‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 38 sur 43 · JEAN CAL\IN · texte numérisé non relu

JEAN CAL\IN

Elle mettait l'accent sur la pure prédication, la saine administration des sacrements et la discipline caractéristique du calvinisme, comme formant les traits essentiels d'une véritable Eglise. Au point de vue politique, elle considérait « la conservation et la réformation » de la religion comme le premier devoir des autorités civiles. Knox s'efforça de modeler le culte de l'Eglise écossaise d'après celui de la congrégation des réfugiés à Genève. La constitution presbytérienne, avec le conseil presbyter al composé du pasteur, des anciens et des diacres dans chaque communauté normale, avec les réunions plus nombreuses, qui devinrent bientôt les «presbytères», avec les synodes de district et enfin avec la cour suprême, « l'Assemblée générale », où siégeaient des pasteurs et des anciens délégués : tout cela c'était l'application à tout le royaume des principes de l'Institution, déjà en vigueur à Genève et dans les Eglises huguenotes de France. Si Knox, en instituant des « superintendants », maintenait dans sa constitution un élément clérical, cette particularité n'était pas destinée à durer longtemps. C'est en Ecosse que le calvinisme devait produire quelques-uns de ses plus beaux fruits. Il se montra merveilleusement propre à tirer la nation de la demi-barbarie des temps antérieurs à la Réforme et à l'élever jusqu'au niveau supérieur de civilisation puissante, intelligente et industrieuse qui distingue l'Ecosse moderne. Si ce fut le génie de Knox qui y provoqua le grand soulèvement de la Réforme, c'est l'éducation et l'inspiration émanant de Calvin qui rendirent cette œuvre possible ^ Le réformateur de Genève suivait le développement

^ Cf. Adrien Mezger, John Knox et ses rapports avec Calvin, Montauban, 1905.

du travail poursuivi par Knox avec l'affection d'un maître pour son disciple aussi bien qu'avec l'intérêt que lui inspirait la cause elle-même. Knox lui posait des questions dans ses lettres, qu'il signait vobis addictissiniKS. Calvin lui répondait : Eximie vir et frater nobis carissime. Il dut parfois s'efforcer de modérer la rude impétuosité du réformateur écossais, mais fut certainement satisfait, en somme, du résultat obtenu \

L'influence de Calvin pénétra, déjà à une époque plus ancienne, dans l'Europe orientale, avec la perspective séduisante de produire des résultats importants; malheureusement ceux-ci furent beaucoup moins durables et moins définitifs que dans les pays mentionnés jusqu'ici. En Pologne son enseignement rencontra un accueil empressé, non seulement parce qu'il apportait l'arme la plus efficace contre la grande puissance de Rome, mais encore parce qu'il ne rappelait en rien l'Allemagne, que les chefs polonais ne considéraient pas sans une inquiétude jalouse. Vers 1545 le calvinisme était en train de se répandre rapidement parmi la noblesse et les classes instruites de la «Petite Pologne», autour de Cracovie. On y lisait beaucoup l'Institution. En 1549 Calvin dédia son commentaire sur l'Epître aux Hébreux au jeune roi Sigismond-Auguste^. Le roi, qui était au fond un catholique très tolérant, épousa une sœur de Nicolas Radziwill, le chef de la noblesse calviniste. Calvin écrivit à Sigismond et à Radziwill, en 1554 et 1555, leur

* Voy. les lettres dans Opera, xvii, 619, 665; xviii, 4H4; XIX, 74.

2 Opera, xni, 281. Voir R. N. Bain, dans The Cambridge Modem History, m, 74-86 ; Dalton, dans la Bealencyclopàdie de Haiick, xv, 514-525.

recommandant de la façon la plus sérieuse de travailler au progrès de la Réforme, tout en retenant implicitement l'organisation épiscopale en Pologne ^ L'année suivante il fut invité à assister au synode de pasteurs et de gentilhommes qui devait s'assembler à Pinczow, invitation qu'il déclina à regret en mars 1557^ Il continua sans relâche à s'intéresser aux affaires de Pologne et à s'en occuper dans ses lettres; mais l'œuvre d'organisation qu'il aurait pu entreprendre, y fut dirigée, depuis la fin de 1556 jusqu'en 1560, date de sa mort, par Jean a Lasco qui s'était antérieurement distingué en Frise et en Angleterre. La situation semblait pleine de promesses. Mais, quoique Calvin n'ait pas vécu assez longtemps pour assister à son déclin, celui-ci ne tarda pas à se produire, grâce aux disputes entre luthériens, calvinistes et antitrinitaires. La Réforme n'eut jamais en Pologne l'appui des classes inférieures; et à l'exception de Jean a Lasco, elle n'y produisit pas un homme capable de la diriger ■^

