‹ Jean CalvinChapitre 93 sur 115 · L'INSTITUTION CHRETIENNE · texte numérisé non relu

L'INSTITUTION CHRETIENNE

Quant à la différence entre la date de la préface et la date du livre, il n'est pas difficile maintenant de l'expliquer. Calvin a remis son manuscrit à l'imprimeur, après avoir signé: le 23 août 1535. Les placards en effet sont du 18 octobre 1534; le décret de persécution et l'horrible procession sont du 29 janvier 1535 ; les calomnies de François Ier, envoyées aux princes allemands, sont du Ier février. Il faut bien un peu de temps pour que Calvin ait été averti, et se soit aperçu des effets de toutes ces mesures. Vers le printemps, il se décide à publier son livre. Dans le courant de l'été, il y met la dernière main, ce qui suppose que le livre se trouvait déjà à peu près composé. Et nous voilà au 23 août 1535. Ce sont évidemment les délais minimum.

Mais peut-on en dire autant des six à sept mois, pris par l'impression, de fin août 1535 à mars 1536? Nous répondrons en résumant les très intéressantes observations de Rilliet, dans sa célèbre lettre à Merle d'Aubigné, un chef-d'œuvre d'érudition et de critique.

Les livres sortis des presses allemandes se publiaient, et se débitaient, au moment des foires de Francfort, lesquelles se tenaient au printemps et à l'automme de chaque année. De là vient que presque tous les ouvrages finissent d'être imprimés en février et mars pour la foire du printemps, ou bien en août et septembre pour la foire d'automne. Une attestation curieuse de ce fait nous est fournie par l'histoire de la seconde édition de Y Institution elle-même. En janvier 1539, Calvin écrit à Farel : « Pendant que je croyais être sûr que l'édition de mon livre se préparait, voici qu'on me renvoie mon manuscrit, tel que je l'avais envoyé. Il faut donc l'ajourner à la seconde foire (/'// altéras uuudinas) 1 . » En effet le livre parut en août 1539, chez Rihel, à Strasbourg. Or ce qui se passa certainement pour la seconde édition, se passa sans doute aussi pour la première. Lorsque Calvin donna son manuscrit à l'imprimeur, après le 23 août 1535, c'était trop tard. On ne pouvait plus l'imprimer pour la foire d'automne : on le renvoya à la foire du printemps 1536.

A cette première raison du long retard, s'en joint une seconde : l'imprimerie de l'Ours noir passa des mains de Cratander aux mains de Platter, Lasius, Oporin et Winter, en automne 1535, et ne se remit au travail que dans les derniers mois de 1535. Ses premiers livres portent la date de mars 1536, précisément la date de Y Institution ~.

Dernier détail, que les précédents font comprendre. Le livre de Calvin se trouvait ainsi un des premiers produits de l'imprimerie Platter et Lasius. Ce fut un objet de réclame. 11 s'agissait donc de faire valoir, sur le marché de Francfort où il paraissait pour la première fois, un écrivain aussi peu connu que ses imprimeurs. De là le titre même de l'ouvrage, plus facile à attribuer aux éditeurs qu'à l'auteur. Aux simples mots écrits par Calvin : Institution de la religion chrestienne, ils ajoutèrent ceux-ci : « renfermant la somme presque entière de la piété, ainsi que tout ce qui est nécessaire à la connaissance de la doctrine du salut. Ouvrage très digne d'être lu par tous ceux qui aiment la piété et tout nouvellement publié. » Evidemment nous avons ici le boniment d'un marchand forain, plutôt que la sobriété laconique du Réformateur. Et la preuve, c'est le titre de la seconde édition, celle de 1539: «Institution de la religion chrétienne, répondant maintenant à son titre 3. » Ceci est la critique de cela. Et pour qu'on ne puisse s'y méprendre, dans un avis au lecteur, Calvin prend soin de repousser les orgueilleuses prétentions qu'on lui a attribuées :

« calendes d'août » (i" août), et que « le vingt-troisième d'août 1535 » soit devenu, par une bévue analogue, le « premier jour » du même mois, dans les éditions françaises subséquentes, ce sont là des modifications sans valeur pour la question qui nous occupe, puisque ce sont les premières éditions, directement sorties de la plume de Calvin, et non les éditions postérieures, qui peuvent faire autorité sur ce point. » Ibid., p. 10.

