CHAPITRE XVI
Les derniers jours de Calvin. Son portrait physique et moral.
Comme nous Tavons établi, la situation de Calvin à Genève fut absolument assurée à partir de la défaite des perrinistes en 1555. Les dangers qui dès lors le menacèrent, lui ou son système, vinrent du dehors, non du dedans. 11 avait triomphé dans l'intérieur des murs de Genève. Le plan qu'il avait conçu était celui d'une cité obéissant à la volonté de Dieu dans l'Eglise et dans l'Etat, desservie par un corps pastoral sérieusement préparé, disciplinée par une surveillance ecclésiastique et par une inspection gouvernementale également sévères, enfin instruite par d'excellentes écoles, et ce plan avait été largement réalisé, (^e n'est pas que le Consistoire n'eût beaucoup à reprendre dans la vie des citoyens et le Petit Conseil souvent à sévir; la discipline de fer et l'inspection inquisitoriale et sans ménagement de la moralité genevoise atteignirent leur plein développement. Mais l'idéal d'une société atteignant à la perfection, idéal pour lequel Calvin avait lutté, était devenu manifeste, et paraissait, aux yeux d'un grand nombre, plus complètement réalisé qu'à aucune époque antérieure dans l'histoire du christianisme. Dans la
pensée d'une grande partie de la chrétienté évangélique, Genève apparaissait comme une communauté chrétienne modèle ^
Calvin était dès ce moment presque universellement vénéré par les habitants de la ville, non seulement comme son hôte le plus eminent, mais comme un interprète quasi infaillible de cette Parole de Dieu que la nouvelle génération avait appris de lui à considérer comme la règle suprême de la conduite et des convictions publiques et privées. Ceux qui hors de Genève le critiquaient l'appelaient « pape, roi ou calife ». Un bonhomme de réfugié qui parlait du « frère Calvin » s'attira aussitôt la remarque qu'à Genève on ne disait que « maître Calvin ^ ». C'est sa voix qui le plus souvent énonçait les sentences disciplinaires du Consistoire. C'est lui qui transmettait au Petit Conseil les désirs et les critiques des pasteurs. On le consultait souvent dans les affaires d'Etat. Ses avis exerçaient une grande influence sur les relations politiques de la république.
Pourtant sa réputation et son pouvoir avaient grandi sans modifier en rien son titre ou sa position officielle. Il n'était toujours qu'un des pasteurs de la ville, prédicateur à Saint-Pierre et professeur de théologie. Ses vêtements étaient très simples, sa maison pauvrement meublée pour un homme occupant une semblable si-
' Les derniers jours de Calvin ont été bien décrits par Colladon et Bèze qui furent des témoins contemporains, Opera, xxi, 96-118, 160-172. Une appréciation faite avec soin, bien que trop critique, est celle de Kampschulte, ii, 364-387. E. Stàhelin, Johannes Calvin, ii, 365-471, et Adolf Zahn, Die beiden letzten Lebensjahre von J. Calvin, Leipzig, 1895, en ont donné un aperçu complet, mais trop élogieux.
2 Kampschulte, ii, 376, 387.
tiiation '. Bien qu'il disposât de sommes considérables, surtout de dons pour des réfugiés pauvres, son administration était scrupuleuse à l'excès; il refusait même les présents du gouvernement, et son traitement suffisait à peine à pourvoir aux besoins très modestes de son propre ménage et aux frais d'une hospitalité exercée libéralement, mais avec une extrême simplicité. Tout son avoir atteignait à peine 200 ecus, soit peut-être de 7500 à 10,000 francs, en y com.prenant la valeur de sa bibliothèque^. Mais il avait assez toutefois pour subvenir à ses nécessités et il était satisfait de son intérieur dénué de tout apparat.
• Physiquement Calvin était «de taille moyenne, le teint plutôt pâle et foncé, avec des yeux clairs jusqu'à la mort et qui témoignaient de l'acuité de son esprit ^ ». Très « atténué » sur la fin de sa vie, par la maladie, « du visage il estoit assez peu change'* ». Ce visage émacié, aux traits fortement accentués, au front élevé et large, aux yeux brillants, à la barbe peu fournie, doit toujours avoir laissé l'impression d'une culture raffinée. Mais les principaux dons de Calvin étaient ceux de l'intelligence et de l'esprit : la vivacité, la clarté, un sérieux impressionnant, une pénétration sagace, un frappant bonheur d'expression. Les hommes sentaient en lui une maîtrise intellectuelle et morale d'autant plus grande qu'elle contrastait davantage
^ Colladon, Opera, xxi, 113. On trouvera un inventaire du mobilier que lui avait fourni la ville, ïbid., xin, 135. Tous ces détails ont été soigneusement élucidés par Doumergue, m, 491-508.
^ Colladon, Opera, xxi, 113; voir aussi les notes des éditeurs strasbourgeois, ihid., xx, 301, et Doumergue, m, 481-483. Dans son testament, Calvin a fait des legs pour la somme de 225 ecus.
^ Bèze, Opera, xxi, 169.
* Colladon, ihid., 105.