I. Robert Estienne et sa famille
i. Henri Ier Estienne et Simon de Colines. — 2. Robert Estienne, imprimeur à Paris. — 3. Robert Estienne, l'imprimeur de la Bible. — 4. Le Sommaire. — 5. Robert Estienne et les Réformateurs. Sa mort. — 6. Henri II Estienne. — 7. François Estienne.
Si l'on restreint le nom d'imprimeurs de Calvin à ceux qui ont imprimé les ouvrages du Réformateur, pendant qu'il vivait, on trouve qu'il y a eu quatre grands imprimeurs, Robert Estienne, Badius, Gérard et Crespin, et une trentaine de petits.
Nous avons cru devoir illustrer notre premier volume avec les majuscules de Rooert Estienne : à tout seigneur tout honneur. Nous aurons pour un autre volume les lettres de Badius, pour un autre celle de Gérard, etc. En même temps nous avons reproduit, en culs-de-lampe, un certain nombre de marques typographiques des imprimeurs grands et petits. Nous espérons, «à la fin de nos cinq volumes, en avoir réuni la collection complète, et, avec les notes que nous commençons à cette place, fournir à nos lecteurs un chapitre, non sans intérêt, de la typographie calvinienne.
r. « Estienne, disent les frères Haag l, noble famille de typographes, dont les plus illustres représentants professèrent la religion réformée. Quoique d'origine plébéienne, cette famille a joui, par une rare exception, du privilège réservé à la seule naissance, ou à l'importance politique : elle a eu ses historiens 2. » Bien plus, comme ses membres principaux ont porté les mêmes prénoms, on a fait pour eux comme pour les rois, et on parle de Henri Ier, de Robert II, de Henri II.
Le fondateur de la famille fut Henri Estienne. Nous avons dit 3 comment il débuta en 1502, en s'associant à Wolfgang Hopyl. Il succéda à Jean Higman4, dont il épousa la veuve. Etabli d'abord
1. France protestante, 1" édition. — 2. Voir Mattaire, Stephanorum Historia, 1709. A la fin de l'ouvrage se trouvent seize marques de la famille des Estienne. A. A. Renouard, Annales de l'Imprimerie des Estienne, ou Histoire de la famille des Estienne et de ses éditions, 2" éd., 1843. Nouvelle biographie générale, Didot, 1856 (articles de Didot). — 3. Voir plus haut p. 243.
- i. Jean Higman avait été associé avec Wolfgang Hopyl et usa souvent de la même adresse, de 1494 à 1500; Wolfgang Hopyl fut associé à Henri Estienne en 1502 et 1503. On voit ces imprimeurs aller travailler momentanément dans l'atelier
LES IMPRIMEURS DE CALVIN
rue Saint- Jean de Beauvais, près les écoles de droit canon, à l'enseigne des Lapins, vers 1504, il se transporta vis-à-vis, un peu plus haut, à l'image Saint-Jean-Baptiste. Il mourut en 1520.
Il eut pour successeur Simon de Colines, qui, depuis de longues années sans doute, lui avait fourni, comme graveur, les beaux caractères de ses impressions. Colines épousa sa veuve et fut tuteur de ses enfants. Il exerça, de 1520 à 1525, dans les locaux d'Henri Estienne, puis de 1526 à 1538, un peu plus loin dans la même rue à l'enseigne du Soleil d'or, et de 1539 à 1548, dans la Grand'Rue Saint-Marcel à l'enseigne des Quatre-Evangélistes. D'abord il avait eu pour marque Les lapins, puis il prit Le Temps armé de sa faux l. « C'est à Colines, à son élève Robert Estienne, et un peu plus tard, à Michel de Vascosan (gendre comme Robert Estienne de Josse Bade), qu'on doit surtout l'introduction dans l'imprimerie parisienne des principales réformes que les Aide avaient apportées dans leur art, à Venise : l'abandon des caractères gothiques, l'adoption de formats portatifs, l'impression de livres à bon marché pour les étudians. C'est lui qui le premier suivit l'exemple des Aide en employant le caractère italique pour un grand nombre de ses éditions -. »
2. Robert Ier Estienne (le plus célèbre des trois fils de Henri) naquit à Paris en 1503, et mourut à Genève, le 7 septembre 1559.
