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I. Le jardin des Basses-Treilles

Calvin, nous est-il dit, logea chez le prieur des Trois-Moutiers. Or les Trois-Moutiers sont un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Loudun (Vienne). Le prieur François Fouquet, comme beaucoup d'autres à cette époque, ne résidait pas, et habitait Poitiers. On ne sait rien sur lui, ni sur la maison où il reçut Calvin.

On a des renseignements plus précis sur le jardin des Basses-Treilles.

Corrigeons d'abord une confusion de Fl. de Rsemond, comme de la France protestante (i'e édition) et de la Nouvelle biographie générale (Didot) : Régnier de la Planche (Elie), qui fut lieutenant général, mourut en 1527. Il eut bien un fils Pierre, mais qui ne fut pas lieutenant général. Dans cette charge, à Régnier de la Planche succéda Doyneau, de Sainte-Soline. Ces faits ont été discutés à la Société des antiquaires de l'Ouest. M. Lièvre fit à ce propos les observations suivantes : « Calvin n'avait que 25 ans lorsqu'il séjourna à Poitiers. Sa présence chez nous n'a pas dû attirer aussi fortement l'attention qu'on l'a dit depuis et qu'on est porté à le croire, par une sorte d'illusion d'optique. Aussi n'est-ce que 62 ans après, qu'il en est question, pour la première fois, dans une Epistre, adressée à l'évêque de Bazas, et consignée par Cayet dans un opuscule intitulé: Remonsirance chrétienne a Messieurs de la noblesse française qui ne sont de l'Eglise catholique, Paris 1596. Au nombre des notables de notre ville avec lesquels Calvin aurait été en rapport, l'auteur cite: « Le lieutenant général de Poitiers qui pour lors estoit.... » Plus tard, Fl. de Raymond, dans son Histoire de l'hérésie, a simplifié le récit de Cayet, et a cru pouvoir ajouter que le lieutenant en question était Régnier de la Planche. Or le passage de Calvin est de 1534, et Régnier aurait été, dès 1527, remplacé par Doyneau, de Sainte-Soline. » (Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest, 2me série. T. VI, p. 238, 239.)

François Doyneau, Seigneur de Sainte-Soline, « homme de bonnes lettres et de bonne expérience en l'état de justice, » dit Bouchet, dans les Annales d'Aquitaine, maire de Poitiers en 1509, laissa son titre de conseiller au Parlement, parce que le roi le pourvut, en 1527, de l'office de lieutenant général en la sénéchaussée de Poitiers, qu'il accepta volontiers: il était de Poitiers et avait la plupart de ses biens au pays de Poitou.

Nous sommes heureux enfin de pouvoir transcrire ici une note qui résume ce qu'a dit, sur le séjour de Calvin à Poitiers, M. Alfred Richard, le savant archiviste de la Vienne, dans son cours

LE SÉJOUR DE CALVIN A POITIERS

sur l'histoire du Poitou, professé à la Faculté des lettres, en 1893. La note a été soumise à M. Richard lui-même, qui l'a reconnue exacte: « Laissant de côté les faits connus de l'histoire du Protestantisme dans notre région, M. Richard a relevé dans les minutes des notaires des renseignements nouveaux, infiniment précieux. C'est ainsi qu'il constate, en 1534, la première manifestation publique du nouveau culte à Saint-Maixent, à l'occasion de la mort d'une parente du maire de cette ville : pas de prêtre à la cérémonie funèbre. Une minute de notaire mentionne les noms de ceux qui ont suivi le cortège, presque tous des marchands drapiers.

» M. A. Richard a déterminé, à l'aide de titres anciens, l'emplacement du jardin de la rue des Basses-Treilles (aujourd'hui rue des Carmélites) où, d'après Fl. de Raymond, Calvin enjola et coiffa A. de la Duguie, Babinot, etc.

» L'hôtel du lieutenant général, François Doyneau, de Sainte-Soline, était situé rue du Moulin-à-Vent (hôtel Coyraud des Loges, n° 24, récemment vendu). Derrière se trouvait un très grand jardin, qui aboutissait à la rue des Basses-Treilles, en face le séminaire. Ce jardin surplombait la rue, formait terrasse. C'est là qu'auraient eu lieu les réunions dont parle Fl. de Raymond.

» La rue Saint-Louis (actuelle) a été construite sur une partie de l'emplacement de ce jardin.

