CHAPITRE PREMIER
Paris.
Développement intellectuel et moral de Calvin.
I. L'Université de Paris. — II. L'étudiant au seizième siècle. — III. Calvin au collège de La Marche et Mathurin Cordier. — IV. L'esprit de M. Cordier. — V. La langue française et la réforme de M. Cordier. — VI. La reconnaissance de Calvin et la fin de M. Cordier. — VII. Calvin à Montaigu. — VIII. Calvin a-t-il reçu le surnom de dénonciateur ? — IX. A-t-il manqué de sociabilité ?
N peut dire que l'Université de Paris se trouvait organisée dès le commencement du XIIIe siècle1. Elle grandit en luttant contre le despotisme de l'Eglise, despotisme incarné dans l'Ecolâtre, c'est-àdire dans le chanoine directeur de l'école épiscopale de Notre-Dame, lequel avait réuni en sa personne tous les droits et tous les privilèges scolaires. Un demi-siècle plus tard l'Université était devenue, vers 1252 2, la plus pure gloire de la France au moyen âge. D'autant plus qu'au XIIIe siècle, dit M. Thurot, « la papauté et l'Université étaient considérées comme deux institutions corrélatives. Un seul pape pour maintenir l'unité de l'autorité religieuse, une seule
1. En 1200, Philippe-Auguste pourvut à la sûreté des maîtres et des écoliers par des privilèges dont chaque prévôt de Paris dut désormais jurer l'observation, dès les premiers jours de son entrée en charge. « C'est le plus ancien acte qui subsiste, émané de la puissance royale en faveur de notre université, dit Crevier (Histoire de V Université de Paris, I, p. 288). » Seulement cet acte, exagérant le pouvoir de l'écolâtre aux dépens du prévôt, déchaîna la lutte. — 2. 1252 (30 mai) est la date à laquelle Innocent III accorda à l'Université de Paris un sceau particulier, et par suite la reconnut tout à fait indépendante du chancelier du chapitre de Notre-Dame. Il était définitivement vaincu. (Tarsot. Les écoles et les écoliers îi travers les âges, 1893, p. 76.)
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Université pour maintenir l'unité en matière de doctrine : telle était l'opinion du temps *. »
Ce fut l'époque où, réduisant au silence G. de Champeaux, l'Aristote de la France, Abélard attirait la foule des étudiants, et donnait ses leçons en plein air, sur les terrains vagues qui couronnaient la montagne de Sainte-Geneviève. Alors enseignèrent Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, Hugues de Saint-Victor, Duns Scot, etc., etc. Il n'y a peut-être pas un savant du moyen âge qui n'ait étudié ou professé à Paris2: docteurs subtils, docteurs séraphiques, anges de l'école, Italiens, Espagnols, Allemands, qui tantôt enchaînaient les âmes dans les mailles serrées de leur scolastique, et tantôt les emportaient dans le troisième ciel de leur mystique.
Mais peu à peu la grande école finit par exercer un despotisme égal à celui dont elle avait commencé par triompher. Elle devint un corps fermé, hostile à tout progrès, ayant sa langue à part, une langue barbare comme ses idées et ses sentiments. Et au XVIe siècle, « ce n'était plus qu'une institution surannée, objet des moqueries méritées des Erasme, des Rabelais, des Montaigne3. » Il faut lire le tableau qu'en trace, le 22 juin 1 5 18, l'humaniste suisse Valentin Tschudi, alors à Paris. « La jeunesse française, dit-il, est plongée dans les ténèbres. Cette sophistique est une bête malfaisante; j'ai voulu dire une peste; mais va pour une bête; ces hommes sont de vraies bêtes féroces, et des plus cruelles.... Dix vieilles femmes ne babilleraient pas autant qu'un seul de ces sophistes. C'est à croire que même dans leurs prières, ces gymnosophistes étalent leur sophistique et essaient de convaincre Dieu à coups d'arguments4. »
Un autre humaniste suisse, Glareanus, qui tenait, en 1 5 17, un pensionnat à Paris, raconte une discussion de la Sorbonne, à laquelle il a assisté. Il y eut de grands applaudissements, comme au théâtre. Lui avait grand'peine à étouffer ses rires : mais eux étaient sérieux : « On discutait énergïquement sur un poil de chèvre5, » et on montrait une grande colère contre notre premier père, parce qu'il avait mangé une pomme et non une poire6!
