon. Eglise Sainte-Godeberte -. (p. 30.)

L'enfant fut tout de suite baptisé à Sainte-Godeberte, qui s'élevait au milieu de la Place au blé, à côté de la maison des Cauvin et de celle des Lefranc. Il eut pour parrain un chanoine, Jean des Vatines. « A ce propos, nous raconte Bèze, parlant de son Baptesme, et monstrant qu'il faloit distinguer et séparer ce qui estoit là de la tradition des hommes, d'avec ce qui est de l'ordonnance de

l. Le Vasseur, p. 11 57. — 2. Bibliothèque nationale. Manuscrits, collection Beaucousin, N° 8809.

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Dieu et de nostre Seigneur Jésus-Christ ; il disoit volontiers : Je renonce le cresme, et retien mon Baptesme1. »

L'église Sainte-Godeberte a disparu (Page 29.) La maison des Gauvin a été oubliée. Et ici il faut noter un curieux contraste. Pour Luther, on peut voir à Eisleben la maison solide dans laquelle il vint au monde, et l'église où il fut baptisé, et le baptistère même dont on se servit, et puis la maison où il mourut. Les chambres qu'il a occupées sont presque intactes à Wittemberg, à la Wartbourg, à Cobourg, et son corps repose à Wittemberg dans une tombe soigneusement conservée.

De même pour Zwingle. A Wildhaus, dans le haut Toggenbourg, le rustique et solide chalet qui abrita les premières années du Réformateur suisse, en face des mêmes montagnes et des mêmes forêts, est toujours enveloppé par le même air pur des montagnes et de la liberté. Et si le poirier historique, ou le monument de granit, indiquent seulement à peu près l'endroit où tomba le vaincu de Cappel, on conserve, à Zurich, non seulement son cabinet de travail, mais le drapeau et l'épée qu'il portait dans la funeste bataille.

Tout cela est précis, réel, matériel. Tout cela se voit, se touche et parle éloquemment à l'imagination populaire.

Pour Calvin aucun monument n'indique le lieu où il a été enseveli, et les Noyonnais eux-mêmes discutent encore sur le lieu où il naquit. Il semble que l'homme se soit complètement évanoui, pour que rien ne détourne l'attention de son œuvre.

C'est plus sublime, mais c'est plus abstrait. Et qui dira l'importance que cette différence a eue pour décider du sort de ces trois grands héros, dans la sympathie des peuples et jusque dans le jugement de la postérité?

Nous en aurions fini avec la naissance de Calvin s'il avait vu le jour à notre époque. Mais, au XVIe siècle, le récit des premiers moments d'un grand homme est régulièrement, naturellement, accompagné d'une autre mention : celle de son horoscope.

Florimond de Raemond2 nous a conservé celui de Calvin. (Page 3i.) Il consiste en une figure cabalistique et en une explication dont le galimatias est plus cabalistique encore: « ... La lune, dit-il, s'entre-regardant d'un aspect sextil, et Saturne estant en la maison de Mercure, montrent la beauté de son esprit.... La lune avec l'œil du Taureau a bien descouvert ce naturel vicieux..., le Mars au neuvième lieu, n'estant pas en sa maison, toutefois Seigneur de l'ascendant, monstroit qu'il seroit sacrilège3.... »

1. Bèze, Vie de Calvin, 2e édition. Opéra, XXI, p. 53. — 2. L'histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, divisée en huict livres, par Florimond de Raemond, conseiller du Roy en sa cour de parlement de Bordeaux. A Rouen, chez Jean Berthelin, dans la cour du Palais. MDCXXIII, p. 880. Voir Appendice I: Quelques historiens de Calvin. — 3. De bonne heure Calvin semble s'être occupé de cette étrange science. Alors qu'il était

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Certes il serait difficile de rien imaginer de plus baroque. Et cependant l'historien qui, sous les faits, cherche surtout les mœurs et l'âme d'une génération, aurait bien tort de se contenter de rire. C'est ici, au contraire, qu'il s'agit de constater et de comprendre. Le XVIe siècle croyait à l'astrologie, et y croyait d'une façon qui nous paraît incroyable aujourd'hui.

Le Dr Friederich, l'ami bien connu de Dollinger, a écrit un livre curieux intitulé « Astrologie et Réformation, ou les astrologues, prédicateurs de la Réformation et initiateurs de la guerre des paysans l. » Il y a clans ce livre de l'exagération et du parti pris. Cependant, comment ne pas être frappé qu'un savant comme Friederich ait pu écrire: « Pour moi, je suis arrivé à la conviction que, pour apprécier justement les événements du XVIe siècle, il ne suffit pas de consulter consciencieusement tous les documents, toutes les archives : il faut arriver à examiner et à préciser exactement l'influence de l'astrologie. » Et encore : « Ce n'était plus la parole révélée de Dieu qui dirigeait les événements publics, c'étaient les astres. »

Friederich nous montre, en effet, la papauté adonnée à l'astrologie. En 1418, le pape Nicolas V, efTrayé par une éclipse, rédige une liturgie et nomme des cardinaux. En 1456, le pape Calixte III, effrayé par deux comètes, fait dire des prières pendant plusieurs jours. Paul II parle comme un astrologue plutôt que comme un prêtre; cardinal, il apporte au conclave des prédictions, et pape, il gratifie d'une belle prébende l'astrologue qui lui prédit une longue vie. Paul III est l'ami et le jouet des astrologues. Le cardinal d'Ailly cultive de plus en plus l'astrologie, et le concile de Trente siège un 16 mars, parce que ce jour est un jour astrologiquement favorable.

