‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 30 sur 43 · Î52 JEAN CALVIN · texte numérisé non relu

Î52 JEAN CALVIN

deuxième édition éclipsa aussitôt le manuel relativement concis de 1536. Les premières sections consacrées à la connaissance de Dieu et de nous-mêmes y furent surtout augmentées; la distinction entre théologie naturelle et révélée nettement élucidée; l'autorité finale de l'Ecriture solidement fondée sur le témoignage intérieur du Saint-Esprit assurant le lecteur que c'est Dieu lui-même qui y parle; la condition première de l'homme et les conséquences de la chute discutées avec beaucoup plus d'étendue; l'élection et la réprobation affirmées avec plus de précision et abondamment démontrées comme enseignées par la révélation divine. En un mot, sans s'écarter sur aucun point fondamental du système exposé dans l'édition de 1536, cette revision strasbourgeoise, postérieure de trois années, manifeste un esprit d'une plus grande maturité, une pensée plus sûre d'elle-même, une définition plus précise des doctrines communémentappelées calvinistes. Le théologien donne maintenant toute sa mesure.

Dans l'Institution de 1539, la doctrine de la sainte cène, ce brandon de discorde entre luthériens et réformés, est traitée de telle manière que sans rien changer à sa conception première, le langage de Calvin est moins opposé à celui de Luther que dans la première édition. Cet esprit i rénique, préoccupé de trouver un terrain d'entente commune entre les partis opposés, est bien mis en évidence dans le Petit Traité de la sainte Cène^ destiné spécialement à ceux qui n'avaient pas reçu d'enseignement théologique. Ecrit à Strasbourg, ce petit traité fut publié à Genève, en 1541, et était sans doute destiné à être répandu en France autant qu'en Suisse.

* Texte, Opera, v, 429-460. Voir surtout ses observations sur Luther, Zwingli et Œcolampade; ibid., 457-460. Comparer Henry, i, 261-285.

L'activité de Calvin à Strasbourg semblait en effet lui révéler la possibilité, à laquelle il aspirait, d'influencer le mouvement évangélique dans sa patrie, mieux même qu'à Genève.

Comparé à celui de Genève, le séjour de Calvin à Strasbourg ne fut troublé par aucune discussion personnelle, à une exception près qu'il vaut la peine de mentionner. Caroli, dont nous avons raconté les accusations contre Farel et Calvin, après avoir été incapable d'en fournir la preuve aux synodes de Lausanne et de Berne de 1537, était retourné au catholicisme. Mais son esprit instable et sans doute semi-protestant n'était pas satisfait. En juillet 1539, il relança Farel et Viret, qui une fois de plus le reçurent amicalement'. Pourvu d'une lettre de recommandation de Simon Grynée, professeur à Bale, adressée à Calvin, il vint à Strasbourg vers le commencement d'octobre et y rechercha les bonnes grâces des pasteurs et professeurs. A la requête de Bucer et à cause des discussions qu'il avait déjà eues avec lui, Calvin ne le rencontra pas en personne ^ ; et Caroli, désireux d'excuser sa réconciliation avec Rome, fit allusion dans sa discussion avec les théologiens strasbourgeois au refus de Calvin et de Farel de signer les trois anciens symboles. Lorsqu'il eut quitté la salle, Calvin vint à son tour racontera sa manière la controverse avec Caroli. Les ministres et les autres personnes présentes reconnurent que Calvin n'avait rien à se reprocher à l'égard de son contradicteur, mais ils désapprouvèrent son refus de signer les symboles. On

* Lefi lettres qui parlent de cet incident se trouvent dans Herminjard, v, 352, 355, 370 ; vi, 35, 40, 52. Il est traité par Doumergue d'une manière suggestive, n, 397-405.

