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CHAPITRE XIV

L'influence de Calvin hors de Genève.

Bien que Calvin ait lutté sans relâche pour faire de Genève la cité réalisant son idéal religieux, il a toujours eu en vue un horizon beaucoup plus étendu que les limites de cette ville. 11 voulait, par cette transformation, en faire une communauté chrétienne modèle, un asile pour tous les opprimés de la foi évangélique. Par dessus tout, par l'exemple qu'elle donnait, par l'hospitalité qu'elle offrait, par la sollicitude qu'elle témoignait aux pasteurs qu'elle préparait et qu'elle envoyait au loin, par l'influence enfin de son corps pastoral et de son gouvernement, il voulait faire de Genève une puissance pour la difl'usion de la Réforme. Il réussit largement dans ce grand eft'ort. A ses yeux Genève n'a jamais été un but, mais un moyen de propager bien au delà des limites d'une seule nation, à travers l'Europe occidentale, la conception qu'il avait de la foi protestante. C'est à la mentalité puissante de Calvin qu'est dû en premier lieu le fait qu'en dépit de la diversité des races, des gouvernements et de la culture intellectuelle, le protestantisme des pays autres que l'Allemagne parvint à une unité doctrinale essentielle. Là où, comme dans une partie de l'Angleterre réformée,

d'autres influences s'opposèrent à la prédominance de l'idéal calviniste, un type sui generis du protestantisme fit son apparition. L'anglicanisme lui-même subit l'empreinte du système doctrinal de Calvin pendant un demi-siècle après sa mort, et lutta longtemps pour la suprématie en Angleterre avec le puritanisme qui était presqu'entièrement l'œuvre du réformateur. Ailleurs, dans l'Europe occidentale, pendant la seconde moitié du XVI""" siècle, aucune autre influence ne put être comparée à la sienne ^

La première cause de cette influence, ce fut la valeur transcendante de Calvin comme théologien. Son Institution a exercé une action puissante pour propager le système qu'elle expose et pour unir en un seul corps tous ceux qui s'en réclament ; cela tient au fait que dans ce livre l'époque de la Réforme a rencontré l'expression la plus claire, la plus logique et la plus caractéristique de la vérité chrétienne. Bien que cet ouvrage ne paraisse plus, à l'heure actuelle, correspondre à la mentalité courante, il est incontestable que, plus qu'aucun autre, il fut considéré au XVI™^ siècle comme la meilleure réponse aux prétentions romaines et comme l'exposé le plus complet de l'Evangile. L'influence exercée par la vue de la communauté chrétienne réformée que Calvin avait organisée à Genève vint s'ajouter à celle qui était due à Tlnstitution, Si aujourd'hui le système de Calvin nous laisse l'impression irrépressible d'une tyrannie spirituelle insupportable, il y eut des milliers de ses contemporains,

^ Un remarquable aperçu de l'influence de Calvin est celui que donne E. Stàhelin, Johannes Calvin, i, 505, ii, 244. Voir aussi, dans les Deutsch-evangelische Blatter de mars 1907, un article de H. Schiitte, sur l'influence de Calvin sur la Réforme allemande. . i

d'entre les plus religieux et les plus sérieux, auxquels, — tel fut le cas de John Knox, — il apparut comme « la plus parfaite école de Christ qu'il y ait jamais eu sur la terre depuis le temps des apôtres* ». Mais, à côté de ces dons qui révèlent en lui le théologien et l'organisateur, Calvin avait le puissant coup d'œil de l'homme d'Etat, qui lui permettait, mieux qu'à tout autre réformateur, d'embrasser l'ensemble de la situation religieuse de l'Europe. Le seul théologien protestant qui puisse à cet égard lui être comparé fut Zwingli, mais le champ d'action du réformateur zuricois fut relativement circonscrit.

