Opéra, VII, p
2. Ibid., p. 529. — 3. Ibid., p 522. — i. Ibid., p. 525. — 5. Ibid., p. 527.
34 LA FAMILLE
manière de dire, le vray coffre, pour le tenir en bonne garde et seure, » dit Calvin un peu plus loin.] Car il est certain que la crainte de Dieu sera un bon rempar pour nous munir contre tous erreurs. Ainsi, que nous ayons tous ceste reigle générale, de sanctifier noz corps et noz âmes à Dieu, et le servir sans feintise. Après, que chascun regarde à quoy il est appellé, pour s'appliquer à ce qui sera de son office. Que gens de lettres s'addonnent à estudes bonnes et utiles, et non point à curiositez frivoles, qui ne servent que d'amuse-folz. Que grans et petis, savantz et idiotz, pensent que nous ne sommes point naiz pour nous occuper à choses inutiles, mais que la fin de noz exercices doit estre d'édifier et nous et les autres en la crainte de Dieu. De fait, quand on aura bien regardé de près, qui sont ceux qui nous amènent ceste Astrologie erratique, sinon ou gens outrecuidez, ou des espritz extravagans, ou gens oysifz, qui ne savent à quoy prendre leur ébat, ou de quoy deviser? comme sont protonotaires damereaux, ou autres muguetz et mignons de court. Non pas qu'ilz y soyent savantz (si toutes fois il y pouvoit avoir science en folie et mensonge), mais ce leur est assez de voltiger ou fleureter par dessus : et cependant ilz enveloppent beaucoup de povres gens en leurs tromperies. Voylà pourquoy j'ay dit qu'il nous faut arrester aux choses solides : car quiconque, en premier lieu, s'adonnera à craindre Dieu, et estudiera à savoir quelle est sa volonté, s'exerçant surtout à la practique de ce que l'Escriture nous enseigne : puis secondement appliquera son esprit à ce qui est de sa vocation, ou pour le moins à choses bonnes et utiles : n'aura point le loisir de se transporter en l'air, pour voltiger entre les nues, sans toucher ne ciel ne terre1. »
Entre Fl. de Raemond tirant l'horoscope de Calvin vers 16002, et Calvin répudiant les niaises superstitions de l'astrologie en 1549, quel abîme! Et nous commençons à pressentir l'immensité de l'effort qu'il faudra pour le franchir et nous le faire franchir, c'est-à-dire pour démolir tout un monde, l'ancien, et pour construire tout un monde, le nouveau. Or voilà précisément l'œuvre qui attendait notre réformateur.
Gérard Cauvin partageait sans doute l'erreur de son époque, mais il était animé d'une véritable passion pour la science. Instruire ses fils fut sa grande préoccupation.
Il les envoya donc au collège des Capettes. On sait que cet établissement se trouvait sur la route de Pont-l'Evôque, en face de l'église Saint-Maurice : voilà tout.
1. Opéra VII, p. 540. — 2. Le 18 mars 1538 eut lieu à Paris un débat qui montre jusqu'à quel point cette question de l'astrologie judiciaire était confuse. L'Université intente un procès à un savant qu'elle accuse d'avoir professé l'astrologie judiciaire, interdite par les constitutions de l'Etat. Ce savant, c'est Servet. Or voici ce qui se passe: on n'est pas d'accord sur ce que c'est que l'astrologie judiciaire. Servet proteste qu'il ne l'a pas professée. Il n'a enseigné que ce qui doit être enseigné. Et qu'est-ce qui doit être enseigné légitimement, utilement ? Ecou-
l'enfance
A l'origine, c'est-à-dire au XVe siècle, c'était une sorte d'hospitium, où des boursiers, au nombre de vingt environ, trouvaient, grâce à des fondations pieuses, logement, nourriture, vêtement, instruction l. Une bourse s'appelait une capetterie, et ce nom de capette provenait du petit manteau, cappa, que portaient les écoliers.