^ Notre source est la lettre de Calvin à Farel du 8 octobre ; Herminjard, vi, 52-68.

rédigea un long acte de réconciliation entre les théologiens strasbourgeois et Caroli, acte par lequel ce dernier déclarait se rattacher à la Confession d'Augsbourg, mais en faisant sur certains points de détail des réserves qui montraient, pour ne pas dire plus, combien ses convictions étaient flottantes. Cette pièce ne fut envoyée à Calvin, pour être signée par lui, que très tard dans la soirée, et après que ses collègues l'eurent déjà signée. Lorsque Calvin la lut, il vit qu'on avait autorisé Caroli à y dire qu'il abandonnait au jugement de Dieu « les offenses par lesquelles il avait été forcé de déserter» la cause évangélique. Cette déclaration faisait retomber sur Calvin et Farel le blâme de la défection de Caroli. Calvin avait donc le droit d'être froissé. Mais il fit bien plus. Hors de lui, il alla voir Sturm et ses collègues Bucer et Mathias Zell, et déclara avec emportement et amertume qu'il mourrait plutôt que de signer un acte pareil. Puis il s'élança hors de la chambre, ainsi qu'il le raconte dans une lettre à Farel; mais Bucer le suivit et le calma jusqu'à un certain point, ce qui ne l'empêcha pas, quand il fut rentré chez lui, d'avoir comme une attaque de nerfs. Dans la lettre qui rapporte cet événement il s'accuse sévèrement d'avoir manqué de sang- froid, mais il n'en accuse pas moins son ami Farel d'avoir été la cause de ses misères. Celui-ci n'aurait pas dû se laisser toucher par le simulacre de repentir de Caroli. Il semblait en effet à Calvin, dans la disposition où il était, que Farel était plus coupable que Caroli, lequel, ayant été reçu avec faveur, devait logiquement être traité avec ménagement. Calvin réussit à faire biffer la phrase malencontreuse et signa l'acte de réconciliation. Mais il ne faudra pas perdre de vue cet incident quand on voudra apprécier d'autres conflits. Sujet à des accès d'emportement violent

et d'extrême irritation nerveuse, Calvin était, dans ces moments-là, incapable de garder aucune mesure envers qui que ce fût, dans l'expression de son indignation. Il s'en est d'ailleurs accusé explicitement'; mais ce défaut, auquel il succomba maintes fois, a trop souvent, de son vivant et après sa mort, rejeté dans l'ombre d'autres qualités de son esprit et de son cœur, très réelles et beaucoup plus sympathiques.

C'est avec plaisir qu'on passe de cet épisode du séjour strasbourgeois de Calvin à un autre plus intime et plus personnel, son mariage. Sa vie d'études et d'exil, suivie par les mois orageux passés h Genève, ne lui avait pas laissé le loisir de songer à se créer un intérieur. Il n'avait toutefois pas vécu dans l'isolement. Son plus jeune frère Antoine et sa demi-sœur Marie l'avaient accompagnée Genève; et le premier, quelques mois plus tard, l'avait suivi à Strasbourg, où il arriva en décembre 1539 et continua, comme il l'avait sans doute fait à Genève, à partager la demeure de Calvin aussi longtemps qu'il resta dans cette ville ^ Dans le calme comparatif de cette existence strasbourgeoise, malgré sa pauvreté, — et aux yeux de quelques-uns de ses amis, sinon aux siens propres, en raison même de cette pauvreté, — la question matrimoniale prit bientôt de l'importance. Son ancien collaborateur Viret s'était marié en octobre 1538. Cet exemple, celui des pasteurs strasbourgeois et les conseils de Bucer contribuèrent

' A propofi de cet incident et d'autres faits analogues, Doumergue (ii, 401-405) étudie avec soin ce côté spécial du tempérament de Calvin.

