‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 41 sur 43 · CALVIN ENSEIGNANT OU PRECHANT · texte numérisé non relu

CALVIN ENSEIGNANT OU PRECHANT

avec l'apparence chétive de son enveloppe physique. La capacité de travail de Calvin était prodigieuse. Lorsqu'il n'était pas extrêmement malade,

« il preschoit d'ordinaire de deux semaines l'une tous les jours : il lisoit chacune sepmaine trois fois en théologie : il estoit au Consistoire le jour ordonné, et faisoit toutes les remontrances; tous les vendredis en la conférence de l'Escriture, que nous appelons la Congrégation, ce qu'il adjoustoit après le proposant pour la déclaration, estoit comme une leçon : il ne défailloit point en la visitation des malades, aux remontrances particulières, et autres infinis affaires, concernans l'exercice ordinaire de son ministère^ ».

Bèze évaluait le nombre de ses sermons à deux cent quatre-vingt-six par an et celui de ses cours à peine à une centaine de moins ^ 11 faut y ajouter le travail constant que lui imposaient l'Institution et les autres traités théologiques, ses longues et fréquentes consultations avec ceux qui recherchaient ses avis, et, pardessus tout, sa correspondance, à l'étendue de laquelle nous avons déjà fait allusion^. Une telle multiplicité de devoirs laissait peu de place pour la préparation proprement dite de ses cours. Il travaillait avec une grande rapidité, et, même dans ses leçons d'exégèse, n'avait devant lui que le texte des Ecritures. C'est là que son extraordinaire mémoire lui rendait bon service. Tout ce qu'il avait une fois lu était à son commandement. Il gardait un souvenir tout aussi précis des hommes. Bien qu'il ne se mêlât guère au peuple d'une façon familière et que pour la masse il ait dû être une figure plutôt réservée et intimidante, il sur-

' CoUadon, Opera, xxi, 66.

- Kampschulte, ii, 376, d'après Bèze, Tract, theol., ii, 353.

^ Voy. plus haut, p. 408, 409.

prenait toujours ses collègues du Consistoire en rappelant les comparutions antérieures de ceux qui y étaient cités, et avec non moins d'exactitude les censures, quelquefois fort anciennes, qu'ils avaient encourues. Une grande partie de ses lettres et de ses livres fut dictée, et les interruptions ne semblaient pas arrêter la suite de ses pensées, ni l'obliger à relire ce qu'il avait dit avant qu'une visite ou toute autre circonstance l'eût obligé à suspendre le travail entreprise

Très doué au point de vue oratoire, ainsi qu'on l'a vu à propos de la crise de décembre 1547 ^ Calvin parlait en général très simplement, brièvement et en allant droit au but. Il évitait la rhétorique. Sa clarté et sa logique impressionnaient au point de vue intellectuel ceux qui étaient saisis par sa pensée, en même temps qu'ils étaient entraînés par la sincérité manifeste de sa conviction. Il parlait lentement et pouvait par conséquent être aisément suivi par ceux qui prenaient des notes. Une grande partie de ses commentaires ont ainsi été conservés, grâce au zèle que ses élèves mettaient à reproduire ses paroles; il revoyait ensuite lui-même leur manuscrit en vue de l'impression ^ Ses prédications et ses cours étaient toujours suivis par une foule d'auditeurs.

11 travaillait fort tard dans son « estude». « Il dormait fort peu». A cinq ou six heures du matin on lui apportait ses livres au lit et son secrétaire était prêt. Pendant presque toute la matinée, même les jours de prédication, il restait étendu, trouvant cette position plus favorable à sa digestion difficile; mais toujours il travaillait. Après le seul repas quotidien qu'il s'accor-

^ Colladon, Opera, xxi, 108, 109.

2 Voy. plus haut, p. 332.

» Opera, xxi, 70, 132, xxix, 238; Kampschulte, ii, 376-378.

dait pendant la dernière partie de sa vie, il se promenait dans sa chambre pendant un quart d'heure ou au plus une demi-heure, puis retournait au travail. Quelquefois, surtout « à l'incitation de ses familiers amis, il se récréait au palet, à la clef ou autre tel jeu licite S). Il n'était pas ennemi de la plaisanterie, ni insensible à la jouissance d'un jardin agréable ou de la belle vue qu'on avait de sa fenêtre. Mais il ne s'accordait que de courts moments de relâche.