Après avoir travaillé sous la direction de son tuteur, Simon de Colines, il reprit à son compte, en 1526, l'imprimerie de son père, en face de la grande Ecole de Décret. C'est là qu'il reçut la visite de François Ier accompagné sans doute de sa sœur. D'après un récit, célèbre dans les fastes de la typographie, un jour, le roi daigna attendre quelques instants pour ne pas interrompre Robert dans la lecture qu'il faisait d'une épreuve 3. »
C'est à ce moment, 1526, que Robert prit pour marque le célèbre olivier (oliva Stephani). Cette marque était un chef-d'œuvre de gravure, dû à l'illustre artiste, dont nous avons parlé, Geoffroy Tory, le même qui a gravé ces lettres majuscules, magnifique ornement des impressions de Robert Estienne *. C'est celles que nous avons mises en tète de nos chapitres.
Un olivier se dresse, portant des greffes à quelques-unes de ses branches. D'un côté est un vieillard, qui du doigt montre l'inscription : Noli altum sapere, sed lime. Quelques rameaux coupés tombent. C'est la traduction, par le ciseau du graveur, des versets de l'Epître aux Romains XI, 17, 20: « Si quelques-uns des rameaux ont été retranchés, et si toi, olivier sauvage, as été enté en leur place,... ne t'énorgueillis point, mais crains. »
On peut ramener à trois les marques dont s'est servi Robert Estienne dans ses éditions des ouvrages de Calvin :
i° La grande : 0,198 X 0,151. — 2" La moyenne : 0,10 X 0,073. ~ ' 3° La petite : 0,055 X
l'un de l'autre. Ainsi Higman avait travaillé dans l'atelier de Grinz, l'introducteur de l'imprimerie à Paris. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 181, 184, 147.
I. On peut l'appeler tout particulièrement l'imprimeur de Le Fèvre. Dès 1522, Briçonnet fit imprimer un Commentaire sur les Evangiles (de Le Fèvre), destiné à l'instruction de son clergé. « Ce volume est le premier livre authentiquement imprimé à Meaux, » par S. de Colines, qui aurait établi, dans cette ville, une sorte de succursale de son imprimerie de Paris. Le volume dont il s'agit « est un véritable chef-d'œuvre de t3'pographie. » (Bulletin, XLVI, 1897, p. 639.) Que se passa-t-il ensuite? Le 6 juillet 1524, Le Fèvre écrit, de Meaux, à Farel, une lettre où se trouvent des lignes curieuses, exprimant un assez vif mécontentement contre Colines. « Tu te plains, dit-il à Farel, de notre officine [l'imprimerie de Colines à Paris] et moi aussi je m'en plains, et notre frère Robert, à qui tu as donné les lettres, comme il me l'écrit. Mais ce compère icompater ille, Colines) a tout bouleversé dans la maison que tu sais, et maintenant il occupe si bien la maison qu'il n'en peut rien sortir que de sordide. » (Herminjard, I, p. 226, n. 52, 53, 54.) Robert Estienne semble donc avoir, déjà à cette époque, embrassé les doctrines évangéliques. — 2. Ph. Renouard, Bibliographie des éditions de Simon de Colines, 1520-1546, 1896, p. 440. — Imprimeurs parisiens, p. 76. — 3. Didot, p. 493. — 4. Nous les avons empruntées à la Bible de 1532, où elles sont plus nettes et plus fraiches que partout ailleurs.
APPENDICE XV
0,038. Nous avons donné celles qui diffèrent le plus : la grande (page 111) et la moyenne (page 77).
En même temps qu'il reprenait l'imprimerie de son père, Robert épousait, par contrat du 9 juillet 1526, Perrette, fille de Josse Bade, laquelle lui donna dix enfants1.
