L'INSTITUTION CHRÉTIENNE
t. L'Institution chrétienne a-t-elle été composée d'abord en latin ou en français? — 2. A quelle date précise parut la première édition de Y Institution ? — 3. Où a été composée cette première édition de Y Institution chrétienne ?
L'Institution chrétienne soulève toute une série de questions plus ou moins bibliographiques que nous ne pouvons complètement passer sous silence. Nous les ramènerons à trois principales.
r. L'Institution chrétienne a-l-elle été composée d'abord en latin ou en français ?
Autrefois des savants comme MM. Haag Henry et Louis Bonnet2 ont répondu: en français. Puis sont venus des savants, armés de toutes les nouvelles ressources de la critique, MM. Jules Bonnet, les éditeurs des Opéra, Rilliet, qui ont démontré qu'il fallait répondre : en latin. M. Vielles, le directeur du séminaire de Montauban, a repris l'ancienne réponse, dans la Revue de théologie du Ier mai 1895 3.
D'abord on ne connaît aucun exemplaire de cette prétendue édition française. Ce fait, dit M. Vielles, ne prouve rien, « puisque la première édition française du catéchisme de 1536 n'a été trouvée qu'en 1877, par M. H. Bordier. » Mais il faut observer qu'il n'y a pas analogie entre la première édition française du Catéchisme et la prétendue première édition française de Y Institution. Car, si l'édition française du Catéchisme avait disparu, on savait qu'elle avait paru : ceux qui déploraient sa perte ne contestaient pas son existence, Calvin lui-même l'affirmant dans une lettre que nous possédons 4. Tandis que jamais Calvin n'a dit qu'il avait publié, et jamais personne n'a dit qu'il avait vu la première édition française de {'Institution.
Commençons par reproduire le témoignage de Bèze. « Calvin, dit-il, partit donc de France l'an 1534, et ceste même année fit imprimer à Basle sa première Institution*. » On s'appuie beaucoup sur cette phrase. Or il se trouve d'abord que, d'après Bèze, dans l'Histoire ecclésiastique, 1534 est de l'ancien style, et qu'il faut lire au moins 1535. Mais il y a beaucoup plus. Dans la seconde édition de la Vie de Bèze G, Colladon supprime précisément ce qui est dit de Y Institution ; et dans la troisième édition, Bèze lui-même supprime et la date et la mention de l'Institution. A tel point il avait reconnu le manque de précision de son premier renseignement ! Il le remplace en effet par des explications détaillées, montrant très nettement que la première Institution, dont
1. Bulletin, II, 1853, p. 110. — 2. Revue chrétienne, 1857, p. 344. — 3. Un problème de bibliographie. La premii re édition de V Institution chrétienne, p. 126, 129. — 4. « Catechismus... gallice etiam editus. » Calvin à Grynée, juin 1537. Opéra, X1', p, 107. — 5. Opéra, XXI, p. 30. — 0. Ibicl., p. 58.
APPENDICE XIV
il parle, est l'édition latine de 1536. Voici ces explications. Pendant que Calvin travaillait à Bâle, il fut forcé d'éditer (edere conclus est) son Institution. Pourquoi? à cause des accusations portées par le roi contre les martyrs. Or ces accusations sont du Ier février 1535. Ce sont ces calomnies, insiste Bèze, qui lui fournirent l'occasion de son édition Il y ajouta, est-il dit encore, une préface, et puis, tout de suite après l'édition, Calvin partit pour l'Italie : « edito hoc libro. » Or on sait que Calvin partit en effet pour l'Italie en 1536, pas avant la fin de février ou le commencement de mars, date de la publication de Y Institution latine que nous possédons.
Aucune interprétation ne peut affaiblir la portée, ni obscurcir le sens de ce témoignage. Il décide à lui seul la question.
Dès lors les arguments en faveur de la prétendue édition française ne sont plus que des objections : quand elles seraient insolubles, elles n'ébranleraient pas le fait attesté par Bèze.
Sont-elles insolubles ?
On a dit : Il n'est pas possible que Calvin ait dédié à François Ier un livre latin. Pourquoi pas ? C'eût été taire injure à François Ier de supposer qu'il ne savait pas le latin. Que de livres latins au contraire lui ont été dédiés. Du reste, Calvin voulait en réalité, moins parler à François Ier qu'à l'Europe, et tout particulièrement à l'Allemagne. Il devait donc se servir de la langue universelle, de la langue latine.