Le cercle de ses connaissances était très étendu, mais ses amis intimes en petit nombre ^ Pendant des années il fut en correspondance constante avec Farel, Viret et Bullinger. Dans ses derniers jours Bèze était pour lui comme un ftls'\ Son frère Antoine, les Colladon, de Trie, des Gallars, Michel Cop, Laurent de Normandie, quelques réfugiés et magistrats, jouissaient de toute sa confiance. L'attrait qu'il exerçait sur ses amis fut toujours très réel. S'il n'avait rien de la bonhomie géniale de Luther, il n était pas misanthrope pour autant. Sa solitude spirituelle relative était celle d'un homme accablé d'un trop grand nombre de fardeaux, contraint d'aller jusqu'à l'extrême limite de ses forces, doué de goûts aristocratiques et n'ayant ni les loisirs ni les dispositions nécessaires pour s'occupei* de ce qui ne rentrait pas directement dans l'accomplissement de sa

' Colladon, Opera, xxi, p. 109, 113. Doumergue, m, 527-563, a tiré le meilleur parti possible de cette face du caractère de Calvin. Dans le jeu de la « clef», les joueurs poussaient chacun sa clef sur une table en s'efforçant de lui faire atteindre le bord opposé sans la faire tomber sur le sol.

- Voir Rudolf Schwarz, Calvins Freundschaft, dans la Meformirte Kirchen-Zeitung, 1909, n«8 12-17 (21 mars-25 avril).

' Bèze l'appelait « Optimus ille meus parens •»; lettre à Bullinger du 6 mars 1564, Opera, xx, 261.

tâche. Il avait toutefois quelques amis vraiment intimes, avec lesquels il entretenait les plus cordiales relations. A partir de l'époque de sa longue maladie dans l'automne et l'hiver de 1558-59, la santé de Calvin, qui n'avait jamais été florissante, même dans ses meilleurs jours, et qui depuis longtemps était minée par le surmenage, l'anxiété et le manque d'exercice, subit évidemment une grave atteinte. Cette maladie avait laissé derrière elle une sorte de paralysie, parfois très angoissante, et, ce qui était encore plus sérieux, des accès d'hémorrhagie pulmonaire. L'entérite, dont il souffrait depuis ses années de travail intensif à Paris et à Orléans, s'accentua dès lors au point de le contraindre à faire diète d'une façon persistante, à rester étendu pendant de longues heures, en un mot à vivre de la vie d'invalide que nous avons déjà décrite. Son vieil ennemi, la migraine tenace, sans doute causée par la faiblesse de son estomac, l'attaquait souvent'. Vers 1563 sa constitution débilitée déclina rapidement. En automne il fut obligé de garder la chambre pendant deux mois. Ses troubles digestifs se manifestaient par de violentes attaques de coliques. Il soutirait de la pierre et de la goutte, et d'autres symptômes alarmants apparurent l II n'en travaillait pas moins à ses livres

^ Voy. la lettre du 14 octobre 1560 à BuUinger, Opera, xviii, 217; CoUadon, Opera, xxi, 89, 94.

^ Calvin lui-même donne une description détaillée des symptômes de sa maladie dans une lettre de février 1564 adressée aux médecins de Montpellier; Opera, xxii, 252. Voir aussi Colladon, ihid., XXI, 94. Doumergue soumet ces documents à un examen détaillé, m, 509-526. Comp. D^^ Léon Gautier, Les maladies de Calvin d'après le professeur Doumergue, dans la Uevue Médicale de la Suisse romande, Genève, 20 juillet 1905 (et tirage à part).

et à sa correspondance, et continuait à prêcher et à donner ses leçons, mais avec une difficulté de plus en plus grande. L'esprit plein de vaillance maîtrisait ce corps exténué, et quand il ne pouvait plus marcher il se faisait porter en chaire. Alors il eut des accès d'asthme qu'on prit pour des symptômes de tubercuculose pulmonaire avancée. Le 2 février 1564 il ht son dernier cours à l'Académie ; quatre jours plus tard il prêcha son dernier sermon. Ilassistaencoreà la Congrégation du vendredi où il n'était pas obligé de parler longuement. Le 27 mars on le porta à l'hôtel de ville où il parut devant le Petit Conseil pour présenter son ami Nicolas Colladon comme recteur de l'Ecole. Enfin il « se fit porter en une chaire » au service de communion du 2 avril, participa à la sainte cène « et mesme, nonobstant sa courte haleine, chanta le Psaume avec les autres^ ».

