‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 20 sur 43 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Gknève avant l'arrivée de Calvin.

Aucune ville de la chrétienté n'avait eu une histoire plus mouvementée, plus orageuse que Genève \ depuis le début du XVI™'' siècle et surtout pendant les dix années qui précédèrent l'arrivée de Calvin. A aucune épo-. que des forces plus variées n'avaient été en lutte pour conquérir le pouvoir. Nulle part l'écheveau n'était plus embrouillé qu'à Genève, où, comme partout à l'époque de la Réforme, les luttes religieuses se compliquaient de questions politiques. Nulle part enfin un mouvement plus particulièrement religieux ne devait rencontrer, en apparence du moins, plus de difficultés.

Genève, qui était certainement déjà connue au temps de Jules César, avait été une cité importante sous la domination romaine et était devenue le siège d'un évêché peu après le moment où la conversion de Constantin donna la paix à l'Eglise. La chute de l'empire romain en fit la capitale du royaume des Burgondes. Après diverses vicissitudes, elle eut pour suzerains, au

' On peut consulter utilement Kampschulte, Johann Calvin, 1,3-218; Doumergue, ii, 97-149; H.-D. Foster, Geneva before Calvin dans The American Historical Review, viii, 217-240 (1903).

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début du XII"* siècle, les empereurs de la famille des Hohenstaufen et fut généralement connue comme « ville impériale», sans que peut-être cette désignation fût pleinement justifiée. Les vrais détenteurs du pouvoir pendant cette période furent les comtes de Genève et les évêques. Des luttes constantes se perpétuèrent entre ses souverains laïques et spirituels et se terminèrent par la victoire décisive des seigneurs ecclésiastiques. Le XIll'"^ siècle vit surgir une nouvelle puissance civile, celle de la maison de Savoie, jeune, ambitieuse et énergique. Les évêques de Genève se servirent de son appui pour se débarrasser des derniers vestiges de la puissance des comtes, mais découvrirent bientôt que dans les princes savoyards ils auraient un adversaire bien plus capable.

En 1285, Amédée V s'engagea à protéger les bourgeois de Genève contre leur évêque. Celui-ci fut contraint, en 1290, de céder comme fief à l'entreprenant comte de Savoie la nomination de son représentant pour l'administration temporelle : on l'appelait le vidomne (vicedominus). Jusqu'en 1528 ce poste demeura entre les mains du nouveau suzerain, et de ce chef celuici eut une grande influence dans les aff'aires genevoises. Entre temps, les bourgeois de la cité, assez importants pour que, dès 1285, leur appui fût recherché lors des entreprises savoyardes, demandaient la reconnaissance de leurs droits; après des luttes prolongées ils arrachèrent à l'évêque Adhémar Fabri, en 1387, les « Franchises » qui donnèrent une sanction constitutionnelle à leurs «coutumes, » auxquelles ils tenaient si fort. Cette charte leur reconnaissait le droit de se réunir en « Conseil général » pour choisir les fonctionnaires de l'administration. Ceux-ci étaient quatre syndics, nommés annuellement, et un trésorier, élu pour trois ans.

En y adjoignant les syndics de Tannée précédente et des conseillers élus par les syndics en fonctions, on organisa bientôt le « Petit Conseil », dont les membres, en nombre d'abord indéterminé, puis fixé à vingt-cinq, formaient le corps consultatif et exécutif chargé d'administrer les intérêts des bourgeois. En 1457 on établit un second et plus grand Conseil de 50, puis, bientôt après, de 60 membres, pour discuter ce qu'on ne pouvait pas facilement soumettre au Conseil général. Les tendances aristocratiques qui prévalaient alors à Genève sont illustrées par le fait que, depuis 1459. ce fut le « Petit Conseil » qui nomma les membres du Conseil plus nombreux, nouvellement institué. Vers la fin du KIY""** siècle, le gouvernement de Genève était donc entre les mains de trois puissances : l'évêque, le vidomne et les bourgeois, et cette division des pouvoirs se perpétua jusqu'aux luttes de la troisième décade du XYjme siècle. L'évêque, qui portait le titre honorifique de « prince de Genève », était théoriquem.ent souverain de la ville, sous la suzeraineté de l'empereur; il avait le droit de commander en temps de guerre, de frapper monnaie, de juger en appel et de faire grâce. Le vidomne était chargé de la défense de la cité, de la garde des prisonniers, de l'exécution des criminels et d'un droit de justice restreint dans les causes criminelles et civiles. Le jugement de toutes les affaires criminelles importantes contre des laïques appartenait aux représentants des citoyens. Ceux-ci devaient maintenir le bon ordre dans la ville, pendant la nuit, au moyen d'une police suffisante; enfin, ils étaient chargés de veiller attentivement au respect des droits garantis par les « Franchises ».