Dans une autre partie de l'Europe orientale le calvinisme devint aussi une puissance, bien qu'un peu plus tard qu'en Pologne. En Hongrie il rencontra surtout les sympathies de l'élément magyar. La confession hongroise fut dressée au synode calviniste qui se tint à Debreczen en 1567; mais, dès 1563, le calvinisme était très répandu et avait introduit sa discipline et son organisation''. Il survécut aux vicissitudes d'une terri-

' Opera, xv, 329, 428; voir en particulier p. 333.

'' Ibid., XVI, 128, 420.

^ Sur Jean a Lasco, voir surtout les ouvrages de Dalton.

* Schaff, Creeds of Christendom, i, 589-592. Voir aussi Bulletin, 1873, 207-219; 1875, 49-60 et 1899, 393-418; Francis Balogh, History of the Beformed Church of Hungary, dans la Reformed Church Review, juillet 1906 et avril 1907.

ble persécution et les ressortissants des Eglises réformées représentent dans la Hongrie moderne les deux tiers des protestants, près d'un septième de l'ensemble de la population.

Les rapports les plus difficiles que Calvin ait eu à soutenir furent ceux qui existaient entre lui et les Eglises de la Suisse allemande, situées dans son voisinage immédiat. Déjà formées avant qu'il entreprît son œuvre, et non en formation comme celles que nous venons d'énumérei', elles ne purent facilement s'accommoder à ses idées. Toutes leurs constitutions conféraient au Magistrat une autorité ecclésiastique que Calvin rejetait en théorie, et qu'il chercha à faire disparaître en pratique à Genève dans la mesure où cela lui fut possible. Berne fut constamment hostile à son système disciplinaire et, aussi longtemps qu'il vécut, ne se résolut jamais réellement à admettre son enseignement. Grâce à la liberté intellectuelle plus grande dont on jouissait à Baie, on y élevait de graves objections contre l'importance qu'il attribuait à la question de la prédestination. A Zurich on le soupçonna longtemps de favoriser le luthéranisme dans sa doctrine de la sainte cène. 11 parvint néanmoins, en 1549, avec les théologiens zuricois influencés par le pacifique BuUinger, à s'entendre sur cette question, brûlante entre toutes à l'époque de la Réforme, et cet accord, qui amena des relations plus amicales, eut pour résultat final l'adoption par toutes les Eglises protestantes de Suisse du système doctrinal de Calvin; du moins il fut admis dans ses lignes essentielles, mais avec certaines atténuations, et à l'exception de tout ce qui touchait à la discipline. L'œuvre de Zwinglifutainsi complétée par la conception plus large et plus achevée de Calvin, à peu près comme cela était arrivé pour le système théologique de Bucei*.

Cet accord entre les conducteurs spirituels de Genève et de Zurich fait ressortir avantageusement l'habileté et la bonne volonté des uns et des autres. Comme nous l'avons remarqué', Calvin sympathisait bien plutôt avec Luther qu'avec Zwingli dans sa manière de concevoir la présence de Christ dans la cène, telle qu'il l'avait exposée dans la première édition de son Institution ; toutefois, il n'admettait pas la présence matérielle, essentielle pour Luther. Bullinger qui, après la mort prématurée de Zwingli, lui avait succédé dans la direction de l'Eglise de Zurich, s'était écarté de son prédécesseur en insistant, bien plus que celui-ci, sur l'action exercée par Christ sur le croyant par le moyen du sacrement, et se rapprochait par conséquent de la conception de Calvin, intermédiaire entre l'interprétation de Luther et celle de Zwingli. Il leur était donc relativement facile de s'entendi'e sur cette question si controversée, et, après un échange fréquent de lettres en 1548 et 1549, complété par une entrevue personnelle, Calvin et Bullinger s'accordèrent en cette dernière année dans le Consensus de Zurich l Sans aucun doute, dans la rédaction de ce document, Calvin, poussé par son désir d'union, alla aussi loin que possible dans la direction de Zwingli, tandis que le zwinglianisme atténué de Bullinger resta au fond ce qu'il était ^ Toute notion de présence matérielle disparut, mais on insista au gré de Calvin et sans protestation de Bullinger sur la véritable union spirituelle formée par le sacrement entre Christ et le croyant, les bienfaits de cette union

' Voy. plus haut, p. 152.