A cette porte vermoulue, Calvin vint frapper en i523.
L'organisation de l'Université était ce qu'elle fut de 1252 à 1792, avec ses sept « ordres » ou corporations : i° la Faculté de médecine; 2° la Faculté de droit; assez insignifiantes l'une et l'autre. La vraie Faculté de médecine du moyen âge fut Montpellier, et la vraie Faculté de droit, Bologne. 3° la Faculté de théologie, la plus importante, et de beaucoup. Ces trois facultés étaient dites « supérieures. » Venaient ensuite : 40 la nation de France, qui comprenait les étudiants de tout le midi de la France et de l'h;urope; 5° la nation d' Allemagne, qui comprenait les étrangers du Nord; 6° la nation de Normandie, pour les Normands seuls; et 70 la
1. Thurot. De l'organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris au moyen âge, p. 207. — 2. Feret. Faculté de théologie de Paris, 1. m. — 3. L. Tarsot, p. 86. — 4. Lettre à Zwingli, à Einsiedeln, 22 juin 1518. Herminjard, I, p. 38, 39. — S. En latin : de lana caprina. Les dictionnaires traduisent : « pour un rien, » ou « sur des vétilles, » et c'est évidemment le sens. On nous pardonnera si, ici et ailleurs, nous n'avons pu nous résigner à ces expressions équivalentes, dont la fadeur contraste si fort avec la saveur de l'original. — 6. Herminjard, I, 32.
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nation de Picardie. Ces quatre nations constituaient la Faculté des arts. Les sept ordres votaient dans « les comices et les conseils de l'Université1. »
A la tête du sénat, ou conseil public, est le recteur, « chef de toute l'Université. » Il est toujours choisi parmi les membres des nations; il est nommé par les maîtres ès arts, et aucun membre des trois Facultés supérieures ne peut être élu recteur, ou participer à son élection. Le rectorat est trimestriel"2.
Les trois Facultés supérieures ont à leur tête un doyen ou syndic, et les nations ont un procureur 3.
Lefèvre d'Etaples, Melchior Wolmar furent procureurs à Paris. Calvin fut procureur à Orléans. Quels étaient les droits des procureurs?
Ils président leur nation ; ils convoquent ses assemblées ; ils assistent au conseil de l'Université; ils n'admettent aucun étudiant au gracie de maître ès arts qu'après lui avoir fait prêter serment d'obéissance au recteur et à eux. C'est à eux aussi que prêtent serment les officiers « mineurs » de l'Université, censeurs, questeurs ou receveurs, examinateurs, messagers. Chaque nation les nomme selon ses règlements particuliers''. — Les procureurs sont donc des doyens.
Et quelle hiérarchie admirablement compliquée depuis le recteur jusqu'au bedeau ! Bornons-nous à un rapide dénombrement de cette armée innombrable d'officiers universitaires : officiers communs majeurs et primaires , chanceliers, conservateurs; officiers secondaires et mineurs, procureur général ou syndic, scribe, questeur, conseillers jurés, patrons, notaires, messagers, libraires, papetiers, parcheminiers, relieurs, enlumineurs; puis les officiers spéciaux et propres, qui sont de deux espèces, les uns primaires et majeurs, doyens et syndics de Facultés, procureurs des nations; les autres sont mineurs et secondaires. Mais ceux-ci à leur tour sont de deux espèces : les uns sont officiers proprement dits, et intermédiaires entre les officiers supérieurs, censeurs, scribes, questeurs et les officiers infimes, serviteurs, appariteurs ou bedeaux....5!