La population genevoise, qui s'élevait à environ treize mille âmes, était aussi variée que le gouverne-

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ment de la cité était divisé. La ville, située près des passages les plus fréquentés des Alpes, était de ce fait un centre commercial où s'échangeaient les produits de la France, de l'Allemagne et de l'Italie. Ses marchands étaient prospères et ses artisans adroits et réputés dans le monde entier. Elle occupait un rang élevé comme ville de commerce. Elle n'était guère moindre au point de vue des fondations! ecclésiastiques. Son évêché passait pour un des plus enviables de la chrétienté occidentale. Le Chapitre de sa cathédrale se recrutait largement parmi les familles nobles de la contrée. La ville était divisée en sept paroisses, et les établissements monastiques étaient représentés par des bénédictins de la congrégation de Cluny, des dominicains, des franciscains, des augustins et un couvent de clarisses. L'importance ecclésiastique de la ville était constamment attestée par la présence de trois cents religieux et religieuses, les églises richement ornées, les pèlerins qui venaient visiter l'ancienne châsse de Saint- Victor; mais malheureusement les mœurs de son clergé laissaient beaucoup à désirer. C'était une ville affairée, agréable, résidence favorite de la petite noblesse des environs qui s'était établie en assez grand nombre derrière ses murailles. Mais ces avantages étaient compensés par un certain nombre de défauts. On trouvait à Genève les vices de la ville commerçante, située sur les grandes voies de communication; sa population était exceptionnellement adonnée au plaisir et au luxe. Son niveau moral était assez bas et, parmi ceux qui donnaient le mauvais exemple aux habitants, se trouvaient des membres de ses meilleures familles et bien des prêtres et des moines.

C'était donc une ville de contrastes et d'individualités marquées: ses habitants ont été bien décrits par

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un Américain qui a soigneusement étudié leur histoire ':

« Les Genevois étaient un peuple, non pas simple, mais complexe, cosmopolite. A ce carrefour des routes de commerce, c'était un mélange de Français, d'Allemands, d'Italiens avec leurs caractères distinctifs, lin clergé important de moralité très douteuse, et un corps plus considérable de bourgeois plus solides, plus énergiques, extrêmement indépendants, mais adonnés au plaisir. On y trouvait les défauts et les excès des cités du moyen âge et ce qu'on rencontre en tout temps et tout pays dans un centre riche; mais en même temps la puissance de développement d'une communauté ambitieuse, cosmopolite et se gouvernant ellemême. Dans leurs plus mauvais moments, les anciens Genevois étaient bruyants, tumultueux, révolutionnaires, amateurs de processions, de déguisements (pas toujours honnêtes, ni convenables), de jeu, d'immoralité, "de chants obscènes et de danses; ils n'étaient peut-être pas toujours très scrupuleux dans leurs contrats commerciaux ou politiques ; très personnels et obstinés. Dans leurs meilleurs jours, ils étaient graves, prudents, politiques avisés, travailleurs lents, mais sûrs, avec une profonde connaissance de la politique et de la nature humaine; leurs chefs étaient capables, prêts à consacrerleur temps et leur argent au progrès delà chosepublique ; le gros de la population était intelligent, mais pas toujours judicieux. Diplomates aussi déliés qu'âpres en affaires, prompts à tirer parti d'une faiblesse de leurs concurrents, commerçants adroits et sur leurs gardes, ils étaient, en outre, économes, tout en sachant à l'occasion dépenser largement; d'esprit prompt, s'entendant à donner des sobriquets aux divers partis; enfin, passionnément épris de liberté,

^ H.-D. Foster, American Historical Review, viii, 239.

