‹ Jean CalvinChapitre 96 sur 115 · III. L'imprimerie Platter, Lasius, Winter et Oporin · texte numérisé non relu

III. L'imprimerie Platter, Lasius, Winter et Oporin

Nous avons raconté la vie de l'homme célèbre qui eut l'honneur d'imprimer la première édition de Y Institution chrétienne, et nous avons aussi parlé de son établissement rue de l'Ours 2. Cette imprimerie était une association de quatre membres.

L'Institution de 1536 porte Basileœ per Thomam Pîatierum et Ballhasarem Lasium. — Les Epistohe duœ de 1537 portent: Basileœ per Ballhasarem Lasium et Thomam Pîatierum (Lasium en gros caractères, Platterum en petits). — Ces deux volumes présentent comme marque une Minerve. Nous avons reproduit l'une et l'autre (Pages 192 et 516). — On trouve encore la Minerve sur le Catechismiis de Calvin, 1538, Basileœ in officina Roberti Winter.

Platter, Lasius, Winter, étaient les imprimeurs; l'éditeur était Oporin (traduction grecque de son nom de famille : Herbst), directeur du Gymnase, médecin, professeur de langue grecque, et imprimeur, un des plus illustres Bâlois du XVIe siècle :!, l'éditeur de « cette longue suite de publications grecques et latines qui devait, sinon l'enrichir, du moins illustrer son nom. »

Dans ces premières années, la maison du vaillant imprimeur, arx oporina, était une ruche en

1. Bulletin, I, 1853, p. go. — 2. Voir plus haut, p. 491, — 3. Voir Steuber, III, p. 68. — Stockmeyer et Reber, Beitriigc sur Basler Buchdruckergeschichie, 1840.

APPENDICE XV

plein bourdonnement : on y travaillait jour et nuit. Une inscription latine prévenait les visiteurs de faire vite, à moins qu'ils ne vinssent pour aider.

Oporin est le Robert Estienne de Bâle. M. Buisson a bien décrit en quelques lignes remarquables cette ardeur, cette fièvre de science et de prosélytisme, qui animait ces protestants vraiment incomparables par leur science comme par leur modestie, par leur gloire comme par leur misère : « Ce n'est plus seulement la maison de Froben telle qu'Erasme nous la décrit aux premières heures de la Renaissance : il y a quelque chose de plus. On y retrouve bien ce même va-et-vient de messages et de messagers, de marchands et d'étudiants, d'ouvriers en tournée, de poètes en quête d'éditeur, de professeurs à la recherche d'une chaire; c'est toujours la même vie enfiévrée de ces ateliers qu'Erasme appelle des fournaises, ayant pour tout délassement, le soir, les longs entretiens sur l'antiquité profane et sacrée, sur les questions théologiques et sur les problèmes d'érudition classique. Mais des devoirs nouveaux sont nés de la gravité des temps : il ne s'agit plus de livres seulement, une autre guerre est engagée que « la guerre des Lettres contre la Barbarie.

» Ceux qui arrivent tous les jours chez Oporin, ce sont des fugitifs qui, par miracle, ont échappé à la persécution, à la prison, au supplice, des pasteurs dont la tête est mise à prix, des moines ou des prêtres devenus luthériens et déjà condamnés par contumace ou brûlés en effigie dans leur pays. Ceux qui partent, ce sont des hommes qu'il ne faut pas compter revoir, car ils vont, au péril de leur vie, semer la Réforme en France, en Angleterre, aux Pays-Bas »

N'était-il pas naturel que dans ce groupe d'hommes apparut la figure de Calvin, et qu'Oporin imprimât les deux premiers ouvrages de notre Réformateur?

