‹ Jean CalvinChapitre 62 sur 115 · Herminjard, III, p. 162 et 238, n · texte numérisé non relu

Herminjard, III, p. 162 et 238, n

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

contre la sainte Trinité *], Calvin ne refusa point de conférer avec luy pour essayer de le réduire, ou bien pour le conveincre et redarguer par la parole de Dieu. Pour ce faict fut accordé qu'ils se trouveroyent tous deux, à heure nommée, en une certaine maison en la rue Saint-Antoine, ce que Calvin fit, combien qu'il y eust du danger pour sa personne : mais le dit Servet ne comparut, quoi qu'on l'attendist longtemps 2. »

Plus tard, Calvin rappela lui-même le fait: « Tant y a que je fu prest à Paris de hazarder ma vie pour le gaigner à nostre Seigneur, s'il eust etté possible. Mais voyant l'offre que je luy faisoye, jamais n'y voulut mordre 3. »

Comment ne pas regretter cette étrange détermination de Servet ? A quel motif l'attribuer ? Bèze dit que Calvin, se rendant au milieu de ces circonstances à Paris, avait été amené comme par la main de Dieu. Et, en effet, qui sait ce qui serait sorti de la rencontre projetée ? Qui sait si l'avenir n'aurait pas été modifié ? Regrets superflus ! Il semble que Servet ait toujours tout fait pour empêcher ce qui aurait pu éviter la catastrophe, terrible pour lui et pour le protestantisme.

De Paris, Calvin rentra à Angoulême. Mais il ne fit qu'y passer. Les expériences de son voyage l'avaient décidé à prendre une résolution grave. « Or enfin voyant le povre estât du royaume de France quant à la religion, il délibéra de s'en absenter, pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. Il partit donc de France, Tan 1 534, et avec luy le dit jeune homme avec lequel nous avons dit qu'il demeuroit en Saintonge 4. » Il s'agit de du Tillet, qui ne pouvait se résoudre à abandonner son ami. Ensemble ils se dirigèrent vers Poitiers.

Il était vraiment dans l'ordre que le futur adversaire de Servet fît comme un pèlerinage au siège épiscopal de l'ancien adversaire d'Arius, de l'Athanase latin, de saint Hilaire. Au milieu de ces grands docteurs de l'Eglise, celui qui avait déjà commencé à écrire Y Institution chrétienne n'était pas déplacé.

i . Voici comment la Popelinière commence sa description de la ville : « Pour bien représenter le vray sit et plan de la ville de Poitiers, se faut former en l'entendement un lieu eslevé, qui de toutes parts soit entournoyé d'eau et de montagnes, fors d'un costé, qui bien uni s'estend en longues et belles plaines — [Page 443.)

» Ceste ville [après Paris] est plus grande de circuit qu'aucune autre de France : n'est toutesfois peuplée plus de deux tiers dedans la ceinture de ses

1. Addition de la troisième édition, Opéra, XXI. Vie de Calvin, p. 124. — 2. Ibid., 2* édit., p. 57. — .1. Opuscules, p. 1339. « Déclaration pour maintenir la vraye foy... contre les erreurs de Michel Servet. » Ces lignes sont ajoutées par le texte français au texte latin. Les deux textes sont de Calvin. Opéra, VIII, p. 4S1 et n. Voir Ibid. , Proleg. xxxin. — 4. Opéra, XXI. Vie de Calvin, 2^ édit., p. 57.

LA SORTIE DE FRANCE

L. Château. — V. Tente de l'amiral Coligny. — Z. Tentes des princes de Navarre et de Condé. t. Cathédrale de S.iiiit-Picrre. — 2. Saint-Hilaire. — 3. Notre-Dame-la-Grande. — 4. Sainte-Radegonde. — 11. Place de l'Horloge. 12. Le Marché-Vieux. — 13. Le Pilori. — 16. Le Palais. — 17. Les Ecoles.

i. Ce plan est la reproduction d'une estampe qui se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris et à la Bibliothèque municipale de Poitiers. Il a été publié, en héliogravure, par M. Jules Robuchon, dans ses Paysages et monuments du Poitou. Nous remercions cet honorable éditeur pour sa bienveillante communication.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

murailles [elle paraît n'avoir jamais compté plus de i S à 20000 habitants]. Le dessus de la montagne est fort haut et bien couvert [de maisons, dominées par la masse du Palais des anciens Comtes, et par les flèches de ses églises] ; mais la plus part des pendans sont employez en vignes, prez et cultures d'autres fruitz

Vue d.

jusques aux murailles qui commencent au bas de la montagne, courant tout le long du pied d'icelles *. »

Ces murailles étaient flanquées de 60 à 80 tours ou tourelles, et d'un château {Page 446) rebâti en 1 3 7 5 , au confluent de la Boivre et du Clain ; c'était un triangle avec une tour à chaque coin, et se défendant l'une l'autre2. Cependant Poitiers ne passait point pour une bonne place de guerre. Son enceinte était trop vaste, et son château pas assez fort.

i. La Popelinièrc, La vraye et entière histoire des troubles, 1579. P- 250-— 2- " Jean, ^uc de Berry, reconstruisit le château de Poitiers, dont une partie avait été détruite par l'assaut de 1392. Le nouvel édifice, situé comme l'ancien, au confluent du Clain et de la Boivre, affectait la forme triangulaire. Il défendait la porte Saint-Lazare et la porte et le pont de Rochereuil. Il communiquait avec la rive droite du Clain par un pont fortifié. Les travaux qui durent commencer avant 1378 furent dirigés par un habile architecte du duc, nommé Guy de Dammartin. Ils étaient en pleine activité en 1 383-1 385.... Il ne subsiste plus aujourd'hui de cette belle résidence que les débris mutilés de deux tours sur le bord de la rivière. » Bélisaire Ledain, Histoire sommaire de la ville de Poitiers, p. 106.

LA SORTIE DE FRANCE

Subordonnant tout à cette défense, qu'elle n'arrivait pas à rendre suffisante, Poitiers était une ville pauvre. Elle en convenait elle-même à sa manière : « Nulle part, y disait-on, on ne voyait moins de marchands, orfèvres, parfumeurs et tels autres ministres de volupté. » Malheureusement la propreté n'était pas

beaucoup plus estimée que la volupté elle-même. Charles-Quint appelait Poitiers le plus beau village qu'il eût vu, et le landgrave de Hesse, qui visita la ville, en 1602, a consigné, dans son journal de voyage, le souvenir de la saleté des rues et de la laideur des maisons.

Hâtons-nous d'ajouter que Poitiers n'en était pas moins célèbre, et digne de l'être, grâce à ses établissements d'instruction. Son Université, établie le 29 mai 143 1, possédait les quatre facultés, et celle de droit civil était particulièrement florissante. L'étude du droit convenait à cette population, dont le tempérament se distingue moins par la vivacité que par le bon sens. Il y eut dans la cité une élite d'hommes graves et instruits, qui l'administrèrent avec régularité et y firent régner l'ordre et la tranquillité. Du reste, le goût d'une science solide s'allia parfois à l'amour des belles-lettres et de la poésie. Poitiers fut l'Athènes du Poitou. Au temps de Louis XII, l'Université comptait plus de 4000 étudiants, venus non seulement de France, mais d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, d'Aile-

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

magne. Sept collèges préparaient les jeunes gens à ces hautes études. Faut-il ajouter avec Rabelais1, que les occupations de cette population scolaire n'étaient pas toujours très scientifiques ? On disait les Auteurs et joueurs de paume de Poitiers, comme on disait les danseurs d'Orléans, les brayards d'Angers, les

Poitiers. Le château, (p. 444.)

crottés de Paris, les brigueurs de Pavie, les amoureux de Turin °2. Ainsi les étudiants avaient leurs surnoms, comme leurs professeurs : docteurs subtils, angéliques, irréfragables, etc.

Mais enfin ce qui distinguait le plus Poitiers, c'était sa piété catholique. P]lle avait 26 paroisses, 2 couvents de femmes, 4 couvents d'hommes, une abbaye dans ses murs, deux abbayes dans les faubourgs, et les gens d'Eglise formaient le tiers de la population totale; et l'on peut dire que Poitiers, la vieille ville bien conservée, est restée ce qu'elle était, le plus curieux musée catholique qu'il soit possible de visiter.

2. Partons de Notre-Dame-la-Grande. « L'antique et incomparable église romane, d'un côté, le palais des comtes de Poitou, où étaient et sont encore installés les principaux services judiciaires, de l'autre, attirèrent dans ce centre populeux, autour duquel battait le cœur de la ville et qui a comme un caractère

1. Œuvres, II, v. — 2. Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest, VII, p. 18$. — Pour la description de Poitiers voir : H. Ouvré, Essai sur l'histoire de la Ligue à Poitiers, 1855, p. 15 a 24.