Les circonstances dans lesquelles Calvin vécut avant son retour à Genève en 1541, furent extrêmement favorables pour l'initier à la connaissance approfondie de la situation générale à son époque et pour lui révéler les perspectives qui s'ouvraient pour la cause évangélique. Comme étudiant en droit, puis en humanités, il avait été placé dans des milieux influents, mais tout autres que ceux oii se manifestaient les besoins religieux qui prédominèrent chez lui en 1533. Ainsi préparé, il prit la direction du protestantisme de langue française en adressant en son nom son « épître à François ?■■ » en 1536. Sa présence à Bale le familiarisa avec la partie septentrionale de la Suisse, son voyage à FeiTare lui fit apercevoir l'Italie, son séjour à Strasbourg développa ses l'elations avec la France luthérienne, tout en lui faisant connaître amplement les diverses fractions du protestantisme allemand et leurs chefs. Au moment de son retour à Genève, il se trouvait être celui des réformateurs qui avait le plus

' Dans une lettre adressée à Mrs. Anne Locke, du 9 décembre 1556. Voir los (Euvres de Knox, édit. Laing, iv, 240.

voyagé et qui avait été mis en contact avec les milieux les plus divers. A partir de ce moment, ses déplacements furent rares, mais Genève étant devenue une ville de refuge, ceux qui devaient diriger le mouvement en France, aux Pays-Bas, en Angleterre et en Ecosse y affluèrent en nombre considérable.

Les relations personnelles de Calvin furent continuées et développées par une correspondance remarquablement étendue. Bien qu'il fût sans cesse aidé par des secrétaires, la quantité et l'importance des lettres auxquelles il avait à répondre, surtout dans les dernières années de sa vie, étaient telles que cette tâche excédait ses forces; mais ce fait même révèle le prix qu'il attachait à ce moyen de servir la cause évangélique et le poids du fardeau qu'il s'imposait \ La diversité et la valeur de ses correspondants sont également remarquables. A côté de ses lettres familières et fréquentes à Farel, Viret, Bucer, Bullinger et Bèze, on trouve sur cette liste des noms de réformateurs tels que Mélanchthon, Hédion, Brenz, Sturm, Jonas, Olevianus et Sleidan en Allemagne^; Cranmer, Grindal, Hooper, Coverdale, Norton, Cox et Whittingham en Angleterre; Knox en Ecosse; Blaurer, Grynée, Haller, Musculus, Myconius et Sulzer en Suisse ;

^ Les lettres de Calvin qui nous été conservées, celles à lui adressées et celles qui le concernent, remplissent les volumes x6-xx des Opera et sont au nombre de 4271. Les lettres personnelles de Calvin, sans parler d'un certain nombre dont les destinataires sont douteux, furent adressées à 307 personnes et collectivités; et cette collection ne renferme qu'une partie de celles qui furent réellement écrites.

'■* Peut-être devrait-on mentionner aussi Luther, bien que ses relations avec Calvin aient été occasionnelles et qu'ils ne se soient jamais rencontrés. Voy. plus haut, p. 265.

a Lasco en Pologne, en Frise et en Angleterre ; les réfugiés italiens Pierre Martyr, Ochino et Zanchi; les hérétiques Lelio Socin et Servet ; beaucoup de Français, parmi lesquels l'amiral Coligny, Condé et Antoine de Bourbon. Nombreux étaient ceux de ses correspondants qui occupaient un rang social et politique élevé. Il écrivait à Marguerite d'Angoulême, à Renée de Ferrare; à Somerset le Protecteur et à Edouard VI d'Angleterre; à l'électeur palatin Frédéric III, à Philippe de Hesse et au roi de Pologne Sigismond-Auguste. C'étaient les lettres d'un homme ayant l'usage du monde cultivé, clair, plein de tact, énergique, ne sacriliant guère au sentiment, mais pénétré d'une conviction profonde de la vérité de sa cause, merveilleusement maître de la situation .et sachant en appeler victorieusement à la raison et à la volonté. Il avertit, il console, il intercède, il donne des nouvelles, il travaille au progrès de la cause évangélique, il s'efforce de vaincre dans les luttes dans lesquelles il est entraîné à Genève et ailleurs.