C'est le lieu de décrire cet intérieur d'imprimeur au XVIe siècle. La maison, dirigée par cette femme aimable et très instruite, devint un centre littéraire, où le latin et le grec et même l'hébreu étaient d'un usage familier. C'est ce qu'a constaté un poète du temps, Dorât : l'épouse, dit-il, les domestiques, les clients, les enfants mêmes parlaient habituellement la langue de Plaute et de Térence Le fils de Robert, Henri Ier, racontait à son fils à lui, Paul : « Ton aïeule entendait la conversation de ceux qui parlaient latin aussi bien que s'ils eussent parlé français.... Ton aïeul Robert Estienne avait institué dans sa maison une sorte de décemvirat littéraire, qu'on pouvait aussi bien nommer TtavrozOvl] que TtdyYÀwaaov, puisque toute nation et toute langue s'y trouvaient réunies. Parmi ces hommes distingués, dont plusieurs étaient du plus grand mérite, quelquesuns s'occupaient de la correction des épreuves, et la langue latine leur servait à tous d'interprète commun. La conversation en cette langue était d'un usage si fréquent, que les domestiques l'entendaient et la parlaient. Enfin toute la maison était latine, et jamais ni moi ni mon frère Robert n'aurions osé parler que latin avec mon père et les correcteurs de son imprimerie 3. »
Beatus Rhenanus avait été correcteur chez Henri Ier Estienne. Il n'y a pas lieu de s'étonner que Servet, Castalion, Dolet et tant d'autres aient été aussi correcteurs, à l'occasion.
On comprend que ce Robert Estienne, par la beauté des types qu'il a employés, par son goût sévère, par la correction de ses textes, ait mérité le nom de prince des typographes. De Thou, l'illustre historien, qui était en même temps un des premiers bibliophiles de son époque, et dont la bibliothèque contenait les plus beaux exemplaires des meilleurs livres, a dit : « Robert Estienne laisse loin derrière lui les Aide, Manuce et Froben, pour la rectitude et la netteté du jugement, pour l'application au travail et pour la perfection de l'art même. Non seulement la France, mais tout le monde chrétien doit plus à Robert qu'au plus courageux des capitaines qui ont reculé ses frontières. Sa seule industrie a fait pour l'honneur et la gloire impérissable de la France, plus que tant de haut faits pendant la guerre ou la paix 4. »
Nous donnons de ce grand homme le portrait, dont M. Renouard a dit : « Le plus ancien et le seul qui paraisse devoir faire autorité a été gravé par l'habile Léonard Gaultier, peu de temps après la mort de Robert5. » (Page 599.)
3. Ce prince des typographes français fut par excellence l'imprimeur de la Bible. Nous ajoutons ici quelques pages, et pas les moins significatives, au récit de cette lutte, qui (ne cessons de le répéter) fait le fond même de l'histoire primitive de l'Eglise réformée, la lutte entre le biblicisme et Pantibiblicisme, entre la Bible et Rome.
Dès 1522, Robert Estienne, chargé de collationner une nouvelle édition du Nouveau Testament, corrigea quelques passages. Ce fut la première cause des persécutions dont la Sorbonne allait le poursuivre pendant « l'espace de vingt ans ou environ. » « Ils crioyent, dit Robert dans sa justification, dès lors qu'il me falloit envoyer au feu, pour ce que j'imprimoye des livres si corrompus ;
1. Il devait se remarier à Genève, le 14 décembre 1550, avec Marguerite Deschamps. Pli. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 125. — 2. Didot, p. 487. — 3. Didot, p. 518. Lettre d'Henri Estienne, en tête de l'édition d'Aulu-Gelle, de 1585. Pourquoi faut-il que nous devions ajouter : cet homme si laborieux, si instruit, connut la gène. Le 16 février 1540, il écrit à un inconnu : « Je souffre des dettes que j'ai été obligé de contracter, et que je m'efforce de rembourser. Cette affaire m'apporte beaucoup d'ennuis. Le Seigneur un jour me délivrera de ces soucis très pénibles. » Opéra, XI, p. 18. — 4. Didot, p. 517. — 5. A. Renouard, Annales de l'Imprimerie des Estienne. 2' édit, p. 24.