LA SORTIE DE FRANCE

tout particulier d'archaïsme, une population sui generis. Les familles de robe et les gens d'Eglise y abondaient1. »

Entrons dans la rue du Marché. Nous rencontrons, à notre gauche, la ravissante maison N° 9, avec ses deux inscriptions : Hoc est refugion [sic] meum, i55y, et in DTw confido, i55j. « Il est permis de conjecturer que nous avons devant nous une construction élevée par quelque sectateur de la religion nouvelle, car les protestants étaient presque seuls dans la coutume de multiplier les inscriptions "À. » Descendons la Grand' rue (dont les parties s'appelaient autrefois rue Saint- Etienne, Grand'rue, rue Saint-Michel, rue du Pont Joubert). A droite, on remarque, sur une maison reconstruite, deux clefs sculptées : c'était l'auberge des deux clefs, dite anciennement « la grande allée. » A côté, séparée par un passage, est une maison au pignon monumental : c'était le logis dit de T Autruche. Par derrière, ces deux immeubles

1. Alfred Barbier, Chronique de Poitiers aux XV* et XVIe siècles, 1892, p. 34, 35. — 2. Robuchon, Paysages et monuments du Poitou. Volume sur Poitiers, p. 153.

Poitiers. La Prévôté, (p. 448.)

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

touchaient à l'hôtel de la célèbre famille Sainte-Marthe '. I /entrée de l'hôtel était rue Sainte-Marthe (autrefois rue du Chariot de David)2. Un peu plus bas (ancienne rue Saint-Etienne), était le logis (disparu depuis 1887) des Herbert. Jacques Herbert, maire, huguenot respecté de tous, fut pendu en i5Ô2 sur la place de Notre-Dameda-Grande 3. Une autre maison porte une autre inscription. Je traduis: « Ni par crainte, ni par espoir; tranquille au milieu des ondes, » 1590. Plus bas, à droite, au-dessus d'un grand portail, un écusson mutilé indique les armoiries de Tordre de Malte. Encore un peu plus bas est la maison dite des Trois-Clous, spécimen des plus curieux de l'architecture du moyen âge, qu'aurait habitée Charles VII, quand il vint à Poitiers, en 1422 4. Ainsi ces vieilles villes étaient tantôt comme un livre d images, tantôt comme un livre de belles sentences, toujours ouvert devant les yeux et la pensée des passants.

3. Mais ne pouvant parcourir ainsi toutes les rues, bornons-nous à quelques visites spéciales 5. Ne nous attardons pas cependant devant le temple de Saint- Jean, ce baptistère en style de la fin de l'empire romain, édifice chrétien bâti avec des matériaux païens, monument unique en France; ni devant l'hôtel, dit à tort, de la Prévôté 6 (tout près de la place où le Pilori se dressait autrefois, et où avaient lieu les exécutions), « un bijou, » « un des plus jolis modèles de l'architecture du XVe siècle » {Page 447), avec une richesse merveilleuse d'ornementation, fleurs, fruits, feuilles, arabesques, animaux, sirènes. En bon Français, cherchons tout de suite la rue Sainte-Marthe, que nous avons déjà nommée (parallèle à la rue du Marché). La rue Sainte-Marthe nous conduit en face d'une maison de la rue Notre-Dame-la-Petite (aujourd'hui rue de la Cathédrale). Ici, à l'hôtel de la Rose, descendit, en 1429, Jeanne d'Arc, chez l'avocat général au Parlement, Jean Rabateau, à la femme duquel elle fut confiée. D'ici elle partit pour Orléans, et, jusqu'en 1825, on montrait encore la pierre sur laquelle elle aurait mis le pied pour monter sur son cheval. Au moyen âge on trouvait ainsi à la porte des hôtels une pierre, dite « montoir » : le montoir de Jeanne est aujourd'hui au Musée. « Désormais (s'écrie M. Bélisaire Ledain, qui a récemment réussi à déterminer le logis de Jeanne d'Arc), désormais Poitevins, lorsque vous passerez dans la rue Notre-Damela-Petite, devant la rue Sainte-Marthe, saluez cette humble maison, trans-

1. Voir Appendice XI, Le séjour de Calvin à Poitiers. — 2. Bulletin tic la Société des antiquaires de l'Ouest, 1889- 1 89 1 , p. 376-387. — .'). A. Lièvre, Histoire des protestants et des Eglises réformées du Poitou, 1856, I, p. 126. — 4. Le guide du voyageur à Poitiers, par Pierre Delbarre, 1882. — 5. Notons au passage quelques vieux noms : Rue du Plat d'Etain, Rue des Basses-Treilles (celle où était le jardin dans lequel Calvin se réunissait avec ses amis), Rue de la Psalette, l'Lscalier du Diable, Rue de la Balance d'Or, du Chaudron d'Or ; — quelques vieilles enseignes : le Mouton couché, non loin de cet hôtel des Trois Piliers, où l'on reçoit des voyageurs depuis le XVF siècle, et où Calvin aurait déjà pu loger; le Noyer arraché, représenté par un homme tenant de la main un arbre la tète en bas, dans la rue du colonel Denfert. — Encore une vieille inscription: « Tout par raison : raison partout 1381, » devise rationaliste gravée sur l'hôtel de la rue Raison-Partout, etc. C'est bien un Musée. — 6. Construit dan^ les dernières années du règne de Louis XII, cet hôtel appartenait, en 13 14, à François Fumée, licencié ès lois, seigneur de la Picrrière et de Jaulnay, maire en 1320. La prison de la Prévôté, aujourd'hui à peu près disparue, était en lace, à droite, à l'extrémité de la rue de la Prévôté.

LA SORTIE DE FRANCE

formée et oubliée. Ce n'est plus l'hôtel de la Rose du XVe siècle ; rien ne la distingue ; elle n'a ni style, ni caractère, mais c'est là que s'est préparé l'événement le plus extraordinaire de l'histoire de France, j'oserai même dire de toute l'histoire1. »

4. Nous n'oublions pas toutefois que ce que nous cherchons surtout ce sont les souvenirs protestants, et nous commençons par aller au lycée. En face la jolie chapelle de cet établissement, au coin de la rue du Puygareau, se trouve l'hôtel Jean Beaucé. {Page 45o.) Sa façade donne sur la petite place située derrière l'hôtel-de-ville. « Il frappe par sa singularité2.... » Sur une fenêtre haute, on lit la date de 1 5 54. Or ce Jean Beaucé (ou Beaussé), riche négociant, un des soixante-quinze bourgeois du corps de ville, fils sans doute de Jacques Beaucé, maire en idoo, était le Groslot de Poitiers, le protestant le plus ardent et le plus influent. Tous les documents le citent en première ligne : par exemple, cette complainte des doyens, chanoines et chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand, que nous reproduisons en note en entier à cause de sa grande importance 3. C'est Beaucé. qui réunit les protestants dans sa maison ; c'est Beaucé qui fait prêcher. Beaucé, au nom des protestants, correspond avec le gouverneur du Poitou, M. du Lucie, comme le prouve une lettre de l'Eglise réformée de Poitiers,

I. Revue poitevine et saintongeaise, 1891, a La maison de Jeanne d'Arc à Poitiers, >> par Bélisaire Ledain. — La Société des antiquaires de l'Ouest a fait placer sur cette maison une plaque en marbre avec cette inscription : « A Jeanne d'Arc, la Société des antiquaires de l'Ouest, mars 1892. Ici était l'hôtellerie de la Rose. Jeanne d'Arc y logea en mars 1429. Elle en partit pour aller délivrer Orléans assiégé par les Anglais. » — 2. Robuchon, Paysages et monuments du Poitou, Volume sur Poitiers, p. 152, 153. — 3. Complainte des doyens, chanoines et chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers par devant les commissaires du Roi au sujet du pillage de l'église de Saint-Hilaire, fait par les Huguenots en 1562. (Bibl. municip. de Poitiers: collection Dom Fonteneau, t. XII, p. 299-311.) — Reproduite dans les Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest, XV (1852). « ...Aquoy ils concluent premièrement, que depuis le moys de janvier dernier en ça, en ceste ville de Poictiers, se sont faictes plusieurs assemblées, tant en maisons privées comme cheux le dict Beaucé, la Pillardière, Persicault, Sabourin et autres, que aussi en autres lieux de la dicte ville et faulxbourgs, et ce par les ministres ci-dessus nommés, sectistes de Calvin et de Bèze hérétiques; ès quelles assemblées l'on a presché privément et publiquement par grandes invectives et scandalles contre les déterminations des saincts conciles et ordonnances de nostre mère saincte église apostolique et romaine, et y détractant et villipendant les saincts sacrements et personnes ecclésiastiques ; — que les principaux ministres ont esté le curé de Chiré, ung nommé de l'Estang, l'autre Chrestien, et ung autre nommé Saint-Marceau, qui ont presché publiquement et scandaleusement tant en et audans de la ville, que dehors en plusieurs et divers endroits, et ce en habits lais et dissolus, sans aulcune permission de monsieur l'Evesque de Poictiers, ne de ses vicaires, ains principallement par la conduite et induction des dicts Beaucé, de Liste [Jacques Herbert, sieur de l'Isle, pendu le 7 août 1562, comme nous l'avons dit plus haut] maire, l'abbé de Valence, la Vacherie, le général des Prunes, et autres leurs alliés et complices. Pareillement les dicts ministres et leurs adhérans... ont faict plusieurs conventicules et assemblées qu'ils nommoient le Consistoire, où ils ordonnèrent de spolier les temples et personnes ecclésiastiques des trésors, châsses et reliques... ; aussi ordonnèrent de colléger et amasser deniers de ceux de leur secte calvinienne tant pour nourrir, entretenir et défrayer les dicts ministres, diacres, anciens, surveillans que autres leurs officiers, que aussi pour souldoyer trois ou quatre cents soldats en armes, lesqueulx soldats estre armés, ils auraient, dès le commencement du moys de may dernier, assemblés en ceste ville.... Voyres que dès le commencement de may dernier, les dicts séditieux avoient dressé de leur auctorité privée des quarteniers, centeniers, cinquanteniers et dixmiers, qui en armes gardoient les dictes portes et les presches ordinaires des dits ministres et aussi les lieux où se faisoit le Consistoire. » — Il y a d'autres documents semblables dans dom Fonteneau, t. II et XII, où Beaucé est noté comme un des plus ardents de la secte calvinienne.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

laquelle débute ainsi :

