I.KS HolKlI-KKIES DU TKMPS DE CALVIN yS
u PreniuToiient^ » dit le tunmilaire des lettres d'habitation, rédige en i55o, il faut prêter féal serment de « vivre selon la dicte sainte refformation et de nous estre hobéissans et subjectz '. »
Cet ordre dans les préoccupations, d'abord la foi, puis le gouvernement, se manifesta bien clairement en i555, quand le Conseil comprit qu'il pouvait avoir confiance en ses nouveaux « habitants, » et qu'il résolut de leur rendre leurs armes. Il décida que « par les capitaineries on choisisse les plus propres, plus féables, et cogncuz des habitans auxquels on rendra leurs armes et pourront faire le gucd et se trouver en temps de nécessité en leur lieu... affin que par ce moyen la ville soit soulagée". » Et « leur dict-on ainsin, » en leur faisant prêter un serment spécial : « On les advertit avec commandement exprès de hanter et fréquenter les sermons de la parole de Dieu, les catéchismes et prédications et de prier et invoquer la puissance divine.... D'estre obéissans à Mess'^ les sindicques et Conseil.... Item en tout et partout doibgent avoir l'honneur de Dieu en recommandation, vivre scion la sainte réformation, révéler les blasphémateurs, gens dissolus et deshonnètes et les reprendre charitablement et faire ce que à vrays crestiens apartient ''. »
La conséquence inévitable de ces us et coutumes, de ce mode de vivre, c'est qu'aucun catholique ne pouvait être reçu habitant, encore moins boiirgenis. Le bourgeois qui se faisait catholique perdait sa bourgeoisie et il lui était ordonné de se retirer de la ville '.
Ce ne fut guère qu'au XVI I" siècle qu'on permit, exceptionnellement et pour un tem])s limité, la résidence à un catholique ''.
I. 15 mai 1550. Voir : Nouveau recueil de règleinenls. 1409-1600. Arcliivcs. — L'ancienne forme de serment des bourgeois (document sans date, mis après les statuts et ordonnances contenus au livre des bourgeois, en 1509) n'offre rien de religieux : « Premièrement d'estre bon et loyal à la cité de Genève, de estre obéissant à Messieurs les sindicques.... > — 2. 10 septembre 1555- Registres du Conseil, Vol. 49. f- 100' et *'. — 3. 23 septembre. Ibid., f. 188'. — 4. 12 février 1681. « Le nommé Frémin, citoyen, ayant donné du scandale par sa révolte, le Conseil a ordonne qu'il seroit privé de la bourgeoisie de laquelle il s'est rendu indigne par le crime d'apostasie, et que ceste rèigle sera observée contre tous autres en cas semblable, » sans autre formalité ni jugement nouveau. Registres du Conseil, Vol. 181, p. 63. — 9 avril i68i. « Ayant esté raporté que le nommé Krémin, apostat, estoit venu en ceste ville, et qu'il faloit examiner si on luy permettroit d'y demeurer, ou d'aller et venir, sur ce arresté qu'on face entendre à luy et au S' Debrunes, qui est dans le mesmc cas, de se retirer de la ville, avec deffcnce d'y revenir, ce qui servira de reiglemcnt contre tous autres, veu qu'ils ont contrevenu à leur serment de bourgeois, et que cela est contre la constitution de Testât de souffrir parmi nous des nostres qui soycnt tombés en ce désordre. > Ibid., p. 122. — Et cependant, au XVI<^ siècle, du temps de Calvin, quand il passait à Genève un évèque, un cardinal, — et il en passa plus d'un, — non seulement on lui accordait [)leine liberté, mais on lui rendait des honneurs officiels. Le 19 septembre 1552. le cardinal de ïournon passa par Genève. Le Conseil arrêta «que l'on face compaignie au dict cardinal, que l'on luy envoyé du vin. » Et comme l'ambassadeur Perrin avait été «offensé à Lyon, • le Conseil profite de l'occasion pour décider «que l'on luy parle du dict oultraigc, que l'on le prie d'en faire à faire raison. > Registres du Conseil. Vol. 46, f. 274. — Le 6 mai 1553, c'est le cardinal du Bellay qui est annoncé, évéque de Paris, « acompaigné de deux évcsqucs et aultrcs gens savans en nombre de environ deux centz chevaulx, qui s'en vont à Uome. » Le Conseil « commande aux capitaines et portiers de faire bon guect et aussi aux portes et que l'on leurs envoyés six cocquasses [pots de vin). » Les syndics, le lieutenant iront « faire compaignie àsuii|ipcr. • Ibid., \'ol. 47, f. 169. — 5. Mallct, p. 47- Le recensement de 171 1 donna 97 catholiques. Ibid., p. 47. n. i
LA VILLE
Si Genève prenait tant de précautions avec ses citoyens et ses habitants, que ne devait-elle pas faire avec les étrangers proprement dits ? L'étranger est nettement traité, non seulement en suspect, mais en inférieur.