les Imprimeurs de calvin
car ils appeloyent corruption tout ce qui estoit purifié de ceste bourbe commune, à laquelle ils estoyent accoustumez '. »
En 1528, en 1532, Robert publie des éditions de plus en plus soignées de la Bible. Il ajoute de courtes notes. Les éditions sont enlevées et la Sorbonne s'émeut de nouveau. « Premièrement, s'écrie Robert, qu'avoye-je faict, quelle estoit mon iniquité, quelle offence avoye-je faicte, pour me persécuter jusques au feu, quand les grandes flammes furent par eux allumées, tellement que tout estoit embrasé en nostre ville, l'an 1532, sinon pour ce que j'avoye osé imprimer la Bible en grand volume, en laquelle toutes gens de bien et de lettres congnoissent ma fidélité et diligence ?... Eulx toutesfois ayans l'occasion, me demandoyent pour me faire exécuter à mort, crians sans fin et sans mesure, à leur façon accoustumée, que j'avoye corrompu la Bible. C'estoit faict de moy, si le Seigneur ne m'eust aidé ~. »
La guerre était déclarée, et le motif c'était bien la Bible ! « Ces volumes grands et petits, dit un historien aussi impartial que M. Renouard, si corrects, d'un si séduisant usage, et qui avaient en quelque sorte ouvert à tous le livre entier des textes sacrés, c'était là le véritable grief, le motif mal dissimulé des clameurs théologiques. »
Mais, sauvé par la protection royale, Robert poursuit son œuvre avec intrépidité. « Indépendamment des Psautiers et des concordances, il a donné onze éditions de la Bible entière, tant en hébreu qu'en latin et français, et douze éditions du Nouveau-Testament en grec, en latin et en français 3. » Et, ajoute M. Weiss, « ce qui doublait, triplait le prix de cette propagande indirecte, ce sont les annotations de plus en plus nombreuses et importantes, ajoutées en marge du texte pour le rendre plus intelligible, et en serrer de plus près le sens original. Si l'on jette les yeux sur un exemplaire de l'édition de 1545, on verra que les annotations ont fini par occuper presque autant de place que le texte lui-même et forment avec ce dernier un ensemble qu'aucun savant, je dis plus, aucun typographe ne pourrait plus reproduire, sans le secours d'un grand nombre de collaborateurs 4. » C'est à ce point que Robert Estienne constituait à lui tout seul la première Société Biblique de France.
Des annotations de la Bible de 1545 Robert disait: « Je recueillis avec grand labeur, en veilles extrêmes, en diligence soigneuse et attentive, ce que les scavans auditeurs de Vatable, jadis professeur du Roy, homme très scavant es lettres hébraïques, avaient retiré de ses leçons5. »
C'en était trop. La Sorbonne, plus furieuse que jamais, croit le moment venu de frapper définitivement son adversaire. Mais, soutenu encore par François Ier et puis par Henri II, Robert résiste avec une ardeur croissante. « En ce temps-là (je puis dire ceci à la vérité), comme je leur demandoye en quel endroit du Nouveau Testament estoit escript quelque chose, estans effrontez comme p..., me respondoyent qu'ils l'avoyent leu en S. Hierosme, ou les Décrets, mais qu'ils ne
1. Les censures des théologiens de Paris par lesquelles ils avoyent faulsement condamné les Bibles imprimées par Roberl Estienne, imprimeur du Roy: avec la response d'iceluy Robert Estienne. MO LU. (Réédition Fick), p. 5. « Ecrite d'abord en latin et bientôt traduite en français par l'auteur lui-même, elle est la seule œuvre originale sortie de la plume de Robert Estienne et constitue l'un des morceaux les plus éloquents comme les plus curieux de cette époque. » Ibid., Postface. — 2. Censures, p. 4, 5. — 3. Didot, p. 487. — 4. Bulletin, XLIII, 1894, p. 70. — 5. Censures, p. 81'. — Le 4 août 1544, un étudiant écrit de Paris à Calvin : « Je continue à écouter le cours de Vatable, qui interprète le Psautier hébreu avec grand soin, avec grand fruit devant un très nombraux auditoire. » Avant 1545, Vatable avait interprêté tous les livres de l'Ancien Testament. Dans la préface latine de sa Bible de 1545, Robert Estienne dit : « Des amis me rendent attentif aux leçons de François Vatable, le très savant professeur royal des Lettres hébraïques; personne n'a interprété tous les livres de l'Ancien Testament avec une plus grande érudition, avec plus de foi, et dans une exposition plus claire. Beaucoup de ses auditeurs très attentifs notaient avec la plus grande fidélité ce qu'ils entendaient. » Robert Estienne se fit prêter ces cahiers. Herminjard, IX, p. 315.