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énergiques et capables de sacrifices prolongés pour obtenir ou conserver ce qu'ils considéraient comme leurs droits. Sur les frontières de la Suisse, de la France, de l'Allemagne et de l'Italie, ils avaient un tempérament différent de ceux de ces divers pays; leurs origines savoyardes, leurs guerres, leur Réforme, leurs immigrés finirent par créer un type distinct^ le Genevois. »

Il est clair qu'au point de vue politique, et grâce à la division du pouvoir, la petite cité servait de champ clos aux rivalités d'influence. La maison de Savoie essayait constamment d'y augmenter son autorité. Disposant de la charge de vidomne depuis 1290, elle avait profité de l'extinction de la ligne masculine directe des comtes de Genève, en 1394, pour racheter leurs droits en 1401, et, en 1444, elle prit possession de l'évéché luimême en y plaçant Amédée VIII, l'antipape du concile de Baie. A partir de sa mort (en 1451) jusqu'en 1490 trois de ses petits-fils montèrent successivement sur son siège : deux d'entre eux étaient scandaleusement jeunes pour cette charge, et aucun des trois n'avait reçu les ordres. Ce fut encore la Savoie qui fit nommer les évéques qui leur succédèrent : Antoine Champion (1491-1495) et Philippe de Savoie, âgé de sept ans (1495- 1510), ainsi que Jean, « le bâtard de Savoie », fils du troisième petit-fils d'Amédée VIII (1513-1522). C'est à celui-ci que succéda Pierre de la Baume, homme d'une conduite meilleure, mais faible, aimant le luxe, en somme indigne de sa charge et dont les bourgeois finirent par secouer l'autorité.

Les empiétements successifs de la maison de Savoie soulevaient parmi les bourgeois de Genève une opposition croissante. Dirigés par deux hommes de caractères très différents, mais tous deux très bien qualifiés. Phi-

libert Berthelier et Bezansou Hugues, ils conclurent, le 6 février 1519, avec Fribourg une alliance défensive contre les entreprises savoyardes. Les partisans de cette ligue furent appelés « Eidguenots » (Eidgenossen), tandis qu'on donnait à leurs adversaires le nom de «Mamelouks». Malheureusement, la première partie fut perdue : le duc Charles III de Savoie força les Genevois à abandonner l'alliance avec Fribourg. La puissance de 1 evêque fut rétablie. En août de la même année 1519, Berthelier fut décapité. Les bourgeois placèrent leurs espérances sur le remplacement de Jean de Savoie par Pierre de la Baume en 1522; mais le nouveau prélat ne montra aucune fermeté, et ses propres droits historiques furent foulés aux pieds, non moins que ceux des bourgeois, par le duc qui était résolu à faire de Genève une ville savoyarde. A la fin de 1525, à l'aide de ses troupes, celui-ci parut être arrivé à ses fins. Mais la faiblesse de son œuvre apparut lorsqu'il eut quitté la ville, dans laquelle il ne devait jamais plus remettre les pieds. Ne pouvant compter sur le secours de l'évêque pour les aider contre la Savoie, les citoyens, dirigés par Bezançon Hugues, se tournèrent de nouveau vers Fribourg et vers le plus puissant des cantons suisses, Berne. En mars 1 526, Genève avait conclu, avec ces deux voisins, une alliance formelle, et le faible évêque, après de vaines protestations, devint, en apparence, un soutien officiel et zélé du nouvel ordre de choses. Mais ce fut pour peu de temps seulement que Pierre de la Baume se mit du côté des patriotes. Il quitta la ville en 1527 pour n'y plus revenir, sauf pendant quelques jours dans l'été de 1533; dès 1528 il était absolument gagné aux intérêts de la Savoie.

Ces efforts pour s'affranchir du joug amenèrent naturellement des changements dans la constitution; ainsi

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