Ses premières pensées étaient pour la France, sa patrie. Pour lui, Genève était toujours un poste avancé en vue de l'évangélisation de la France. Comme elle était située aux confins de ce pays et qu'elle en parlait la langue, c'était vers elle que se tournaient naturellement les réfugiés français. Calvin les accueillait hospitalièrement; et en échange il fit de Genève une force pour la propagation des idées réformées dans son propre pays \ Le protestantisme français avait toujours

* Sur ces rapports de Calvin avec le protestantisme français, il faut surtout consulter Karl MttUer, Calvin und die Anfànge der franzôsischen Hugenottenkirche dans les Preussische Jahrhùcher, cxiv, 371-389 (déc. 1903), et A. Tilley, dans The Cam-

JEAN CAXVIN

eu une forte proportion d'adhérents secrets, et c'est à eux, malgré le péril de la persécution, qu'il consacrait ses appels les plus pressants. Dans son Petit traité monstrant que c'est que doit faire un homme fidèle congnoissant la vérité de V Evangile quand il est entre les Papistes \ publié en 1543, en réponse à beaucoup de questions individuelles qui lui avaient été posées, il insistait sur le devoir de se conformer entièrement aux exigences de l'Evangile :

« On me demandera quel conseil donc je voudroye donner à un fidèle, qui est ainsi demeurant en quelque Egipte ou en quelque Babylon, en laquelle il ne luy est permis d'adorer Dieu purement, mais est contrainct selon la façon commune de s'accommoder à choses mauvaises. Le premier seroit qu'il sortist s'il pouvoit Si quelqu'un n'a pas

le moyen de sortir, je lui conseilleroye de regarder s'il ne

luy seroit pas possible de s'abstenir de toute idolâtrie au

reste qu'il fist son devoir d'instruire et édifier les pauvres ignorans en tant qu'il pourroit. S'il réplique qu'il ne pourroit faire cela sans dangier de mort, je le confesse. Mais la gloire de Dieu, de laquelle il est icy question nous doit bien être plus précieuse que ceste vie caducque et transitoire : qui n'est, à dire vray, fors qu'une umbre'-^ ».

Cette doctrine paraissait dure à plus d'un protestant français; et c'est à ces âmes timorées, disposées aux atermoiements;, que Calvin répondit, en 1544, par son Excuse... à Messieurs les Nicodémites^, surnom qu'il forgea pour elles. En revanche, pour beaucoup d'autres,

bridge Modem History, ii, 287-296. Voir aussi un opuscule de H. Diener-Wyss, Calvin, ein aktengetreties Lebensbild, Zurich, 1904, p. 80-97.

' Opera, vi, 537-588.

'' Ibid., p. 576.

■' Ibid., p. 559-644.

l'insistance avec laquelle il appuyait sur le devoir de « rendre gloire à Dieu » résonnait comme un appelles prédisposant aux plus grands sacrifices.

Calvin n'était nullement indifférent à la répression officielle contre laquelle il prêchait cette résistance virile, mais exclusivement spirituelle. Nous avons déjà rappelé ses efforts à Ratisbonne^ dans le but de provoquer une intervention allemande en faveur d'un adoucissement des mesures répressives en France. Il les renouvela après son retour à Genève dans certaines occasions, mais avec peu de succès. Lorqu'en 1545 éclata la cruelle agression contre les Vaudois de la Provence, il persuada au gouvernement de Genève de secourir les fugitifs, et, fort de son appui, il se rendit à Berne, Baie, Zurich, Schaff'house et Strasbourg dans le but de concerter une démarche commune en faveur des victimes ^ Chaque explosion de persécution préoccupait le réformateur au plus haut point et amenait de sa part, autant que possible, un effort, soit pour obtenir une intervention en faveur des opprimés, soit pour fortifier ces derniers par des lettres d'encouragement; il est vrai qu'en général le sort de la plupart des martyrs était décidé trop rapidement pour permettre une action utile, soit dans un sens, soit dans l'autre.