A l'origine, renseignement des lettres était donné par la Faculté des arts, sise rue du Fouarre (Feurre = paille), une des voies sombres et humides qui avoisinaient la place Maubert. Les élèves logeaient dans le quartier, où et comme ils pouvaient, en général très mal. Ils étaient pauvres, « pauvres à faire pitié aux truands de la cour des miracles °. »
Les Bons Enfants orrez crier :
Du pain ! N'es veuil pas oublier !
disait un distique du XIIIe siècle. Les logeurs étaient avides. En conséquence, les jeunes gens étaient souvent entassés dans des bouges, sans air, sans lumière. C'était un véritable grouillement d'êtres humains, où la promiscuité exerçait sa plus redoutable contagion. A la fin du XVe siècle, en 1493, la Faculté de médecine fut obligée de louer la maison contiguë à celle de l'Ecole, parce que c'était simplement une maison de débauche. Les chroniques racontent pis encore.
i. Du Boulay, VI, p. 558. — 2. Ibid., p. 572. — 3. Ibid., p. 577. — 4. Ibid., p. 572-577. — o. Ibid., p. 579. — 6. Tarsot, p. 94.
ANNÉES d'ÉTUDES
Dès six heures du matin, en hiver, le jeune étudiant1, une lanterne à la main, descendait avec précaution son escalier, tirait les lourds verrous de la petite porte et s'avançait vers la rue du Fouarre. Il entrait dans la salle des cours, sorte de puante écurie. Un escabeau pour le professeur, trois ou quatre chandelles, quelques bottes de paille jonchées sur la terre nue, composaient tout le mobilier. Accroupi, il se mettait à écrire sur ses genoux.
C'était affreux pour les corps, dedans ; c'était plus dangereux encore, dehors, pour les âmes.
On fut conduit à supprimer autant que possible les rapports entre les jeunes gens et la population qui les entourait. On interna les élèves dans des collèges, où les maîtres se rendirent pour donner leurs leçons.
Les collèges existaient depuis longtemps (le plus célèbre était celui que fonda en 1253, Robert Sorbon, le chapelain de Saint-Louis), mais uniquement pour des jeunes gens pauvres : c'étaient des hospices de charité. Maintenant ils devenaient ce qu'ils sont restés, des écoles pour l'étude. En même temps, on installait dans les collèges mêmes des pédagogies, c'est-à-dire des groupes d'élèves qui habitaient, mangeaient et travaillaient sous la direction spéciale d'un pédagogue. Ce serait dans une de ces pédagogies qu'aurait été un moment Calvin, si l'affirmation de la seconde édition de La vie de Calvin, par Bèze : « il demeura aussi en chambre sous un précepteur Espagnol, » n'avait pas été corrigée par la troisième2.
Bientôt toute la montagne de Sainte-Geneviève fut couverte de ces établissements. Le plan de Paris de 1 552, dit plan de Baie, en compte 49; et la rue du Fouarre devint déserte. En i5oy, on répara encore les barrières de bois, qui en fermaient les deux extrémités, pour interdire le passage des voitures, et, ajoute l'historien : « depuis que les leçons, transportées dans les collèges, ont entièrement cessé dans les écoles de la rue du Fouarre, les barrières sont devenues inutiles, et non seulement l'usage, mais le souvenir s'en est perdu3. » — Ramus connut le dernier maître qui avait donné les dernières leçons rue du Fouarre.
Dans l'Université, l'étudiant. Précisément Rabelais nous a laissé son portrait exubérant de vie. C'est Panurge, très instruit, sachant une foule de langues, mais « malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur, s'il en estoit à Paris, au demeurant le meilleur nlz du monde, et toujours maschinant quelque chose contre les Sergeans et contre le Guet. »
1. Alfred Franklin. La vie privée d'autrefois. — Ecoles et collèges, 1892, p. 1 6- j S . — 2. Bèze. Vie de Calvin, 2mc édit. Opéra, p. 52 et 3mc édit., p. 121. La seconde édition dit : « Depuis, le dit Calvin demeura aussi au collège de Mont-Aigu sous un précepteur en classe, Espagnol de nation ; et aussi en chambre sous un précepteur Espagnol qui depuis a este docteur en médecine. » La troisième édition ne parle que du premier docteur. — 3. Crevier. Histoire de l'Université de Paris, V, p. 68.