On a dit : Dans sa Préface des Psaumes, Calvin appelle la première édition de l'Institution « un petit livret contenant sommairement les principales matières, » et encore : un « brève enchiridion. » Or l'édition de 1536 serait un livre et non un livret. Nous ne savons qui a fixé la grandeur et l'épaisseur que ne doit pas dépasser un livret, sous peine de s'appeler un livre. En tout cas Rilliet (et il est facile de constater qu'il a eu raison) décrit ainsi le volume de 1536 : « C'est un petit octavo de 520 pages, avec 24 lignes à la page, pouvant facilement se porter dans la poche -. » Comparé aux in-folios ultérieurs, n'est-ce pas un vrai livret ? Mais la contestation a été tranchée par Calvin lui-même. Dans cette édition latine de 1536, à laquelle on dénie le nom de livret, on lit en toutes lettres : « Je m'exprimerai en très peu de mots de peur que ce livret (hic noster libellas), que je veux réduire à la brièveté d'un manuel [ad enchiridii brevitatem : enchiridion est un manuel, un livre portatif], ne soit immensément étendu3. » Voilà qui est clair! On a prétendu, il est vrai, que cette phrase était restée identique à elle-même, dans toutes les éditions ultérieures, et même dans l'in-folio qui constitue la dernière. La négligence des éditions postérieures ne prouverait pas l'inexactitude de l'édition première. Mais voici la vérité. Après 1536, il y a trois éditions que Calvin a été obligé de corriger, de récrire lui-même, puisque le texte est presque entièrement nouveau. L'édition latine de 1539 1 et l'édition française de 1541 sont encore très portatives; nous y lisons : « de peur que ce présent livret, lequel je veux rédiger en briefveté, ne croisse en trop grande longueur5. » L'édition de 1559, qui est l'édition latine définitive, est très volumineuse ; or, dans celle-ci, le mot libellus est remplacé par le mot liber, et le mot enchiridion par le mot compendium c.
1. « Quod dedecus... non ferens, Calvinus ejus edendi libri oceasionem arripuit, » Opéra, XXI, p. 125. — "2. Lettre à M. J.-H. Merle d'Aubignr, docteur en théologie, auteur de Y Histoire de la Réformation, sur deux points obscurs de la vie de Calvin, par Albert Rilliet, ancien professeur à l'Académie de Genève. I. De la première édition de l'Institution chrétienne. II. Du voyage de Calvin en Italie et de son arrivée à Genève, 1864, p. 6. n. 1. — 3. Opéra, I, p. 150. — 4 Ibid., p. 695. — 5. Institution de la religion chrestienne : en laquelle est comprinse une somme de piété, et quasi tout ce qui est nécessaire à congnoistre en la doctrine de salut. Composée en latin par Jean Calvin et translatée en françois par luymesme, avec la Préface addressée au Très chrestien Roy de France, François premier de ce nom : par la quelle ce présent livre luy est offert pour confession de foy. — Habac. 1. Jusques à quand Seigneur? — MDXLI, p. 309. — (Exemplaire de M. Vielles, directeur du séminaire protestant de Montauban.) — 0. « Ne hic liber, quem ad docendi compendium aptare studio, in immensum extrahatur. » (III, iv, 1.) La traduction française porte encore « livret. » On voit une fois de plus combien il est nécessaire de toujours recourir au latin.
l'institution chrétienne
On a dit : Calvin lui-même a déclaré plus tard qu'il était si peu désireux de se faire connaître, qu'il s'éloigna de Bâle dès que son livre parut, « joint mesmement que personne 1 ne sceut là que j'en fusse l'auteur. » Ce sont ses propres expressions 2. La première édition était donc anonyme ; or celle de 1536 est signée; donc il y en a eu, auparavant, une autre. Mais le texte de Calvin ne dit pas du tout que la première édition était anonyme. Calvin vivait à Bâle, caché sous le voile d'un pseudonyme : Lucanius. Tant que rien n'excitait l'attention, il pouvait espérer rester « cognu de peu de gens, » comme il s'exprime un peu plus haut. Mais une fois que toute la ville et tout le monde parlerait de Calvin, que deviendrait Lucanius ?