Un cas particulièrement frappant, qui nous montre comment il comprenait son devoir en face de la persécution, ce fut celui des « cinq étudiants de Lyon » en 1552-^. Les exécutions qui ensanglantèrent le règne de

' Voir plus haut, p. 264.

" Lettres dans Opera, xii, 75-84; voir aussi xxi, 352-364. Cf. Baird, Rise of the Huguenots, i, 244-251 ; The Cambridge Modem History, ii, 289.

' Voy. Des cinq escoliers sortis de Lausanne, bruslez à Lyon. Genève, Fick, 1878.

François P après l'affaire des Placards, augmentèrent encore après l'avènement d'Henri II en 1547. Cinq jeunes Français, qui avaient suivi à Lausanne les cours de Viret et de Bèze, rentrant en France pour y annoncer l'Evangile, furent arrêtés à Lyon le P' mai 1552 et condamnés par le tribunal ecclésiastique le 13. Un appel au Parlement de Paris retarda leur supplice jusqu'au 16 mai 1553. Ce fut en vain que Berne et d'autres cantons suisses s'entremirent auprès du roi. Calvin, de son côté, leur adressa des exhortations dépourvues de toute sentimentalité, mais animées d'un souffle semblable à celui d'un général au plus fort de la bataille ^ Une seule citation suffira à les caractériser :

« Il ne se peut faire que vous ne souteniez de durs

combats, afin que ce qui a été dit à Pierre s'accomplisse en vous : qu'on vous tirera oii vous ne voudrez point (Jean XXI, 18). Mais vous savez en quelle vertu vous avez à batailler : sur laquelle tous ceux qui seront apuyez ne se trouveront jamais estonnez et encore tant moins confuz. Ainsi, mes frères, confiez vous que vous serez fortifiez au besoin de l'Esprit de noslre seigneur Jésus pour ne défaillir sous le faix des tentations, quelque pesant qu'il soit, non plus que lui qui en a eu la victoire si glorieuse, qu'elle nous est un gage infaillible qu'il lui plaist vous employer jusqu'à la mort à maintenir sa querelle, il vous tiendra la main forte pour batailler constamment et ne souffrira pas qu'une seule goutte de vostre sang demeure inutile '^ » .

Toute la cause évangélique en France fut fortifiée par l'exemple contagieux que Calvin donnait à Genève,

^ Opera, xiv, 331, 423, 469, 491, 544; Baird, i, 283-285; The Cambridge Modem History, ii, 293 ; Bulletin, 1892, p. 306. ^ Opera, xiv, 423.

par le courage des predicants qu'il instruisait et par la fermeté de son système d'organisation ecclésiastique. A certains égards ce système apparaissait sous son jour le plus favorable en dehors de Genève; en effet, celui d'aucun autre réformateur ne pouvant lui être comparé, on peut affirmer qu'il répondait au plus haut point aux besoins d'une cause opprimée, contrainte à ne tirer sa force que d'elle-même. A Genève les principes mis en lumière par l'Institution étaient limités par la dépendance où l'Eglise était par rapport à un gouvernement civil, amical en théorie, disposé à coopérer avec elle, mais souvent jaloux de sa souveraineté. Dans les pays où l'autorité était hostile, ou appartefiait à une autre race comme à Strasbourg, le gouvernement ecclésiastique de Calvin révélait toute sa puissance. Le luthéranisme, le zwinglianisme et l'anglicanisme dépendaient de l'Etat; le presbytérianisme calviniste assurait l'existence d'une Eglise se gouvernant elle-même, intelligemment servie et strictement disciplinée, c'està-dire d'un imperiiim ecclésiastique m imperio.

