‹ Jean CalvinChapitre 63 sur 115 · Opéra, Xi>, p · texte numérisé non relu

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VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

Au lieu du feu, on se contentait de l'amende honorable. On se contenta même de moins, car la sentence adoucie finit par ne pas être exécutée. Le mari de la prévôté « qui estoit homme d'un naturel doux, gratieux et bénin, n'en demanda jamais l'exécution, soit pour la qualité des parties religieuses, estant de l'ordre de Saint-François, illustre, glorieux et célèbre par tout le monde, qu'aussi lors commençoit à pulluler et s'accroître le Luthéranisme, de manière qu'aucuns des Religieux, par faveur, sortirent des prisons, autres y moururent »

A quelle époque se place le séjour de Calvin ? Evidemment au milieu même des faits 2. On peut de plus remarquer qu'il ne mentionne pas le décret de la Faculté de théologie, rendu le 23 janvier 1 535 (N. S.), et conclure qu'il n'en eut pas connaissance à Orléans. Il avait sans doute quitté cette ville avant la fin de janvier i535.

Ce qui nous engage à prolonger, jusqu'à la fin de l'année 1 534, ^e séjour de Calvin à Orléans, c'est la nécessité de donner au Réformateur le temps de composer tout un ouvrage3, dont la première traduction française, publiée en 1 558, porte comme titre : « Psychopannychie. Traitté par lequel est prouvé que les âmes veillent et vivent après qu'elles sont sorties du corps, contre l'erreur de quelques ignorans qui pensent qu'elles dorment jusques au dernier jugement4. »

Malheureusement le traité a été remanié par Calvin et nous ne pouvons pas nous en servir pour juger de sa théologie au moment où nous sommes. Seule la préface de i53q nous reste. En voici le début :

« Comme ainsi soit que quelques bons personnages m'eussent desjà de long temps (pridem) sollicité, voire instamment pressé d'escrire quelque chose pour

1. Le Maire, p. 417. Dans une édition subséquente (in-fol.), Le Maire supprima le récit trop compromettant, et se borna à renvoyer « au petit volume des antiquités. » De Félice, o. c, p. 15. — 2. Sleidan, qui a demandé le récit à Calvin, s'était trouvé lui-même à Orléans, en 1535, comme précepteur des princes palatins Georges et Richard de Bavière. Il se fit immatriculer le 24 novembre. S'il s'adresse à Calvin, c'est donc qu'il veut le récit d'un témoin tout à fait oculaire et auriculaire. M. de Félice, en effet, a le sentiment que le récit est fait de visu, jusqu'au moment où les placards sont affichés (quelques jours avant le 15 novembre 1534), et d'après des oui-dire à partir de ce moment. Mais nous avouons ne pas très bien sentir nous-même cette différence dans la narration. — 3. M. de Félice émet l'hypothèse que l'affaire de la prévôté agita beaucoup les esprits ; qu'à cette occasion les opinions les plus diverses, les plus erronées, à propos de l'âme, de son sommeil, de son repos ou de sa mort se firent jour à Orléans; et qu'alors Calvin, homme de conviction avant tout, crut devoir protester, pour dégager la responsabilité des Luthériens de toutes ces rêveries anabaptistes et autres. Il écrivit sa Psychopannycliia. L'hypothèse est ingénieuse à la fois et naturelle. Mais la préface de 1534 montre que Calvin avait été sollicité, depuis longtemps, de se livrer à un pareil travail. Tout au plus les discussions soulevées par « l'esprit de la prévote » purent-elles ajouter un motif nouveau et local aux motifs anciens et généraux. — 4. Le titre de la première édition latine est: « Vivere apud Christum non dormire animos sanctos, qui in fide Christi decedunt. Assertio, 1542. » Et seulement trois ans après parut la seconde édition avec un titre un peu étrange : Psychopannycbia, qua refellitur quorumdam imperitorum error, qui animas post mortem usque ad ultimum judicium dormire putant. Libellus ante septem annos compositus nunc tamen primum in lucem editus authore Joanne Calvino. Argentorati per Wendelinum Rihelium. Anno MDXLV. — (Voir Opéra, V, p. xxxvn.) Le titre français est une combinaison de ces deux titres latins.