Charles, Jean et Antoine fréquentèrent donc tour à tour le collège. « Jean étudia en sa première jeunesse dans le collège des Capettes, dit Desmay, » et tout de suite il attira sur lui l'attention. Il se montra « de bon esprit, d'une prompte naturelle à concevoir et inventif en l'étude des lettres humaines "2. » Et P. Masson rapporte de son côté qu'il dépassa bien vite tous les autres écoliers, « grâce à une mémoire tenace et à un esprit des plus vifs 3. »
En même temps le petit Jean était comme adopté par la famille de Montmor, branche de la famille des Hangest, une des premières du pays par sa noblesse et son influence C'est là que le jeune Calvin reçut sa première éducation (a prima puerilia ediicatus) 5. « Le père, nous dit Bèze, estoit fort requis ès maisons des seigneurs circonvoisins. A raison de quoy son dit fils fut tant mieux et libéralement nourri, aux despens toutes fois de son père, en la compagnie des enfans de la maison de Montmor 6. »
Cet événement eut une grande importance pour le reste de la vie de notre héros. Dieu le préparait ainsi à jouer dignement son rôle au milieu des grands, des princes et des rois. Un catholique, qui est allemand, en a fait la remarque : « Ainsi, dès ses jeunes années, avec les premiers éléments du savoir il s'assimilait une certaine finesse de mœurs, et cette distinction de manières qui font un si frappant contraste avec celles du réformateur allemand 1 . »
Oubliant la remarque très nette de Bèze, d'après laquelle Calvin fut toujours nourri « aux despens de son père, » on a essayé de dépeindre les Cauvin comme une famille de misérables et de mendiants. « Gérard Cauvin était pauvre, dit
Audin Quand l'hiver était trop rigoureux, que le pain était cher... alors tous
les Calvin, père, mère, enfants, se réfugiaient sous l'aile de cette autre providence qui leur donnait du pain et des vêtements. »
Le dernier biographe de Calvin, M. Lefranc, a eu raison de répondre : « Il
tons : « Il n'a jamais parle que de l'astrologie qui concerne les choses naturelles, et qu'il estoit nécessaire aux médecins de la scavoir, dont aucuns médecins, qui fortassis sttnt ignari aslrologiae, en ont grandement saigné et en leurs leçons publiques ont grandement scandalisé le dit Villanovanus (Servet). » Du Boulay, Historia universitaiis parisiensis , VI, p. 232. — Un vers de Marguerite de Navarre nous montre que cette princesse, si sage, si éclairée, partageait aussi les superstitions relatives à l'astrologie judiciaire. Parlant des planètes, elle dit que leur nature est peu connue, « Mais leurs effeetz des corps humains se sentent — Qui, plus qu'à Dieu, à elles se consentent. » (Abel Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite de Navarre, 1896. Les Prisons, p. 147.)
i. Les rues de Noyou, par M. l'abbé Muller. p. 38-39. — 2. Desmay, Archives curieuses, p. 388. — 3. P. Masson, p. 409. — 4. Pour éclaircir les rapports, un peu compliqués, que Calvin a eus avec différents membres de la famille des Hangest-Genlis, et avec celle des Hangest-Montmor, nous donnons dans l'Appendice II, une courte généalogie de la famille des Hangest. — 5. Bèze, Vie de Calvin, édition, Opéra XXI, p. 121. — 6. Ibid., p. 54. — 7. Johann Calvin, seine Kirche uni sein Staat in Genf, von F.-W. Kampschulte, o. c. prof. d. Gesch. a. d. Universitàt, Bonn, 1869, p. 222. Le premier volume seul a paru. Voir Appendice I : Quelques historiens de Calvin.
LA FAMILLE
faut en finir avec la légende trop longtemps accréditée, présentant Calvin comme une sorte d'enfant pauvre, élevé et poussé par charité. C'est se faire une idée tout à fait fausse de la situation sociale de Gérard et de son esprit indépendant1. »
Malheureusement nous ne sommes pas ici en face d'une erreur, mais bien en face d'une calomnie, et après avoir fait de Calvin un pauvre, qui doit tout aux Montmor, on en fait un ingrat qui ne se souvient de rien : c'est du reste là qu'il s'ao-issait d'en venir.
« On voudrait, continue en effet Audin, que Jean, quand il s'essaie aux lettres humaines, se rappelât avec plus d'attendrissement ses bienfaiteurs.... Il oubliera la manne de Noyon, et la main qui la distribuait ; il damnera quiconque aura adoré Baal, c'est-à-dire le Dieu qu'invoquait son protecteur, et cet asile de charité ne sera plus à ses yeux qu'un nid affreux de papistes"2. »
Or voici les faits :
Le premier volume que publia Calvin, il eut soin de le dédier à la famille Montmor : « Au très saint et très sage prélat, Claude de Hangest, abbé de Saint- Eloi, de Noyon. » Audin cite ce titre, et ajoute : « C'est tout. »
Non, ce n'est pas tout. Calvin rappelle modestement l'humilité de ses origines : il est iinas de plèbe homuncio « un petit compagnon de la populace3, » traduit le chanoine Le Vasseur, et a pleine conscience de son manque de noblesse (ignobilitatis meœ conscientid)k . Il énumère ensuite les qualités du prélat, son esprit vif et libéral, son jugement pénétrant et sûr, sa mémoire riche et solide, et ses études, et ses connaissances. Le jeune littérateur ajoute encore :
« Ces commentaires, tu les recevras comme les prémices de mes productions (frngum nostrarum primitias)\ ils te sont consacrés, dédiés, de droit et à juste titre ; non pas seulement parce que je me dois à toi tout entier, avec tout ce que j'ai, mais plus encore parce que, enfant élevé dans votre maison, initié avec toi aux mêmes études, il est naturel que je rapporte à votre très noble famille cette première connaissance de la vie et des lettres que j'ai reçues de vous3. »
La reconnaissance émue qu'Audin regrette de ne pas trouver dans la préface de Calvin, elle y est donc. La calomnie est on ne peut plus flagrante.