' Marie semble n'être pas allée à Strasbourg. Elle épousa dans la suite Charles Costa n, probablement de Genève {Opera, XX, 300), et ce mariage peut avoir eu lieu déjà avant que Calvin eût quitté cette ville en 1538.

sans doute à l'encourager dans cette voie. Dans tous les cas, ce qui fit naître cette préoccupation dans l'esprit de Calvin, ce fut l'attrait du mariage considéré en lui-même, plutôt que le goût pour une personne déterminée. Il en parla vraisemblablement pour la première fois à son ami célibataire Farel, dans une lettre aujourd'hui perdue. Lui écrivant un peu plus tard, en mai 1539, il donnait de la femme qu'il désirait la description suivante : « Je n'appartiens pas à cette catégorie d'amoureux fous, qui une fois pris par la beauté embrassent même les défauts de l'élue. La seule beauté qui m'attire est celle-ci : qu'elle soit modeste, complaisante, sans morgue, économe, patiente et soucieuse de ma santé'».

Pour apprécier à sa juste valeur cet idéal assez peu romanesque et passablement personnel d'un homme qui n'avait pas encore atteint l'âge de trente ans, il faut tenir compte du siècle où il vivait et des idées terre à terre que l'on se faisait alors au sujet du rôle assigné aux femmes, en comparaison de la place qu'elles occupent à notre époque; il faut aussi se rappeler à quel point Calvin était absorbé par l'œuvre réformatrice à laquelle il s'était consacré. Son idéal allait devenir pour lui une réalité, mais non pas immédiatement^. Neuf mois plus tard, en février 1540, Calvin informa Farel

* Herminjard, v, 314; Doumergue, ii, 448. — Doumergue, ibid., 441-478, a traité à fond cette question du mariage de Calvin. Voir aussi Henry, i, 407-423; Bonnet, Ideîette de Bure, dans \e Bulletin, iv, 636-646 (1856); A. Lang, Das hdusUche Leben Johannes Calvins (Allgemeine Zeitung, 16-22 juin, et tirage à part, Munich, 1893).

^ Farel paraît être venu à Strasbourg en juin 1539 afin de s'occuper d'un projet de mariage pour Calvin au sujet duquel nous ne savons rien de précis; Herminjard, vi, 168.

qu'on lui avait proposé une personne de naissance noble et de condition aisée ^; les intermédiaires étaient vraisemblablement le frère de lajeune fille et la femme de ce dernier, qui étaient attachés au réformateur et qui désiraient unir leur sœur à cet homme qu'ils admiraient. Calvin insistait pour qu'elle apprît le français. Elle demanda à réfléchir, et cette requête fut considérée par lui comme une indication providentielle, destinée à le détourner d'un mariage où l'inégalité de naissance et d'éducation aurait pu compromettre le bonheur des époux. Calvin employa un moyen expéditif pour rompre les négociations. Il envoya son frère Antoine demander pour lui la main d'une autre jeune fille, beaucoup plus pauvre, « qui, si elle justifie sa réputation, apporterait sans argent une dot bien suffisante ». Il espérait si bien le succès de cette cour par procuration qu'il priait Farel de s'arranger pour bénir son union au plus tard le 10 du mois suivant. Cette assurance était, comme on peut se l'imaginer, prématurée. La jeune personne tarda à répondre, et quand finalement, au mois de juin suivant, elle consentit aux fiançailles, Calvin eut sur elle des renseignements de telle nature qu'il y renonça aussitôt l Dans tout ceci il ne semble y avoir eu d'autre sentiment que la crainte de s'allier au-dessus de sa condition et avec une personne ayant peu de sympathie pour sa vocation. Mais il continua évidemment à chercher, car le 17 août 1540 Christophe Fabri, écrivant de Thonon à Calvin, le priait de saluer la femme qu'il venait d'épouser, à ce

' Herminjard, vi, 167.