» Le texte dans Opera, vn, 659-748; voir aussi ibid., xii, 480, 590, 705, 727; xni, 110, 164, 221, 223, 259, 278; Schaflf, Creeds, i, 471-473.

" Egli et Heer dans la Bealencyclopàdie de Hauck, m, 543, 545.

étant réservés aux seuls élus suivant l'opinion caractéristique de Calvin. Ce Consensus, qui ne fut imprimé qu'en 1551, ne tarda pas à être accepté, non seulement par les Eglises de Genève et de Zurich, mais encore par celles de Schaff house, de Saint-Gall, deNeuchâteletde Baie, formant ainsi un lien théologique qui unit entre elles les Eglises suisses de langue française et allemande.

Calvin eut moins de succès, comme on l'a remarqué déjà en parlant de sa controverse avec Bolsec, dans ses efforts pour faire accepter promptement et sans compromis sa doctrine d'ime double prédestination. Le Consensus genevois de 1552 sur ce sujet ne parvint pas à se faire adopter en dehors de Genève ^ Mais cette doctrine, telle que Calvin l'exposait, et moyennant quelques atténuations de forme, lit son chemin dans les Eglises réformées ; et, ici comme ailleurs, la maîtrise spirituelle du réformateur réussit à soumettre à son autorité tout le protestantisme en dehors des luthériens et des anglicans "^

L'accord des Eglises suisses sur la nature et les effets de la présence de Christ dans la cène, exprimé dans le Consensus de Zurich, provoqua la plus pénible controverse doctrinale des dernières années de la vie de Calvin, celle qui s'éleva entre lui et Joachim Westphal de Hambourg. Celui-ci, luthérien intransigeant, ne considérait pas seulement la négation de la présence matérielle de Christ comme une réapparition de la détestable hérésie zwinglienne, mais s'imaginait encore qu'en l'attaquant

' Le texte dans Opera, vm, 249-366.

" Le professeur B. B. Warfield a magistralement traité cette question dans une étude intitulée Predestination in the Reformed Confessions^ publiée dans la Presbyterian and Reformed Review de janvier 1901, p. 49-128. Cf. D"* Max Scheibe, Galvins Pradestinationslehre, Halle, 1897.

il défendait le luthéranisme primitif et authentique contre les altérations dissimulées de Mélanchthon. Une controverse des plus aigres éclata; des brochures véhémentes parurent de part et d'autre de 1552 à 1557. Il en fut de même lors de la discussion sur le même sujet épineux, qui s'engagea entre Calvin et Tilemann Hesshus, de Heidelberg et de Magdebourg, en 1560 et 1561 \ Calvin réclama Mélanchthon comme étant de son côté, et cela à bon droit, bien que le prudent Allemand se tînt aussi loin que possible à l'écart de la bataille. Celleci néanmoins donna à Calvin le sentiment pénible de l'hostilité des protestants allemands, dont il avait connu et admiré jadis les chefs et dont il avait défendu la cause par sa plume contre l'empereur Charles Quint. Si ses relations avec les théologiens allemands ultraluthériens devinrent ainsi de plus en plus tendues vers la fin de sa carrière, il eut la satisfaction de voir sa théologie, en y comprenant, mais sous une forme très atténuée, ses principes de discipline ecclésiastique, gagner en Allemagne des adhésions qui allaient se multiplier longtemps encore après sa mort'^ La violence des attaques des ultra-luthériens contre les philippistes, comme on appelait les partisans de Mélanchthon, rapprocha peu à peu ces luthériens modérés du réformateur genevois. Ceux-ci partageaient les idées de Calvin sur la présence du Christ dans la cène, mais étaient peu enclins à adopter ses idées absolues sur la prédestination. Cependant, les conséquences du conflit avec les ultra-luthériens, la puissance convaincante de l'Institution et jusqu'à un certain point l'influence de

' Opera, ix, 1-120, 137-252, 457-524.