Ajoutons enfin que, loin d'être repoussés par les prétendus anathèmes de leur ancien protégé, les membres de la famille de Montmor furent presque tous attirés par sa solide et toujours séduisante amitié. « Coïncidence digne de remarque, note M. Lefranc, plusieurs des membres les plus considérables de cette famille adhérèrent aux doctrines de Calvin, et figurèrent parmi les chefs
1. Lefranc, p. 12, 13. — M. Weiss, ayant fouillé aux Archives nationales les débris du tabellionage noyonnais, a découvert deux actes de vente, l'un du 15 avril, l'autre du 11 ma}' 1529. Par le premier, Gérard Cauvin vend << une maison, grange, jardin, » autre que celle qu'il habitait. Il en possédait donc deux. Le second acte indique que Gérard Cauvin était apparenté à un procureur en cour d'Eglise. « En un mot, comme l'avait déjà démontré M. Lefranc, Calvin est sorti d'une famille très honorablement posée... » Bulletin, 1897, p. 376. — 2. Audin, Histoire de la vie, des ouvrages et des doctrines de Calvin, 6me édition, 1856, I, p. 5. — 3. Le Vasseur, p. 1153. — 4. Dans la préface des Commentaires sur les Psaumes, Calvin parle de ses « petis et bas commencemens. » Opéra, XXXI, p, 22. — S. Opéra, V, p. 5, 8.
l'enfance
protestants les plus en vue, au moment des guerres de religion. Il semble que l'influence personnelle du réformateur n'ait pas été étrangère à leur changement de croyance, puisque l'un d'eux alla le retrouver plus tard à Genève1. »
Il s'agit ici du plus jeune des fils Montmor, dont on ignore le nom2 . Après une jeunesse orageuse (comme nous disons), ou (comme disait Calvin), « s'estant desbauché en follies de jeusnesse par cy devant, » il s'était converti (comme nous disons), ou (comme disait Calvin) « Dieu luy avoit donné sa congnoissance. » Il écrivit en 1547 >d son ancien condisciple lui annonçant son désir de se fixer auprès de lui, à Genève. Le réformateur l'accueillit à cœur ouvert, et pensant toujours aux bienfaits qu'il avait reçus des parents, il chercha à assurer la situation du fils, en le mariant. Il se hâta d'écrire son projet à M. de Falais, et de lui recommander celui, disait-il, « avec le quel j'ay esté nourri en mon enfance, » déclarant que c'était « un jeusne homme, de bonne nature, fort humain et docile 3. »
Voilà ce qu'était, après quarante ans, la reconnaissance de l'humble fils de Gérard Cauvin devenu le glorieux réformateur de Genève. Evidemment, une seule mémoire peut, dans de pareilles circonstances, conserver cette touchante fidélité : celle du cœur.
Une preuve que Gérard Cauvin n'entendait nullement abandonner à d'autres les dépenses nécessitées par l'instruction de ses fils, c'est le zèle qu'il mit à leur procurer des bénéfices. Voici comment Jean obtint le premier4.
« Le 29 de may i52i, Me Jaques Regnard, secrétaire de révérend père en Dieu messire Charles de Hangest, Evesque de Noyon, raporta en chapitre que les vicaires généraus de mon dit seigneur avoyent donné à Jean Cauvin, fils de Gérard, alors âgé de douze ans, une portion de la chapelle de la Gésine, vacante par la pure et simple résignation de Maitre Michel Courtin5. » Avant d'appartenir à Michel Courtin, ce bénéfice, nous l'avons dit, avait appartenu à Charles Cauvin.
A l'entrée du chœur de la cathédrale0, se trouvait l'autel de la Gésine : de là
d. Lefranc, p. 187. — 2. C'est par erreur que les Opéra en font le frère de Claude : il en était le neveu. Voir Appendice II: Généalogie des Hangest et des Montmor. — -i. 10 sept. 1547, Opéra XII, p. 586. — 4. Tout en disant que la Gésine fut le premier bénéfice de Calvin, Desmay (et Le Vasseur qui le répète) lui en attribue un autre qui l'aurait précédé, la chapelle de Saint-Jean de Baiencourt, fondée en l'Eglise Saint-Quentin à l'Eau, au faubourg de Péronne. Cependant aucun texte ne justifie cette assertion. Lefranc, p. 11. — 5. Gésine, c'est-à-dire « qui est au nom de la nativité de notre Seigneur, que le peuple appelle de la Gésine ou autrement de nostre Dame accouchée... qui est à main gauche devant le crucifix, contre le pulpitre entrant au choeur de la grande Eglise. » Desmay, p. 4. — D'après Vitet (o. c. p. 144) et l'abbé Laffineur {Une visite à Notre-Dame de Noyon, 1858), la chapelle de saint Nicolas, la première précédemment à gauche du chœur, était jadis divisée en trois chapelles. La plus rapprochée du chœur devait être la chapelle de la Gésine. Aujourd'hui le souvenir même de cette appellation est complètement perdu, et le sacristain n'a jamais entendu parler d'une chapelle de la Gésine. — 6. P. Masson, p. 410.
LA FAMILLE
une chapellenie dont le revenu était divisé en quatre parties. C'était une de ces parties, la moins considérable semble-t-il, qu'obtint Calvin. Elle lui rapportait trois muids de blé à Voienne, et la récolte en blé de vingt setiers de terre à Eppeville. — Et c'est évidemment en souvenir de ce premier revenu que, entre autres pseudonymes, Calvin usa de celui de Charles d'Eppeville ou d'Espeville. C'est
Fac-similé du pseudonyme de Calvin '.
l'un de ses plus anciens noms d'emprunt, et dont l'origine, inconnue jusqu'ici, a été expliquée par M. Lefranc ~. Il faut remarquer que ce revenu était encore diminué par le traitement que l'enfant devait faire à un prêtre pour dire une messe tous les deux jours après matines.