Calvin n'encourageait pas la création d'Eglises pourvoyant à l'administration des sacrements, avant qu'elles pussent former un organisme fortement constitué d'après le modèle de Genève'. Des assemblées libres de croyants évangéliques avaient existé, plus ou moins régulières, à Paris, à Meaux, à Nîmes et ailleurs en France; mais c'est en 1555 que commencèrent à se « dresser » des Eglises protestantes, organisées comme à Genève, avec des pasteurs, des anciens et des diacres. C'est en cette année que fut « dressée » celle de Paris, et que d'autres se constituèrent à Angers, à Poitiers, à Loudun, en Arvert. En 1556, ce fut le tour de

» Mttller, op. cil., p. 384 ; cf. Opera, xiv, n» 1825.

celles de Blois, de Montoire, de Bourges, d'Issoudun, d'Aubigny, de Tours; d'Orléans et de Rouen, en 1557; et de vingt autres, en 1558. Au commencement de 1559 il y en avait soixante-douze en France ^ Sous la direction de Calvin, Genève entreprit de leur fournir des pasteurs, et les Eglises à leur tour se tournaient vers Calvin pour être pourvues. En 1559, dix-neuf pasteurs furent ou demandés à Genève ou envoyés de cette ville; en 1560 douze; en 1561, le nombre des demandes s'éleva à quatre-vingt-dix ^ Genève ne parvenait naturellement pas à répondre à tant de besoins; néanmoins, entre 1555 et 1565, cent vingt pasteurs furent envoyés par la Vénérable Compagnie aux Eglises de France^. Il n'y a rien d'étonnant à ce que le protestantisme français ait été façonné par l'esprit de Calvin.

En dépit d'une persécution sans relâche, l'Eglise de France poursuivait son organisation. Le premier synode général protestant siégea à Paris du 26 au 28 mai 1559 \ Une solide constitution, inspirée par les principes de Calvin, fut adoptée; les Eglises voisines furent groupées en « colloques, » les colloques d'une même région en « synodes provinciaux », et tous ces derniers étaient représentés au synode national. Une confession de foi fut publiée; souvent, bien qu'apparemment à tort, elle a été attribuée à Calvin. Elle reflétait avec beaucoup de clarté son système théologique et était peut-être l'œu-

* The Cambridge Modem History, ii, 293, 294; Mûller, op. cit., p. 385. Le nombre des congrégations protestantes incomplètement organisées était bien plus considérable.

2 Opera, xxi, 710-771.

' The Cambridge Modem History, ii, 294; le même ouvrage parle de 161 à la page 373.

* Voy. H. Dieterlen, Le synode général de Paris, 1559, Paris, 1873.

vre de son élève dévoué, Antoine de la Roche-Chandieu*. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de la Réforme, une grande Eglise nationale, indépendante de l'Etat qui lui était hostile, fut créée; et cette œuvre était celle pour laquelle Calvin avait fourni l'exemple, l'inspiration et renseignement nécessaires, bien que la naissance de cette Eglise, à ce moment-là, provoquât son inquiétude plutôt qu'elle ne recueillait son approbation "l II était en correspondance continuelle avec les Eglises. Elles recherchaient ses avis au milieu des difficultés et son appui dans les épreuves. En fait, Calvin était Tévêquedes congrégations huguenotes de France et se chargea, aussi longtemps qu'il vécut, du « souci de toutes les Eglises».

A mesure que le protestantisme se développait en France, il commença à faire des conquêtes dans les classes supérieures, et, à l'époque du premier synode national, à devenir un parti politique aussi bien que religieux. Calvin entra promptement en relation^ avec ces recrues d'un rang social plus élevé. En 1558, il écrivait à François d'Andelot, qui avait été converti par la lecture de ses ouvrages, ainsi qu'à Antoine de Bourbon et à l'amiral Coligny. 11 suivait avec un intérêt plein d'angoisse l'extension de la persécution qui marqua les derniers jours de Henri II, ainsi que l'arrivée au pouvoir des Guises avec l'avènement de François II en

' Le texte dans Opera, ix, 731-752 ; Schaff, Creeds of Christendom, lu, 356-382. Voir aussi Opera, ibid., p. lvii Schaff, ibid., i, 493; The Cambridge Modem History, ii, 295 R. Staehelin dans la JRealencyclopàdie de Hauck, m, 677 Millier, op. cit., p. 388; sur le rôle d'A. de Chandieu, voir A. Bern us. Le ministre Antoine de Chandieu d'après son journal autographe inédit, Paris, 1889 (extrait du Bulletin).