^ G. Kawerau a donné un excellent résumé de ces faits, avec indication des sources, dans la 2® édition de Moeller, Léhrhuch der Kirchengeschichte, m, 276-292.

l'Académie de Genève sur leurs étudiants amenèrent les philippistes, surtout dans l'Allemagne du sud-ouest, à rendre justice au calvinisme. C'est principalement dans le Palatinat que ce résultat se manifesta, déjà du vivant de Calvin.

Frédéric III, le prince palatin, homme pieux et consciencieux, fut amené par les controverses entre Tilemann Hesshus, luthérien prononcé, et son diacre Guillaume Klebitz de Heidelberg, à étudier de près la théologie, ce qui fit de lui un calviniste convaincu. Il fit en conséquence venir, pour le seconder, deux jeunes théologiens qui connaissaient personnellement Calvin et Bullinger, savoir, en janvier 1560, Gaspard Olevianus, et en septembre 1561, Zacharie Ursinus. Le premier avait étudié à Genève et le dernier avait été à Wittemberg l'élève de Mélanchthon.L'un et l'autre étaient des calvinistes déterminés. C'est grâce à ces deux hommes, âgés l'un de 26 et l'autre de 28 ans, et à quelques dignitaires ecclésiastiques du Palatinat, que le fameux catéchisme de Heidelberg fut préparé en 1562 et publié par ordre de l'électeur en 1563 ^ Empreint de mansuétude, fondé sur l'expérience, clair, modéré et d'un grand bonheur d'expression, le catéchisme de Heidelberg a toujours été considéré comme une des plus belles expressions du calvinisme sous son aspect le moins polémique. Comme tel, il est le symbole le plus universellement accepté de la foi calviniste. Calvin lui-même n'aurait probablement pu l'écrire, mais

' Voir le texte dans Schaff, Creeds, m, 307-355. Cf. M. Lauterburg dans la Realencyclopàdie de Hauck, x, 164-173 ; Schaff, i, 529-554. Une intéressante compilation est celle de W. Cuno, Der Heideîherger Catechismus erklàrt mit den Worten der bewdhrten Lehrer der Reformirten Kirche alter und neuer Zeit, Prague, 1891.

Olevianus, plein de gratitude pour ses années d'études à Genève et très désireux d'obtenir l'appui de son maître pour l'établissement de la discipline ecclésiastique, en envoya un des premiers exemplaires à Calvin en l'appelant acarissime pater))\ Calvin, en retour, dédia à l'Electeur ses leçons sur Jérémie, de 1563 ^ La discipline qu'Olevianus avait désiré faire recommander par Calvin, fut introduite en 1570, mais d'une manière incomplète, lorsque des anciens furent établis dans chaque paroisse. L'organisation du culte public sur le modèle très simple adopté à Genève eut plus de succès.

Bien que le Palatinat fût ramené au luthéranisme strict sous le fils de Frédéric, Louis IV (1576-83), et plus de cinq cents pasteurs et professeurs calvinistes destitués, le calvinisme y reprit sa place sous le frère de Louis, Jean-Casimir. Il continua à progresser en Allemagne longtemps encore après la mort de Calvin, pénétrant dans le duché de Nassau en 1577, prenant pied à Brème, dans le duché d'Anhalt, le grand duché de Bade et la Hesse avant la fin du XVI"'' siècle, et s'installant en Brandebourg, sa conquête la plus importante après celle du Palatinat, en 1613. Toutefois ce fut plutôt la théologie que la discipline de Calvin qui recruta des adhésions, justifiant ainsi la remarque d'un historien allemand moderne que les Eglises calvinistes de l'Allemagne constituent « un état intermédiaire entre le calvinisme strict et le luthéranisme intransigeante

A un certain moment — de courte durée — Calvin jeta ses regards même au delà des confins de l'Europe et collabora à une tentative d'implanter la foi évangé-

» Opera, xix, 683 ; cf. ibid., 538.