« Monseigneur, par la lettre que vous avez écrite au sire de Beaucé, etc l. » Il ne faut pas s'étonner que les auteurs catholiques aient surtout poursuivi Beaucé de leurs colères et de leurs accusations. Ils prétendent qu'il fut le principal instigateur des troubles de i5Ô2, et même, qu'après le pillage des églises, le 27 mai, tout, châsses, vases sacrés, fut porté chez lui, fondu, et converti en lingots. Voici comment s'exprime un document contemporain : « les queulx [Gascons] commencèrent à saccager, piller, voiler

Poitiers. L'hôtel Beaucé.

et emporter tous les reliquaires, châsses, croix, calices, crucifix, livres et tableaux couverts tant d'or que d'argent de la dicte église Saint- Hilaire, et iceux emportèrent et menèrent en la maison de Jehan Beaucé, voyre publiquement et à descouvert, en une charrette qui en estoit plaine jusques sur les paux; entre lesquelles il y avoit le chef de Monsieur Sainct Hilaire d'argent doré2... » Seulement ce récit contient deux inexactitudes : i° Les objets pillés furent transportés non pas chez Beaucé, mais dans sa rue, « clans un emplacement au bout de la rue du Bourg-Marin 3 ; » 20 ce ne furent pas les protestants de Poitiers qui provoquèrent ou accomplirent ces pillages, mais les bandes gasconnes de Grammont. D'après les délibérations du corps de ville, un gentilhomme poitevin, Lancelot du Bouchet, seigneur de Sainte-Gemme, gouverneur de la ville, pour le compte du prince de Condé, avait prévenu le lieutenant général Jean de La Haye et

l'échevinage de l'arrivée de ces bandes. 11 avait conseillé de mettre en lieu sûr les objets sacrés et précieux. Le Conseil refusa de tenir compte de ces sages avis 4.

1. Archives historiques du Poitou, XII, p. 108. Lettre du 13 mai 1562. — 2. Manuscrits de Dont Fonteueau, XII, p. 299, s. s. (Bibliothèque municipale de Poitiers.) — 3. La rue du Bourg-Marin est devenue la rue du Puygareau. Bobinet, Continuation des Annales d'Aquitaine, II, p. 1000. Bobinct continue : « La tradition nous apprend qu'un petit mercier s'étant logé où ils avaient fait leur fonte, aiant criblé et lavé les cendres, y trouva assez de quoi faire bâtir le superbe logis qui y est maintenant, et pour faire une dot à sa fille, suffisante pour la marier avec un baron du Poitou, qu'on croit être celui de Morthemer. » Or ce petit mercier, c'est Beaucé ; ce « superbe logis, » c'est celui que nous admirons encore aujourd'hui. Le malheur pour la « tradition » est que le logis poite la date 1554. Ce n'est donc pas avec l'or trouvé en 1562 qu'il a pu être bâti. A force de vouloir prouver, les calomniateurs finissent par se réfuter eux-mêmes, démontrant une seule chose : l'importance de celui contre lequel ils redoublent leurs vaines attaques. - 4. Le récit ainsi rectifié cadre avec le récit de ['Histoire ecclésiastique, qui parle d'une image de Notre-Dame et

LA SORTIE DE FRANCE

Ces détails bien authentiques sur le rôle de Beaucé ne permettent pas d'élever le moindre doute sur 1 information de Fl. de Raymond, confirmée au contraire par tous les documents cités, et qui est ainsi conçue : « Au Synode de Poictou, qui fut le second clandestin, tenu Tan 1 55g, chez le sieur Beaussé. 1 » Or tout nous porte à croire qu'il ne s'agit ici de rien moins que de la célèbre assemblée tenue en effet à Poitiers, fin de Tannée 1 558, et qui décida la convocation du premier synode général des Eglises réformées de France'2. Chandieu était venu de Paris pour pacifier certains débats suscités par de la Vau, disciple de Castalion. Après la Cène, « les ministres estans assemblés, communiquèrent par ensemble, tant de la doctrine que de l'ordre et discipline entre eux observés, et, par les choses qu'ils traitoient, commencèrent à appréhender quel bien se seroit, s'il plaisoit à Dieu, que toutes les Eglises de France dressassent d'un commun accord une confession de foy et une discipline ecclésiastique 3. » Quelques mois après, le premier synode national se réunissait, rue des Marais, à Paris. Cet hôtel Beaucé, encore debout, serait donc le vrai berceau de notre système synodal, de notre constitution presbytérienne, du régime représentatif et parlementaire, en France et dans le monde. N'est-ce pas le cas de reprendre l'apostrophe de l'historien qui a déterminé le logis de Jeanne d'Arc, et de dire: « Désormais, Protestants, Français, lorsque vous passerez clans la rue Puygareau, devant cet hôtel, saluez. C'est là que s'est préparé un des événements les plus extraordinaires de l'histoire du protestantisme et du monde \ »

On sait qu'un autre « synode » s'était déjà réuni à Poitiers, en 1 5 57 5, et qu'un autre devait s'y tenir le 10 mars ï 56 1 , le second synode national.

d'une image de Sainte-Radegonde, brûlées « devant la maison d'un marchand, nommé Jean Beocé (Baucé), présens les gens du Roy et tout le peuple » (II, p. 705) et du pillage des reliques (deux faits distincts) par les gens de Grammont et de Duras : « Les joyaux fondus et pesés, montèrent seulement à trois cens et vingt marcs, lesquels on pensoit en valoir plus de cent mille, mais il se trouva qu'il y avoit de la fausseté, aussi bien au dehors qu'au dedans, et que tout ce qui reluit n'est pas or. » (Ibid., p. 704.)

1. Fl. de Raemond, VII, p. 93 1. — 2. Il n'est pas probable que deux « svnodes » se soient tenus à quelques mois à peine de distance; et il est encore moins probable qu'il s'en soit tenu un, quelques semaines avant ou après celui de Paris. On sait que Fl. de Raymond ne se pique pas d'une minutieuse exactitude chronologique. — 3. Histoire ecclésiastique, I, p. 200. — 4. Nous sommes confirmé dans notre opinion par le compte rendu que Fl. de Rxmond donne de cette assemblée, tenue chez Beaucé. 0 Je say qu'au Synode de Poictou, qui fut le second clandestin tenu l'an 1559, chez le sieur Beaussé, quelques-uns jà séparez de l'Eglise, crioient le retour, accusoient le schisme, entr'autres l'abbé de Valence en Poictou, de la maison de Vérac, qui faisoit le ministre, quoi qu'il portast l'habit de Religieux. Celuy-là, qui fust le premier abbé desbauché par Calvin, fut aussi le premier qui cria contre le schisme. En cette assemblée un advocat fameux, nommé la Borderie, qui fut de cette première troupe que Calvin assembla à Poictiers, comme j'ay dit, leur fit entendre avec beaucoup de raisons, qu'il falioit demeurer dans l'Eglise, sans faire ainsi banqueroute. « Nous sommes et serons tousjours, disoit-il, coulpables de sacrilèges, pour avoir usurpé de l'authorité du ministère » sans commission : quand bien la religion que nous défendons seroit sans erreur, il est à craindre que Dieu nous » punisse, comme il fit Coré, Dathan et Abiron, pour s'estre ingérez au sacrifice. » L'abbé de la Réau, et celuy de Bonnevau, jà desbauchez, se joignirent à eux : mais le tout lut remys à Calvin, qui leur imposa silence. » — Que signifie ce texte remarquable ? Que l'assemblée eut à décider si finalement il fallait constituer le schisme. Or telle est la question que résolvait l'organisation du système synodal. Les timides hésitaient à s'engager dans cette voie, et c'est bien dans l'assemblée préparatoire de 1558 qu'ils durent faire valoir leurs raisons. Après cette assemblée c'eût été trop tard. — î>. Il s'agit de l'assemblée qui arrêta les règlements consistoriaux de l'Eglise de Poitiers. M. E. Arnaud en a découvert et publié les actes extrêmement curieux : « Articles polytiques pour l'Eglise réformée selon le