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APPENDICE XV
sçavoyent que c'estoit du Nouveau Testament, ne sçachant point qu'on avoit accoustumé de l'imprimer après le vieil. Ce sera chose quasi prodigieuse de ce que je vay dire, et toutefois il n'y a rien de plus vray et est tout prouvé, qu'il n'y a pas longtemps qu'ung de leur collég[u]e disoit journellement : « Je suis esbahi de ce que ces jeunes gens nous allèguent le Nouveau » Testament. Per diem ! j'avoye plus de cinquante ans que je ne scavoye que c'estoit du Nouveau » Testament '. »
Et la lutte acharnée continue, une lutte vraiment épique, dont il faut lire les infinies péripéties dans le récit de Robert Estienne lui-même. Persuadé cependant que les Sorbonistes « estoyent enflammez contre lui d'une haine irréconciliable, et qu'ils bayoyent de grand appétit après son sang, » il songea à quitter la France. Car avant tout il voulait continuer à imprimer des Bibles et « ne pas perdre, dit-il, toute la peine que jusqu'à présent je me suis efforcé d'employer en la Saincte Escriture et bonnes lettres, et qu'ay, de terme propos, délibéré jusques à la fin de ma vie 2. »
Sous divers prétextes il fait partir les membres de sa famille, et lui-même se met en route avec son fils Henri. Les registres de Genève portent : « Réception de honorable homme Robert Estienne, natifz de la ville de Paris, faicte le 13 novembre 1550. » Il devait recevoir, en 1556, gratuitement, la bourgeoisie3.
Nous ne dirons plus que quelques mots du Testament grec qu'il fit paraître en 1 5 5 1 , et dans lequel on trouve pour la première fois la division en versets. L'idée de cette innovation lui était venue pendant un voyage à cheval. Les catholiques l'acceptèrent comme les protestants. La Bible de Sixte-Quint, 1590, et celle de Clément VIII, 1 592, furent données au public en cette manière.
4. A propos de l'édition de 1540, Robert Estienne dit: « J'imprimay pour la seconde fois les commandemens et la Somme de l'Escripture, chacun en une feuille, de belle et grosse lettre, pour les attacher contre les parois4. »
Cette Somme de l'Ecriture, ce Sommaire, avait paru, pour la première fois, en tête de l'édition de 1532, en caractères grands d'un centimètre. Une traduction, en français, parut, qui forma un minuscule traité de 16 feuilles. On pouvait afficher le Sommaire: on pouvait aussi le cacher.
M. Weiss dit : « Rien qui trahisse la moindre réticence ou concession hypocrite à ce que l'Ecriture sainte n'enseigne pas. Mais rien non plus* qui ressemble de loin à une attaque même indirecte.... Ce qui frappe... c'est l'absence de formules théologiques, de phrases sentant l'école et offrant matière à distinctions et à discussions. C'est l'œuvre non d'un théologien, d'un docteur, mais d'un laïque5. »
De ce fait, le savant bibliothécaire tire une hypothèse ingénieuse, d'après laquelle, entre 1535, date de la confession de foi polémique des Placards, et 1559, date de la confession dogmatique du premier Synode, se placerait l'influence des « modérés, » des « patients incapables de tromper leur conscience en renonçant à l'Evangile, mais tout aussi incapables de ne voir dans la religion qu'une affaire de pure logique, et par conséquent de briser tous les liens qui les rattachaient tant au passé qu'au présent0. » C'était un « esprit essentiellement biblique et ans. ': peu confessionnel que possible, d'une piété qui redoutait la lutte \ » Et le représentant de cet esprit, qui sauva la Réforme, fut Robert Estienne.