Naturellement, les laïques imitaient les prêtres. Les princes avaient à leur service des astrologues et c'est sur leurs indications qu'ils décidaient souvent de

encore étudiant, nous le voyons écrire à son ami Daniel : Invideo libi Frisium asirologum, ce qui signifie, je t'envie ton exemplaire de l'astrologie de Frisius. Il s'agit sans doute de Laurentus Frisius qui venait de faire paraître (1528) un traité sur les planètes : Traclalus singularis de polesiate planetarum. Voir Herminjard, II, p. 280. Du reste le Commentaire de Clementia prouve que Calvin avait déjà, au moment où il l'écrivit, des notions assez justes en astronomie.

1. Dr Johann Friederich, Docent der Théologie an der Ludwig-Maximilians-Universitàt, in Mùnchen : Astrologie uni Reformation, oder die AstroJogen als Prediger der Reformai ion und Urbeber des Bauern Krieges. Voir chapitre II : Der Einfluss der Astrologie um den Beginn der Reformation, p. 16-44. l-e chapitre VI : Das Verhàltniss Luther's zur Astrologie, est particulièrement faible.

Horoscope de Calvin, (p. 30)

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graves événements. L'empereur Frédéric III consultait lui-même les astres. Maximilien Ier avait pour secrétaire un astrologue, et consacrait à l'astrologie une de ses cinq règles de gouvernement.

Si telles étaient les pensées des chefs spirituels et des chefs temporels du peuple, quelles devaient être les pensées du peuple lui-môme, des bourgeois, des paysans, des serfs ?

On sait enfin que Mélanchton croyait à l'astrologie. Ni les attaques de Pic de la Mirandole, ni les railleries de Luther ne l'ébranlèrent. A propos du mariage malheureux de sa fille, il regrettait de ne pas avoir mieux consulté les astres: une conjonction aurait dû le faire réfléchir. Et peut-être que la prédiction d'un certain astrologue ne fut pas tout à fait étrangère à son refus de passer en Danemark, ou en Angleterre.

Cela dit, notons un fait. Friederich lui-même qui essaie, assez vainement semble-t-il, d'interpréter certaines paroles de Luther et de Bèze comme une adhésion aux superstitions astrologiques, ne nomme même pas Calvin.

Mais ce n'est pas assez que Friederich se soit tu et n'ait pas osé ranger Calvin parmi les partisans de l'astrologie. Il aurait dû, au contraire, parler et reconnaître que, voyant cette superstition menacer tous les intérêts de la foi et de la piété, Calvin avait écrit un traité, un de ses plus populaires, pour la combattre. De telle sorte que dans ces pages curieuses1 nous avons la bonne fortune de trouver la description exacte de la maladie, en même temps que nous pouvons admirer jusqu'à quel point notre réformateur sut se préserver de ses atteintes2.

Voici d'abord comment il constate le fait : « Il y a eu de longtemps une folle curiosité de juger par les astres de tout ce qui doit advenir aux hommes, et d'enquérir de là et prendre conseil de ce qu'on avoit affaire.... C'est une superstition diabolique.... Aujourd'huy, elle se remet au-dessus, en sorte que beaucoup de gens qui s'estiment de bon esprit , et aussi en ont eu la réputation , y sont quasi ensorcelez »

Or, après la double renaissance « des sciences humaines » et de « la doctrine céleste », ne méritent-ils pas « d'estre chastiez au double » ceux qui « sont si

1. L'horoscope porte que Calvin naquit le 10 juillet 1509, à 1 heure 27 minutes de l'après-midi. Mais il est bien évident que c'est là une exactitude toute... horoscopique. — 2. Advcrtissement \ contre \ laslrologie qu'on appelle judiciaire \ et autres curiosité^ qui régnent aujourd'huy au monde, 1549. — Bèze (Vie de Calvin, 2me édition) met la composition de ce livre en 1548 : mais il ne parut qu'en 1549. Calvin le dicta à son secrétaire, François de Viliers. (Vilierus était un pseudonyme de François Hotman). Celui-ci le traduisit en latin et dédia sa traduction à Laurent de Normandie, en l'appelant un livre petit (non magnum), mais d'or (certe aureolum). Il ajoutait que c'était un livre « très nécessaire à beaucoup, » parce que « à travers presque toutes les nations cette curiosité s'était étendue comme une maladie et une contagion. » Opéra, VII, p. XXXVII-XXXIX.

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