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

5. Après notre double pèlerinage à la maison d'où partit, avec son patriotisme contagieux, la libératrice de France, et à la maison d'où partit, avec ses garanties libérales, le régime presbytérien synodal, nous nous rendons au Palais de justice, dans la fameuse salle des Pas-perdus L'ancienne salle des gardes possède toujours ses trois grandes fenêtres en ogives trilobées ; au-dessus règne

une galerie décorée de pinacles à ogives flamboyantes, ornée de bouquets de feuilles et surmontée de statues, le tout d'une élégance et d'une légèreté admirables. « S'il est un monument historique (Page 453), c'est bien celui-là!

dit Viollet-le-Duc. Là séjournèrent les comtes du Poitou ; là fut interrogée, mars 1429, Jeanne d'Arc ; là s'est abrité le Parlement de Paris, sous Charles VII, et au temps de Louis XI, celui de Bordeaux y fut un moment transféré '. » Alors, comme aujourd'hui, on pouvait s'y promener, car le Palais, alors comme aujourd'hui, était Palais de Justice. Ici, un jour de l'année 1540, nous rencontrons, se promenant précisément ensemble, un étudiant, jeune homme de vingt ans, Pierre de la Place, et un avocat de passage, pourrait-on dire, occupé sans doute à quelque procès, Laurent de Normandie : deux amis de Calvin. Il serait difficile de dire lequel fut le plus fidèle. Cette amitié commune, et la foi, dont ils lui sont redevables, les ont réunis, et ils causent du récent ouvrage du Réformateur, de son Commentaire sur VEpître aux Romains. A ce moment un serviteur apporte à Laurent de Normandie un paquet de lettres de Calvin lui-même. On se hâte de les ouvrir et de les lire. Puis ils rentrent chez eux et Pierre de la Place répond tout de suite 2.

Ce Pierre de la Place était celui dont nous avons déjà parlé, celui qu'un de ses biographes a appelé, avec raison, le Michel de l'Hôpital des protestants. Après avoir commencé ses études à Angoulême, il les continua à Poitiers, de 1 534 à 1 541 , puis il débuta au barreau de Paris, en 1542. Il devint président de

saint Evangile, fait à Poitiers, 1557. » E. Arnaud, Documents inédits du XVIe siècle. Synode général de Poitiers, 1557. 1872. — Voir Bulletin, XXII, 1873, p. 184. C'est à tort que M. Arnaud a cru pouvoir appeler cette assemblée le premier synode national : le premier est incontestablement celui de Paris, 1559.

1. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. VII, article Palais. — 2. Henninjard, VI, p. 247. Opéra, XIII, p. 680. La date de 1540, indiquée par M. Herminjard, paraît bien préférable à celle de 1550.

Poitiers. Intérieur du Palais.

LA SORTIE DE FRANCE

la Cour des aides en 1 553. On conserve à la bibliothèque de Poitiers un manuscrit écrit de sa main. C'est la traduction du chapitre XVII"10 et dernier de Y Institution chrétienne, de 1539: De vita hominis christiania « La vie de

Poitiers. Extérieur du Palais, (p. 452.)

Fhomme chrestien l. » Nous ne serons pas étonnés de cette traduction, quand nous saurons les sentiments que, dans cette lettre de 1540, le traducteur manifeste pour l'auteur. « Je ne connais pas de mortel, lui dit-il, à qui je doive plus qu'à toi. Car je n'oublie pas comment, lorsque nous étions à Angoulême, tu m'as rendu meilleur par ton commerce et par ton érudition, et combien je te dois chaque jour davantage. Et je ne vois pas ce que, dans cette vie mortelle, je pourrais te rendre pour l'immortalité. Plût au ciel que je pusse causer avec toi seulement une petite journée2. » Coïncidence doublement curieuse. Le dernier écrit de Pierre de la Place porte presque le même titre que cette traduction : « De l'excellence de l'homme chrétien, » avec cette épigraphe : « Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour justice. » Le 20 mai 1572, il le dédia à la

1. Les soixante-dix-huit feuillets en vélin sont ornés de jolies initiales peintes et dorées, et recouverts d'une reliure élégante du temps. Le feuillet 4 porte : « A très dévote et religieuse personne François de la Place, aulmosnier de Sainct Jehan d'Angeli et prieur de Marestay, Pierre de la Place humble salut. » — La lettre d'envoi de Pierre de la Place à François de la Place a été publiée par M. Herminjard. VI, p. 439. — 2. Herminjard, VI, p. 249.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

reine de Navarre, et, le 25 août, il tomba sous le fer des assassins, à la Saint- Barthélemy

6. Pas loin du Palais se trouvaient les Grandes Ecoles, dans la rue de ce nom-. Les cours de droit se faisaient dans une vaste salle occupée aujourd'hui par le musée de la Société des antiquaires. Ici sans doute parut Calvin. Parmi ceux qui y enseignèrent ou qui y étudièrent, combien d'amis, à divers degrés, des idées nouvelles! Babinot, professeur des Institutes, le fameux avocat Boisseau, le régent Antoine de la Duguie, le procureur Philippe Véron, Sainte-Marthe, etc. 3

7. Enfin deux églises méritent encore d'attirer notre attention spéciale. C'est d'abord le sanctuaire, autour duquel sont groupés presque tous les

édifices que nous venons de visiter, qui est le centre topographique, artistique et religieux de Poitiers : Notre-Dame-la-Grande 4. {Page 455.) En réalité, elle est petite (17 mètres de haut, sur i5 mètres de large); mais elle étonne. Elle éblouit aussi : il y a en elle du bijou. Tout est couvert par une sorte de bas-relief unique, entremêlé d'appareil en mosaïque, qui fait de cette petite façade quelque chose comme un colossal triptyque en ivoire, où le ciseau de l'artiste n'a pas laissé un pouce de matière intacte. Guirlandes, pampres, losanges, hexagones, fleurons, têtes plates, sphynx, chimères, masques grotesques, tout se mêle dans les combinaisons les plus variées, sous l'inspiration du caprice le plus byzantin, encadrant, cachant, montrant des figures humaines. Et, quoique l'artiste ait moins bien rendu celles-ci, on a pu dire que la façade de Notre-Dame était la page d'histoire sainte la plus complète, et en même temps la plus admirable, de l'art roman en France.

A l'intérieur, on vit, après la Révocation (c'était une ancienne et constante tradition)5, la chaire de l'ancien temple réformé, à quatre pans ornés des quatre évangélistes, dans le style du XVe siècle. Au-dessus du Crucifix, qui surmonte le Tabernacle, on distingue un trousseau de clefs, pendues à la voûte : ce sont les clefs miraculeusement enlevées au traître, qui allait les livrer aux Anglais. Naturellement, une procession solennelle fut instituée en l'honneur du miracle. Elle avait lieu le lundi de Pâques0. On l'a encore célébrée en 1871, pour arrêter l'invasion prussienne.

I. Herminjard, VI, p. 246, n. 1. — 2. La cloche de l'Université, qui annonçait les thèses et les cérémonies, était placée dans le clocher de l'église Saint-Porchaire, « où elle est encore. » Delbarre, p. 155. — 3. Voir Appendice XI, Le séjour de Calvin à Poitiers. — 4. Il y avait encore le Marché-Vieux (aujourd'hui place d'armes) où furent joués, en juillet 1534, les Mystères, dont les premières répétitions avaient eu lieu dans l'église Saint-Cybard. L'alliance entre le théâtre et l'Eglise était étroite. « Le lendemain (19 juillet 1534) furent faites joyeuses et triomphantes monstres des mystères de l'Incarnation, Nativité, Passion, Résurrection et Ascension de N. S. J. C. Lesquels mystères on joua, quinze jours après, au Marché Vieil de la ditte ville, en un théâtre fait en rond, fort triomphant, et fut le dit jeu commencé le dimanche 19 jour du dit mois, et dura onze jours ccntinuels et subsécutifs, où il y eut de très bons joueurs et richement accoustrez. » Bouchet, Annales â' Aquitaine, p. 374. — 5. « La chaire huguenote alla orner l'église Notre-Dame. » A. Lièvre, Histoire des protestants et des Eglises reformées du Poitou, 1858, II, p. 147. Mais cette chaire a dû disparaître depuis assez longtemps pour faire place à la chaire actuelle, qui est de date récente. — 6. }. Bouchet, o. c, p. 159-160; de Chergé, Guide dit voyageur à Poitiers, 1872, p. 280.

LA SORTIE DE FRANCE

8. Ce n'est pas l'architecture qui nous attire vers Sainte-Radegonde, le vieux sanctuaire dans le vieux quartier. Mais comment négliger une de ces reliques, comme Calvin en a décrit plusieurs clans son célèbre Traité? Ici est la trace du

Poitiers. Notre-Dame-la-Grande. (p. 454.)