2 Ibid., XX, 72.

° Kawerau, op. cit., p. 277.

lique jusque dans le Nouveau Monde. A l'instar de tous les autres réformateurs, il ignorait —à un degré qui nous surprend aujourd'hui — le devoir missionnaire ^ Mais lorsqu'en 1556 le perfide Villegagnon, pour fortifier la colonie qu'il avait fondée au Brésil sous de fâcheux auspices et qu'il avait fort mal organisée, réclama des recrues et des pasteurs protestants, Calvin fouruit de Genève deux pasteurs munis de lettres de recommandations, et les encouragea dans leur dessein, qui était en première ligne de pourvoir aux besoins spirituels des colons, sans oublier toutefois complètement ceux des aborigènes^. La colonie ne tarda pas à être ruinée par la duplicité et la cruauté de Villegagnon, ce qui mit fin à cet effort isolé du réformateur pour établir le protestantisme au delà de l'Atlantique. Son influence devait toutefois s'exercer d'une façon décisive sur l'histoire religieuse de l'Amérique. Les puritains anglais, les presbytériens écossais et irlandais, les Hollandais, les huguenots exilés de France devaient un jour répandre sa foi, et dans une large mesure ses conceptions ecclésiastiques, sur toute la surface de l'Amérique septentrionale ; mais cette extension de son influence n'avait pas encore commencé à se produire au moment où il mourut.

C'est avec joie que Calvin aurait salué une démonstration de l'union spirituelle dans le sein du protesta»tisme et de l'unité essentielle de la doctrine des réformés dans son opposition à Rome, plus apparente et

' Ibid.j p. 409; G. Warneck dans la Mealencyclopàdie de Hauck, XIII, 127-130; le même, Ahriss einer Geschichte der protestantischen Missionen, 8e éd., Berlin, 1905, p. 21, 22.

^ Voir les lettres de Villegagnon et des pasteurs du Brésil à Calvin, mars 1557, Opera, xvi, 433-443. Au sujet de la colonie, voir Parkman, Pioneers of France in the New World, p. 16-27.

plus efficace que ce qui avait pu se réaliser au XVI""' siècle. Lorsqu'en mars 1552 l'archevêque anglais Thomas Cranmer lui proposa la réunion d'une sorte de concile de protestants instruits pour travailler à l'avancement de l'union des Eglises évangéliques, et l'opposer au concile romain alors réuni à Trente, Calvin adhéra à ce projet avec enthousiasme, et se déclara prêt à l'appuyer de toutes ses forces ^ ; mais ce pieux souhait n'était pas destiné à se réaliser.

L'influence mondiale exercée par Calvin constitue un de ses plus puissants titres à une renommée durable. Les forces protestantes qui ne relevaient pas de Luther furent liées par lui en un faisceau spirituel dominé par les mêmes principes et par la même conception de la vie chrétienne. Les mouvements réformateurs qui s'étaient manifestés sans cohésion entre eux, en France, aux Pays-Bas, en Ecosse, et à un degré moindre en Pologne et en Hongrie, trouvèrent en lui la force qui les unit. Il leur donna leur confession de foi, leur discipline, leur organisation. Il formula leur théologie. Il leur inspira l'héroïsme du martyre. Il leur fournit les meilleures armes pour combattre Rome. Il ht l'éducation de beaucoup de leurs conducteurs, leur prépara une ville de refuge dans la persécution, et un modèle de communauté chrétienne qui excita leur admiration et les encouragea à l'imiter. Sur toute l'étendue de ces vastes régions il exerça une sorte d'épiscopat, sans aucun caractère officiel, mais dont l'influence se faisait sentir au loin. Par sa correspondance incessante, par ses relations avec des gens qu'il ne vit jamais et par les appels qu'il leur adressait, par les travaux de ceux qui avaient été ses élèves et qui pro-

» Voy. les lettres, Opera, xiv, 306, 312.

pageaient son influence, il détermina le développement et façonna les conditions de la Réforme dans des proportions qui n'ont été égalées par l'œuvre d'aucun autre réformateur sauf Luther. Sans lui l'histoire de la Réformation, en dehors de l'Allemagneoù ce mouvement avait pris naissance, aurait été essentiellement différente. On a appelé Calvin un « pape * », désignation que justifie seule l'étendue géographique de son autorité. Celle-ci ne procédait ni des fonctions qu'il exerçait, ni d'une situation éminente qui lui aurait été assignée. C'était celle d'un esprit agissant sur d'autres esprits ^ mais elle n'en était que plus réelle et plus durable. Son interprétation de la vérité et de la vie chrétiennes faisait sur ses contemporains une impression si puissante que leur pensée se modelait sur la sienne et que ses idées formèrent un élément essentiel de la mentalité d'une partie considérable des habitants de l'Europe centrale et occidentale, et finalement des Etats- Unis d'Amérique.