A ce moment, sans doute, eut lieu le seul acte qui aurait pu engager plus tard Calvin, s'il l'avait voulu, dans les ordres ecclésiastiques. Pour posséder un bénéfice, il fallait être tonsuré : l'enfant reçut la tonsure. Mais cet acte fut et resta une simple et vaine formalité 3.
Le vendredi 27 septembre 1527, Calvin obtint encore, son père le remplaçant, la cure de Marteville, «village à 8 lieux de Noyon4. »
Le dernier jour du mois d'avril 029, il résigna la chapelle de la Gésine, qui fut donnée à son frère Antoine. Quelques mois après, lundi 5 juillet i52g, il per-
i. Calvin à M. de Falais (23 déc. 1547). Bibl. de Genève. Ms. F. 194. f. 71 v. — 2. Lefranc, p. 10. — 3. Bayle, Dictionnaire, Calvin, note A. — 4. « N'estant promeu à aucun ordre sacré, observe Desmay, n'ayant que simple tonsure et en un aage incompétante, n'ayant encore que dix-huit ans. » Archiv. air. p. 389.
l'enfance
muta sa cure de Saint-Martin de Marteville avec l'église paroissiale de Pontl'Evêque1. Il avait été présenté par Claude de Hangest, abbé de Saint-Eloi. Du reste tout se faisait « par procuration » : Calvin étant absent2. C'étaient, au fond, des questions d'intérêt réglées par son père avec le chapitre. « Ainsi, dit Desmay, il fut receu curé du Pont l'Evesque, paroisse où son grand Père faisoit sa demeurance, et où son père Girard fut baptisé. Ainsi bailla-on les brebis à garder au loup. Trop jeune curé en toute façon : alors il n'avoit encore que vint ans3. »
Enfin, le 26 février i53i, Antoine résigna sa chapelle de la Gésine et Jean la reprit. — Manigance et maquignonnage, s'écrie le bon chanoine Le Vasseur. Et il n'a pas tort. D'autant plus que Calvin, tout en étant devenu deux ou trois fois curé ou bénéficiaire, n'était pas prêtre : il n'avait pas même été enfant de chœur '\
Seulement, à qui la faute ? sinon à l'Eglise elle-même, à tous ces chanoines, à tous ces abbés, à tous ces évêques qui trouvaient ces nominations et ces échanges parfaitement réguliers ?
Avant le XVIe siècle, on avait connu des papes de dix-huit ans (Agapet II), même de dix à douze ans (Benoît IX), un archevêque de Reims de cinq ans. Et ces prodigieuses licences ne choquaient plus personne.
En i5o2, Jean de Lorraine était créé évêque de Metz à quatre ans; en 1 5 1 7, Léon X créait un cardinal de huit ans, et, en 1 533, Odet de Chastillon, le frère de Coligny, devenait cardinal à onze ans5. Parmi les personnages qui jouent un rôle particulier dans notre histoire, nous voyons un Briçonnet, Denys, succéder à son frère Guillaume, lorsque celui-ci devient évêque de Meaux. Il succède aussi à son père (marié avant d'entrer dans les ordres) dans l'évêché de Saint-Malo, tandis que son cousin hérite du cardinal l'évêché de Nîmes. Après quoi, en i520, Denys échange l'évêché de Lodève contre l'abbaye de Cormery6. Mais l'exemple le plus scandaleux de ces trafics et de ces cumuls, fut le cardinal Jean de Lorraine. Il posséda successivement, ou à la fois, trois archevêchés, onze évéchés et cinq abbayes" !
Et enfin, à Noyon même que voyait, de ses propres yeux, Gérard Cauvin ? L'évêque Charles de Hangest avait été promu aux bénéfices par une bulle de dispense (1476), qui lui avait « permis de tenir à quinze ans toute sorte de bénéfices compatibles et incompatibles, séculiers, réguliers, etiam tria curata. » Il cumula
1. Le Vasseur (p. 1170) nous apprend qu'à la cure de Pont-l'Evêque appartenait « une pièce de terre et pré contenant deux muids, séante au terroir de Muyrencourt, » à charge de payer annuellement deux sols parisis à l'Eglise et au curé du dit Muyrencourt. — 2. C'est tellement vrai qu'on le lui a reproché. Le 16 janvier 1526, le 6 mai 1527, Calvin est déclaré, par le chapitre de Noyon, « contumace. » Et Desmay d'ajouter : « Puisqu'il y a de la contumace, il est facile à juger que desja ce petit vipereau commençoit à ronger le ventre de sa mère saincte Eglise, de laquelle il recevoit sa nourriture. » (Arcb. cur., p. 389.) — « Le 7 janvier 1533, Mc Aubin Ploquin dresse plaintes que depuis quinze mois il descharge Me J. Cauvin des messes de sa chapelle et que depuis ce temps là, il n'avoit receu aucune nouvelle de luy. Charles, frère et procureur, consent que le gros du bénéfice soit arresté et vendu jusqu'à la concurrence des deniers deuz au dict, et est ordonné que le cellérier doresnavant satisfera pour les charges de la chapelle. » Ibid., p. 394. — .3. Ibid., p. 392. — 4. Ibid., p. 387. — 5. Drelincourt, p. 13-22. — 6. Graf, Faber^Stapiilemis,\y. 15. — 7. Henri Martin, Histoire de Fiance, 4me édition, VIII, p. 342.