■-* Ihid., VI, 191, 199, 238. Il est possible que cette personne ne soit pas identique à celle qu'il avait recherchée en février, mais j'ai adopté l'interprétation des lettres de Calvin qui me paraît la plus vraisemblable.

qu'on disait '. Celle à laquelle Calvin finit par s'unir « par le moyen et le conseil de M. Bucer » était « une femme grave et honneste », Idelette de Bure, veuve de l'anabaptiste que Calvin avait converti, Jean Stordeur de Liège, qui était mort quelque temps auparavant de la peste ^ La cérémonie fut probablement très simple et certains indices permettent d'admettre que ce fut Farel lui-même qui la présida ^

La vie conjugale de Calvin a laissé dans sa correspondance moins de traces qu'on ne voudrait, mais il en reste assez pour montrer que le mari et la femme étaient unis par une affection cordiale et une confiance réciproque. Idelette réalisait par son caractère et par son dévouement l'idéal qu'il avait conçu d'une épouse. Immédiatement après qu'elle lui eut été enlevée par la mort, il écrivait à Viret: « J'ai été privé de l'excellente compagne de ma vie qui, s'il l'avait fallu, aurait affronté avec moi, non seulement l'exil et le dénûment, mais même la mort. Aussi longtemps qu'elle vécut, elle a été mon aide fidèle dans le ministère. Elle ne m'a jamais occasionné le moindre empêchements »

' Herminjard, vi, 275. Herminjard et Doumergue paraissent avoir raison de considérer cette lettre comme indiquant la date du mariage, bien que précédemment d'autres savants l'aient regardée comme plus tardive d'un mois, si ce n'est davantage.

'■* CoUadon, Vie, Opera, xxi, 62. Lefranc a émis la supposition qu'elle appartenait peut-être à la famille de Bure de Noyon et que dès lors le mariage ne fut pas le résultat d'une rencontre fortuite; Jeunesse, p. 191. Mais il y avait des de Bure à Liège ; Doumergue, ii, 463. Idelette avait eu de son premier mari un fils et une fille.

' Doumergue, ii, 463.

* Opera, xiii, 230; cf. ibid., viii, 73 : « singularis exempli femina ».

Le récit de sa mort prouve qu'elle fut une femme animée d'une foi chrétienne peu ordinaire, qu'il y eut en elle de la force et du caractère \ Mais ce que nous savons d'elle et de l'intiuence qu'elle exerça sur son mari est peu de chose à côté de ce que nous désirerions savoir. A tout prendre, elle se tient dans lombre de la personnalité, bien autrement éclairée, de son mari ^

La vie conjugale de Calvin, bien qu'heureuse au point de vue des relations avec sa femme, fut traversée par quelques-unes des épreuves inséparables de la vie humaine. Son unique enfant^ Jacques, né le 28 juillet 1542, ne vécut que quelques jours, et la santé de sa femme fut dès lors toujours très chancelante. Le 29 mars L549, elle-même lui fut, à son tour, enlevée. Quelque discrètement qu'il y fasse allusion, — ses amis intimes jugèrent alors sa force d'âme digne d'admiration ^ — sa douleur fut, sans conteste, profonde et durable. Bien que peu romanesque au début, son mariage lui avait apporté le bonheur qui résulte d'une confiance mutuelle et d'un dévouement affectueux et entier — du moins de la part de la femme — aux intérêts et à l'œuvre de l'autre époux.

Les années de Strasbourg, si fécondes au point de vue du développement intellectuel de Calvin, de ses conceptions religieuses et de son expérience person-

' Calvin à Farel, Opera, xiii, 228.

* Le musée de Douai renferme un portrait de femme du XVI« siècle qui porte l'inscription contemporaine, femme de Jan Calvein. Il se pourrait que ce fût celui d'Idelette de Bure lorsqu'elle devint la femme de Jean Stordeur, voy. Bulletin, maijuin 1907.

" Plusieurs auteurs, parmi lesquels Bonnet et Lang, ont cru que Calvin avait eu troih enfants ; mais Doumergue (ii, 470-473) démontre péremptoirement qu'il n'en eut qu'un.

* Voy. Viret à Calvin, 10 avril 1649; Opera, xiii, 233.

nelle, ne le furent pas moins en ce qu'elles augmentèrent sa connaissance des hommes et des choses de la Réforme dans son ensemble. Il passait pour l'un des hommes importants dans une influente ville allemande, toute acquise au nouveau mouvement; il jouissait de la confiance de ses autorités et était accrédité comme leur représentant dans des discussions de la plus haute importance. Comme tel il entra en contact direct avec les problèmes qui approchaient de leur solution dans le pays oii la Réforme avait pris naissance, et gagna définitivement l'amitié d'un de ses champions de la première heure, Philippe Mélanchthon *.