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Contemplons cette peinture aux vives couleurs : « A l'une foys, il assembloit trois ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir : après les menoit au dessoubz de Saincte Geneviefve, ou auprès du colliège de Navarre, et à l'heure que le Guet montoit par la... luy et ses compaignons prenoyent un tombereau, et lui bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi mettoient tout le pauvre Guet par terre, comme porcs, puis fuyoient de l'aultre cousté.... »
Encore moins que le guet, notre étudiant épargnait les « pauvres maistres ès Ars. Quand il rencontroit quelc'un d'entre eulx par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal,... leur attachant de petites quehues de regnard ou des oreilles de lièvres par derrière, ou quelque autre mal.... » Tantôt avec « un petit Cousteau affilé comme l'aguille d'un peletier, il couppoit les bourses ; » tantôt il jetoit de « Taisgret [verjus] aux yeulx de ceulx qu'il trouvoit. » Une autre fois il tirait d'un tas de cornets « des pulces et des poux » qu'il avait empruntés s des guenaux [gueux] de Saint-Innocent, et les gettoit avec belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucrées damoiselles qu'il trouvoit, et mesmement en l'esglise.... » Il avait aussi « deux ou trois mirouers ardens dont il faisoit enrager auculnes fois les hommes et les femmes et leur faisoit perdre contenence à l'esglise. »
« Item, en un aultre, il avoit une petite guedoufle [petite bouteille recouverte de cuir] pleine de vieille huile, et quand il trouvoit ou femme ou homme qui eust une belle robbe, il leurs engressoit et guastoit tous les plus beaulx endroictz, soubz le semblant de les toucher et dire; « Voicy de bon drap, voicy de bon satin, bon » tafetas, madame, Dieu vous doint ce que vostre noble cœur désire ! vous avez » robbe neufve, novel amy : Dieu vous y maintienne ! » Ce disant leur mettoit la main sur le collet, ensemble la maie tache y demouroit perpétuellement :
Si énormément engravée
En l'ame, en corps, en renommée,
Que le diable ne l'eust ostée.
Puis à la fin leur disoit : « Madame, donnez-vous garde de tumber, etc. 1 »
Certainement, le lecteur se récriera et traitera ce portrait de plaisante caricature. Erreur, erreur absolue ! Ces traits ne sont pas de ceux que l'on invente : on sent bien qu'ils sont pris sur le vif.
Et puis il suffit de se rappeler ce que nous avons appris des moeurs du Quartier avant le XVIe siècle. Le moyen âge arrivait à sa conclusion. Pourquoi la fin aurait-elle mieux valu que le commencement ?
Et puis nous avons les documents les plus authentiques, qui nous énumèrent les tours pendables, c'est-à-dire dignes de la pendaison, joués par les Panurge, les Villon, et tous les « mauvais garçons » du quartier : vols qualifiés, batteries avec bâtons et épées, rixes sanglantes, assassinats, que, par un désordre mental, plus inexplicable que tous les autres, l'Université essayait d'innocenter !
i. Œuvres de Rabelais (édition Jannet), liv. II, ch. xvi.
années d'études
Nous pouvons du reste invoquer les déclarations précises de deux étudiants de cette époque, qui nous ont laissé des lettres et des mémoires, et dont l'un au moins fut directement mêlé à l'histoire de Calvin.
Voici d'abord un fragment de lettre de Jacques1 Dryander, de son vrai nom Enzinas, mort martyr à Rome en 1546. Venu à Paris pour y étudier, il raconta ses impressions (la lettre n'est pas datée) à Georges Cassandre, professeur à Bruges.