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ainsi le canonicat de Rouen, les archidiaconats du Vexin-Normand, et de l'Eglise d'Evreux, l'archipresbytérat rural de Chatelleraut et l'abbaye de Notre-Dame de Prières, sans parler de son évêché l. Et le chanoine Le Vasseur, qui nous raconte le fait, est obligé de s"écrier : « Il faut advouer que le droict commun... s'est veu relasché en luy, et semble qu'à ceste playe difficilement puisse estre en appliqué emplastre qui la puisse totalement guarir. » Et puis, après la « manigance » par laquelle Charles donna et retint son évêché, que vit-on encore? Jean reçut le 7 avril 1 525 une nouvelle dispense l'admettant « à la dite administration l'an 19 de son aage pour estre sacré évesque après qu'il aura atteint les 27 ans'-. »
Pourquoi Gérard Cauvin eût-il été plus catholique qu'un archevêque, qu'un cardinal ou qu'un pape ? Il trouva tout naturel de profiter d'un usage courant « pour subvenir à sa famille qui estoit nombreuse, et fournir honnestement aux études de celuy de ses fils qui estoit de la plus haute espérance. »
Les catholiques ne sont pas mieux placés pour trouver que le jeune bénéficiaire « rendait si peu de devoirs à ses charges. » En vérité, comment l'aurait-il fait, puisqu'il n'en avait pas même le droit? Dire la messe, administrer les sacrements? mais, pour cela, il faut être prêtre, et Calvin ne l'était pas : il n'était pas même en âge de l'être, puisqu'il se défit de sa dernière cure à 25 ans, l'âge canonique pour devenir prêtre.
En réalité, nous touchons du doigt un des grands scandales de l'Eglise, au XVIe siècle, ce trafic honteux, en vertu duquel le titulaire recevait une charge, qui aurait entraîné son excommunication s'il avait voulu l'exercer lui-même. Par un second sacrilège, il était obligé de louer, à prix d'argent, ce qu'il avait acheté par un premier sacrilège.
L'éducation du futur réformateur se continuait.
Voici qui ne dut pas peu contribuer à l'avancer encore : nous voulons parler d'une querelle, dont on a dit qu'elle résumait toute l'histoire de Noyon au XVe siècle, la querelle relative aux reliques de Saint-Eloi 3. Qui possédait le véritable corps du ministre de Dagobert ? le Chapitre de la cathédrale, ou l'abbaye de Saint-Eloi ? La lutte fut aussi acharnée que longue. Pendant un procès de soixante ans, tandis que les enquêtes succédaient aux enquêtes et les arrêts aux arrêts, toute une population en fut réduite à se demander où étaient les faussaires. Etaient-ce les chanoines ou les moines ? Il est facile de deviner l'ébranlement des croyances, la diminution de respect, l'excitation donnée à l'esprit de critique, d'examen et de doute
Le Parlement eut beau donner raison au Chapitre, la discussion continua et
L Le P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, 1730. II, p. 419-420. — 2. Le Vasseur, p. 11 17, 11 18, 1120. — 3. Lefranc, p. 33.
l'enfance
les reliques vénérées, sinon authentiques, provoquèrent encore de belles rixes pour le plus grand scandale de l'Eglise.
La mère de Calvin ne paraît pas en avoir été émue : elle conservait sa piété et l'inspirait à son fils, voué tout de suite, par son père, à l'Eglise. « Dès que j'estoye jeune enfant (me tenellum adhuc puer uni), mon père m'avoit destiné à la théologie, » dira plus tard Calvin. Et ainsi commençaient ces années qu'il a caractérisées par ces mots : j'étais « obstinément addonné aux superstitions de la papauté1. »
Ici se place la fable ridicule de Le Vasseur, racontant qu'aux processions on voyait le petit Jean porter une épée au lieu d'une croix, pour « témoigner en l'œuf quel devoit estre un jour le poulet , » c'est-à-dire « qu'il seroit un grand persécuteur de la saincte croix et qu'il planteroit sa fausse religion avec le glaive ~. »
Ce qui est certain, c'est que Jean participait pieusement à toutes les cérémonies du culte romain. Il allait aux processions. Il visitait les reliques. C'est lui-même qui nous l'apprend : « Il me souvient de ce que j'ay veu faire aux marmousetz de nostre parroisse, estant petit enfant. Quand la feste de sainct Estienne venoit, on paroit aussi bien de chappeaux et afficquetz les images des tyrans qui le lapicloient (car ainsi les appelle-on en commun language) comme la sienne. Les povres femmes, voyant les tyrans ainsi en ordre, les prenoyent pour compagnons du sainct, et chascun avoit sa chandelle 3. »
Non seulement il visitait les reliques de Noyon, mais, avec sa mère certainement, il allait visiter les reliques du voisinage, en particulier celles d'Ourscamp.
Il vaut la peine de l'y accompagner, et même d'y faire une halte.
Nous repassons par Pont-l'Evêque, et, au bout de deux ou trois heures de marche, nous arrivons à l'abbaye d'Ourscamp
On traverse des prairies de plus en plus humides, à mesure qu'on se rapproche de l'Oise elle-même, et sur la rive gauche voici la vieille abbaye, admirablement située dans la verdure et dans la fraîcheur de ces belles herbes, au milieu desquelles se promènent, ou se reposent, des troupeaux de vaches tranquilles.