^ Voy. une lettre de Calvin, du 17 mai 1559, Opera, xvii, 525.

juillet 1559. Il désapprouva le complot dirigé contre leur tyrannie cléricale, en mars 1560, et connu sous le nom de « tumulte d'Amboise » \ Il n'avait aucune confiance dans ces intrigues illégales, et répugnait à l'emploi de la violence. D'autre part, il était heureux que Bèze travaillât de tout son pouvoir à pousser le roi de Navarre à se mettre à la tête d'une démonstration d'un caractère plus légal dans le midi de la France, démarche qui, si Antoine de Bourbon avait été un homme énergique, aurait facilement pu provoquer la guerre civile au courant de l'été de la même année.

La mort de François II, le 5 décembre 1560, mit un terme au pouvoir souverain des Guises et améliora la situation du protestantisme. Le nombre de ses adhérents augmentait rapidement, et au mois de juillet 1561, ils furent autorisés à plaider leur cause devant le nouveau roi Charles IX. Au colloque qui eut lieu en conséquence à Poissy au mois de septembre, ils étaient représentés par douze ministres à la tête desquels se trouvait Bèze. Ils auraient bien aimé avoir Calvin; mais même ses plus ardents amis n'osaient pas conseiller à un champion aussi détesté par l'Eglise romaine de s'exposer aux dangers d'un voyage en France, et le Petit Conseil n'était pas davantage disposé à le laisser courir ce risque^. Le mois de mars 1562, inauguré par le massacre de Vassy, fut le signal des guerres de religion; mais Calvin pouvait bien espérer que la paix d'Amboise, qui mit fin, le 18 mars 1563, à la première prise d'armes, serait laurore du triomphe du

* Lettres à Bullinger, Blaurer et Coligny, Opera, xviii, 84, 95, 425.

'^ Opera, xviii, 555, xxi, 755; Baird, Theodore Beza, p. 136. Voir aussi le Troisième centenaire de la mort de Théodore de Bèze, p. 35-61, Genève, 1905.

protestantisme dans sa patrie. Il est vrai qu'il en désapprouvait les stipulations, très peu favorables à la cause qu'il avait à cœur, et que l'avenir lui paraissait inquiétant ^ Mais la guerre n'était à ses yeux qu'un mauvais moyen pour propager l'Evangile. « Je conseilleray tousjours, écrivait-il à propos de cette paix, qu'on se déporte des armes, et plustost que nous périssions tous que de rentrer aux confusions qu'on a veu » ^ Calvin ne vécut pas assez pour voir la reprise de la lutte. .

Aux Pays-Bas son influence théologique et organisatrice fut aussi réelle qu'en France, bien qu'elle n'y fût pas aussi souveraine sur les Eglises, peu nombreuses d'ailleurs jusque vers la fin de la vie du réformateur. Grâce à l'arrivée de prédicateurs venus de France, dans les provinces méridionales où l'on parlait français, le mouvement protestant des Pays-Bas, jusque-là luthérien ou anabaptiste, devint essentiellement calviniste. Plus répandu d'abord parmi les Wallons, il prédomina, mais seulement après la mort de Calvin, dans les provinces du nord qui allaient secouer le joug de l'Espagne. Guy de Bray, le martyr qui prépara, peut-être avec d'autres, la Confession de Foy faite d'un commun accord par les fidèles qui conversent es pays bas, avait été certainement mis en relations personnelles avec Calvin à Francfort en 1556 ^ Cette confession, qui devait devenir la base doctrinale de l'Eglise réformée de Hol-

• Opera, xix, 687-693.

' Ibid., p. 688 ; cf. G. Bez, Les luttes religieuses en France et Calvin d'après sa correspondance, Toulouse, 1887.