« En partant pour Paris, je me promettais monts et merveilles d'une si grande Académie. Hélas! Une fois arrivé, quand j'ai connu de près l'ignorance, l'orgueil, l'extrême arrogance qui y régnent, j'ai tristement déploré mon infortune. J'étais désillusionné, frustré de toutes mes espérances, et rien ne répondait moins à mon attente que cette Babylonie (il vaut mieux l'appeler ainsi plutôt qu'Académie). Des précepticules (prœceptorculi), des magistricules (magistellï), j'en voyais partout des troupes étonnantes. Ils entreprennent avec la plus grande impudence d'expliquer tous les meilleurs auteurs, et ils trompent le misérable troupeau (popellum) des étudiants avec leurs ineptes et minuscules remarques {annotatiunculce). Tantôt ils corrigent ces anciens si savants qu'ils ne comprennent pas; et tantôt ils les maltraitent (vellicant) et tantôt, à toute heure, au gré de leur ignorance ils les tournent et les retournent. S'ils tombent sur un passage plus obscur, dont ils ne peuvent trouver le vrai sens, ce qui arrive souvent, ils veulent paraître fins (argutuli) et ils s'efforcent de persuader chacun de leur explication, pure rêverie! Le nombre des étudiants est infini; mais ils semblent ramassés dans la boue de tout l'univers (ex omnibus fœcibus totius mundî) : pas de volonté, pas de mœurs dignes d'hommes libres. Et je ne veux pas ici rappeler combien dans cette ville tout est cher! Quelles dépenses! La location d'une chambrette (cubiculum) sale et étroite coûte plus que toute la vie à Louvain, même si tu veux t'y traiter magnifiquement. Je passe sous silence l'esprit perfide, fourbe de ces gens rusés (vevsipelles) qui ont une seule préoccupation : tromper les étrangers de quelque façon, par quelque ruse que ce soit.... Ni les rhéteurs, ni les philosophes, ni même les théologiens (s'ils sont dignes de ces grands noms) ne se préoccupent de l'utilité publique. Avant tout, leur intérêt privé! Et comme des lions ravisseurs, ils ne respirent que proie et gain, corrompant tout ce qui est profane ou sacré 2. »
Après la lettre de Dryander, les Mémoires de Platter, le futur éditeur de ^Institution chrétienne et le futur réformateur de l'enseignement bâlois : nous le retrouverons à la fin de ce volume. En citant tout de suite, ici, quelques traits de sa jeunesse, nous ne voulons pas confondre la capitale de la France, où étudiait régulièrement Calvin, et les petites villes de l'Allemagne, à travers lesquelles vagabondait Platter. Supposons au contraire que nous ayons ainsi les
1. C'est le frère de François Dryander, qui fut correspondant de Calvin, et traducteur de la Bible en espagnol. — 2. Illustrium et clarorum virorum Epistola... scripta vel a Belgiis veJ ad Belgas. Lugd. Batav. 1617, p. 60-61.
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deux extrêmes opposés de la civilisation et des mœurs scolaires au XVIe siècle: ce qu'il y a de curieux et de significatif, c'est que ces deux extrêmes ont l'air, à chaque instant, de se toucher et de se confondre.
Après être resté quelque temps dans son village, et chez un instituteur qui « le battait d'une manière affreuse » il nous raconte comment il partit avec son cousin pour les écoles.
« Nous étions huit ou neuf en tout, à savoir trois béjaunes et les autres grands bacchants : ce sont les noms qu'on donne aux vieux et aux jeunes écoliers ; j'étais le moins âgé et le plus petit des béjaunes. Quand je ne pouvais plus me traîner, mon cousin Paulus se plaçait derrière moi, armé d'un bâton ou d'une pique, et m'en donnait des coups sur mes jambes nues, car je n'avais point de chausses et seulement de mauvais souliers 2. »
Platter va ainsi, mourant de faim et couchant à l'écurie, ayant des aventures avec des brigands. Il séjourne quelques semaines à Naumbourg :
« Ceux d'entre nous béjaunes qui savaient chanter parcouraient la ville 3 : pour ma part, je mendiais et ne mettais jamais le pied à l'école. On voulut nous contraindre à y aller. Le magister intima l'ordre à nos bacchants de se rendre en classe, sinon qu'il se saisirait d'eux et les y conduirait de force. Pour toute réponse, Anthonius [un des bacchants] lui dit qu'il n'avait qu'à venir. Dans le nombre des écoliers se trouvaient quelques Suisses qui, pour nous empêcher d'être surpris à l'improviste, nous informèrent du jour qu'on devait s'emparer de nous. Nous, béjaunes, nous portons des pierres sur le toit ; Anthonius et les autres gardent la porte, et quand le magister arrive avec toute sa séquelle de béjaunes et de bacchants, nous les recevons à coups de pierres et les faisons battre en retraite. Avertis que plainte est portée à l'autorité, nous profitons de ce qu'un voisin allait célébrer les noces de sa fille, et avait, à cette occasion, engraissé des oies dans son écurie, pour lui en voler trois pendant la nuit. Nous nous rendons dans un faubourg situé à l'autre extrémité de la ville, où les Suisses viennent banqueter avec nous, puis nous partons pour Halle en Saxe 4. »
Notre jeune héros continue son odyssée à travers les écoles « pleines de vermine qu'on entend grouiller dans la paille, » se nourrissant d'oignons crus avec du sel, de glands rôtis, de pommes et de poires sauvages, et plus d'une fois torturé par la faim.