1. Opéra, X1', p. 315. — 2. M. Rilliet en fournit des preuves indiscutables, p. 18. — 3. « Institutio christianas religionis nunc vere demum suo titulo respondens autore Joanne Calvino.... »

APPENDICE XIV

« Comme je ne m'attendais nullement au succès que Dieu, dans sa bonté, a accordé à la première édition de cet ouvrage, je n'avais pas apporté beaucoup de soins (Jeviler defunctus erani) dans la rédaction de la plupart de ses parties (majore ex parte), ainsi que cela arrive ordinairement quand il s'agit d'écrits de peu d'importance (in minutis operibus), mais, etc '. » Evidemment Calvin répond à une exagération par une autre exagération.

3. Où a été composée celle première édition de /'Institution chrétienne?

La préface est signée du 23 août 1535. Or on est d'accord sur ce point: le livre a été écrit avant la préface. « Cela est certain » dit Rilliet2. Le 23 août Calvin était à Bâle depuis six mois à peine. Etait-ce dans ces six mois qu'il aurait eu le temps de composer et de rédiger les 520 pages de son ouvrage !

D'autant plus que cet ouvrage n'était pas un ouvrage ordinaire. Il s'agissait de se frayer une route presque absolument nouvelle au milieu des difficultés les plus nombreuses et les plus délicates. Et du premier coup, cependant, la marche du Réformateur est si sûre, qu'il ne reviendra jamais sur ses pas. C'est ce qu'ont très bien montré les éditeurs des Opéra. « De petite ébauche qu'il avait été d'abord, le chef-d'œuvre de Calvin a fini par devenir un gros volume. L'esquisse toute populaire se changea en savant système : et pourtant à travers toutes ces métamorphoses, qui ne laissèrent pas une seule page absolument intacte, l'idée, la conception théologique, est restée la même, les principes n'ont pas varié. Vainement les adversaires aux yeux desquels le changement était par lui-même la plus grave erreur, se sont-ils efforcés de découvrir des variations dans la doctrine enseignée dans ce livre. Calvin a ajouté, développé, précisé, il n'a rien retranché ni rétracté. Et c'était avant d'avoir accompli sa vingt-sixième année qu'il se trouvait en possession de toutes les vérités génératrices de sa théologie; et jamais après, durant une vie de méditation et de travail d'esprit incessant, il n'a trouvé dans son œuvre, ni des principes à renier, ni des éléments à changer foncièrement3. »

En tout état de cause, c'est là un fait véritablement surprenant. Mais que dire si l'on prétend que ce jeune homme de vingt-six ans a ainsi créé de toutes pièces sa théologie en six mois! Nous sommes en face, non plus seulement d'un prodige, mais d'une absolue impossibilité.

Evidemment dans les six mois de son séjour à Bâle, Calvin acheva de rédiger son Institution, mais il ne la composa pas. N'est-ce pas ce que Bèze *, et lui-même ,r', nous disent, quand tous les deux se servent du mot edere, « éditer, » non pas composer.

Du reste Calvin nous met sur la voie de la vérité par un double renseignement, l'un dans la lettre à François Ier, l'autre dans la préface au Commentaire des Psaumes.