* L. A. van Langeraad dans la Mealencyclopàdie de Hauck, rn, 334. Pour la Confession et son histoire, voir la réimpression de Fick, 1855, et Schaff, Creeds of Christendom, i, 502-508; ni, 383-436.

lande et de sa fille spirituelle aux Etats-Unis, fut dressée en grande partie d'après celle que le synode de Paris avait adoptée en 1559 ', et prouve que son auteur était un disciple convaincu de Calvin. De même qu'en France et au milieu de luttes encore plus sanglantes, le système calviniste fit ses preuves comme puissance de discipline dans la bataille. L'Eglise d'Etat des provinces septentrionales allait devenir un des membres les plus éminents de la famille calviniste '^

Les relations du réformateur avec les chefs du mouvement en Angleterre et en Ecosse furent encore plus directes et plus personnelles. Il écrivit au Protecteur, le duc de Somerset, dans les premiers mois du règne d'Edouard VI, lui recommandant la prédication de la pure doctrine, l'extirpation des superstitions romaines, et une discipline vigoureuse : « Vous avez, lui dit-il, deux espèces de mutins qui se sont élevez contre le Roy et l'estat du Royaume : Les ungs sont gens fantastiques, qui, soubs couleur de l'Evangile vouldroient mettre tout en confusion. Les aultres sont gens obstinez aux superstitions de l'ântechrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'estre réprimez par le glayve qui vous est commis'^ ». Il correspondait avec Cran mer. Il exhortait le jeune roi à soutenir avec zèle la cause de la Réforme. A mesure que le court règne d'Edouard avançait, l'influence de Calvin et celle de ses doctrines augmentaient en Angleterre. Mais ce qui lui recruta des adhérents dans ce pays, ce fut surtout le cordial accueil qu'il offrit aux exilés que la persécution de Marie poussa à chercher un abri sur le continent, ainsi que leur con-

^ Voy. plus haut, p. 414.

"^ Voy. Groen van iTinsterer, La Hollande et l'influence de Calvin, 27 mai 1864.

3 22 octobre 15485 Opera, xin, 65-90.

TEMPLE DE L'AUDITOIRE A GENEVE Précédemment Sainte-Marie-la-Neuve.

tact personnel avec son œuvre à Genève. Les réfugiés chassés des villes protestantes de l'Allemagne septentrionale, parce qu'ils ne partageaient pas les doctrines de Luther sur la sainte cène, trouvèrent aussi en Calvin un ami chaleureux. Il tenta, quoique sans succès, d'apaiser le dissentiment qui s'était élevé dans le sein de la congrégation des réfugiés anglais, à Francfort, entre les partisans du Livre de Prières anglican et leurs opposants. Bien que Calvin sympathisât avec ceux qui critiquaient la liturgie anglicane, celle-ci lui paraissait ne renfermer, après tout, que « beaucoup d'inepties tolérables^ ». Quand les réfugiés francfortois se divisèrent sur cette question, il accueillit à Genève la minorité opposée au Livre de Prières, à la tête de laquelle était John Knox, et il obtint pour eux et pour les réfugiés protestants italiens l'usage de l'église de « Marie la Nove » (l'Auditoire), en spécifiant exactement les jours où les uns et les autres y célébreraient le culte dans leur langue'^. En un seul jour, en octobre 1557, on n'admit pas moins de cinquante réfugiés anglais à l'habitation; et le 30 mai 1560, quand 1 avènement d'Elisabeth leur permit de rentrer en Angleterre, ces exilés pour la foi remercièrent solennellement le gouvernement genevois pour l'hospitalité dont ils avaient joui \

Le retour de ces exilés eut pour conséquence une compréhension plus juste et une appréciation plus favorable des idées calvinistes en Angleterre. Les plus

' 18 janvier 1555; Opera, xv, 394 ; voir aussi pp. 337, 554, 776, et, pour ce qui concerne Francfort, Friedrich-Clemens Ebrard, Die franzôsisch-reformierte Gemeinde in Frankfurt am Main, Francfort, 1906.