» A Poitiers, le mouvement de Réforme partit d'en haut. Les professeurs y contribuèrent par leurs leçons, les magistrats par leur tolérance. Il est vraisemblable que le lieutenant général était partisan des idées nouvelles: ce qui tendrait à le prouver, c'est que, malgré les ordonnances du roi et les condamnations, il y eut peu d'exécutions de sentences judiciaires. »

IL — Jean Boisseau.

Boisseau (Jean), sieur de la Borderie, né en 151 3 (?), un des personnages les plus considérables de Poitiers au XVIe siècle, était avocat au présidial de Poitiers ; sa probité était égale à son savoir, très grand.

Il devint aveugle, et on le compara au célèbre Appius Claudius, surnommé Cœcus, dont Valère Maxime dit : « Peut-on raisonnablement appeler aveugle un homme duquel sa patrie, peu éclairée sur ce qui était juste et équitable, était obligée d'emprunter les lumières?» (Dreux du Radier, Bibliothèque historique et critique du Poitou. 1754, II, p. 444.) Outre le recueil de ses Mémoires et de ses Consultations, qui ont servi à former le Commentaire in-fol. sur la Coutume du Poitou, publié par Jean Constant, Boisseau a écrit un excellent traité de la Preuve par témoins, ouvrage qui fut reçu avec un applaudissement universel.

Fl. de Raymond le fait abjurer et mourir catholique, le 14 avril 1589, à l'âge de quatre-vingts ans. Dreux du Radier prétend que rien ne prouve « l'accusation de protestantisme, lancée contre lui. » La France protestante se borne à opposer les deux témoignages, et conclut qu'il tut sans doute « un de ces protestants honteux, qui n'osaient pas l'être et qui savaient garder à l'extérieur les apparences du catholicisme. »

Mais les Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, IV, p. 309 (d'après les lettres historiques du X\T siècle, extraites de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg et publiées par Ed. de Barthélémy), donnent une lettre très ferme, très digne, adressée à Catherine de Médicis par Boisseau. Au nom des protestants de Poitiers, « qui sont de sept à huit mille personnes, » Boisseau réclame un lieu de culte plus rapproché. Ils sont obligés, dit-il, de se réunir « à cinq

APPENDICE XI

grandes lieues, » à Lusignan. C'est un voyage impossible pour beaucoup et d'ailleurs dangereux. « Des moynes auraient couru sus et offensé, passant par là, plusieurs de nostre religion, tellement que décret de prinse de corps auroit esté donné à l'encontre d'eux. » En conséquence, il demande pour ses coreligionnaires « quelque grange ou aultre place en la paroysse de Biart, ou Bucerolles, à une lieue dudict Poitiers, ou environ, ou en quelque vilage ou paroysse, où les supplyens puissent commodément aller et venir en une matinée. » Cette lettre, il est vrai, n'est pas datée; mais elle paraît être de 1568. Car les Archives historiques du Poitou (XII, p. 194) ont publié une lettre de Charles IX à M. du Lude, qui est du 5 juillet 1568, et semble une réponse à la requête des protestants. Le roi refuse, sous prétexte qu'en accordant un lieu de culte près Poitiers, celui de Lusignan n'en subsisterait pas moins, et cela ferait deux au lieu d'un. — Fl. de Raemond est donc exact, et la France protestante a tort de douter du courage de Boisseau. Il n'en est pas moins vrai que celui-ci abjura, et mourut, non pas le 1 1 avril 1589, mais le 4 mai 1 59 1 . « Le samedy, 4 may 1 59 1, mourut à Poitiers, Me Jean Boiceau, S' de la Borderie, fameux avocat, âgé de 78 ans. Il y a plus de dix ans qu'il avoit perdu la vue et toutefois consultoit ordinairement. Quinze jours avant sa mort, il fit abjuration de l'hérésie dont il avoit fait profession depuis 30 ans, reçut le Sc Sacrement, et fut enterré en l'Eglise Notre-Dame-la-Petite, sa paroisse. » (Archives historiques du Poitou, XV, p. 23, 24.)

Ces lignes sont extraites des Mémoires de René de Brilhac, publiés par M. Bélisaire Ledain. René de Brilhac, qui était conseiller au présidial de Poitiers, note au jour le jour les événements qui se passent dans la ville. Il est donc mieux renseigné et plus digne de foi que tous les autres auteurs, qui à la suite de Dreux du Radier ont fait mourir Boisseau en 1589.

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