Le séjour de Calvin à Strasbourg coïncida avec l'époque où l'empereur Charles Quint, après avoir été longtemps empêché d'écraser le protestantisme, par ses guerres avec la France et les Turcs aussi bien que par la puissance de la ligue de Smalcalde, et insufiisamment prêt pour l'agression qui devait aboutir à la victoire apparente de 1547, tentait d'organiser un compromis entre les deux ailes de la chrétienté. Avant la diète de Francfort d'avril 1539, une conférence impériale se tint dans la même ville en février. A la diète on convint, en vue de 1' « union chrétienne », d'une discussion amicale entre les représentants des deux confessions. En conséquence, après une séance sans résultat à Haguenau, en juin 1540, onze champions de chaque camp discutèrent à Worms en novembre; et après un ajournement en janvier 1541, la discussion continua en avril,

' Les lettres de Calvin à Farel constituent la source principale que nous possédons sur ces faits; Kampschultc en a donné une brève esquisse, i, 327-342. Doumergue, n, 625-649, en a parlé plus en détail, en critiquant fortement Kampschulte et en relevant ses erreurs. Quant aux écrits de Calvin auxquels ces événements donnèrent naissance, voy. Opera, v, 461-684.

SOUS la présidence de l'empereur lui-même, à Ratisbonne. Le résultat fut un échec. On n'aboutit à aucune entente, mais cette tentative est un des faits saillants de la Réforme allemande, et Calvin assista à toutes ces séances excepté à celle de la diète. Dans les deux dernières, il joua un des principaux rôles.

Sa visite à la conférence de Francfort, qui lui fit quitter Strasbourg avec Jean Sturm et d'autres amis, le 21 février 1539, fut décidée, à la fois pour chercher à aider ses coreligionnaires français persécutés, en faveur desquels Bucer s'employait déjà péniblement à Francfort même, et pour faire la connaissance personnelle de Mélanchthon\ Il n'y fut pas officiellement délégué. Il ne réussit guère dans ses efforts en faveur des protestants français; mais il jeta les premières bases d'une amitié avec Mélanchthon qui allait devenir une de ses relations les plus précieuses. De caractères dissemblables à bien des égards, et différant de plus en plus dans leur conception théologique de la prédestination, le jeune Français, logicien conséquent, courageux et ferme, et le savant allemand, plus âgé, plus timide aussi, prudent et inclinant aux solutions conciliantes, découvraient aisément qu'ils avaient bien des points en commun. Leur correspondance, bien qu'espacée et exprimant des idées divergentes, montre, de la part de Calvin surtout, beaucoup de considération, d'affection et de respect, et ces sentiments persistèrent toujours chez lui. Sa patience et sa confiance en son ami apparaissent sous le jour le plus attrayant. En 1543 il dédia à Mélanchthon sa réplique à Pighius, et trois ans plus tard, il publia et fit l'éloge d'une traduction de ses

' Il a décrit «68 expériences et observations dans une longue lettre à Farei du 16 mars 1539 ; Herminjard, v, 247-260.

Loci communes^ Dans l'appréciation du caractère de Calvin, ses amitiés, non seulement avec des intimes comme Farel, ou avec des collaborateurs comme Bucer et Sturm, mais avec un homme comme Mélanchthon qui, sur tant de points, était en désaccord avec lui, doivent entrer en ligne de compte, non moins que les scènes que nous avons rapportées à propos de Caroli.

