CHAPITRE II
Enfance et premières années d'études.
La vénérable cité episcopal e de Noyon, située à iinecentainede kilomètres au noi'd-nord-est de Paris, est bâtie sur la petite rivière de la Verse, à moins d'une lieue de l'endroit où cet aifluent se jette dans l'Oise. Dans les conditions où se faisaient les guerres au moyen âge et même au XVI"^ siècle, la situation de cette ville ne lui permettait pas de résistance bien sérieuse. Son principal avantage naturel fut toujours la grande fertilité du sol de ses environs. Sa population, sans avoir jamais été nombreuse', n'en possédait pas moins certains caractères distinctifs. Il en est fait mention pour la première fois comme d'un poste sur la route de Reims à Amiens '^ et cela probablement dès le IV""^ siècle de notre ère ; puis elle acquit une notoriété ecclésiastique lorsque, vers 531, saint Médard y transféra son siège episcopal, tandis que jusqu'alors le chef-lieu du diocèse avait été la ville qui s'appela plus tard Saint-Quentin. Ses successeurs résidèrent aussi à
* Noyon compte actuellement 7443 habitants.
^ Beaucoup des faits rapportés dans ce paragraphe sont pris dans V Histoire de la ville de Noyon d'Abel Lefranc, Paris, 1887, et dans le Jean Calvin de Doumergue, vol. i.
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"Noyon, et cela jusqu'à la Révolution française qui mit fin à l'existence de cet évêché. L'importance acquise par cette cité au VIII™^ siècle est attestée par le fait que Charlemagne y fut couronné comme roi des Francs en 768. Il est presque certain que ce fut également à Noyon que la même cérémonie fut célébrée pour Hugues, le premier roi capétien, en 987. Le développement politique, au XII"'" siècle, amena l'organisation, relativement paisible d'ailleurs, des citoyens en commune en 1108 ou 1109; mais vers la fin du siècle suivant le pouvoir ainsi conquis était en grande partie sorti des mains des bourgeois : l'autorité avait été ressaisie par le clergé ou avait passé entre les mains de fonctionnaires, représentant la puissance royale qui grandissait chaque joui'. Les formes extérieures de la commune se maintenaient : au temps de Calvin on admettait de nouveaux bourgeois, on nommait un maire et des conseillers et ceux-ci conservaient quelques vestiges d'autorité.
Noyon avait, au début du XVI™^ siècle, l'aspect d'une ville aussi cléricale qu'au moyen âge. Comme le commerce et l'industrie, si peu représentés de nos jours, l'étaient encore moins alors qu'aujourd'hui, l'élément ecclésiastique y avait le champ libre pour y faire valoir ses intérêts. Actuellement encore, plus d'un siècle après la suppression de l'évêché de Noyon, la situation dominante du clergé est rendue sensible par l'aspect spécial que présente la ville au point de vue architectural. Son imposante mais massive et sombre cathédrale, construite vers le milieu du XII'"" siècle, unit la force du style roman à quelques-unes des grâces du gothique qui commençait alors à se développer dans la région. Cet édifice demeure comme un témoin du zèle et de l'esprit de sacri-
fice de ceux qui Font élevé. A côté de ce monument principal de la piété médiévale, Noyon possède encore une élégante maison capitulaire du XIIl'"" siècle où les chanoines de la cathédrale tenaient leurs séances, tandis que la bibliothèque, construite au XVI"" siècle, et quelques fragments encore existants de l'évèché attestent l'importance, maintenant disparue, des anciens prélats. D'autre part, le fait que le pouvoir civil n'était pas insignifiant est prouvé par l'Hôtel de Ville, curieux bâtiment de la Renaissance, construit en 1486. Les regards de Calvin durent fréquemment le contempler, de même que les autres édifices que nous venons d'énumérer.
Le plus notable de tous les habitants de Noyon au XVI""' siècle était l'évêque, de droit l'un des douze pairs de France et, en sa double qualité de comte et de seigneur spirituel, le plus grand propriétaire foncier de la contrée. Celui qui occupait ce poste important de 1501 à 1525, c'est-à-dire pendant l'enfance de Calvin, était Charles de Hangest\ d'une des meilleures familles nobles de Picardie. 11 eut pour successeur son neveu Jean, dont l'épiscopat de 52 années se prolongea jusqu'api'ès la mort de Calvin : sa nature batailleuse l'entraîna à des querelles avec son Chapitre, pour des raisons aussi insignifiantes que celle, par exemple, de son droit à porter une barbe; d'autre part, son indifférence pour les questions religieuses du jour rendit son orthodoxie suspecte. Les rivalités n'étaient pas rares entre les évêques de Noyon et les cinquante-sept chanoines dont se composait le Chapitre. Ce corps possédait de nombreuses propriétés foncières et d'anciens droits
' Sur la famille de Hangest voir A. Lefranc, La jeunesse de Calvin, Paris, 1888, p. 186 ; Doumergue, i, 18 et 536.