Pas de Dieu ! Dans un des murs latéraux de la nef, à droite en entrant, on voit une petite chapelle, protégée par une grille en bois. Sur un écriteau, on lit : « Monument du Pas-de-Dieu ; le 3 août 587, notre Seigneur apparut à sainte Radegonde, pour lui annoncer sa mort prochaine et la gloire qui lui était réservée dans le ciel : « Vous êtes, lui dit-il, une perle précieuse de ma couronne. » En disparaissant, il laissa imprimée la forme de son pied droit sur la pierre où il s'était appuyé. » L'historien de la sainte nous apprend qu'à l'endroit où le miracle avait eu lieu fut élevée une chapelle, détruite en 1792 ; mais la pierre et quelques statues furent sauvées, et transportées là où on les voit aujourd'hui1. La fête de la sainte se célèbre le i3 août. Pendant tout le mois, les pèlerins affluent, visitent le tombeau et le Pas-de-Dieu ; la foule envahit tout, déborde partout ;

1. Edouard de Fleury, Vie de sainte Radegonde, 1886, 4e édition.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

des gens s'évanouissent, et des miraculés sont emportés. Calvin n'oublia pas ce Pas-de-Dieu, dans son Traité des Reliques. Il y dit : « 11 y en a un autre à Poytiers, à Saincte-Ragonde l. »

Devant l'église est le parvis, ce lieu dont il est si souvent question dans les annales de nos martyrs, où s'accomplissaient les Actes de foi, les amendes honorables, en chemise et la torche au poing, les supplices sur le bûcher, sur la roue. Ce parvis, chose rare, sinon unique, est parfaitement conservé ; c'est un rectangle, fermé par des murs, dans lequel on descend par quatre escaliers. Là aussi se rendait la justice, dont quelques églises avaient le privilège, et à laquelle on avait donné le nom : inter leones. En effet, des lions accroupis, qui servent de tenants aux armes royales, sont encore là pour attester que sur ces sièges en pierre s'asseyait le juge. Derrière lui, le mur était un peu plus élevé; à côté étaient les assesseurs; plus loin, à droite et à gauche, les témoins, les accusés, les défenseurs ; tout autour, la foule.

9. Et à mesure que notre visite se prolonge, un sentiment de plus en plus vif s'empare de nous : Poitiers était bien un des centres les plus instructifs de la superstition. Rien ne pouvait mieux continuer l'éducation réformatrice de Calvin, qu'un séjour dans cette cité ; et rien ne peut mieux nous préparer à comprendre son œuvre, sa nécessité, que de le suivre ainsi dans ces rues, où il passa avec son ami du Tillet, visitant les reliques, interrogeant les statuettes pendues, encastrées aux murs, écoutant les légendes, et cette voix des rues et des pierres, qui disait les misères et les hontes de la chrétienté.

En fait de reliques, Saint-Pierre n'avait rien à envier à Notre-Dame. « Il est certain que l'église cathédrale de Poitiers [Saint-Pierre] a possédé, jusqu'à la Révolution du dernier siècle, des reliques insignes du prince des apôtres.... Les insignes reliques, qui consistaient en deux os de la mâchoire et une partie de la barbe de saint Pierre, étaient considérées par les évêques de Poitiers comme le plus riche trésor de l'héritage de saint Hilaire [qui les avait apportées de Rome] 2. » Calvin n'oublia pas non plus ces curiosités dans son Traité des reliques. Il y dit: « Après tout cela, on ne laisse point d'en avoir des os partout ; comme à Poyctiers, on a la maschoire avec la barbe3. »

Nous voici dans la rue Saint-Pierre-le-Puellier. Une fille d'honneur, Loubette, avait accompagné à Jérusalem la mère de Constantin, sainte Hélène. Loubette était présente quand l'impératrice découvrit la sainte croix. On lui en donna un morceau. Klle le mit dans sa « gibecière, » et reprit à pied le chemin de la Bretagne, son pays. Mais de Jérusalem à Rennes il y a loin, d'autant que la demoiselle d'honneur était de petite stature, et « bossée, » et boiteuse. Quand elle arriva à Poitiers, elle se trouva fatiguée. Il y avait de quoi; et elle se laissa tomber de sommeil sous un ormeau aux portes de la ville. A son réveil, elle voulut reprendre

i. Opéra, VI, p. 430. — 2. Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest, XXXVII. « Histoire ecclésiastique du Poitou, » par dom Fr. Chamard, p. 388-390. — 3. Opéra, VI, p. 439.

LA SORTIE DE FRANCE

sa gibecière, qu'elle avait accrochée à une branche. Ne voilà-t-il pas que la dite branche s'élève, s'élève, « si très haut, que la dite vierge ne pouvoit avoir sa dite gibecière. » L'évêque est consulté sur un cas aussi surprenant. C'est un signe, dit-il tout de suite, qu'il faut bâtir là un sanctuaire. Le comte, possesseur du lieu, y consent. Mais, pas très généreux de caractère, il décide d'accorder au couvent seulement autant de terre que la demoiselle « pourroit circuyr en ung jour. » En la voyant boiteuse et exténuée, le seigneur espérait s'en tirer à bon compte. Loubette se met en marche, et, miracle nouveau, plus elle va, moins elle est fatiguée. A midi elle a parcouru un fort bel espace : et même, pour qu'il n'y ait pas de contestation possible, derrière elle, la terre a la précaution de s'élever toute seule en talus. Le comte effrayé accourt : la malheureuse va-t-elle donc faire le tour complet de son domaine? On transige. Cela porta bonheur au bon chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier. Il devint riche, riche, surtout en vignes, si bien que le peuple appelait les chanoines, les chanoines de « l'entonnoir1. »

Je laisse à penser l'édification que Calvin éprouva quand on lui fit ce récit.

Et la légende de l'enfant noyé, attestée par un bas-relief mutilé, surmonté d'une colonne moderne, et qui se trouve aujourd'hui rue Bourbeau ? Et la légende qui explique une colonne petite, peinte, encastrée vers le milieu de la nef à droite, dans Notre-Dame-la-Grande ? On voit un cœur sculpté, d'où s'échappent des fleurs. {Page 468.) Il n'est dévote qui puisse ne pas le contempler. Or pour conter la légende, il faudrait la plume de l'auteur du Décaméron, plutôt que celle des narrateurs de la Légende dorée. Résumons. Un jeune homme aimait beaucoup la vierge Marie, mais il était en même temps si débauché qu'il mourut à la suite de ses excès. On l'ensevelit en terre profane. Quinze jours se passent. Miracle, encore! Sur sa tombe, on trouve « une rose blanche, en branche verte, nouvellement venue, jaçoit [quoique] que ce n'en fust la saison. » On exhume le corps : et de la bouche du cadavre sort un petit billet de papier, où était écrit en lettres d'or le mot : Maria. « Chacun fut fort esbahi. » Naturellement on le transporte en terre sainte, et puis on sculpte l'image de son cœur : et c'est un lieu de pèlerinage 2.

Encore une fois, s'il en est ainsi même aujourd'hui, que devait-il en être au XVIe siècle? Voyez-vous tout ce peuple bizarre de saints, de saintes, de débauchés, de moines de l'entonnoir, reprendre leur vie troublée et troublante? Etesvous assez pénétré de toutes ces superstitions aux emblèmes grossiers, aux idées subtiles, prêchant, et en même temps corrompant, la foi et la morale ? Quelle école pour le peuple de ces rues, de ces maisons !

N'était-il pas temps que Calvin arrivât à Poitiers?

1. La légende de Loubette se trouve tout au long dans le Bulletin des antiquaires de l'Ouest, 1838. — - 2. J. Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine, p. 23, raconte cette tradition. — Montaigne en parle (Essais, I, Xlvi), d'une façon moins merveilleuse. Le nom de Marie, prononcé par une fille de mauvaise vie, convertit le jeune débauché, et, à la place de sa maison, on bâtit l'église.

VOYAGES A TRAVERS LA ERANCE

Plusieurs motifs sans doute le décidèrent à s'y arrêter. Il devait en particulier y rencontrer des amis, et une « fameuse et renommée librairie et bibliothèque... où de toutes parts les gens doctes accouroient pour en tirer quelque chose pour servir au public 4. » Les idées évangéliques n'étaient pas du tout inconnues. Marlorat avait passé ici, et prêché2. «Les Grands Jours tenus à Poitiers, pendant les mois de septembre et d'octobre de l'année r53i, condamnèrent un habitant de Loudun à être brûlé3. »

Arrivé avec son ami du Tillet, Calvin ne tarda pas à être entouré d'un cercle choisi d'auditeurs et d'amis. Ecoutons le récit de Fl. de Raemond :

« En peu de temps, il eust fait provision d'amis, mesmement du prieur des Trois Moustiers, nommé François Fouquet, qui le receust chez luy, et de Charles le Sage, Docteur régent, natif de la mesme ville où Calvin avoit prins sa naissance, homme de grande estime sur tout envers Madame la régente, mère du Roy, laquelle fut sur le point d'estre esbranlée et séduitte. » Naturellement, c'est la théologie qui fait bientôt le fond de ces entretiens, mais une théologie pratique et vivante. « Parfois, se jettant à genoux, Calvin les convie prier avec luy ; ce qu'il faisoit avec beaucoup de véhémence. »

