‹ Jean CalvinChapitre 64 sur 115 · CHAPITRE PREMIER Bâle · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Bâle

I. La cathédrale. L'évêché. La salle du Concile et le cloître. — II. La chambre d'Erasme. Son Nouveau Testament. Son couteau et sa fourchette. — III. Boniface Amerbach. — IV. La maison d'Œcolampade zur Eisenburg. — V. Farel et la scène de l'Hôtel de ville. — VI. L'église Saint-Martin et l'Université. — VIL La Réformation : la Mùcke et l'église des Cordeliers. — VUE La maison où mourut Œcolampade et la maison de Myconius.

— IX. Le séjour de Calvin chez Catherine Klein. — X. L'imprimeur et l'imprimerie de Y Institution chrétienne.

— XI. Le vieux Bâle. — XII. Le Campo santo de la Réformation.

E serait, ici, dangereux de se laisser aller aux détails historiques, car Bàle c'est toute l'Eglise chrétienne. N'est-elle pas sur les bords de ce Rhin « vert, » qu'on appelait la Pfaffeiigasse^ « la ruelle des prêtres, » soit parce que les prêtres et les moines couvraient les deux rives avec leurs couvents et avec leurs cathédrales, soit parce que ses flots, entre les coteaux célèbres encore par leurs vins, roulaient tous les souvenirs et tous les échos de l'histoire, depuis les chants des Niebelungen jusqu'au cri émancipateur de Luther, à Worms ? — C'est de tout ce passé qu'est encore un témoin vénérable et splendide la cathédrale, dont l'abside si pittoresque repose sur la {Page 472) une terrasse étroite et élevée, baignée tout en bas par le fleuve large, rapide et vert, ombragée là-haut par de grands et épais marronniers, d'où la vue s'étend jusqu'aux montagnes.

La façade de l'église attire tout de suite l'attention par la couleur rouge de ces pierres, qui donnent, ici, aux édifices les plus immenses quelque chose de chaud, presque de moelleux. L'intérieur est plus régulier. La nef principale, avec ses doubles bas-côtés, est large et très suffisamment éclairée. Grâce au mélange

BALE ET LA PRÉFACE DE ^INSTITUTION CHRETIENNE

des deux styles, à ces arceaux superposés à ces ogives , et qui en apaisent l'élan, le sanctuaire respire le calme, une paix particulière. La vieille chaire gothique de i3'24, restaurée en i486, est toujours là, célèbre par l'art du sculpteur qui sut transformer la pierre en une sorte de boiserie souple et élégante, plus célèbre encore par le nom de ceux qui y sont montés.

Après que les archevêques et les légats du grand Concile l'eurent profanée par les scènes les plus scandaleuses, les Capiton , les Œcolampade, la purifièrent par leurs paroles de morale et de foi. Une des chaires de la Réformation ! Une autre est celle de Strasbourg. — A côté de la cathédrale était le palais de l'évêque (Page 474), qui y résidait rarement. Il reste le grand portail en ogive [Page 499), sur la clef de voûte duquel sont les armoiries épiscopales; au-dessus est une chambre où se tenait sans doute quelque veilleur, et, dans le bâtiment attenant, on voit encore les fenêtres d'une petite chapelle et quelques plafonds du temps, en bois.

Mais sa Seigneurie ne voulut pas avoir à traverser toute une rue étroite, ou tout un petit jardin, pour aller de son palais à sa cathédrale, et, afin de relier l'un à l'autre, on bâtit le cloître, qui est le joyau des édifices bâlois. [Pages 474 et 476.) A travers ses allées en ogives, tapissées de stèles funéraires; à travers ses piliers

Bâle. La cathédrale, la Plalz (d'après le plan Mérian [Tafel V]). (p. 471.

BALE 473

et ses colonnettes et ses arceaux ; à travers ses grandes fenêtres ornées de meneaux et de rosaces ajourées ; à travers toute cette végétation de pierres rouges et de sombres sapins verts, plantés dans les cours intérieures, sur le gazon clair, le regard, passant et repassant, contemple les perspectives les plus pittoresques. Tantôt c'est un enchevêtrement de piliers et de voûtes, au milieu desquels l'ombre et la lumière se jouent et se perdent; tantôt ce sont les deux tours de la cathédrale, ses deux clochers, dont la pointe est de plus en plus fine, qui se dressent et s'élancent; tantôt c'est le Rhin luimême qui apparaît et montre le vert plus clair encore, plus caractéristique, de ses eaux : enchantement, ravissement des yeux et de l'imagination.