A propos des Epistohe duce, Oporin écrit, le 12 mars 1537, à Calvin : « Récemment en partant j'ai pris soin que tu reçusses, par notre Louis, 1 2 exemplaires de tes Lettres imprimées par nous, et je t'en enverrai volontiers davantage, si tu veux. Des autres petits volumes sortis de nos presses, je t'en enverrai aussi si tu le désires. — Si, en imprimant tes Lettres nous n'avons pas complètement répondu à ton attente, malgré tous nos efforts, tu nous pardonneras-.... »

Dans la même lettre Oporin parle à Calvin de l'Institution, qu'il appelle un Catéchisme. (De Catechismo tuo.) On attend vivement une réédition revue (quando eum recognitum denuo editurus sis). De l'édition précédente il ne reste plus d'exemplaire, du moins à Bâle. C'est tout au plus s'il y en a encore une cinquantaine à Francfort. Et il espère que Calvin daignera se servir de son imprimerie pour cette seconde édition, si utile à la théologie.

En 1538 (4 août), Calvin est à Bâle, et loge chez Oporin, qui venait de prendre la place de Grynée au Gymnase3, et faisait partie du groupe Myconius, Grynée, etc., au nom duquel Calvin salue Farel, et que Farel fait saluer. Dans une lettre postérieure, Calvin donne des détails très familiers. « L'idée de Grynéus était de ne pas compter le vin que nous avons pris de lui [Oporin]. Mais comme j'ai vu qu'Oporin n'inclinait pas spontanément de ce côté, je n'ai pas voulu souffler mot. Toi, tu as vécu chez lui sept semaines et deux jours, moi deux mois et environ douze jours. Je paierai cinq couronnes et toi quatre4. » Malheureusement une catastrophe, arrivée en 1542, cause à Oporin des difficultés dont il ne sortira plus qu'avec la vie. La lettre dans laquelle il raconte à Calvin ses malheurs, est d'une tristesse douloureuse (10 novembre 1542).

Sur le conseil de Mélanchthon et de Luther il avait imprimé le Coran5. Le Magistrat, consulté, n'y avait pas vu d'obstacle. Le texte était annoté et réfuté, et Oporin avait fait de son édition

1. Buisson, o. c, I, p. 243, 244. — 2. Opéra, X1', p. 91. — 3. Ibid., X1', p. 202. Lettre de Farel et Calvin à Viret et Couraud, juin 1538. — A, Opéra X1', p. 280. En note : « Il est presque certain que Calvin et Farel sont arrivés à Bâle au commencement de juin. Seulement il est ici question, non pas du séjour à Bâle, mais du séjour chez Oporin.» — 5. Voir Hagenbaeh : « Luther et le Coran devant le Conseil de Bâle, » Beilrage sur vaterl. Geschichte, IX.

LES IMPRIMEURS DE CALVIN

une œuvre insigne cl memorabile, dit Bullinger. Th. Bibliander l'avait ornée d'une élégante préface. Bref, Oporin avait pris une telle peine, en collationnant et en copiant les manuscrits, qu'il fut obligé de resté couché quelques semaines. Tout à coup quelques esprits s'effarouchent, nescio qui asini, dit Bullinger1. On représente au Magistrat que cette publication serait « pestilentielle et ignominieuse » pour la ville de Bâle. Les exemplaires sont saisis et Oporin jeté en prison. Le voilà ruiné, dit-il à Calvin. Il a emprunté pour son édition 400 florins. Il aurait besoin de 100 couronnes pour sortir d'embarras. Il se confie à son ami très cher (in amici carissimi sinwn) et lui demande conseil. Ne connaîtrait-il pas quelqu'un qui pourrait lui avancer cette petite somme (tantula pecuniolci) pour un an? Il la lui rendrait avec un intérêt de 6 %, et même plus s'il le fallait2.... Tel était le sort de ces savants nobles et misérables. Jusqu'à sa mort ( 1568) Oporin, écrasé par le poids de ses dettes, lutta en vain contre ce fardeau dont il ne put se débarrasser. Cependant le Sénat de Bâle fut obligé de revenir sur sa défense. Le 11 janvier 1543, il permit la vente du livre, mais en interdisant aux pasteurs d'en parler en chaire, de le citer, de le nommer, etc.3