1. Censures, p. 51'. — 2. Ibid., p. 26. — 3. Nous passons sous silence l'accusation, lancée contre Robert Estienne par un moine furieux ligueur, d'avoir volé les caractères royaux grecs. Aujourd'hui la question est vidée, à l'honneur de Robert. — \. Ibid., p. 6. - 5. Bulletin, XLIII, 1894, p. 73. — 6. Ibid., p. 66. — 7. Ibid., p. 69.
LES IMPRIMEURS DE CALVIN
ÔO I
L'hypothèse de M. Weiss surprend un peu, au premier abord. On est étonné d'apprendre que Robert Estienne est le type du modère, « qui redoutait la lutte. » En effet, en France, sa vie se passa dans les polémiques les plus violentes ( nous ne disons pas trop violentes ) contre les Sorbonistes. Et à Genève ? il imprime le livre de Calvin contre Servet, pour justifier la punition des hérétiques. Dans une préface de 1553 (Prafatio ad glossariiim, novembre ijj)), il reproche aux théologiens de Paris de n'avoir pas seulement songé à faire brûler les livres et la personne de l'athée Rabelais '.
Du reste, M. O. Douen a rétabli l'unité de caractère de Robert Estienne, en apportant de nouveaux faits. Il a montré :
i° Qu'entre les deux Sommaires latins de Robert Estienne se place leur traduction française, ■ non pas par Robert Estienne, mais par Le Fèvre d'Etaples, en tête de la Bible de 1534.
2° Que ce Sommaire français, cette profession de foi irénique, non confessionnelle, se place non pas entre la confession de foi aggressive des Placards et la confession de foi dogmatique de 1559, mais avant la confession de foi des Placards.
30 Que si Le Fèvre évite les questions dogmatiques, c'est qu'il a enlevé précisément certaines affirmations dogmatiques qui se trouvaient dans le premier Sommaire latin de Robert Estienne. De plus celui-ci, en le publiant pour la seconde fois, y introduisit encore d'autres précisions dogmatiques.
Ajoutons que ce Sommaire a subi une quatrième revision, plus dogmatique encore, celle de Calvin, en 1552. « Cette retouche, dit M. O. Douen, a été faite sur le texte de Le Fèvre, qui reparaît tel quel en bien des endroits, et à l'aide du second texte latin d'Estienne, dont les additions théologiques n'étaient point pour déplaire au reviseur, lequel accentue le péché originel plus encore qu'Estienne, et donne notamment au paragraphe six un cachet plus dogmatique. L'addition la plus importante est celle qui concerne les sacrements, passés sous silence par Robert Estienne et par Le Fèvre. Nous nous bornons à constater ces modifications sans les apprécier ; mais nous sommes plus à l'aise pour proclamer que, sous sa nouvelle forme, la pièce porte l'empreinte de la griffe du lion, et doit être rangée, au point de vue du style, parmi les meilleures pages de Calvin-. »
Il n'y a pas un mot du serf arbitre, ni un mot de la prédestination, dans ce « Sommaire des livres du vieil et nouveau Testament, » d'après Calvin !