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qui lui permettaient de soutenir ses prétentions à termes égaux et parfois supérieurs. En outre, à côté des deux pouvoirs ecclésiastiques qui se groupaient autour de la cathédrale, Noyon se faisait remarquer par ses églises paroissiales, ses établissements monastiques richement dotés et par d'autres preuves tangibles de l'importance de ses intérêts ecclésiastiques. L'éducation n'était pas oubliée non plus : Noyon possédait une ancienne école, fondée en 1294 par le chanoine Robert Lefèvre\ et que l'on surnommait l'école des Capettes, à cause du couvre-chef de ses écoliers. Calvin lui-même en fut élève. En se plaçant au point de vue du XVI™" siècle, Noyon devait être une ville agréable à habiter pour les gens d'Eglise et pour les laïques qui ne vivaient pas de commerce. Elle avait ses intérêts et ses conflits locaux, sans parler des préoccupations d'intérêt général qui y pénétraient du monde extérieur. La proportion de ses citoyens instruits et de position aisée devait être considérable. Les querelles qui y éclataient pouvaient être mesquines, mais elles devaient stimuler l'intelligence.
Noyon appartenait géographiquement à la Picardie et ses habitants possédaient les traits caractéristiques de la race picarde. Ardents, amateurs de controverses jusqu'au fanatisme, dogmatiques enthousiastes et tenaces, les Picards ont combattu sous tous les drapeaux dans les luttes qui ont divisé la France, mais n'ont jamais fait preuve de tiédeur ou d'indifférence. Ils sont capables de produire des chefs de partis et prêts à pousser leurs principes jusqu'aux limites extrêmes de la logique. Une province qui a donné naissance à Pierre l'Hermite, aux philosophes Roscelin et Ramus, aux révolution-
* Lefranc, Jeunesse, p. 12.
naires Desmoulins et Babeuf, pour n'en pas nommer d'autres, devait être favorable aux idées de réformation des débuts du XVI"^ siècle ^ La Picardie fournit un contingent de noms importants, outre celui de Calvin, à la liste des réformateurs religieux de la France. Parmi eux figurent Le Fèvre, Olivétan, Roussel et Vatable. Il était donc vrai, comme le disait déjà au XI"" siècle un évêque de Noyon^, que c'était un « pays fertile en guerriers et en serviteurs de Dieu^. »
La famille où Calvin devait naître s'était élevée sur l'échelle sociale pendant les dernières années du XV™" siècle. Elle n'était pas originaire de Noyon même, mais du petit village voisin de Pont-l'Evêque, où les Cauvin — c'est ainsi qu'ils prononçaient leur nom — étaient domiciliés depuis longtemps et d'où ils partaient pour exercer la profession de leurs ancêtres, celle de bateliers sur l'Oise ^ Le grand-père de Calvin, dont le prénom paraît n'avoir pas été conservé, passe pour avoir ajouté le métier de tonnelier à celui de batelier \ Peut-être aussi avait-il entrepris ce travail plus sédentaire quand, les années venant, une existence moins pénible lui convenait mieux. Mais ses fils, dont il n'est pas certain s'il y en eut deux ou trois, ambitionnèrent une plus large place au soleil, ou tout au moins voulurent devenir
' Comparer Lcfranc, Jeunesse, pp. 23-25 ; Doumergue, i, 4.
' Rathbod II, évêque 1068-1098; voir Lefranc, Hist, de la ville de Noyon, p. 27.
^ Ces faits ont été relevés par Lefranc et Doumergue.
* Ainsi Le Vasseur, Annales de V Eglise de Noyon, Paris, 1638 ; Doumergue, i, 5.
^ Le fait est discuté par Doumergue, i, 6, 7. Il parait probable que Richard et Jacques étaient l'un le fils et l'autre le petit-fils du tonnelier-batelier de Pont-l'Evéque plutôt que tous deux ses fils.