Du chœur de l'église on passe dans un bâtiment latéral (encastré dans le cloître), construit en i3Ô2. Il contient plusieurs salles. Celle du premier étage servit aux séances secrètes du Concile, en 143 1-1448, le troisième et dernier des Grands Conciles, dits réformateurs. Il y a encore autour des murs, les sièges, c'est-à-dire les simples bancs en bois, sur lesquels on devait mettre des coussins. La salle à côté, occupée par la bibliothèque épiscopale, fut employée après la Réformation comme auditoire académique.

Ici donc, après Pise et Constance, siégèrent, pour la dernière fois, les représentants de ce parti qui voulait réformer l'Eglise, sans se réformer luimême. Ainsi il fut démontré, à tous les chrétiens de bonne foi, que la Réforme avait été impossible à l'Empire, même quand il s'était appelé Charlemagne ; et à la Papauté, même quand elle s'était appelée Grégoire VII, et à l'Eglise, même quand elle s'était appelée Gerson. Fallait-il donc que la chrétienté pérît et acceptât honteusement la papauté du Borgia, Alexandre VI ? Non : il fallait que

Bâie. Place de la cathédrale.

(Ce plan et le précédent sont les deux moitiés d'une même planche.)

BALE ET LA PREFACE DE L INSTITUTION CHRÉTIENNE

l1 Eglise fût réformée malgré elle. La Réforme devait désormais s'appeler la Réformation, voilà tout.

Dans la salle où le catholicisme, incapable de réformes, tint les sessions de

son concile, se trouve aujourd'hui une collection de Bibles. Ceci a fini par chasser cela.

D'abord viennent les années de fermentation latente et préparatoire. Par exemple, en 1 5 ig, i52o, Wolfgang Capiton prêche à la

cathédrale; Conrad Pellican est gardien aux cordeliers ; Henri Glaréan va venir trouver ses amis; Amerbach attend Erasme; et dans ce cercle incomparable de lettrés et d'hommes religieux, brille l'art le plus noble et le plus séduisant, avec Froben qui imprime, avec Holbein qui illustre le tout de ses couleurs et de son génie.

Bâle. Cathédrale. Cloître. Evêché. (p. 472.)

Commençons par visiter la chambre du prince des Humanistes, Erasme. {Page 477.) C'est dans la Bàumlein-Gasse (la Rue du petit arbre), dans la maison {iim Luft (à l'air) *. Malheureusement, cette chambre ne mérite son nom que très approximativement, pas beaucoup plus que la chambre à côté. Ce qu'on sait c'est que la maison \um Luft fut achetée en i53i, par Froben, et revendue en 1 57 1 par son fils2; et qu'entre 1 535 et 1 536, date de sa mort, Erasme logea chez Froben. Tout a été renouvelé, sauf l'escalier à « vis. » La porte ogivale montre le millésime de 1599.

D'Erasme, Bâle possède deux choses, celles-là aussi importantes qu'authentiques3. i° Son Nouveau Testament grec, sorti des presses de Froben. (Page ^8.) C'était l'arme qui allait enfin permettre de combattre et de vaincre les erreurs et les iniquités de tout le moyen âge. Le célèbre volume est dédié à Léon X, le pontife

1. Un nom au moyen âge tenait lieu de numéro. — 2. L'acte d'achat et l'acte de vente sont en possession du propriétaire actuel, M. Sarasin, qui a arrangé la « chambre d'Erasme, » l'a ornée de portraits et en fait les honneurs avec la plus grande amabilité. — .'). Je ne parle pas de son très beau bahut, et de sa coupe d'argent doré. Celle-ci est un beau spécimen de l'orfèvrerie bâloise. Sur le couvercle se trouve le portrait du célèbre Humaniste.

BALE ET LA PREFACE DE L'INSTITUTION CHRETIENNE

suprême de toute façon (pontifici modis omnibus summo), par Erasme, le dernier des théologiens (theologorum infimus), ier février i5i6. L'imprimeur Froben, parlant après l'éditeur Erasme, signale au pieux lecteur les correcteurs qui l'ont

aidé, en particulier Œcolampade , non seulement homme recommandable par son intégrité et sa piété, mais théologien éminent, possédant à un degré rare les trois langues. ■ — 2° Son couteau et sa fourchette. (Page 479. ) A cette époque où tout se transformait, la terre avec Colomb, le ciel avec Copernic, et la conscience avec Luther, l'art de manger aussi se transforma. Pas sans peine ! Galilée fut mis au cachot pour avoir dit que la terre tournait.