5. A quelle époque commencèrent les relations de Robert Estienne avec les Réformateurs, en Suisse? Nous ne le savons. En 1548, à la suite d'une recommandation indirecte de Calvin, un correspondant de celui-ci, nommé Buschetiiis, est reçu dans la famille de Robert, pendant plusieurs mois3. — Le 6 juillet 1549, Calvin annonce à Viret qu'il va écrire à Robert pour lui demander s'il connaît quelqu'un capable d'enseigner l'hébreu à Lausanne'1. — Puis nous trouvons Robert en Suisse. Il porte lui-même à Bullinger une lettre de Calvin qui l'appelle amicus meusr', et prend, en passant à Lausanne, une autre lettre de recommandation de Viret, qui l'appelle « notre vieil ami'1. » Bullinger, malgré tous ses efforts, ne put rendre à Robert le service que celui-ci désirait '. Songeait-il dès lors à émigrer? En tout cas Farel lui reproche de retourner à Paris: « Je m'étonne, écrit-il à Calvin (25 novembre 1549), que Robert Estienne soit si peu perspicace, qu'il ne voie pas en quel état sont ses affaires, et qu'il préfère, le sachant et le voyant, se jeter corps
1. Dupont, Histoire de l'imprimerie, II, p. 45. Magnin. Journal des Savants, 1S41. — Ce Sommaire n'est pas dans les Opéra. Il apparaît dans le Nouveau Testament latin français de Robert Estienne, 1552. On le trouvera, avec toutes les autres pièces, dans le Bulletin, XLIII, 1894, dans les articles de MM. Weiss et Douen, p. 57 et 449, 461. — 3. Opéra XIII, p. 112. — A. Ibid., p. 318. — 5. Ibid., p 425. — 6. Ibid., p. 430. — 7. Ibid., p. 441.
APPENDICE XV
et âme dans le danger présent, plutôt que de penser saintement à lui-même. » Farel va plus loin et l'accuse, après avoir en Suisse confessé ouvertement le Christ, d'agir de nouveau comme s'il n'était pas l'ennemi de l'antechrist romain, et le sectateur de l'Evangile1.
A Genève, Robert Estienne devint l'imprimeur de Calvin. Un détail nous montre jusqu'à quel point l'un et l'autre étaient soumis à la censure de messieurs du conseil. Le 27 juillet 1557, Robert Estienne présente « une impression d'ung livre des Commentayres sur les Psaumes de David, composé par M. Calvin, qui luy avait ballié de folles en folles pour mectre en impression. » On charge immédiatement les Srs de la Maysonneufve et Bernard « d'aller trouver le dit Sp. [spectable] Calvin pour Padvertir, de ce ainsi que avoit présenté le dit livre, sans avoir ouvertement declayré à quelle fin, et que affin que les imprimeurs tiennent ung ordre l'ung comme l'autre-, etc. »
D'après une lettre de Macard à Wolph, Robert Estienne mourut le 7 septembre 1559 ;!. Il avait fait son testament, le 5. Il fut enseveli, le 10, d'après Th. de Bèze (à Bullinger, le 12 septembre 1559): « Beaucoup de fièvres ont emporté ici beaucoup d'enfants, et des personnes de tout âge, parmi lesquelles, à notre grande douleur, nous comptons Robert Estienne, homme d'un zèle ( diligent ice) incomparable, et d'une rare probité, que nous avons enseveli il y a trois jours4. Henri Estienne lui succède : il l'a seul constitué héritier 5, et nous nous en promettons beaucoup, si Dieu le conserve0. »
6. Né à Paris en 1528, mort à Lyon en mars 1598, élève de Danès, Henri II Estienne fut le plus savant, et, en un sens, le plus célèbre représentant de la famille stéphanienne. Il tint du prodige. « C'était, dit la France prolestante (2e édition), une de ces têtes puissamment organisées, capables de tout embrasser. » Malheureusement son caractère compromit ses succès et son bonheur ' .
Installé, à son compte, dès 1557, il succéda à son père en 1559. Il tenait à conserver le privilège, que le Conseil avait accordé à Robert, d'imprimer les Bibles françaises revisées, pour l'Ancien Testament par Robert Estienne, pour le Nouveau par Calvin et Th. de Bèze. Mais le 2 avril 1560, trente-sept imprimeurs ou libraires protestèrent, et le Conseil arrêta « que Estienne jouisse trois ans entiers de son privilège, quant à la Bible entière, mais que les autres pourront imprimer le Nouveau Testament seul, à partir du Ier avril 1561 8. » La même année (1560), Henri prend le titre d'imprimeur d'Ulrich Fugger, le célèbre banquier d'Augsbourg. Mais, déjà en décembre 1 5 6 1 , le patron et le client sont en procès °.