Les lettres de Calvin décrivant ses impressions et ses expériences à Francfort et à Haguenau^ nous le font connaître comme un observateur sagace et un critique pénétrant des personnes et des partis en Allemagne, et même de toute la situation religieuse de l'Europe. Evidemment il mettait à profit toutes les occasions qui se présentaient à lui de s'instruire, et un jugement aussi perspicace que le sien ne pouvait rester longtemps sans un emploi correspondant à ses capacités d'homme d'Etat. Au colloque de Worms, Calvin fit donc son apparition, non plus comme simple spectateur, mais comme délégué de Strasbourg, et représentant aussi du duc Ernest de Lunebourg. Il y rendit de grands services dans la mise au point, par des discussions préliminaires, des affaires protestantes ^ Il ne prit point part au court débat accordé avant l'ajournement à Ratisbonne, les principaux acteurs étant Mélanchthon et

' Opera, vi, 229; ix, 847. Leurs relations sont étudiées d'une manière intéressante par Philippe Schaff, History of the Christian Church, vu, 385-398 ; Doumergue, ii, 545-561 ; et Lang, Mélanchthon und Calvin, dans la Reformirte Kirchen- Zeitung, 21 février-28 mars 1897.

^ Surtout celles publiées par Herminjard, v, 247-260 ; vi, 234-241, 256-261. Comparez les remarques de Kampschulte, i,

* Opera, xxi, 269-271.

le vieil ennemi de Luther, Eck, dont le savant français conçut une pauvre opinion'.

Calvin, avec Bucer et d'autres représentants de Strasbourg, se rendit au colloque tinal, celui de Katisbonne. Ils y arrivèrent le 10 mars 1541. Mélanchthon avait insisté pour que Calvin fût député par les autorités strasbourgeoises, à cause de «sa grande réputation parmi les savants ^, » mais il y alla contre son gré. Il ne s'estimait pas à la hauteur de cette tâche ^ et il s'était sans doute aussi convaincu qu'on ne pouvait attendre que peu de bien des discussions. Son séjour fut assombri par de pénibles angoisses, à cause des nouvelles qu'il recevait de chez lui. Le fléau de l'époque, la peste, dévastait Strasbourg, et enleva, en mars, deux de ses pensionnaires auxquels il était très attaché, Claude Féray, très versé dans le grec, et l'élève de ce dernier, un jeune noble normand, nommé Louis de Richebourg. Personne ne peut lire la lettre touchante et profondément chrétienne que Calvin adressa au père du jeune homme sans être frappé par la chaleur de sentiment et la sincère affection qu'il exprimait pour ceux qui lui tenaient de près*. Son chagrin fut

* « Représente-toi un sophiste barbare, «'étalant stupidement ?iu milieu des ignorants et tu auras la moitié d'Eck » ; lettre à Farel; Herminjard, vu, 10. Pour le rapport de Calvin sur ses expériences à Worms, voy. ibid., vi, 406-415; vu, 8-12.

' Opera, v, p. lvi, Doumergue, u, 626.

' A Farel; Herminjard, vu, 41. Les lettres de Calvin continuent à être très intéressantes. Voy. ibid., pp. 48-51, 55-64, 87-90, 105-107, 111-116, 150-162; de même celle de Bucer, p. 157. Sur les événements du colloque, voy. Paul Vetter, Die Religionsverhandlungen auf dem Reichstage zu Regensburg, léna, 1889.

* Herminjard, vu, 66-7.S (à Richebourg); voy. aussi ibid., pp. 55, 63 (à Farel).

profond et son affliction encore accrue par son anxiété pour sa femme et son frère en péril. Pourtant ces préoccupations angoissantes ne diminuèrent en rien la pénétration de son jugement sur les hommes et les choses. Il était plutôt à l'arrière-plan des discussions principales. Désireux d'arriver, si possible, à une conciliation, l'empereur avait obtenu la nomination comme nonce du pape d'un homme modéré, le cardinal Gaspard Contarini, et comme négociateurs protestants celle de Mélanchthon, Bucer et Jean Pistorius, conciliants tous les trois. Leurs opposants étaient Eck, Jean Gropper et Jules Pflug. Les protestants étaient prêts à de larges concessions, trop larges au gré delà stricte fidélité scripturaire de Calvin; mais, bien qu'il désapprouvât leurs projets, il avait la plus grande considération pour Mélanchthon et pour Bucer en tant qu'hommes et pour leurs excellentes intentions ^ Or le but du colloque ne fut pas atteint. On ne put s'entendre, et Calvin obtint avec joie la permission de s'en aller avant la clôture. Le 25 juin 1541, il était de retour chez lui à Strasbourg. A travers les discussions de Ratisbonne qu'il suivait avec une attention si soutenue, Calvin faisait tout son possible pour obtenir un peu de relâche dans la persécution infligée aux protestants français. Les historiens ont discuté diversement la nature de cette tentative. Mais il n'y a pas de raison pour ne pas admettre qu'il considérait l'établissement de relations cordiales entre les protestants allemands et François P"" comme un des meilleurs moyens de secourir ses coreligionnaires français ^ Ces relations impliquaient presque nécessairement une alliance avec la France contre l'empereur, et