« Mais ce n'estoit pas assez d'avoir ouvert la boîte devant ces gens d'escole; il falloit pratiquer les personnes de qualité plus relevée, comme il fit peu après, ayant trouvé moyen de s'introduire en la maison de Régnier lieutenant général au siège. [Fl. de Raemond fait erreur sur le nom et confond Régnier, « père de la Planche » avec son successeur Doyneau de Sainte-Soline. 4] Estant un jour avec ce lieutenant en son jardin, accompagné de quelques autres hommes de lettres de l'université, ils entrent sur le propos de la religion, et des opinions de Luther et de Zwingle. Car c'estoit desjà l'ordinaire entretien, non seulement des gens de sçavoir, mais du commun peuple, voire de propos de table5. »

Et Calvin expose ses idées sur la Sainte Cène. « Comme nos premiers pères furent premièrement enchantez et deceus dans un jardin, aussi dans ce jardin de la rue des Basses-Treilles, cette poignée d'hommes fut enjollée et coifée par Calvin. Car encore qu'il n'eut pas cette grâce ny la facilité de bien dire, comme il avoit à bien escrire, il faisoit aisément bresche en l'âme de ceux qui luy prestoient l'oreille, apportant beaucoup de véhémence, quoy qu'a bastons rompus,

1. Petite chronique protestante de France, ou documents historiques sur les Eglises réformées de ce royaume, recueillis, mis en ordre et publiés par A Crottet. XVIe siècle. 1846. p. 101. — 2. Bulletin, XL, 1891, p. 3. « Il s'élevait contre les abus récents de l'Eglise romaine, quantum cucullalo iicebat, autant que son froc le lui permettait. A Angers, à Poitiers, à Bourges, il attirait des foules à ses prédications. » (Article Danreuther.) — 3. A. Lièvre, I, p. 26. — I. Voir Appendice XI, Le séjour de Calvin à Poitiers. — .">. Cayet, Remonstrances chrétiennes, etc. (voir Appendice I, Quelques historiens de Calvin, II, 6), p. 35, dit : « Finalement, il se hazarde un jour entre autres, dans le jardin de Monsieur le Lieutenant de Poitiers, qui pour lors estoit. de leur deschiffrer (comme il parloit), le sacrifice de la messe, »

LA SORTIE DE FRANCE

à ses discours. C'est là où le premier concile calviniste fut tenu, qui cousta depuis si cher à la France, où se trouvèrent Anthoine de la Duguie, bientôt Docteur Régent, Philipe Véron, procureur au siège, Albert Babinot, un lecteur de la ministrerie (ainsi s'appelle la salle où se lisent les Institutes) et Jean Vernou, fils de Poictiersd. »

Cependant le jardin de la rue des Basses-Treilles était un lieu de réunion trop dangereux. Calvin et ses amis sortaient de la ville et se réunissaient dans quelque grotte 2. Fl. de Rasmond parle des « caves de Saint-Benoit, Crotelles, et autres lieux secrets et cachez aux champs3. »

Ils n'avaient en effet que l'embarras du choix. Autour de Poitiers le pays n'est pas grandiose, mais il est assez pittoresque ; il y a des vallées, où les eaux sinueuses du Clain et les rochers offrent à l'ënvi de jolis sites, des promenades charmantes et des retraites assurées.

C'est dans la direction opposée à celle qui conduit au rocher de Coligny, (à l'abri duquel le capitaine protestant surveilla les opérations du siège en i56q), que se trouve la grotte de Calvin. — Ce n'est pas la grotte de Saint-Benoit. Celle-ci est plus éloignée, et Ton s'y rend du village de ce nom, par un sentier abrupt des plus retirés. On arrive ainsi à une sorte de muraille qui s'élève sur les bords du Clain, et d'où l'on a une fort belle vue. C'est un lieu très solitaire, sauvage, où les corbeaux font leurs nids, et tourbillonnent en vols noirs et bruyants quand on s'approche. Cependant cette grotte est plutôt connue sous le nom de grotte de Rabelais

La grotte, dite de Calvin (cette tradition paraît plus raisonnable), est moins difficile à atteindre. On sort de la ville par la porte de la Tranchée; on longe les remparts du moyen âge qui subsistent encore, et puis, par un sentier à droite, on va rejoindre le Clain, que l'on traverse sur une petite passerelle. On finit par

1. Fl. de Rasmond, p. 891-893. — 2. Cayet, p. 35 : « Peu à peu les pourmenant aux caves de S. Benoist, et vers Croutelles, et autres lieux circonvoisins de Poitiers. » — 3. Rabelais dit : « N'est aujourd'hui passé aucun en la matricule de la dite Université de Poictiers, sinon qu'il ait beu en la fontaine Cabaline de Croustelles, passé à Passelourdin et monté sur la pierre levée. » (Œuvres de Rabelais, II, v.) — 4. De Poitiers il faut pour s'y rendre environ deux heures, si l'on ne prend pas le chemin de fer jusqu'à Saint-Benoit. Rabelais, avant 1524, avait passé de longues années dans le Poitou, chez les Cordeliers de Fontcnay-le-Comte, et au château de Ligugé, chez son ami l'évèque de Maillezais, Geoffroy d'Estissac. Le Clain « douce rivière, » vit sans doute plus d'une fois l'auteur de Gargantua rêver ou herboriser le long de ses rives. « Passant par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoit les arbres et les plantes. » (Œuvres de Rabelais, édit. Burgaud Desmarets : Préface.) «Le séjour assez long que fit en Poitou le joyeux Tourangeau, dans le premier quart du siècle, y eut une influence que l'on peut constater jusqu'à la fin de cette période. C'est au couvent des Cordeliers de Fontenay qu'il étudia avec Pierre Amy et André Tiraqueau les sciences et le grec, crime énorme qui lui attira la haine de ses stupides compagnons, dont sa plume nous a conservé le type. C'est là aussi que Guillaume Budé lui adressait ses lettres, qui sont autant de coups de tocsin contre la vie monastique. De la cellule de Rabelais sortit toute une génération de lettrés, que nous retrouverons, en partie, parmi les premiers zélateurs de la Réforme dans la capitale du Bas-Poitou. » Aug. Lièvre, I, p. 25.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

aboutir (à deux ou trois kilomètres de la ville) à une prairie, bordée d'un côté par le Clain, de l'autre par une muraille de roches. Encore quelques pas, et à l'endroit où la prairie est le plus large, à gauche, la grotte s'ouvre. {Page 461.)

Le lieu est singulièrement paisible et solitaire. Est-ce vraiment ici que Calvin se retira? Aujourd'hui les moutons seuls viennent s'y abriter la nuit. La grotte est une petite bergerie. Et tandis que tant d'autres monuments rappellent la douleur, l'horreur, celui-ci n'éveille que des pensées de piété et de paix.

« Là, Calvin faisoit l'exhortation : ainsi appelloit-on, au commencement, le presche, invoquant le Saint-Esprit, afin qu'il descendît sur le petit troupeau assemblé en son nom. 11 lisoit quelque chapitre de l'Escriture, et, sur l'heure, on démesloit, ou plustost embrouilloit les difficultez; chacun en disoit son advis, comme en une dispute privée. »

A la petite troupe s'étaient joints un nommé Vertumien *, et un avocat, Jean Boisseau, sieur de la Borderie : c'est de lui que Fl. de Rœmond reçut les détails si précis dans lesquels il entre : « La Borderie, un des premiers disciples de Calvin et de ses escoliers à Poictiers, a souvent fait le conte : qu'un jour Charles le Sage contestant avec Calvin à Crotelles sur le sacrifice de la messe.... Calvin ayant sa Bible devant luy, dit : « C'est là ma messe, et jettant son bonnet de mante sur la table, levant ses yeux au ciel, s'écria : Seigneur, si au jour du jugement tu me reprens de ce que je n'ay esté à la messe, et que je l'ay quittée je diray avec raison: Seigneur, tu ne me l'as point commandé. Voilà ta loy, voilà l'Escriture qui est la règle que tu m'as donnée, dans laquelle je n'ay peu trouver autre sacrifice, que celuy qui fut immolé à l'autel de la croix »

Et finalement Calvin en arriva à célébrer la sainte Cène, dans toute la simplicité du rite apostolique. La cérémonie s'appela la manducation. « Voicy la manducation que j'ay aprise de ceux qui ont eu part en ses bastelages. Celui de la compagnie qui estoit esleu, lisoit tel passage des quatre évangélistes, que bon luy sembloit sur la matière du sacrement de l'Eucharistie, et après avoir détesté la messe, comme invention du diable, proféré plusieurs injures et blasphèmes contre l'Eglise, il leur disoit : Mes frères, mangeons le pain du Seigneur, en mémoire de sa mort et passion. Lors ils s'assioient à table, puis il rompoit le pain, en bailloit à chacun un morceau, et tous mangeoient ensemble sans mot dire, tenant chacun la meilleure mine qu'il pouvoit. Le mesme faisoient-ils, prenant le vin. Après ce, cet esleu rendoit grâce au Seigneur de ce qu'il leur avoit fait cette faveur de cognoistre les abus du papisme, et la grâce d'entendre la vérité. Ce fait, il disoit, et les autres aussi, le Pater noster et le Credo en latin, puis l'assemblée se levoit3. » Telle était « la cérémonie ou traditive qu'ils tenoient de Calvin, lequel conduisant les premiers illuminéz aux caves de Crotelles, leur enseigna cette nouvelle manducation '*. »

1. Saint- Vertumien de la Vau, médecin distingué de Poitiers, qui sous le nom de Saint-Vertumien apparaît comme disciple de Calvin, et qui plus tard, sous le nom de la Vau, apparaît comme correspondant de Servet et ami de Castalion, dont il répand les idées dans l'Eglise, à peine constituée. (Voir plus haut p. 45 1.) — 2. Fl. de Raamond, p. 906. — Ibid., p. 91 1. — 4. Ibid,, p. 910. Voir Appendice, I, 11, 2.