Plus tard Oporin eut des relations avec Castalion, qui était chez lui comme correcteur, d'après une lettre de Viret à Calvin, du 9 août 1 544 l. En 1549, un nommé Bustorg, traduit et paraphrase les Epîtres de saint Paul. Dans une préface il attaque Viret. Le livre approuvé par Castalion et Cœlius est confié à l'imprimerie d'Oporin. Bèze se hâte d'avertir celui-ci, qui promet d'être prudent5. Quelques jours après (17 octobre), Farel vient à la rescousse, et avec sa fougue ordinaire dépeint l'auteur qu'on a été obligé de destituer, qui a non pas traduit mais détruit (vertendas si non everlendas) les Epîtres de saint Paul. Et il conjure Oporin, qui aime tous les hommes lettrés, mais surtout tous les hommes pieux, de ne pas laisser paraître ce volume0.

Les relations d'Oporin avec Calvin restèrent affectueuses7. Elles nous révèlent un trait de délicatesse, qui caractérise notre Réformateur.

Oporin voulait publier en 1560 (lettres du 10 et du 25 novembre à Bullinger8) la correspondance que Mélanchthon avait eue avec Bullinger et avec Calvin, à propos de la Cène. Il avait déjà les lettres à Bullinger; il désirait celles à Calvin. Il prie et supplie (vehementer oro) le Réformateur de Zurich d'intercéder auprès du Réformateur de Genève. Le 1 9 octobre, Bullinger avait déjà écrit qu'il y avait grande utilité à faire cette publication. « Quelques-uns seront plus émus par l'autorité de Mélanchthon que par celle de Christ 9. » Il revint à la charge le 1 5 novembre. « Je te prie instamment de vouloir me communiquer les lettres très claires (maxime perspicuas) que Mélanchthon t'a écrites au sujet de la Cène. Sur le conseil de beaucoup d'hommes de bien, j'ai décidé de publier celles qu'il m'a adressées. Je désirerais joindre les tiennes aux miennes10. »

La tentation dut être forte pour Calvin: produire un argument de plus, et d'une telle force, en faveur d'une thèse qui lui tenait tant à cœur! La preuve était en sa main. Mais cette main, il ne consentit pas à l'ouvrir. Pourquoi? Ces lettres ont été écrites, dit-il, par un ami à un ami : des étrangers comprendraient difficilement. « Il faut aussi tenir compte, ajoute-t-il, qu'il est mort et que ce qu'il m'a écrit nuirait beaucoup à sa renommée. Il y a des choses qu'il me serait honorable de publier, mais qui seraient exposées aux attaques jalouses de Flaccius et consorts11.» On aime à voir l'ami veiller, avec cette pudeur jalouse, sur la mémoire de son ami.

Enfin, le 13 février 1564, nous trouvons une lettre de Bullinger à Bèze, reprochant amèrement (avec une amertume regrettable, et qui illustre singulièrement la rabies theologica du XVL siècle), à Oporin d'avoir imprimé une épitaphe pour Castalion : « Un inepte individu a composé une

1. 19 décembre 1542, à Vadian, Opéra, XI, p. 481. — 2. Ibid., XI, p. 464-466. — 3. [bld., XI, p. 500. — 4. /bit/., XI, p. 741. — 5. Ibid., XIII, p. 411. — 11. Ibid., XIII, p. 426. — 7. Ibid., XIII, p. 536. - 8. Ibid., XVIII, p. 241 et 250 — 9. Ibid., XVIII, p. 224. - 10. Ibid., XVIII, p. 247. - 11. Ibid., XVIII, p. 255.

APPENDICE XV

épitaphe. Je m'irrite de voir Oporin imprimer de telles niaiseries. Mais d'où qu'il vienne le gain

est doux. Que Castalion soit loué pour sa pauvreté! Il fut pauvre comme le sont d'habitude les

moines, qui n'ont rien et cependant possèdent tout. Ce sont les louanges, je dirai presque de ces ânes1. »

Page 1