Durant plus d'un siècle après sa mort l'influence de Calvin fut la force la plus efficace pour le développement de la liberté politique dans l'Europe occidentale. A cet égard il est presque impossible d'évaluer ce que le monde moderne lui doit. Et pourtant il n'avait jamais eu l'intention de devenir un réformateur politique. Son but fut toujours exclusivement religieux, et les résultats obtenus par le calvinisme pour faire progresser la liberté religieuse furent les conséquences plutôt indirectes et inattendues que prévues et prémé-

' Cf. W. H. Frere, The English Church in the Reigns of Elisabeth and James 1., p. 78.

* Voir 8ur ce point le travail de M. Ch. Lelièvre, La maîtrise de l'Esprit, essai critique sur le principe fondamental de la théologie de Calvin, Cahors, 1901.

ditées de son œuvre. Ces progrès apparaissent comme la résultante logique de ses principes plutôt que comme un élément conscient de son dessein.

Les idées de Calvin sur « le gouvernement civil » sont exposées succinctement dans son Institution, et ont été exprimées d'une manière définitive dans la dernière édition de ce livre parue en 1559. Le but du gouvernement est que :

« L'idolâtrie, blasphèmes contre le nom de Dieu et

contre sa vérité et autres scandales de la religion ne soyent publiquement mis en avant et semez entre le peuple; à ce que la tranquillité publique ne soit troublée; qu'à chacun soit gardé ce qui est sien ; que les hommes communiquent ensemble sans fraude et nuisance; qu'il y ait honnesteté et modestie entre eux ; en somme qu'il apparoisse forme publique de religion entre les chrétiens, et que l'humanité consiste entre les humains* ».

Pour Calvin, théoriquement et pratiquement, le maintien de la religion est une fonction de l'Etat, plus importante même que le maintien de l'ordre. Quant aux diverses formes de gouvernement, chacune a ses dangers caractéristiques. Aucune n'est parfaite :

« Il est bien vray qu'un Roy ou autre à qui appartient la domination aisément décline à estre tyran. Mais il est autant facile, quand les gens d'apparence ont la supériorité, qu'ils conspirent à eslever une domination inique : et encore il est beaucoup plus facile oh le populaire a authorité, qu'il esmeuve sédition^ ».

Ses préférences personnelles, conformes et à son

* Nous citons la traduction française de 1560, Institution, IV, XX, 3 {Opera, iv, 1128); cf. W. A. Dunning, A history of political Theories from Luther to Montesquieu, p. 26-33.

^ Institution, IV, xx, 8 {Opera, iv, 1133).

tempérament et au milieu genevois, sont pour « l'aristocratie pure ou tempérée par la domination populaire », mais aucune forme ne convient également h tous les temps et à tous les lieux, et on ne doit poursuivre aucun changement, car :

..... « Si c'est son plaisir (à Dieu) de constituer Rois sur les royaumes, et sur les peuples libres autres supérieurs quelconques : c'est à nous à faire de nous rendre sujets et obéissans à quelconques supérieurs qui domineront au lieu où nous vivrons^ ».

L'obéissance, même aux mauvais souverains, ne doit pas être moins absolue :

« Si nous dressons notre veue à la parolle de Dieu,

elle nous conduira plus loin. Car elle nous rendra obéissans, non seulement à la domination des Princes qui justement font leur office et s'acquittent loyallement de leur devoir, mais à tous ceux qui sont aucunement en prééminence, combien qu'ils ne facent rien moins que ce qui appartient à leur estât' ».

Le devoir des diètes et des parlements est, il est vrai, de contenir la tyrannie de souverains indignes; mais le particulier doit se soumettre, sauf en un point important et fondamental :

« Nous devons être sujects aux hommes qui ont prééminence sur nous, mais non autrement sinon en luy (Dieu). S'ils viennent à commander quelque chose contre luy, il nous doit estre de nulle estime et ne faut avoir en cela aucun esgard à toute la dignité des supérieurs "* ».

Dans ces citations, émanant du jugement réfléchi de

' Institution, IV, xx, 8 {Opera, iv, 1135). ^ Ibid., IV, XX, 26 {Opera, iv, 1164). ' Ibid., IV, XX, 32 {Opera, iv, 1161).