Après une période d'activité prodigieuse, dont le commencement coïncide avec la fin de la vie de Calvin, et pendant laquelle il acheva son célèbre Thésaurus Unguœ grceca>, il se mit à voyager. Revenant de Montpellier où se trouvait son gendre, Isaac Casaubon '", il fut atteint, à
1 . Opéra, XIII, p. 455. — 2. Opéra, XXI (Annales), p. 670. Registre du Conseil, fol. 252, v. — 3. Opéra, XVII, p. 628. La lettre est du 9 septembre : Robert est mort nudits tciiins. — 1. La lettre est du 12 septembre. Robert a été enseveli nudus terthts. — 5. Opéra, XVII, p. 638. — 6. Ses deux autres fils, Robert et Cbarles, étaient retournés à Paris, et s'étaient « pollués à la messe et autres superstitions de la papauté. » Voilà pourquoi il les deshérita ; ce qui était plutôt une forme, car ils étaient déjà en possession de la plus grande partie des biens qui devaient leur revenir. — 7. Parlant de lui à Calvin (27 mars 1558), Macard dit: « J'ai pensé à Henri Estienne, si seulement il était d'esprit un peu plus mûr. [Il était né en 1528, et par conséquent âgé alors de 30 ans]. Car il excelle dans la connaissance de la langue grecque. » Opéra, XVII, p. 117. — 8. Opéra, XXI (Annales), p. 729. Registre du Conseil, fol. 26, v. — 9. Opéra, XIX, p. 563, n.3. — 10. Un autre de ses gendres était François Le Preux, fils de Poncet Le Preux, l'un des quatre grands jurés libraires de Paris, frère de Jean Le Preux, qui s'établit, en 1570, à Lausanne, et exerça ensuite à Genève, et à Berne. François Le Preux, qui avait exercé à Paris, rue Saint-Jacques, à la Hure de Sanglier, quitta la France pour Genève, après avoir été arrêté, en 1565, pour contravention aux ordonnances, et condamné, le 9 décembre, à être fustigé et banni. Il épousa, le 24 avril 1580, Judith, fille d'Henri Estienne. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 237.
LES IMPRIMEURS DE CALVIN
Lyon, d'une maladie grave. On le conduisit à l'Hôtel-Dieu, et il y mourut dans les premiers jours de mars 1598, à l'âge de 70 ans. Il ne laissait aucune fortune, et l'on dut vendre à l'encan les livres de ses magasins pour solder ses créanciers.
Nous signalons seulement, parmi les traductions en grec et en latin, dites « manuelles » (c'està-dire de format extrêmement réduit), du Catéchisme de Calvin, celle qui parut en 1565, un an avant la mort du Réformateur. Elle contient la liturgie de l'Eglise de Genève (Huic addita est ecclesiasticarum precum formula grœcœ et latine) ; seulement Henri Estienne ne s'est pas borné à insérer les documents habituels, il a aussi indiqué les usages; et c'est ainsi qu'il tranche une question si souvent discutée, celle de la lecture du Symbole des apôtres, au culte du dimanche matin.
7. Son frère François, qui aurait imprimé à Paris en 1561 et 1562, s'établit à Genève de 1562 à 1582 (deux ans seulement avant la mort de Calvin). Il travaillait surtout pour les libraires, de concert avec Jean et Estienne Anastase, ses beaux-frères. Sa première publication fut un recueil de sermons du Réformateur. Il édita l'élégante Bible, in-8°, de 1566, 1567, ornée de vignettes gravées sur bois, ces produits de l'art lyonnais, dont une ordonnance de 1 560 avait regretté l'introduction dans la typographie genevoise 1. François Estienne imprima pour Estienne Anastase (Vingt-deux sermons de M. Jean Calvin, MDLXII), pour Bertrand Bodin (même volume), pour Estienne Robinet (Sermons de Jehan Calvin sur le cantique que fist le bon Roy Ezechias, MDLXII2), pour Emeran le Mêlais (même volume)3.
Après 1 582, François Estienne rentra en France et s'établit en Normandie 4. Il se servait de la célèbre marque, Yoliva stephani, mais un peu complétée, et la devise était devenue: Defracti sunt r ami, ut ego insérer er. (Nous l'avons reproduite, Page 140.)