2 Opera, xxi, 619, 620 (novembre 1555).

» Ibid., p. 676, 732.

zélés protestants envisageaient surtout à ce point de vue la réforme de l'Eglise. Ils désiraient la purifier dans une plus large mesure des cérémonies romaines, y établir de bons prédicateurs et l'exercice d'une sérieuse discipline paroissiale \ Le résultat fut l'accroissement du parti puritain, mouvement qui débutait à peine à la mort de Calvin, mais qui allait se développer à travers tout le règne d'Elisabeth et celui de Jacques P', aboutir à la colonisation de la Nouvelle-Angleterre et enlever pour un temps le sceptre aux Stuarts. Dans la confession et les catéchismes de l'Assemblée de Westminster, réunie en 1643 au milieu de la guerre civile, le calvinisme trouva une expression symbolique, qui dans ses lignes maîtresses est encore le credo officiel de milliers de chrétiens en Ecosse et en Amérique. Et là même où les théories de Calvin sur l'organisation de l'Eglise et sur la discipline ne furent pas adoptées, on se servit, en Angleterre, longtemps encore après sa mort, de son Institution et de son catéchisme dans l'enseignement théologique des universités, et on partagea ses vues théologiques, témoin cet ennemi juré des puritains que fut l'archevêque John Whitgift.

Les rapports de Calvin avec la Réformation en Ecosse furent intimement liés à sa collaboration avec le réformateur écossais John Knox. Les débuts de l'activité évangélique de Knox et son emprisonnement par les Français, lors de la prise de Saint-Andrews, furent suivis par ses travaux pastoraux en Angleterre sous Edouard VL Immédiatement après l'avènement de Marie, il dut s'enfuir sur le continent; en 1554, il

^ L'influence des Eglises du Refuge en Angleterre a été mise en lumière par l'ouvrage du baron F. de Schickler, publié à Paris sous ce titre en 3 volumes (1892).

était à Genève, étudiant la théologie et l'hébreu avec ardeur, disciple et admirateur enthousiaste de Calvin. Il quitta Genève cette même année pour aller desservir la congrégation des réfugiés anglo-français à Francfort, et l'entraîna bientôt dans des controverses sur l'usage de la liturgie anglicane. En mars 1555, il dut se retirer, et revint à Genève avec ses adhérents. De là, en automne, il retourna en Ecosse employer quelques mois extrêmement agités en efforts prématurés pour y établir la Réforme. La fin de l'été 1556 le revit à Genève, où il devint le pasteur de la communauté réfugiée anglaise, fonctions qu'il exerça jusqu'à son retour définitif en Ecosse en mai 1559. Le cas que faisaient de lui Calvin et ses amis genevois est prouvé par son admission gratuite à la bourgeoisie, le 21 juin 1558 \

Le retour de Knox en Ecosse y déchaîna la bataille pour rétablissement du protestantisme, laquelle aboutit à la victoire, remportée dans l'été de 1560. La nouvelle Eglise d'Ecosse, constituée après le renversement violent des anciennes institutions et à la suite d'une révolution aussi bien politique que religieuse, fut organisée sur le modèle de celle de Calvin. La confession rédigée par Knox et ses associés en quatre journées de travail acharné, en août 1560'^ fut essentiellement calviniste.

* Ainsi libellée : « Jehan Knoxe, fils de Guillaume, natif de Hedington en Escosse, ministre anglois en ceste Cité, et Nathanael son filz, gratis, au respect de son ministère de la parole de Dieu ♦; Covelle, op. cit., p. 261. Les Opera, xxi, 697, donnent un autre texte et la date du 24 juin.

'' Schaff, Crp£ds of Christendom, i, 680-685, m, 437-479. L'élection et la réprobation, bien qu'enseignées, ne le sont pas d'une manière aussi marquée qu'elles l'auraient sans doute été par Calvin. Le presbytérianisme n'est pas présenté comme une organisation de droit divin.

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