Par exemple, un marchand étranger n'a pas le droit de vendre au détail dans Genève. Pour le blé, les jours de marché, on plante une bannière à certains endroits de la ville. Interdiction de vendre tant que la bannière n'est pas arborée. Quand on l'élève, les citoyens seuls ont le droit d'acheter, et les étrangers, pour acheter à leur tour, doivent attendre qu'elle soit de nouveau baissée.
Ce n'est pas tout. Au moment même où l'étranger concluait un marché, le citoyen pouvait encore intervenir et avait le droit de préemption, c'est-à-dire de prendre ce que l'étranger était en train de marchander, aussi longtemps que le paiement n'était pas effectué'-
Telle était la conception juridique, sociale, léguée à la Rétormation par le moyen âge, qui l'avait reçue du paganisme, pour lequel un seul et même mot, Iioslis, désignait l'hôte et l'ennemi. Prima sibi caritas- !
« F]st expressément commandé, disent les Cries, à tous hostes et hostesses, qu'un chacun jour ils doivent venir révéler aux seigneurs syndiques les hostes qui arriveront, et bailler les noms et surnoms d'iceux, de quelle part ils viennent : et ce soit le mesme jour qu'ils seront arrivez, et incontinent après. » (§ 42.)
Il est vrai que cet usage s'est maintenu. Mais voici qui est plus du XVl" siècle : « Que les dits hostes et hostesses advertissent tous les dits passans, qu'il leur est expressément défendu de ne sortir de leur logis, pour quelque chose que ce soit, après que la retraite sera sonnée, à peine d'avoir encouru l'indignation de nos dits seigneurs. » (§ 45.)
Autre recommandation non moins bonne à noter. En cas de nécessité (feu, émotion, trouble), que « nuls estrangiers n'ayent à se trouver en rue ny place de la ville : mais s'ils y estoyent, se doivent retirer incontinent en leur logis sous la garde de leur hoste : à peine, s'ils estoyent trouvez, d'estre emprisonnez, puniz, et chastiez corporellement. w Tandis que, au contraire, sous peine de punition, les citoyens et les habitants doivent accourir, avec leurs armes, sur ces places d'où les étrangers doivent se retirer. (§ Sy.)
Du reste, pour plus de précaution, la première chose que devait faire l'hôtelier, c'était d'enlever ses armes à l'étranger franchissant le seuil de sa maison :
i. Uorcl, p. 90, 91. — Cet u.sas>c remontait aux Franchises d'Adhéinar, S 51 : . De ceulx qui ont puissance d'avoir part aux dcnrcies qu'on achète. . Ce sont les clercs, citoyens ou bourgeois, « et non pas les cslrani^iers. . M. D. G., Il, p. 343. — Voir Ordonnances du i" janvier 1589. Un étranger ne pouvait être revendeur ; . yue nuls revendeurs estrangiers n'achettent aucune victuailles et denrées dans la ville, pour les revendre en icellc. . — Un étranger ne pouvait débiter du vin : < Que nul n'ait à vendre aucun vin à pot, s'il n'est citoyen ou bourgeois de la ville, et ayant domicile en icelle. . — 2. A Fribourg, en 1249, les pénalités pour le même acte coupable différaient énormément, selon que l'acte avait été commis par un citoyen ou par un étranger. (Licbenau, p. 61.) - D'après les règlements du canton de Thurgovie, les biens d'un étranger mort en Suisse appartenaient au fisc (comme les charges des ecclésiastiques décédés à Rome, in cria, appartenaient au pape). Le pays de Vaud, au XVI= siècle, apporta cette restriction : si .es biens ne sont pas réclamés dans l'espace d'un an. ilbi.i.. \\ 6.' )
LES HOTELLERIES DU TEMPS DE CAr.VIN 77
« Les dits liostcs et hostesses doivent retirer des dits advcnaires et passans leurs armes, s'ils en ont : comme mailles, haquebutes, pistolets et les garder rière eux jusques au départ des dits passans, leur laissant seulement l'espée. » (§ 43.) Nous voilà prévenus.
N'hésitons pas cependant, et présentons-nous, notre billet ' à la main, à Thôtelier des Balances.
Mais n'allons pas commettre la sottise de lui demander une chambre. Probablement il n'en a pas, ou, ce qui est à peu près la même chose, il n'en a qu'une, où se trouvent tous les lits. Demandons un lit.