^ Herminjard, vu, p. 115. Comp. l'interprétation de Kampschulte, I, 337, avec celle de Doumergue, n, 637. ' Herminjard, vu, p. 151.

c'est en raison de ce qu'il tit dans ce but que Calvin reçut, au nom du roi aussi bien qu'en son nom propre, les remerciements d'une personne aussi considérable que Marguerite d'Angoulême*. Ses efforts, joints à ceux des magistrats de Strasbourg et des protestants suisses, obtinrent des représentants du protestantisme allemand, réunis à Ratisbonne, une lettre adressée au roi de France — Calvin aurait préféré une ambassade — protestant contre la persécution des Vaudois et autres «luthériens ^w. Si, à Ratisbonne et aux autres conférences, il fut moins en vue que Mélanchthon et Bucer, pourtant aucun protestant français n'y atteignit aussi complètement une notoriété européenne que cet exilé pour ses convictions religieuses. Et bien qu'il n'eiit pas encore donné toute sa mesure, les événements qui se succédèrent depuis la publication de la première édition de l'Institution jusqu'au colloque de Ratisbonne tirent de Calvin, sans conteste, le représentant le plus eminent de la cause de l'Evangile dans son pays natal. Sa participation aux colloques le mit en rapports intimes avec plusieurs des hommes les plus importants du protestantisme allemand et lui permit de se rendre compte du milieu dans lequel ils étaient appelés à vivre et à agir. 11 est vrai qu'il ne rencontra jamais Luther, et le plus grand des réformateurs allemands semble l'avoir relativement peu connu. Néanmoins Calvin attacha beaucoup de prix à un message de sa part, ai)probatif de sa lettre à Sadolet, — dont il sera question dans le prochain chapitre, — message qui lui parvint par l'intermédiaire deBucer en octobre 1539^;

• Ibid., vn, 198-202.

• Ibid., vn, 126-128.

• Opera, xb, 402. Tout l'incident a été exposé par Doumergue, u, 562-587.

ce ne fut d'ailleurs pas là la seule marque de bienveillance que lui donna le doyen des réformateurs. Calvin a souvent exprimé la haute opinion qu'il avait de Luther, et cela même lorsqu'il était appelé à insister sur les différences entre son propre point de vue et celui du réformateur saxon '.

Toutefois sa connaissance de l'Allemagne confirma probablement plutôt qu'elle ne diminua sa confiance dans ses propres vues relatives à la régénération véritable de l'Eglise. Il admirait plusieurs des chefs de la Réforme allemande; mais il y désapprouvait l'absence de discipline ecclésiastique, le peu de cas qu'on y faisait du ministère et la dépendance excessive du pouvoir civil K Calvin avait beaucoup appris durant les années de Strasbourg, mais ses principes fondamentaux n'avaient pas changé.

^ Voy. Calvin à Bullinger, 26 novembre 1544 : « J'ai souvent dit que si même il m'appelait diable, je ne lui rendrais pas moins l'honneur de le reconnaître comme un eminent serviteur de Dieu » ; Herminjard, ix, 374. Voir aussi Opera, vi, 250 ; xn, 7.

'"^ Comp. Kampschulte, i, 339.

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