L'abbaye, fille de celle de Clairvaux, fondée au XIIe siècle, est devenue une
1. Préface des Psaumes. Opéra XXXI, p. 22. — 2. Le Vasseur, o. c, p. 1171. — 3. « Advertissement tresutile du grand proffit qui reviendroit à la Chrestienté s'il se faisoit inventoire de tous les corps sainetz et reliques qui sont tant en Italie qu'en France, Allemaigne, Hespaigne et autres Royaumes et pays » (1543). Opéra, VI, p. 452. Les églises de Noyon devaient fournir encore d'autres documents à la critique du réformateur. Lui-même nous parle de « quelque lopin » de la tête de Jean-Baptiste qui se montrait « fort authentiquement. » (Advertissement,, p. 436.) Et voici ce que nous lisons dans les Recherches historiques sur Noyon et le Noyonnais, par de la Fons, baron de Mélicocq (1839), p. 62: « 13 16. Les femmes avaient alors la plus grande confiance en la représentation d'un saint, appelé saint Agrapart, placée à l'entrée de la cathédrale, et l'invoquaient lorsqu'elles étaient en couches.... Nous devons aussi dire que l'église de la Magdeleine croyait posséder de la manne que Dieu fit pleuvoir dans le désert, un morceau des trois pains dont Jésus-Christ rassasia 5000 hommes dans le désert, et une dent de notre Seigneur- Cette dernière relique a donné lieu à plusieurs savantes dissertations. » — 4. Ourscamp est aujourd'hui la station qui précède la halte de Pont-l'Evêque, quand on vient de Paris. L'abbaye est à un quart d'heure de la station.
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manufacture de velours, avec des maisons d'ouvriers, des ateliers immenses, un château, un parc : la porte est entourée de fossés.
Et cependant le présent n'a pas encore complètement détruit le passé. Il y a une salle, la salle des morts, parfaitement conservée, à trois nefs égales, soutenue par des colonnes sveltes, le tout cependant si simple qu'on n'hésite pas à reconnaître le gothique primitif.
Puis, tout à coup, dans l'isolement d'un bois, formé de grands arbres, voici des ruines : celles du chœur d'une immense église. (Page 43.) Difficilement on trouverait quelque chose d'aussi pittoresque. Plus de voûte, seulement les colonnes, et au-dessus quelques arcs formerets : un squelette de chœur gothique, immense, s'étendant dans l'air. Et là-haut, à une hauteur effrayante, seul, dans le ciel, s'élance Tare triomphal qui fermait le chœur, bravant le silencieux rongement du temps et les coups bruyants de l'orage, par un prodige d'équilibre et de solidité. Quelques pierres seules indiquent encore l'endroit où s'élevait la façade.
Quel immense sanctuaire, bien fait pour recevoir la foule qui se pressait autour des reliques !
Voilà Calvin qui défile avec sa mère : « Et, entre autres, dit-il, il me souvient que j'ay baisé une partie du corps de sainte Anne, mère de la vierge Marie, en l'abbaye d'Ourscamp, près Noyon, dont on faict grand festin "2. »
Ici encore, l'œuvre de nos réformateurs a si complètement réussi que nous ne pouvons presque plus arriver à reconstituer, — même par l'imagination, — le milieu qui la rendit nécessaire. Et cependant, cette superstition des reliques, inséparable des indulgences accordées à ceux qui les visitaient, fut une des causes secondaires, mais directes, de la réformation elle-même. L'église de Wittemberg, à la porte de laquelle Luther afficha ses o,5 thèses, était un vrai musée de reliques. Elle en possédait plus de 5ooo, et combien curieuses ! De même, sans invraisemblance, on a pu attribuer à l'affaire des reliques de Noyon l'inspiration d'un des traités les plus célèbres de Calvin 3.
Asseyons-nous donc un moment sur une de ces vieilles pierres moussues, dans quelqu'une de ces absidioles. Où serions-nous mieux placés pour feuil-
1. « Ce magnifique monument, si bien conservé, le seul qui subsiste intact des bâtiments de l'ancienne abbaye d'Ourscamp, accuse une construction civile de la première moitié du XIIIe siècle, postérieure à l'époque de transition du plein cintre a l'ogive. Les bandeaux des croisées furent alors disposés dans la forme légèrement arquée qu'on emploie encore aujourd'hui dans les constructions en cercles. » Histoire de Y abbaye de Noire-Dame d'Ourscamp, par Peigné-Delacourt (1876), p. 93. — 2. Advertissement, p. 442. « Le 26 mai 1490, le chef de Sainte-Anne fut apporté en grande pompe en l'église d'Ourscamp par Thibaut de Luxembourg, au milieu d'une foule innombrable de spectateurs, en présence de l'évêque de Noyon et de plusieurs abbés. Cette relique, qui attirait un concours considérable de pèlerins à Ourscamp le mardi de Pâques, a été sauvée de la Révolution, et se trouve aujourd'hui à Chiry. » Moèt de la Forte-Maison, o. c, p. 453. — 3. Il existe une curieuse traduction allemande (par J. Eysenberg) de ce traité de Calvin : Johannis Caivini Vermanung von der Papisten Heïligthumb dem Christlichen Léser \u gâte verdeudschet. Gedruckt zu Wittemberg durch Georg Rhawen Erben. Anno 1557. Le volume est illustré par des images représentant les six cruches d'eau a Cana, la coupe dont Christ s'est servi pour distribuer la sainte cène, l'épée de Pierre, véritable yatagan, etc. (Bibliothèques de Genève, de Strasbourg.)