Calvin comprit que la fin était proche. 11 était prêt, et avait même hâte de déloger. « Seigneur, jusques à quand! » était son exclamation habituelle. Il paraissait constamment en prière l Le 25 avril il fit son testament, laissant la majeure partie de son bien à son frère Antoine et aux enfants de ce frère, mais sans oublier l'Ecole et la Bourse des pauvres réfugiés^. A deux jours de là le Petit Conseil vint en corps lui faire une visite et reçut de cette voix devenue si familière, une exhortation caractéristique, pleine de gratitude pour tous les bienfaits reçus, pleine également de sentiments amicaux, et dans laquelle il demandait pardon pour ses fautes et « ses affections trop véhémentes » ; mais sans passer sous silence les manquements de ses auditeurs,

' Colladon, Opera, xxi, p. 96-98; Bèze, ibid., p. 161.

'' Ibid., p. 96, 104.

• En français, Opera, xx, 298; en latin, ibid., xxi, 162.

•( chacun ayant ses imperfections », et recommandant l'humble soumission à Dieu '. Le lendemain il reçut ses collègues et leur adressa ses adieux, pleins des plus intéressantes allusions autobiographiques :

« Quand je vins premièrement en ceste Eglise il n'y avoit quasi comme rien. On preschoit et puis c'est tout. On cerchoit bien les idoles et les brusloit-on, mais il n'y avoit aucune réformation, Tout estoit en tumulte. Il y avoit bien le bonhomme M^ Guillaume et puis l'aveuglé Couraut (non pas né aveugle, mais il l'est devenu à Basle). D'avantage il y avoit M*^ Anthoine Saulnier, et ce beau prescheur Froment qui ayant laissé son devantier s'en montoit en chaire, puis s'en retournoit à sa boutique oii il jasoit et ainsi il faisoit double sermon.

« J'ay vescu icy en combats merveilleux, j'ay esté salué par mocquerie le soir devant ma porte de 50 ou 60 coups d'arquebute. Que pensez-vous que cela pouvoit estonner un pauvre escholier timide comme je suis, et comme je l'ay tousjours esté, je le confesse ?

« Puis après je fus chassé de cette ville et m'en allay à Strasbourg, où ayant demeuré quelque temps je fus rappelé, mais je n'eus pas moins de peine qu'auparavant en voulant faire ma charge. On m'a mis les chiens à ma queue, criant here, here, et m'ont prins par la robbe et par les jambes.

Je m'en allay au Conseil des 200 quand on secombatoit^

et en entrant on me disoit : Monsieur retirés vous : ce n'est pas à vous qu'on en veult. Je leur dis : Non feray, allez meschans, tuez moy, et mon sang sera contre vous, et ces bancqs mesmes le requerront

« J'ay eu beaucoup d'infirmités lesquelles il a fallu qu'ayez supportées et mesmes tout ce que j'ay faict n'a rien vallu. Les meschans prendront bien ce mot, mais je dis encores

' Opera, ix, 887; xxi, 164.

- Allusion au tumulte de décembre 1547 ; voy. plus haut, p. 332.

que tout ce que j'ay faict n'a rien vallu, et que je suis une misérable créature. Mais si puis-je dire cela, que j'ay bien voulu, que mes vices m'ont toujours despieu, et que la racine de la crainte de Dieu a esté en mon cœur, et vous pouvez dire cela que l'afTection a esté bonne, et je vous prie que le mal me soit pardonné, mais s'il y a du bien que vous vous y conformiez et l'ensuyviez.

« Quant à ma doctrine, j'ay enseigné (idellement et Dieu m'a faict la grâce d'escripre, ce que j'ay faict le plusfidellement qu'il m'a esté possible, et n'ay pas corrompu un seul passage de l'Escriture, ne deslourné à mon escient; et quand j'eusse bien peu amener des sens subtils, si je me fusse estudié à subtilité, j'ay mis tout cela soubs le pied et me suis tousjours estudié à simplicité.

« Je n'ay escrit aucune chose par haine à rencontre d'aucun, mais tousjours ay proposé fidellement ce que j'ay estimé estre pour la gloire de Dieu *

Ce sont là les paroles d'un homme déjà brisé par la maladie, se ressouvenant des périls d'autrefois, qui avaient laissé dans son cœur des traces ineffaçables; mais elles expriment l'humilité caractéristique de Calvin devant Dieu, sa sincérité et sa droiture à l'égard des hommes, enfin et surtout son ambition maîtresse d'exalter la volonté divine. Elles témoignent en même temps d'une extrême sensibilité, facilement ulcérée, et qui s'alliait si remarquablement chez lui à une volonté invariablement tendue vers le même but.