LA SORTIE DE FRANCE

réprimer la folie de ceux qui sottement et confusément disputent aujourd'huy du dormir ou de la mort des âmes, si est-ce que jusques ici je ne m'estoye peu accorder à leur prières et instantes requestes, tant j'ay un esprit contraire à toutes contentions et débats. Et certes j'avoye pour lors quelque raison de m'excuser : en partie pour ce que j'espéroye qu'en brief ceste resverie, ne trouvans nuls adhérans, s'esvanouiroit, ou bien demeureroit cachée entre un tas de bavereaux seulement : en partie aussi pour ce qu'il ne m'estoit pas aisé d'entrer en bataille contre des adversaires, desquels je ne cognoissoye encore ne l'ost, ne les armes, ne les embûches. Car je n'avoye encore entendu parler d'eux, ains seulement marmonner quelque chose en confus, tellement que de vouloir combattre contre ceux qui n'estoyent point encore sortis en campagne, n'eust peu sembler autre chose que battre l'air à clos yeux. Mais en fin Vissue a bien esté autre que je n'espéroye : car ces jaseurs ont esté si songneux et diligens à augmenter leur faction, qu'ils ont jà attiré en leur erreur je ne say combien de mille personnes. Mesme le mal, à ce que je voy, s'est rengrégé ; car au commencement quelques-uns seulement caquetoyent en confus que les âmes des trespassez dorment : et ne donnoyent point à entendre que c'est ce qu'ils vouloyent dire par ce somme. Depuis sont sortis ces bourreaux d'âmes, qui les esgorgent tout à fait, mais sans playe *. »

Il est difficile de contester l'importance de ces lignes, sinon au point de vue théologique, du moins au point de vue chronologique. Elles sont écrites en 1 534. Or elles nous attestent que depuis longtemps déjà Calvin était sollicité de les écrire. Depuis longtemps, en effet : puisque entre ces sollicitations et cette préface, s'est déroulée toute l'histoire de la secte, d'abord peu nombreuse, avec des idées peu claires, puis accrue de milliers d'adhérents, et ayant modifié ses idées. Il ne suffit pas, évidemment, de quelques jours ou même de quelques mois pour une pareille augmentation et pour une pareille évolution. Il y a donc longtemps, en vérité, que Calvin est regardé comme un défenseur, comme un chef des idées évangéliques.

Au milieu de ses hésitations, Calvin a fini par recevoir quelques documents, quelques notes, et il a dû se décider : « D'autant qu'ils n'attirent pas moins de gens en leur erreur par leurs bruits confus et babil qu'ils ont tant à la main, que s'ils avoyent fait imprimer des livres qui courussent par le monde, je ne say comment je me pourray purger de trahison envers la vérité de Dieu 2 si en une si grande nécessité je me tay et dissimule. »

Calvin est un homme dont on parle, qui a besoin de faire attention à sa réputation (quin veritatis proditor dicar) et auquel cette réputation impose des devoirs. Il a charge de la vérité !

Et il est prêt : « Je ne craindray point de mettre entre les mains des gens de bien (apud bonos omnes) la raison de ma foy. » Même ce n'est pas en son nom seul qu'il parlera ; c'est au nom de l'Eglise : « On en peut voir aujourd'huy

1, Opuscules, p. 1. — i. « Quin veritatis proditor dicar, » dit le latin. Opéra, V, p. 170.

VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE

aucuns qui bruslent d'un désir de reprendre, mordre et blasonner, lesquels si on touche seulement du bout du doigt, savent bien faire leurs piteuses complaintes, qu'on rompt l'union de l'Eglise, et qu'on viole la charité. Mais je respon à ceux-là, en premier lieu, que nous ne recognoissons nulle union, sinon celle qui est fondée en Christ ; ni aucune charité sinon celle de laquelle il est le lien. Ainsi, que le principal poinct et commencement de conserver charité, c'est que la foy demeure entre nous saincte et entière L. »

N'est-ce pas là Calvin tout entier, Calvin non seulement protestant, mais, en quelque manière, chef du protestantisme, avec tout son programme d'unité dans la foi ? Et comment dès lors supposer un seul instant que ce Calvin, auquel « tous les bons » s'attendent ainsi depuis longtemps, n'est converti que depuis quelques mois, quelques jours? La Préface de 1 534 suffirait pour confirmer tout notre système chronologique.

Après quoi, l'état de la France devenant de plus en plus troublé, Calvin continua sa route, avec du Tillet. Traversant la Lorraine, ils arrivèrent à Strasbourg, non sans un dernier incident, que Bèze raconte en ces termes : « Au dit voyage leur advint un destourbier par la lâcheté de l'un des deux serviteurs qu'ils avoyent avec eux. C'est qu'iceluy serviteur, en un lieu près de Mets nommé Desmes, desroba la bougette [sac de cuir] où estoit tout leur argent, et emmena un des chevaux : tellement qu'ils eussent été en grande nécessité, sans ce que l'autre serviteur, qui est encore vivant aujourd'huy, avoit dix escus siens, qui fournirent pour les mener à Strasbourg 2. »

Et bientôt, Calvin et son compagnon se rendirent à Bâle.

1. Opéra, V, p. 170-171 ; Opuscules, p. 1, 2. — 2. Opéra, XXI, Vie de Calvin, 2e édit., p. 57.

Poitiers. Le dans Notre-Dame-!

cœur sculpté la-Grande, (p.

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