LA SORTIE DE FRANCE

4Ôi

Que ne peut-on fixer avec plus de certitude une pareille tradition1 ?

Calvin quitta Poitiers sur le conseil de son hôte, car réveil était donné et la présence de l'hérésie signalée à la justice. Le prieur des Trois -Moûtiers ne voulait pas trahir celui qu'il avait reçu chez lui : il ne voulait pas davantage s'exposer lui-même à de graves dangers. Calvin continua sa route 2.

Mais de Poitiers, comme de partout, cédant à l'irrésistible attraction, des disciples devaient accourir plus tard à Genève, pour retrouver leur maître et leur ami.

C'est ce que firent en particulier, et les premiers, Babinot, Véron et Vernou.

« Tous trois, raconte Cayet, s'assemblent pour aviser à leurs affaires, et se rendent par divers chemins vers Calvin à Genève. Lors lui, les renvoie incontinant, les ayant trouvez pleins de bonne volonté 3. » « 11 fut arresté entr'eux que Vernou feroit la conqueste à

arte au 40' 000*

Poitiers. La grotte de Calvin.

Le chemin (pointillé) qui conduit de la gare à la grotte, (p. 460.

Poitiers, et aux environs, que les autres deux tiendroient la campagne. Une petite cueillette est faicte pour leur dépense '*. » Et ils partent.

1. D'autres prétendent que cette première Cène fut célébrée dans les caves qui étaient sous les classes de l'ancien Collège de Sainte-Marthe. (Lièvre, o. c, I, p. 25, qui cite Bohinet, Annales d'Aquitaine, manuscrit de la bibliothèque de Poitiers.) — -2. « S'il faut en croire une tradition recueillie au XVIIe siècle, c'est Calvin en personne qui aurait apporté à Couhé les premiers germes de la Réforme, et on ajoute même qu'il la prêcha dans la chapelle de Valence, alors que Pontus de Saint-George était abbé. Il est très douteux que le Réformateur soit monté dans la chaire du couvent ; niais il a pu, au début de sa carrière, s'arrêter dans nos contrées, lorsqu'il vint d'Angoulème à Poitiers, et, dans ce cas, il dut entrer en rapport avec l'abbé, qui était fort ami des gens de lettres. » (A. Lièvre, Noies sur Couhé et ses enviions, ire partie, 1869, p. 98.) En 1526, Valence avait pour abbé Pontus de Saint-George, l'un des cadets d'Anne de Mortemar, dame de Couhé. Il était commendataire, mais avait reçu la tonsure, c'est-à-dire le premier degré de la cléricature ; ce qui ne l'empêcha pas d'embrasser la Réforme. Pontus était, au dire de Th. de Bèze, « amateur des lettres et des gens lettrés,... homme libéral et magnifique, et de tel zèle, qu'il fut le premier abbé de France qui

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

Babinot, renonçant à sa chaire de droit, adopta le pseudonyme de Bonhomme. « Et, parce qu'il avoit été lecteur des Institutes en la Ministrerie (ainsi appellet-on ce lieu où s'enseignent les premiers rudiments de la jurisprudence), Calvin et les autres le nommèrent Monsieur le Ministre. Cestui-ci, allant par pays, faisoit quelques prières en secret, enseignoit comme il falloit faire la manducation du Seigneur, comme cet homme de Dieu, disoit-il, leur avoit appris. Encore que Ministre soit un nom général qu'on donne aux serviteurs de l'Eglise et autres, si est-ce que ce lecteur en la ministrerie fut la cause première que Calvin appela de ce nom de Ministre les pasteurs et enseigneurs de sa nouvelle Eglise [?] i. » Le Bonhomme prêcha à Toulouse « école des enfants des meilleures maisons de France et la pépinière des plus beaux esprits. » « Il fit couler en la ville d'Agen, lieu de ma naissance, un régent nommé Sarrasin, le premier pasteur du calvinisme en ce pays-là (l'an 1 536) 2. »

Véron se fit appeler le Ramasseur « comme celuy qui vouloit entreprendre de ramasser les brebis égarées du Seigneur. Le Ramasseur employa plus de vingt ans à ce mestier, allant, trottant, et furetant partout, portant les nouvelles de la vérité. » Bref, « il battit aux champs, et ne laissa coin de Poitou, Xaintonge ou Angoumois, où il n'allât sonder le gué, pour voir s'il pourroit faire prise 3. »

Cayet donne de très curieux détails sur l'évangélisation de ces premiers disciples de Calvin. « La façon dont usoit le Ramasseur estoit telle, qu'à l'issue des grandes messes dans les villages, et quelquefois dans les villes, il se mettoit à chanter des chansons, qu'il appeloit spirituelles : entremeslées de versets de pseaumes latins; car pour lors ils n'avoient pas encore les pseaumes rimez. Je vous en reciteray de deux desdites chansons, pour voir leurs formes. L'une estoit:

O prestres, prestres, il vous faut marier : Geli enarrant gloriam Dei, etc., etc.

nettoya sa maison de l'idolâtrie. » (Histoire ecclésiastique, I, p. 81.) Il était de ceux qui auraient voulu réformer l'Eglise sans la diviser. C'est l'idée qu'il chercha à faire prévaloir dans l'assemblée de Poitiers, dont parle Fl. de Rcemond. (Voir plus haut, p. 451.) « Il rompit enfin avec son état; il licencia ses moines, fit étudier ceux en qui il reconnaissait quelque aptitude, donna des professions aux autres, et consomma sa séparation en épousant, dans un âge assez avancé, la supérieure du couvent de Bonneuil. » (A. Lièvre, Notes sur Couhè, p. 132-142.) Réfugié à la Rochelle après la Saint-Barthélemy, il y mourut en 1573. — 3. Bulletin, VII, p. 88. — 4. Fl. de Raymond, VII, p. 893.

L « Cette dernière raison ne paraîtra pas très plausible. Il est au contraire très probable, comme le suppose Dreux du Radier (Bibliothèque du Poitou), que cette dénomination de ministrerie, dont la formation, du reste, indique assez qu'elle doit être prise dans une acception de blâme, de dénigrement, de mépris, n'était donnée â l'école de droit à Poitiers que parce que certains professeurs s'étaient faits les ministres de la nouvelle religion. Fl. de Rcemond aura pris l'effet pour la cause. » France protestante, ire édition. — 2. Cayet, p. 36. « Le Bonhomme s'en alla par son advis [de Calvin] â Toulouse, pour s'y fourrer en quelque façon dans l'Université. » — 3. Cayet, p. 36. « Tout estoit licite à Poictiers [â cause de l'influence du lieutenant de Poictou], au lieu que Toulouse tenoit beaucoup de rigueur ; jusques-lâ que dans Poictiers on enlevoit des religieuses de leur couvant, comme itnpune, non toutes fois sans recherche. J'ay cognu deux ministres qui avoient esté en peine de ce temps-là pour telles entreprises. Voylà comme Vernou et le Bon-homme s'escrimoient dans les villes, cependant que le Ramasseur battoit aux champs, allant partout le pais de Poictou, Sainctonge et Angoumois, qui a esté comme le trépié de ces oracles nocturnes pour venir puis après occuper toute la France. »

LA SORTIE DE FRANCE

» L'autre sorte de chansons estoit sur les cérémonies de l'ordre sacerdotal, comme la tonsure et semblables, taxant aussi par exprès leur façon de vivre : il disoit pour exemple :

Letabundus :

O gras tondus, etc., etc.

» Ainsi prenant les hymnes de l'Eglise, il faisoit trouver de la contrariété et de la répugnance en la vie des prestres au prix de Tordre, et exposoit toutes les sainctes cérémonies de l'Eglise en risée par ceste rymasserie *. »

Fl. de Rœmond se laisse aller à une indignation comique. « Voilà, dit-il, les progéniteurs de ceux qui veulent réformer le monde ! Pauvres Thersites, et Irus d'Irutaque, qui s'esgalent aux Aiax et Achilles. Ils naquirent hier comme des potirons, et néantmoins vont tistre et bastir leur généalogie, comme s'ils estoient sortis immédiatement de la race des apôtres. »

Parfaitement! De la race des apôtres, certes, ils en étaient, et même de la race des martyrs. Vernou fut un des cinq brûlés à Chambéry 2. D'autres eurent le même sort, et leur parole et leur sang furent la divine semence qui fit germer la Réformation à Villefagnan, à Nérac 3.