Près d'un mois s'écoula entre ces adieux à ses collègues et sa mort. Le 2 mai, il adressa à Farel, son ami éprouvé, la dernière lettre qu'il ait écrite :

« Bien vous soit, très-bon et très-cher frère : et puisqu'il plaist à Dieu que demeuriez après moy, vivez, vous souvenant de nostre union, de laquelle le fruict nous attend au

' Opera, ix, 891 ; xxi, IfKJ.

ciel, comme elle a esté profitable à l'Eglise de Dieu. Je ne veux point que vous vous travailliez pour moy. Je respire à fort grand peine, et atten d'heure en heure que l'haleine me défaille. C'est assez que je vis et meurs à Christ, qui est gain pour les siens en la vie et en la mort. Je vous recommande à Dieu, avec les frères de par de là* ».

Malgré les infirmités de la vieillesse'^ qui expliquent l'allusion pleine de sollicitude de cette lettre, Farel ne pouvait laisser partir pour toujours son collègue plus jeune sans contempler encore une fois son visage. Il quitta Neuchâtel en toute hâte, arriva chez Calvin, soupa avec lui et prêcha à Genève bien qu'accablé de chagrin. Mais la vie de Calvin n'était pas encore parvenue à son terme. Le 19 mai, jour où les pasteurs genevois accomplissaient le curieux devoir trimestriel de la censure mutuelle dont le réformateur avait fait une partie de sa constitution ecclésiastique, il les réunit dans sa maison, se fit porter au milieu d'eux, échangea quelques paroles avec eux, et s'efforça, bien faiblement, de participer au repas en commun par lequel on avait l'amicale habitude de terminer cette séance plutôt fatigante. Ce fut son dernier effort pour s'acquitter de son devoir pastoral et pour témoigner son estime fraternelle à ses collègues. Dès lors, il ne quitta plus son lit.

La fin vint, le samedi 27 mai 1564, vers huit heures, au moment du coucher du soleil. Ayant gardé jusqu'au dernier soupir sa connaissance et sa présence d'esprit, il s'endormit paisiblement. Le lendemain, comme le voulaient les Ordonnances ^ «son corps fut cousu en un

^ Opera, xx, 302 ; xxi, 103.

- Farel avait soixante-quinze ans, et faisait à ses amis l'effet d'en avoir davantage; voir Colladon, Opera, xxi, 103. * Opera, xa, 27.

inceul, et mis en un sarcueil de bois tout simplement : puis, sur les deux heures après-midi, fut porté à la manière accoustumée, comme aussi il l'avoit ordonné, au cemetière commun appelé Plein Palais sans pompe ni appareil quelconques»*, sa tombe n'étant marquée, comme celle de ses plus humbles compagnons dans la mort, que par un simple tertre de terre. 11 avait désiré que ses obsèques fussent aussi simples que possible et qu'aucune pierre n'indiquât son sépulcre; mais il ne put — et n'aurait sans doute pas voulu — empêcher le concours spontané des habitants de Genève, pasteurs, professeurs, magistrats et citoyens, accourus pour lui rendre les derniershonneurs^ C'est là, dans un endroit qu'il n'est plus possible de préciser, de cet ancien cimetière genevois, que reposent les restes mortels du réformateur.

Calvin n'avait pas cinquante-cinq ans. 11 est naturel de penser que sa carrière s'est terminée prématurément, et que s'il avait vécu davantage, il aurait encore accompli bien plus. Et pourtant, à un degré exceptionnel même pour des existences beaucoup plus longues, son œuvre était accomplie et on peut à bon droit se demander si quelques années supplémentaires auraient matériellement augmenté son efficacité et son importance. Son système théologique était depuis longtemps parachevé. Sa conception de l'Eglise et de ses relations avec l'Etat n'était pas seulement depuis des années connue de tous, mais avait été réalisée à Genève aussi

* Opera, xxi, 105.

'^ Colladon, Opera, xxi, 106; Bèze, ibid., p. 169. Une pierre, portant les initiales J. C, a été placée, vers 1830, dans le cimetière de Plainpalais par un Hollandais, désireux de rendre hommage à Calvin; mais l'emplacement de ce modeste monument n'a été déterminé par aucune donnée historique.

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