Si les objections contre le témoignage de Bèze sont loin d'être irréfutables, il se trouve que nous avons, pour l'appuyer, les confirmations les plus nettes de Calvin lui-même.
Les partisans de la prétendue édition de 1535 reconnaissent que, dans sa Préface des Psaumes, lorsque Calvin parle du « petit livret, » il parle de la première édition. Or, comme Bèze, Calvin déclare qu'il l'a composée « afin que les nations estranges fussent pour le moins touchées de quelque compassion et sollicitude. » Mais précisément pour les « nations estranges, » à moins de ne pas vouloir être lu, il ne pouvait écrire en français. Il déclare ensuite qu'il est parti, « incontinent après, » de Bâle. Il n'est pas possible de traduire qu'il resta au contraire à Bâle, jusqu'à ce qu'il eût publié une nouvelle édition en latin. La première édition, la seule non seulement réelle mais possible, c'est donc bien l'édition latine de 1536.
C'est ce que Calvin confirme par le début de son Avis au lecteur, dans la seconde édition, celle de 1539. « In prima hujus nostri operis editione, dit-il. » « Dans la première édition de cet ouvrage, je n'avais pas apporté beaucoup de soin, mais ayant compris, etc. 3 » Ainsi l'édition de 1539 est la seconde édition. Comment supposer que Calvin oublie et se trompe, et qu'il faut traduire : in prima editione, par : « dans une des deux premières éditions ? » Ce serait hasarder un contre-sens, pour arriver à un pur non-sens.
Enfin, Calvin est plus explicite encore, si possible, dans « l'argument » de son édition française de 1 5 4 1 . Il expose l'idée première, génératrice de son œuvre : aider les fidèles à comprendre l'Ecriture. « Or cela ne se peut mieux faire par Escritures, qu'en traictant les matières principales et de conséquence, lesquelles sont comprimes en la Philosophie chrétienne *. Car celuy qui en aura l'intelligence, sera préparé à proffiter en l'eschole de Dieu en un jour, plus qu'un autre en trois mois.... A ceste fin j'ay composé ce présent livre. Et premièrement l'ay mis en latin : à ce qu'il peust servir à toutes gens d'estude, de quelque nation qu'ils feussent : puis après désirant de communiquer ce qui en pouvoit venir de fruict à nostre nation françoise, l'ay aussi translaté en nostre langue. » En effet, sur le titre du livre on lit : « Institution... composée en latin par Jean Calvin, et translatée en françois, par luy-mesme. » Les éditeurs des Opéra ajoutent : « Nous estimons que les savants que nous combattons se tiendront satisfaits par ce témoignage authentique qui prime tous les autres r', » et Rilliet : « Devant une semblable affirmation, il est inutile de discuter les raisons qu'on faisait valoir en sens contraire. Sur ce point la cause est entendue et le procès vidé 6. »
Si étonnant que cela paraisse, on a encore essayé de résister. On a objecté : entre l'édition latine de 1536, et l'édition française de 1 54 1 , se trouve l'édition latine de 1539. Or c'est l'édition latine de 1539 que traduit l'édition française de 1541 ; donc ces mots : « mise en latin, » se rap-
1. Si l'on prend ce mot à la lettre, il faudrait croire que ni l'imprimeur, ni les amis intimes de Calvin ne savaient qui il était. — 2. Opéra, XXXI, p. 26 et 23. « Quum nemo illic sciverit me auctorem esse. » — 3. Ibid., p. 256. — 4. Le mot du discours de Cop. — 5. Opéra, III, p. xvi. — 6 Ibid., p. 7.
APPENDICE XIV
portent seulement à l'édition de 1539. Evidemment c'est ingénieux. Mais est-ce autre chose? Calvin aurait écrit une Institution française en 1535, et puis une Institution latine en 1536, et, en 1 541, il ne tiendrait compte ni de l'une ni de l'autre! Pour expliquer la genèse de son œuvre, il tiendrait comme non avenues les deux premières éditions de cette œuvre ! Et qu'on ne dise pas : Calvin se sert du mot « livre, » et livre veut dire : ce volume et non cette œuvre. Précisément le texte de 1541 traduit deux fois par le mot livre ce que les textes latins, de 1536, de 1539, désignent par le mot œuvre, opus, et operam '.