I. I, 'hôtelier nous conduit à la salle à manger, ou poêle, c'est-à-dire, la partie étant prise pour le tout, à la salle chauffée par le poêle. « Poile, dit .Montaigne, c'est-à-dire sale commune à faire le repas*. »
Erasme, qui écrivit ses Colloques en 1527^, note une différence entre les hôtelleries de France et les hôtelleries d'Allemagne. Il loue « l'urbanité de la nation française, » qui va jusqu'à une galanterie licencieuse, dans des hôtelleries où tout le service est fait par des femmes, et il note la « gravité allemande, » qui va jusqu'à la rudesse, dans des hôtelleries où le service est fait par des hommes. Il ajoute : « En France, il y a des chambres spéciales pour se déshabiller, se chauffer et même se reposer, si l'on veut. » En Allemagne, « rien de semblable. Dans le poêle, vous ôtez vos bottes, vous mettez vos souliers, vous changez de chemise, si vous voulez*; vous suspendez près du poêle vos vêtements mouillés de pluie, et vous vous en approchez pour vous sécher. Vous avez de l'eau toute prête pour vous laver les mains; mais elle est ordinairement si propre qu'il faut ensuite chercher une autre eau pour laver cette ablution.... Souvent on voit réunis dans le même poêle quatre-vingts ou quatre-vingt-dix individus, fantassins, cavaliers, marchands, matelots, charretiers, cultivateurs, enfants, femmes, valides, malades. »
Or, non seulement Calvin s'est servi de ces hôtelleries allemandes à Strasbourg et dans ses voyages à Worms ou à Ratisbonne, mais les hôtelleries de Berne, de Zurich, de Bàle étaient allemandes, et nous croyons fort que les mœurs genevoises étaient plus semblables au.x mœurs suisses qu'aux mœurs françaises.
II y avait un point, cependant, sur lequel elles différaient. Les poêles régnaient en pays de langue allemande, les cheminées en pays de langue française.
t. 6 février 1560. « Uillcts des hostcs. A esté aussi arresté que le d' scindiquc Roset aye charge de retirer les billets des hostes pour sçavoir comliicn de gens estran^es logent la nuit en cette ville. > Registres du Cotisei/, Vol. 56, f. 3. — 2. Journal tie voyage de Michel de Montaigne en Italie, par la Suisse et l'Allemagne, en 1580 et 1581, 1775, I, p. 36. — ;t. Krasme, Les Colkxjua. Trad. V. Develay, 1875. I, Ltg hôtelleries, p. 257-267. — 4. Cinquante ans plus tard, Montaigne confirme: «Nulle cheminée, et ne se chauffe-t-on qu'en commun, et aus poiles. » I, p. 36.
LA VILLE
Montaigne parle des deux modes de chauffao-e et préfère les poêles. « Car, dit-il, depuis qu'on a avalé une certène odeur d'air qui vous frappe en entrant, le demurant c'est une chaleur douce et éguale.... Au moins on ne s'y brusle ny le visage ni les botes, et est-on quitte des fumées de France. Aussi là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées, entrant au logis, eus au rebours se mettent en pourpoint et se tiennent la teste descouverte au poile, et s'habillent chaudement pour se remettre à l'air'. «
Calvin, au contraire, ne pouvait supporter les poêles et en avait la migraine. « Hier, écrit-il à Bèze, le 19 novembre i56i, je suis monté à cheval pour aller dîner. J'ai trouvé le poêle chauffé {hypocaustum calefaclum). Dès mon entrée, on m'a remis tes lettres précédentes. Pendant que j'étais occupé à les lire, la vapeur m'a porté au cerveau. La nourriture a arrêté les éternûments: toutefois, rentré h la maison, j'ai senti le mal s'aggraver". » — Il y avait donc des poêles à Genève '. Le fait est confirmé par Mathurin Cordier, dans un de ses dialogues qu'on pourrait croire écrit par Calvin lui-même ''.
On comprend qu'avec les cheminées on avait froid, plus encore que de nos jours : car les vitres étaient loin d'exister partout, témoin ce qui se passait encore au Collège de Genève en 1564. Les fenêtres étaient dépourvues de vitres, et les élèves, placés près des fenêtres, se plaignaient du froid et du courant d'air. Le recteur sollicita le « contrôleur » de « faire faire verrières aux classes basses. » Le Conseil répondit : « Arresté qu'on n'y en fasse point, mais que les escoliers les fassent de papier ''. » Et les vitres ne furent placées que des années après.