« Nos bacchants forçaient mon compagnon à se rincer la bouche, et à
1. Vie de Thomas Platter, 1499-1582, etc., traduite de l'allemand par Edouard Fick, seconde édition avec notes, index et préface, de M. le professeur Auguste Bernus, p. 47. — 2. Ibid., p. 51. — .3. Tout le monde sait comment Luther chantait et mendiait à Eisenach. C'était une coutume reçue. A Strasbourg, en 1500, le magistrat essayant, non de supprimer, mais de régulariser cet abus, limita à 100 le nombre des élèves des quatre écoles latines, autorisés à mendier. Ils devaient porter un signe distinctif, une plaque en métal, et ne pas être âgés de plus de 16 ans. Puis, en 1522, une ordonnance autorisa 100 élèves, âgés de moins de 15 ans, à mendier trois jours par semaine. Ch. Engel, L'école de Strasbourg au XVIe siècle. Revue internationale de l'enseignement, 15 mars 1896, p. 222. — 4. Vie de Thomas Platter, p. 57.
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cracher ensuite dans un plat rempli d'eau ; ils voyaient alors s'il n'avait point pris de nourriture. Le trouvaient-ils en faute, ils le jetaient sur un lit, lui mettaient un coussin sur la figure pour étouffer ses cris, et le battaient cruellement jusqu'à ce qu'ils n'en pussent plus....
» Ils enlevaient le moisi [du pain] et nous le donnaient à manger. J'ai eu maintes fois grand'faim et grand'froid quand je rôdais jusqu'à minuit, chantant dans les ténèbres pour obtenir du pain.... Parfois môme, la faim me tourmentait tellement que je poursuivais les chiens pour leur arracher un os, que je me mettais à ronger1. »
Heureusement que les Ursula Cotta n'étaient pas trop rares et sauvaient de la mort quelques Luthers.
« Je n'oublierai pas une pieuse veuve qui vivait à Ulm avec ses deux filles déjà grandes, mais pas encore mariées ... En hiver, cette brave femme me réchauffait les pieds en les enveloppant dans un morceau de fourrure qu'elle avait mis auparavant derrière le poêle %. »
Après cinq ans de cette vie, l'écolier revint dans son pays, ayant tout vu, ayant tout appris, sauf... « Une longue pratique m'avait rendu maître dans l'art de mendier et de plaire à force de gentillesse ; aussi les bacchants ne me laissaient pas le loisir d'aller à l'école, préférant m'employer à leur profit, de sorte que je ne savais pas seulement lire. » A dix-huit ans, « il ne savait rien, pas même le Donat 3. »
Voilà jusqu'à quel point Rabelais et Platter sont d'accord. Voilà quelles étaient les mœurs et la vie de la jeunesse des écoles, au commencement du XVIe siècle.
N'est-ce pas une révélation ?