Ruines de l'Abbaye d'Ourscamp. (p. 42)
LA FAMILLE
leter l'histoire de ces « rogatons, » et la description de « la foyre villaine et deshonneste ? » Le grand silence d'aujourd'hui nous aidera à entendre le bruit tumultueux d'autrefois.
L'énumération des principales reliques de la chrétienté commence par celles de notre Seigneur :
Les cruches de Cana. « Les unes ne tiennent point plus de cinq quartes de vin, tout au plus haut ; les autres encore moins, et les autres tiennent environ un muys. Qu'on accorde ces fleuttes, si on peut. ...A Orléans, ilz se disent avoir du vin, lequel ilz nomment de l'architriclin. Car pource que S. Jehan, récitant le miracle, parle de l'architriclin, qui est à dire maistre d'hostel, il leur a semblé advis que c'estoit le nom propre de l'espousé : et entretiennent le peuple en ceste bestise. Une foys l'an, ilz font lescher le bout d'une petite coullière à ceux qui leur veulent apporter leur offrande, leur disant qu'ilz leur donnent à boire du vin que nostre Seigneur feit au banquet ; et jamais la quantité ne s'en diminue, moyennant qu'on remplisse bien le gobbelet1. » — Le bois de la croix : « Si on vouloit ramasser tout ce qui s'en est trouvé, il y en auroit la charge d'un bon grand bateau2. » — Les trois clous : 11 y en a « quatorze de compte faict3. » — Le fer de la lance : « Il faut dire que il est passé par les fourneaux de quelque alchumiste : car il s'est multiplyé en quatre1. » — La couronne d'épines : « Il faut dire que les pièces en ont esté replantées pour reverdir : autrement, je ne say comment elle pourroit estre ainsi augmentée5. » — Le sang: « En un lieu il s'en monstre quelques gouttes, comme à la Rochelle en Poictou, que recueilla Nicodeme en son gand comme ilz disent1'. »
La plupart de ces reliques ont été apportées d'Orient par des rois, comme saint Louis. Mais ces bons rois avaient plus de zèle que de connaissance : « Il y avoit bien une dévotion et zèle tel quel d'augmenter la chrestienté : mais si on leur eust monstré des crottes de chièvres, et qu'on leur eust dit : voylà des patenôtres de nostre Dame, ilz les eussent adorées sans contredit, ou les eussent apportées en leurs navires par deçà, pour les colloquer honnorablement en quelque lieu. Et de faict, ilz ont consumé leur corps et leur bien, et une bonne partie de la substance de leur pays, pour rapporter un tas de menues folies dont on les avoit embabouinés, pensant que ce fussent joiaux, les plus précieux du monde7. »
On a môme des reliques du Christ après sa résurrection : « Un morceau du poysson rosty que lui présenta sainct Pierre, quand il s'apparut à luy sur le bord de la mer. Il faut dire qu'il ayt esté bien espicé, ou qu'on y ait fait un merveilleux saupiquet, qu'il s'est peu garder si longtemps8. »
Après le Christ, la Vierge : « Le reste qu'ilz ont des reliques de nostre Dame est de son baguage. Premièrement, il y en a une chemise à Chartres, de laquelle on fait une idole assés renommée : et à Aix en Allemaigne, une autre. Je laisse
i. AJvcrtissement, p. 417. — 2. Id., p. 420. — .'). Id., p. 421. — 4. Id., p. 421. — 5. II., p. 422. — 0. Id., p. 415. — 7. Id., p. 429. — 8. Id., p. 429.
l'enfance
là comment c'est qu'ilz les ont peu avoir ; car c'est chose certaine que les apostres et les vrays chrestiens de leur temps n'ont pas esté si badins que de s'amuser à telles manigances. Mais qu'on regarde seulement la forme, et je quitte le jeu, si on n'aperceoit à l'œil leur impudence. Quand on faict la monstre, à Aix en Allemaigne, de la chemise que nous avons dict estre là, on monstre, au bout d'une perche, comme une longue aulbe de prestre. Quand la vierge Marie auroit esté une géante, à grand peine eust-elle porté une si grande chemise. Et pour luy donner meilleur lustre, on porte quant et quant les chaussettes sainct Joseph, qui seroyent pour un petit enfant ou un nain. Le proverbe dit : qu'un menteur doit avoir bonne mémoire, de peur de se coupper par oubly. Hz ont mal gardé ceste reigle, quand ilz n'ont pensé de faire meilleure proportion entre les chausses du mary et la chemise de la femme1. »
La conclusion vient fort naturelle : « Tout y est si brouillé et confus qu'on ne sauroit adorer les os d'un martyr que on ne soit en danger d'adorer les os de quelque Brigand ou Larron, ou bien d'un asne, ou d'un chien, ou d'un cheval. On ne sauroit adorer un aneau de nostre Dame, ou un sien pigne, ou ceincture, qu'on ne soit en dangier d'adorer les bagues de quelque paillarde2. »
En vérité, quelle époque que celle où les plus savants cultivaient l'astrologie, où les plus pieux adoraient les reliques, et où l'Eglise, bataillant à coup d'anathèmes, et à coup de poings, au sujet de la barbe de Mgr de Hangest et des prétendus os de saint Eloi, confiait ses bénéfices à des enfants de douze ans et trafiquait d'une charge de chapelain, comme on trafique aujourd'hui d'un titre de rente, ou d'une obligation au porteur !