La première princesse, une Vénitienne, qui se servit d'une fourchette, fut mise, par les prédicateurs de l'époque, en enfer. Les fidèles se le tinrent pour dit, et continuèrent à manger avec leurs doigts. Aussi bien le couteau et la fourchette d'Erasme étaient-ils trop beaux pour qu'il s'en servît. Leurs manches en argent portaient des gravures, dues, dit-on, à Holbein. Elles sont en tout cas ravissantes. Sur chaque face de chaque objet, se trouve une composition entourée de gracieuses arabesques : la création d'Eve et le Feu ; Eve avec Adam et la Terre ; Adam (cultivant le paradis tandis que Eve nourrit son bébé) et l'Air; Adam et Eve chassés du paradis et l'Eau. Ces précieux bijoux étaient enfermés dans un étui, d'où ils ne devaient évidemment sortir que dans de très rares occasions.

Heureusement que le Testament grec n'avait pas d'étui. Il circulait de main en main avec une rapidité prodigieuse, et déjà Œcolampade prêchait à l'église de Saint-Martin.

Bâle. Cloître de la cathédrale, (p. 472.

Entre Erasme et Œcolampade il nous faut au moins saluer Boniface Amerbach, le professeur de jurisprudence qu'on peut surnommer le Mécène chrétien de Bâle. {Page 481.) Son portrait, « une merveille, » peint par Holbein, mérite d'être placé à côté de celui de Raphaël peint par Raphaël, et de celui de Durer peint par Durer. C'est une figure admirablement belle, une figure idéale, avec des yeux profonds.

A Avignon, pendant ses études (i52o), il s'était enthousiasmé de Luther. Mais il avait eu peur d'Œcolampade, de son idée sur la Cène, et de la négation du libre arbitre. Avec Erasme, qu'il appelait « mon Erasme, » il voulut suivre une voie moyenne entre la superstition et la révolution. « Je ne puis trouver bon aucun des deux chemins, disait-il; avec Erasme je prends un chemin intermédiaire. » Mais il était plus foncièrement religieux qu'Erasme, et peu à peu il se rattacha à la Réforme, ne gardant de ses hésitations passées qu'une tolérance plus grande Il soutint généreusement la misère de Curione, qu'il fit précepteur de son fils; il aida Castellion, que ses corrections d'épreuves chez Oporin laissaient mourir de faim. Sa

Erasme, dessin d'Holbein. (p. 474.)

vie, comme son portrait, eut quelque chose de rêveur, d'élégant et de doux. « Sa largeur de vues, a dit M. Buisson, sa sûreté de jugement, son indépendance et son exquise modération nous confondent 2. »

1. « Un autre grand et non moins touchant exemple de ce genre de sympathie qu'inspirait Amerbach, c'est sa liaison avec Sadoîet, qu'il avait beaucoup vu au palais épiscopal de Carpentras, pendant son séjour à Avignon. Celuilà aussi avait été gagné par cette beauté de caractère et cette élévation de l'esprit. Devenu cardinal, il n'envoyait pas un messager en Allemagne sans le faire passer par Bâle avec une lettre pour Boniface. Et à ceux qui croient que l'étroitesse ou le fanatisme était une nécessité du temps, il faudrait faire lire quelques-unes des lettres qu'un cardinal pouvait écrire à un hérétique célèbre, et que son neveu, évêque aussi, n'hésitait pas à publiera Lyon, en 1550.11 Ferd. Buisson, Sebastien Castellion, 1892, I, p. 255. — ■ 2. Ferd. Buisson, o. c, I, p. 256. — Voir la monographie de Th. Burkhardt-Biedermann, Bonifacius Amerbach und die Reformation. Basel, 1S94, in-8°.

BALE ET LA PREFACE DE LINSTITUTION CHRÉTIENNE

O^VAJVOR EVANGELlA, AD VET VSTISSIMOR VM XEMPLAR 1VM LATIN OR- V M FI DEM, ET AD GRAECAM VERITATEM' AB ER" ASMo' ' ROTE RODA MO SACRAE THEOLOGIAE PROFES SORE DILJGENTER RECOGNITA*

^ÎÉrArrEAioN kata

Page 1