D'après la lettre à François Ier, Calvin, quand il commença son œuvre, ne pensait pas du tout au roi, et voulait seulement écrire un livre de piété pour les Français. « Au commencement que je m'appliquay a escrire ce présent livre 0 : je ne pensoye rien moins, o Très noble Roy, que d'escrire choses qui fussent présentées à ta Majesté. Seulement mon propos estoit, d'enseigner quelques rudimens : par les quelz, ceux qui seraient touchez d'aucune bonne affection de Dieu, feussent instruictz à vraie piété. Et principalement vouloye, par ce mien labeur, servir à noz François: des quelz j'en voyois plusieurs avoir fain et soif de Jésus Christ, et bien peu, qui en eussent receu droicte congnoissanee. Laquelle mienne délibération on pourra facilement appercevoir du livre : entant que l'ay accommodé à la plus simple forme d'enseigner, qu'il m'a esté

1. Opéra,!, p. 256. — 2. Ibid., p. 15. — 3. Opéra, III, p. xi. — I. « Edere coactus est Christian^ religionis Institu. tionem. » « Ejus edendi libri occasionem arripuit, » dit Bèze. Opéra, XXI, p. 124, 125. Vie de Calvin, 3e édit. — 5. « Ha?c mihi edendœ Institutionis causa fuit. » « Ce fut la cause qui m'incita à publier mon Institution. » Opéra, XXXI, p. 23, 24. — 0. Le texte latin a le mot opus.

l'institution chrétienne

possible. » Mais « la fureur d'aucuns iniques » s'étant élevée, il lui a semblé expédient de faire servir ce présent livre, « tant d'instruction à ceux, que premièrement j'avoye délibéré d'enseigner, que aussy de confession de foy envers toy1. »

Or, d'après la préface des Psaumes, l'Institution a été publiée surtout pour agir sur l'esprit des Allemands: « premièrement, est-il dit, afin de respondre à ces meschans blasmes que les autres semoyent, et en purger mes frères, des quels la mort estoit précieuse en la présence du Seigneur : puis après afin que d'autant que les mesmes cruautez pouvoyent bien tost après estre exercées contre beaucoup de povres personnes, les nations estranges fussent pour le moins touchées de quelque compassion et solicitude pour iceux2.

Ainsi, pendant la composition de l'ouvrage, le but a changé. Calvin avait commencé à écrire pour l'édification populaire des Français; il est obligé de terminer en écrivant pour le roi de France et pour les Allemands3. Or c'est à Bâle, à son arrivée à Bâle, qu'a eu lieu ce changement. Donc, avant d'arriver à Bâle, l'ouvrage était préparé, et la rédaction même était plus ou moins avancée.

Où avait-il pu se livrer à ce commencement de rédaction? Les seuls mois de repos que nous trouvons dans sa vie antérieure, sont ceux qu'il passa à Angoulême, en quittant Paris, après le discours de Cop. Le renseignement fourni par Fl. de Raymond est donc exact. Oui, « Angoulême fut la forge de ce nouveau Vulcain. » Là il rédigea une première fois ses premiers chapitres, passant ses nuits au travail, dans la magnifique bibliothèque de son ami du Tillet.

Mais si Calvin compose son Institution à Angoulême, il n'est pas protestant depuis quelques jours, depuis quelques mois. Ni quelques jours, ni quelques mois n'ont suffi pour permettre au jeune homme de vingt-cinq ans, d'acquérir toute cette érudition biblique et patristique, et surtout d'ordonner dans son précoce cerveau les éléments de son système, chef-d'œuvre de la dogmatique protestante. Il a bien fallu quelques années de préparation pour son cœur, pour sa conscience. Et voilà encore une fois confirmé tout le système chronologique que nous avons cru devoir adopter pour raconter la préparation religieuse du Réformateur.

1. Institution, M.D.LI. — 2. Opéra, XXXI, p. 24. — 3. Si on veut dire que ce texte prouve, qu'écrivant d'abord pour les Français, il a dù écrire en français, il faut reconnaître que, d'après ce même texte, il n'a pas mis son projet à exécution, et écrivant pour les Allemands, il a dù écrire en latin.

Appendice N° XV.

LES IMPRIMEURS DE CALVIN

Page 1