I. Adverlissement, p. 433. — 2. Id., p. 452. — « Il existe dans la littérature du XIIe siècle une œuvre absolument unique, tant par le sujet qu'elle traite que par l'esprit qui l'anime... et qui marque une date vraiment importante dans l'histoire de l'évolution intellectuelle du moyen âge. Je veux parler du traité de Guibert de Nogent, intitulé : De pignoribus sanctorum, — Sur les gages ou les reliques des saints — dont le seul titre suffit à indiquer les visées audacieuses. » « Une autorité a sûrement contribué à procurer à Guibert, si je puis dire, l'assurance nécessaire pour aller à l'encontre de tant de pratiques superstitieuses et des puissants intérêts matériels qui s'y rattachaient. Cette autorité n'est autre que saint Augustin, qui, coïncidence vraiment singulière, fournira aussi plus tard à Calvin non seulement le point de départ de son Traité des reliques, mais encore toute une série de textes cités avec complaisance par le réformateur genevois, heureux d'en étayer ses arguments. » « Pour découvrir un ouvrage susceptible d'être rapproché de celui de Guibert, groupant comme le sien des éléments nombreux de discussion, basé sur des principes de critique sérieuse et inspiré par des préoccupations d'ordre général, il faut descendre jusqu'à l'époque de la Réforme, en plein XVIe siècle. Un autre Picard, le fondateur et le chef du protestantisme français, Jean Calvin, né à quelques lieues à peine de l'abbaye où vécut Guibert, a le premier donné un pendant à l'œuvre de l'auteur du De pignoribus sanctorum. Il put y ajouter naturellement des aperçus nouveaux que rendaient faciles les progrès réalisés dans l'intervalle. Mais, au fond, le point de vue est le même, et souvent aussi l'argumentation se ressemble étrangement, bien qu'aucun rapport ne puisse être établi entre les deux traités, puisque celui du moine était demeuré manuscrit et qu'il n'en existait très probablement qu'un seul exemplaire. Ces deux hommes, si éloignés par le temps, se sont ainsi rencontrés sur le terrain de la critique historique, se fondant sur les mêmes invraisemblances, usant des mêmes autorités, citant les mêmes textes et les mêmes reliques.... Il est telle plaisanterie, celle relative aux deux chefs de saint Jean-Baptiste, par exemple, qui, rapprochement singulier, se retrouve mot pour mot dans le Traité des reliques du réformateur noyonnais. » Le traité des reliques de Gnibeil de Nogent, et les commencements de la critique historique au moyeu âge, par Abel Lefranc dans Etudes d'histoire du moyen a'ge, dédiées à Gabriel Monod, 1896, p. 285, 297, 305.
LA FAMILLE
Telle était l'Eglise, au sein de laquelle Calvin venait de passer son enfance.
On était ainsi arrivé au mois d'août 1 5 23 . La peste, qui depuis plusieurs années, régnait à l'état endémique à Noyon, redoubla de violence. Les chanoines commencèrent à s'enfuir. « Girard Cauvin, raconte Desmay, qui aimoit son fils Jean Calvin, pour ce qu'il le voyoit de bon esprit, d'une prompte naturelle à concevoir, et inventif en l'estude des lettres humaines, luy procura un congé 1 de s'absenter et sortir de la ville, tel qu'on avoit accordé en chapitre aux chanoines, ainsi que nous voyons au chapitre tenu le 5 d'aoust ID23, auquel requeste se voit présentée par Girard, à ce que son fils Jean Calvin obtint congé d'aller où bon lui sembleroit durant la peste sans perdre ses distributions, ce qui luy fut accordé jusques à la feste de Sainct-Remy suivant2. »
Ce n'était pas la crainte seule de la peste, qui avait dicté à Gérard Cauvin sa requête. Les jeunes Montmor allaient à Paris pour y continuer leurs études. Gérard voulait profiter de cette occasion admirable pour avancer l'instruction de son fils. Jean partit donc avec ses amis :i. 11 avait quatorze ans.
i. Le 17 août 15 19, G. Cauvin avait demandé une semblable permission, pour son fils Charles, aussi « à cause de la peste qui couroit. » Desmay, p. 8. — 2. Desmay. Archives curieuses, p. 388. — 3. Il est probable que la mère de Calvin était déjà morte à ce moment, et peut-être depuis plusieurs années, ce qui explique pourquoi Calvin, dans sa correspondance, ne parle jamais d'elle. Son père se remaria. « Après le décès de Jeanne Le Franc, Gérard convola en secondes nopces et prit une vefve qui ne luy donna aucun enfant. » Le Vasseur, p. 11 52.
Fleuron placé par Farel en tête de ses ouvrages.