Calvin, il y a peu de chose, sauf dans la dernière, pour faire naître la liberté politique; mais le principe d'après lequel l'obéissance au souverain terrestre s'arrête là où Dieu commande a des conséquences lointaines. Calvin énonçait une pensée, — déjà exprimée par Zwingli, — qui plus qu'aucune autre devait servir à traduire l'individualisme intellectuel de la Renaissance et l'individualisme religieux de la Réforme en liberté politique. Qui décidera si l'ordre d'un souverain est contraire à la volonté de Dieu, si ce n'est chaque homme pensant et appréciant cet ordre suivant le témoignage de son propre jugement qu'il tient de DieuV Calvin n'a formulé aucune conclusion de ce genre; mais son principe devait inévitablement amener les hommes à mettre en doute la légitimité des ordonnances d'institution humaine et à exiger pour des lois mauvaises d'autres titres que le fait d'avoir été promulguées par l'autorité établie.

Bien plus, la constitution ecclésiastique de Calvin travailla à l'avènement de la liberté politique, surtout étant données les conditions sociales de son temps. L'insistance avec laquelle il réclamait à la fois pour l'Eglise la protection de l'Etat et l'indépendance à l'égard de ce dernier, préparait pour l'Ecosse et pour la France, plus encore qu'à Genève, l'organisation d'institutions religieuses représentatives très affranchies de la suprématie de l'Etat. Ainsi c'est dans l'Assemblée générale plutôt que dans le parlement d'Ecosse qu'on trouvera, à la lin du XVI™" et au XVII™" siècle, l'expression des désirs et des espérances du peuple écossais. Le protestantisme français, à partir de 1559, s'affirma dans une série de synodes nationaux, assemblés en dépit d'un gouvernement hostile.

Le système de discipline ecclésiastique qui appar-

tient en propre à Calvin, appliqué dans chaque congrégation, — ou, comme à Genève, au sein de l'Eglise envisagée conme un corps unique, — par le ministère aristocratique d'un ou de plusieurs pasteurs coopérant avec des anciens laïques, faisait de chaque paroisse calviniste une école de gouvernement dans un sens qui ne trouvait son équivalent dans aucune autre communauté de l'époque de la Réforme. En même temps le principe d'après lequel ceux qui exercent une fonction ne doivent servir qu'avec le consentement de la congrégation qu'ils sont appelés à diriger, ce principe, quelqu'imparfaitement qu'il fût appliqué à Genève, contenait en germe la responsabilité des directeurs spirituels à l'égard de ceux qu'ils dirigent. Calvin ne tira pas de ce principe toutes ses conséquences logiques; mais il n'est pas possible à des hommes de soutenir une théorie en matière de gouvernement ecclésiastique et de la contredire dans le gouvernement civil. 8i des dignitaires ecclésiastiques sont responsables à l'égard de leurs commettants, pourquoi des rois et des magistrats ne le seraient-ils pas? L'Ecosse et l'Angleterre puritaine se posèrent cette question et y répondirent amplement au cours de Thistoire du XVII™^ siècle. Le roi Jacques ?"■ d'Angleterre exprima les conséquences que cet aspect du calvinisme entraînait à l'égard de sa conception de la monarchie absolue, lorsqu'à la conférence de Hampton-Court de 1604, il déclarait :

« Un presbytère écossais s'accorde avec une monarchie comme Dieu avec le diable. Jack, Tom, Dick et Will s'assembleront et, à leur convenance, ils me censureront, moi et mon conseil et tout ce que nous ferons* ».

' W. lîarlow, The Summe and Substance of the Conference, Londres, 1638, p. 81.

L'âme aristocratique de Calvin se serait peut-être soulevée tout autant que celle du roi Stuart devant la liberté démocratique que ce dernier tournait en ridicule ; elle n'en était pas moins un fruit naturel de son système.

Enfin la théorie ecclésiastique de Calvin, c'était le seul moyen efficace, à l'époque de la Réforme, d'organiser un parti protestant dans un pays dont le gouvernement était hostile. Le luthéranisme, l'anglicanisme et le zwinglianisme dépendaient tous de l'Etat. Le calvinisme pouvait exister sans lui : la France, la Hollande, l'Ecosse et l'Angleterre allaient le démontrer abondamment. Mais ce n'est que là où le calvinisme accomplit son œuvre disciplinaire en même temps que théologique qu'il rendit de grands services à la liberté politique. Là où, comme en Allemagne, il se bornait à représenter un certain type doctrinal et non une conception particulière de la vie chrétienne, son action sur la pensée politique passa inaperçue.

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