Certes, ce devait être singulièrement pittoresque. Lorsque dans ces rues
1. Vie de Thomas Plalter, p. 68. — 2. Ibid., p. 68. — 3. Ibid., p. 67, 77. Cette extrême rudesse de mœurs qui caractérise le XVIe siècle et qu'il ne faudra pas oublier pour juger les hommes, — les théologiens, — de cette époque, est mise en une singulière lumière par les lignes suivantes : « Au printemps, dit Platter, je quittai le pays en compagnie de deux de mes frères. Quand nous prîmes congé de notre mère, elle se mit à pleurer. — « Que Dieu » aie pitié de moi, s'écria-t-elle, faut-il que je voie mes trois fils courir à leur perte! » Je n'avais jamais vu pleurer ma mère; c'était une femme laborieuse, au cœur viril, mais de manières rudes. Après la mort de son troisième mari, elle resta veuve et fit tous les travaux d'un homme pour élever les enfants issus de son dernier mariage; elle fauchait, battait le blé, etc. Lors d'une grande peste, elle mit elle-même en terre trois de ses enfants, les fossoyeurs coûtant trop cher. Elle nous traitait durement, nous autres, les aînés, aussi nos séjours chez elle étaient-ils rares et courts. Une fois, j'étais resté cinq ans sans retourner au pays; la première parole que ma mère me dit en me revoyant fut : « Est-ce le diable qui t'amène céans? » — « Eh non, mère, répondis-je, ce n'est pas le diable, mais » bien mes jambes; d'ailleurs je compte ne pas vous être à charge longtemps. » — « Tu ne m'es pas à charge, » répliqua-t-elle, mais je m'indigne de te voir vagabonder à droite et à gauche, parce que tu n'apprends rien. » Prends plutôt l'état de défunt ton père, car tu n'arriveras jamais à la prêtrise : Je ne suis pas assez bénie du ciel » pour avoir mis au monde un prêtre.... » Je pourrais citer bien d'autres exemples de sa rudesse. Elle était du reste femme franche, probe et pieuse : en ce point, tous s'accordaient pour lui rendre justice. » Ibid , p. 79, 80. Pour être exact, n'oublions pas de noter qu'il s'agit ici d'une rude montagnarde dont le pays, le Valais, n'était pas encore très civilisé. Ecrivant à Calvin (mars 1538), S. Grynée distinguera précisément entre « le climat, la nation, le lieu » où est né un pasteur bernois Kunz, c'est-à-dire « le cœur des Alpes » et la France où a été élevé Calvin lui-même. Oj fia Xb, p. 159.
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étroites qui entourent la place Maubert, et dont il reste encore de curieux échantillons, rue du Fouarre, rue Galande, lorsque la procession de l'Université s'avançait, bedeaux et massiers en tête, recteur et professeurs, drapés, chamarrés et enrubannés, véritable flot compact de velours, d'hermine, de soie, de rouge, de cramoisi, de jaune, de vert, de violet, d'or, lorsqu'on allait ainsi au lendit de Saint-Denys, criant, buvant, jouant, à cheval, enseignes déployées, tambours battant, dépensant une sève intarissable; c'était une fête éblouissante. Et plus d'un, échappé à tous ces dangers, oubliant ces horribles misères pour ne se souvenir que des folles joies de sa jeunesse, répétait, en rencontrant plus tard un ancien compagnon d'études et d'équipées : « nous fûmes ensemble in Garlandia, » (quartier de la rue Galande).
Mais, d'un autre côté, comment pourrions-nous désormais être étonnés de la rudesse, de la violence que nous allons trouver chez les acteurs de notre drame ?
Les faibles, physiquement ou moralement, succombaient. Seules les constitutions particulièrement fortes résistaient. La délicatesse, c'était la mort.
Sans doute, nos héros auront du caractère : ils en avaient puisqu'ils avaient triomphé, et la lutte l'avait encore accru, c'est-à-dire durci. Mais il sera impossible que tous les survivants à cette effroyable lutte pour l'existence ne mêlent à leurs admirables qualités d'énergie, de résistance, d'opiniâtreté, d'intégrité morale, les défauts même de ces qualités, la tension, la rudesse, la dureté et même le dédain de la vie, qui choque si profondément nos mœurs améliorées et efféminées. Ce sera une rude époque.
L'Université (qui comprenait alors ce que nous appelons aujourd'hui l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur) comptait dans son sein : i° des boursiers proprement dits ; 2° des ccmvicteurs ou portionistes, que nous appellerions pensionnaires ; 3° des carriéristes , jeunes gens riches qui travaillaient sous la direction d'un pédagogue en chambre particulière ; 40 des martinets ou externes libres; et 5° des galoches ou externes amateurs, étudiants de dixième et de vingtième année. Ils portaient des patins ou galoches pour se conserver les pieds secs à travers les boues du quartier latin 1 .
Habitant chez son oncle, Richard le serrurier, tout près de Saint-Germain l'Auxerrois, Calvin se mit à suivre, en qualité de martinet, les leçons du collège de La Marche. {Page 67.) Et comme il avait à peine un avant-goût du latin 2 (gustatis duntaxat latinœ linguœ rudimentis), il débuta en quatrième. Le collège ne jouissait pas d'une célébrité particulière. Au contraire; jusqu'en i52o l'ensei-
1. Quicherat. Histoire de Sainte-Barbe, 1860, I, p. 76. — mentaire sur la première épître aux Thessaloniciens, 1550.