Nous concluons : non seulement l'édition latine de 1536 est la première édition de Y Institution chrétienne, mais il est impossible, matériellement et moralement, qu'elle ne le soit pas.
2. A quelle date précise parut la première édition de l'Institution ?
A la fin du volume, une note porte : « Basilew per Thomam Platterum et Balthasarem Lasium, meuse Mariio, anno 1 jj6. » La réponse à la question est donc simple : au mois de mars 1 5 3 6 2.
Mais voici : la préface, qui est en tête, porte aussi une date, et cette date est différente : « Basil eœ, X Calendas septembres3. » Le 10 des calendes de septembre, c'est le 23 août. L'année n'est pas indiquée; mais personne ne conteste qu'il s'agit de l'année 1535 : aucun imprimeur n'ayant jamais pu faire paraître en mars 1536, des pages qui auraient été écrites seulement le 23 août 1536, c'est-à-dire cinq mois après leur publication!
Et la discussion a recommencé. Forcés d'abandonner l'édition française, les savants se sont rabattus sur une préface française. Il y a eu deux éditions, disent-ils, de la préface : en français, en
1535, et l'autre en latin, en 1536. Voilà pourquoi la même préface, dans les éditions latines porte la date de 1536, et dans les éditions françaises la date de 1535.
Malheureusement pour ce nouvel effort, le fait sur lequel il s'appuie n'existe pas. L'édition princeps latine et l'édition princeps française, celle de 1536 et celle de 1 54 1 , n'ont pas deux dates différentes, mais une seule et même date : X Calendas septembres (ou 23 août), dit celle de 1536 ; « le vingt-troysiesme d'aoust mil cinq cent trente-cinq » écrit, en toutes lettres, celle de 1 541 . Ces deux éditions princeps ont nécessairement été écrites et signées de la main de Calvin. Leur accord tranche encore la question.
Comment les imprimeurs, mal surveillés, arrivèrent-ils à mettre la date du Ier août 1536 sur les autres éditions latines? Peut-être le voici. L'édition de 1536, portait : X Calendas septembres, sans millésime. Très peu de réflexion suffisait pour indiquer qu'il fallait sous-entendre 1535. Mais les imprimeurs ne réfléchirent pas du tout, et, comme le volume de 1536 portait la date de
1536, ils ajoutèrent au mois indiqué par la préface l'année indiquée par la publication. Et Calvin ne corrigea pas plus cette faute d'impression que beaucoup d'autres.
Mais il y a une autre difficulté. La seconde édition latine au lieu de porter X Calendas septembres 1536, porte: Calend. Augusti, anno 1536. Pourquoi? Nouveau mystère plus impénétrable que le premier. On remarque seulement que l'avis au lecteur porte aussi Calend. Augusti. Une mention aura attiré l'autre. Calend. Augusti 1536 aura été attiré par Calend. Augusti 1539 4.
I. Lettre à François Ier, à la première phrase : « huic operi, » 1536, 1539; « ce présent livre, a 1541 ; — quelques lignes plus bas: « facturus mihi operae pretium, » 1536, 1539; « faire servir ce présent livre, » 1541. — 2. Sans doute vers le milieu du mois. Le 28 mars 1536, Marc Bertschi, écrivant de Bàle à Vadian, et lui énumérant les livres que Th. Platter vient de publier, indique celui-ci : Catéchisants Galli cujusdam ad Rcgein Franciœ. (Herminjard, IV, p. 23, n. 9.) Le catéchisme, c'est Y Institution; et le « certain » Français, c'est Calvin. — 3. « Il est probable, dit Merle d'Aubigné, que cette Epitre à François I0' fut imprimée dans les deux langues. (Histoire de la Réformation an temps de Calvin, III, p. 251.) Et J. Bonnet : « La dédicace à François Ier, écrite à la fois en latin et en français comme l'indique sa double date (1" et 23 août).... » Bulletin, VI, 1857, p. 141. — i. Cette explication peut être complétée par celle de Rilliet: « Que plus tard on ait changé, dans les éditions latines, la notation du calendrier romain, en faisant du « 10 des calendes de septembre » (23 août), les