C'est que les premiers calvinistes poitevins suivirent à la lettre le grand programme que le Réformateur prescrivait à chaque Eglise, et qu'il expose précisément dans une lettre aux fidèles du Poitou. (3 sept. 1 554-) Ce programme a deux articles : i° s'assembler coûte que coûte, et 2° s'assembler pour confirmer sa foi et avancer en toute sainteté de vie.

On dirait que Calvin se rappelle les incidents de son séjour à Poitiers. « Je sçay bien que vous ne pouvez pas faire aulcune assemblée qu'en grand'erainte et doubte. Je sçay aussi que vous estes guettez des ennemys. Mais si ne faut-il point que la crainte des persécutions nous empesche de chercher la pasture de vie, et de nous tenir soubz la conduitte de nostre bon pasteur. Ainsi vous recommandant à luy, que vous preniez courage. Car il raonstrera qu'il a le soing de garder ses pauvres brebis, et que c'est de son vray office de les sauver, comme en la gueulle des loups. Mesmes encores que les dangers soient apparens, si ne faut-il pas que nous soions par trop craintifz pour quitter la bergerie.... Que ceux qui ont maisons propres se sentent honorez quilz les puissent consacrer à Dieu pour temples. Que les aultres ne plaignent point leurs pas. »

Ainsi avait fait le possesseur du jardin des Basses-Treilles. Ainsi avait fait Calvin lui-même « ne plaignant pas ses pas » pour aller dans les grottes.

Non point qu'il faille se « hasarder sans propos. » Toujours éloigné des

1. Cayet, o. c, p. 37. — 2. Histoire des martyrs, II, p. 202. — Cayet, p. 37. « Le Ramasseur retournoit tousjours deux fois l'an vers Calvin, pour luy rendre conte de sa charge, comme aussi Vernou y alloit parfois. Le Bon-homme, ainsi nommé pour sa vieillesse, n'y alloit point, ains mourut dans peu d'années. Vernou, comme j'ay dit, fut luy cinquième prins à Lyon, et, après beaucoup de remises, furent tous les cinq bruslés, comme cela est en leur livre qu'ils appellent des martyrs. Le Ramasseur mourut en quelcun de ses voyages, en un village d'Auvergne, nommé Craux. » — .3. Lièvre, o. c, I, p. 37.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

extrêmes, Calvin dit : « Entre témérité et timidité, il y a une crainte moienne, laquelle n'amortit point la vertu du Saint-Esprit. »

L'essentiel c'est de progresser dans la sanctification, soi et toute sa famille. « Car estant retorné chez soy d'une telle compagnie, on doit monstrer qu'on s'est renforcé pour mieux faire qu'auparavant, et raporter là quelque odeur, qui s'espande par tous les membres de la maison. Finallement que tout le reste de la vie y responde »

Le programme était admirable : Que dire de ceux qui l'exécutaient à la lettre, au prix de leur vie ?

De Poitiers, Calvin se rendit à Orléans et l'on peut dire que l'histoire de ce séjour (date, durée, travaux) se groupe autour d'un événement curieux, que notre Réformateur nous a lui-même raconté 2.

« L'an mil cinq cens3... la Prévoste d'Orléans trépassa, ordonnant par son testament qu'on ne fist ne chanter ne sonner à sa sépulture, mais qu'on l'enterrast sans pompe ne luminaire. Ce qui fut observé par le mary. Et pource que son père et son grand père estoient enterrez aux Cordeliers, elle fut mise en leur sépulchre. Le mary, pour contenter les Cordeliers de ce qu'on ne leur faisoit faire nul service, leur donna seulement six escuz. Tantost après, pour ce qu'il vendoit la coppe d'ung boys, deux Cordeliers le vinrent requérir de par le couvent, qu'il leur permist d'envoier leur char une fois le jour durant la dite vente, pour amener une partie de leur provision. A quoy il respondit, qu'il estoit bien content qu'ilz y envoiassent trente chars en payant, pour ce qu'il ne demandoit que bonne despêche et argent. Les gallans pour se venger vont faire une fourbe 4 : que l'esprit de la Prévoste estoit revenu pour leur signifier qu'elle estoit damnée. Les principaux conducteurs estoient deux docteurs de Paris, l'ung nommé Colliman, Provincial, l'autre frère Estienne d'Arras. La façon fut telle : Ils mirent ung jeune novice sur la voulte de leur Eglise, lequel menoit là ung grand bruit quand on vouloit commencer mattines. Quand on le conjuroit de parler, il ne sonnoit mot. Quand on le conjuroit de faire signe s'il estoit muet, il faisoit ung grave bruit pour dire que ouy. Aians disposé leur cas, ilz vont prier quelques personnages des plus apparens de la ville qui estoient de leurs dévotz,

1. Opéra, XV, p. 224. — 2. La pièce est écrite de la main de Ch.de Jonvilliers, secrétaire de Calvin qui a mis en marge la note suivante: « L'histoire de l'esprit des Cordeliers d'Orléans, faicte par M. Calvin et que j'ay escrite soubz luy pour servir de mémoire à Sleidan en son histoire Ecclésiastique. » On trouve un récit encore plus détaillé dans Le Maire : Histoire cl antiquité^, etc., p. 408-417. L'orthodoxie catholique et anti-protestante de Le Maire n'est pas douteuse. De plus il cite les procès-verbaux. Tout son récit est fait d'après les documents authentiques qu'il avait sous les yeux : or c'est une confirmation textuelle du récit de Calvin. — (Voir enfin l'intéressante étude de M. Paul de Pélice : La tragédie des Cordeliers d'Orléans [1534-1535], épisode de l'histoire monastique orléanaise, au XVIe siècle, 1887, et Bulletin, III, 1855, p. 33.) — 3. Le chiffre manque; 1533, dit Le Maire. — 4, « Une fourbe et imposture » dit Le Maire.

LA SORTIE DE FRANCE

se vouloir trouver à leurs mattines, pour quelque malencontre qui leur estoit survenu, sans leur spécifier que c'estoit. Si tost qu'on commença Domine labia, le novice joue sa farce comme il estoit appris. Colliman aussi et les Cordeliers jouent leur personnage. Colliman estoit l'Exorciste avec l'équippage accoustumé, quant ilz veullent parler au Diable. Après que l'esprit eut fait signe qu'il n'avoit pas congé de parler, on le conjure, selon qu'il sera interrogé, de respondre par signe sur chacung article. Or alors le novice mettoit l'aureille en ung pertuys et avoit une planche devant sa poictrine, sus laquelle il frappoit tellement que le son estoit entendu d'en bas. On luy demande s'il est l'esprit de quelcung de ceux qui sont enterrez là dedans. Il répond que ouy. Après long circuit l'Exorciste vient à la Prévoste. Le novice fait le signe qui luy est donné. Après avoir racompté tous les péchez que l'Escriture condamne, en la fin on vient à s'enquérir si la Prévoste estoit damnée pour avoir esté Luthérienne. Le novice répond que ouy. On lui demande pourquoy il fait telle tempeste, et si c'est affin que le corps soit déterré ? Il respond que ouy, toujours frappant sur la planche aultant de coups qu'on luy commandoit. Sur cela le Provincial et le gardien prient les tesmoings de signer ce qu'ilz ont veu. Car desja ilz en avoient couché ung acte par escrit....

» L'official de l'Evesque estant adverty de cela, vient avecques bonne compagnie pour s'informer de la vérité, et commande que les conjurations se facent en sa présence. Or le Promoteur, qui n'estoit point de mauvais vouloir, requist que gens fussent députez pour aller sur la voulte scavoir s'il y auroit point d'esprit visible. A quoy frère Estienne d'Arras s'opposa, disant qu'on troubleroit l'esprit. Cependant les Escoliers aussi y viennent en grande trouppe, se doubtans bien que c'estoit ung complot faict par malice et voulans descouvrir ce qu'il en estoit »

Dès lors les conjurations cessent. La justice s'en mêle, saisie par les deux parties. Les Cordeliers payent d'audace. C'est le 22 février 1 5 33 (A. S., et 1 534 N. S.) selon Le Maire. Le 24 mars il y a enquête. Le Ier avril, le 8 avril, les conjurations essayées ne donnent pas de résultat. Le novice « déclare tout le badinage. » Les Cordeliers sont emmenés et détenus à Paris. Le 10 novembre 1 534 intervient une décision. La Sorbonne condamne au fond, 23 janvier, et le jugement définitif est prononcé le 18 février 1 534 (A. S., et 1 535 N. S.). Les Cordeliers devront faire amende honorable devant la grande Eglise, et en la place « le Martroys, où on exécute les malfaicteurs. »

« Ce jugement, dit Le Maire, estoit doux, équitable et droiturier, veu le crime inexcusable, odieux et damnable commis par Eclésiastiques, Religieux ; contre aucuns desquels, qui estoient autheurs de l'imposture, les gens du Roy concluoient non seulement à la dégradation et amende honorable devant les Eglises de Saincte-Croix, Sainct-Aignan et Sainct-Paul, mais à estre ards et bruslez dans l'estappe [place] près le couvent, lequel le Roy François Ier vouloit taire abattre et raser. »

Page 1