Heureusement qu'à toutes les odeurs susdites, dans la salle à manger, ne se joignait pas encore l'odeur du tabac. Celui-ci ne fut en effet introduit en France qu'en i55(), par un moine Cordelier revenant du Brésil, ou en oSg, par Nicot, ambassadeur français à Lisbonne. Un pape, Urbain VIII, excommunia les fumeurs en 1624. Le roi d'Angleterre, Jacques I", écrivit un livre contre eux et les menaça de la potence. Les Jésuites se déclarèrent pour le tabac. Calvin n'eut pas à se prononcer : sans doute, il n'en entendit pas même parler. Mais à Berne,
'• Montaiunc, I,p. 52. — En 1676, Hernouilli; « D'une façon nénûrale (insgcinein), ici et en toute la France, on ne se sert pas de poêles. On se chauffe au feu de la cuisine qui rôtit les pieds devant, tandis que, derrière, le dos tremble de froid. > — 2. Opéra, XIX, p. 120. — 3. On lit dans les Registres, 29 août 1514 : « Poele ou (ituvc : ordonné d'en faire un dans la salle du Conseil, afin qu'en hiver, le froid étant chassé, on ait moyen de délibérer plus mûrement des affaires. . Flournois, Extraits (Grenus). — 4. Les Colloques de Mathurin Cordier en latin et en français, etc., édit. de Tournes, 1659. Livre II, colloque 55. « De l'aspreté du froid et de l'incommodité du poile. — Philippiiius : Où vas-tu maintenant? — Vulherius : Au poile {in hypDcaustuin). — P. : Quoy faire là? — V. : Faut-il demander cela? Ne sens-tu point le froid? — /'. .■ Oui est-ce qui ne le sent maintenant, veu qu'il est si aspre? Mais j'aimeroy mieux me chauffer en la cuisine.
— V.: Mais le maistre l'a défendu. — P.: Je le scay bien : mais je demanderay congé {veniain, permission).
— y.: Pourquoy ne veux-tu estre eschauffé au poile? — P.: Les vapeurs du fourneau me troublent la teste, que j'ay autrement assez débile; dont se fait qu'aisément la teste me fait mal. — V. : J'en ay esté ain.si quelquefois; mais je me suis accoustumé petit à petit à supporter les incommodités du poile. . — r,. ,) novembre 156.). Registres du Conseil, Vol. 59, f. 138V. — A Lyon, Bernouilli (1676) s'étonne que « dans une ville si célèbre, ils n'aient, d'une manière générale, que des fenêtres de papier. .
en 1675, on punissait les voyageurs sur lesquels on saisissait du tabac. Cette matière était considérée comme un poison, à l'usage des gens qui voulaient se suicider, et un pasteur de la campagne de Bàlc déclara nettement que les bouches des fumeurs étaient les cheminées mêmes de Tenfer'.
2. Chauffés par un poèlc ou par une cheminée, c'est dans la salle à manger qu'il nous faut rester le plus longtemps possible, car la chambre à coucher n'a rien d'attrayant.
Montaigne, qui voyageait en grand seigneur et qui, à Bade, trouva un hùtel avec 170 lits, 17 poêles, 11 cuisines, de quoi nourrir par jour « trois cens bouches, » hôtel qui, par une exception confirmant la règle, avait quelques chambres séparées*, Montaigne dit: « Les chambres sont bien chétifves. Il n'y a jamais de rideaus au.x licts, et tousjours trois ou quatre licts tous joingnans l'un l'autre, et une chambre. Nulle cheminée, et ne se chauffe-t-on qu'en commun, et aus poiles: car ailleurs nulles nouvelles de feu, et treuvent fort mauvais qu'on aille en leurs cuisines. Estans très mal propres au [^dans le] service des chambres : car bien heureux qui peut avoir un linceul blanc; et le chevet, à leur mode, n'est jamais couvert de linceul, et n'ont guièrc autre couverte qu'une d'une coite'', cela bien sale '. » — Cinquante ans avant, à la question : « La propreté y règne-t-ellc ? » Erasme répondait : « Comme à table ; les draps n'ont peut-être pas été lavés depuis six mois ^. »
Notons un dernier trait : dans la Suisse allemande, les lits étaient très hauts : a Leurs licts sont eslevés si hauts, que communéement on y monte par degrés, et ont quasi par tout des petits licts audessoubs des grands*. » — Dans la Suisse française, les lits, au contraire, étaient bas'.
En attendant le moment, plus ou moins agréable, de nous retirer dans ce dortoir, dans ce lit, profitons de ce qu'il y a de meilleur à l'hôtellerie, du repas. Les Suisses, dit Montaigne, ont c plus de soyn de leurs disners que du demeurant. »
Mettons-nous à table.
l. Liebenau, p. 206. — M. Denkin<;er a trouve jusqu'au .WllI"-' sicclc, dans les Re^n's/res des consistoires de la campagne vaudoisc, nombre de condamnations entraînées par la défense bernoise de fumer. — i. Montaigne, p. 43. — Ces exceptions s'expliquent par le double fait que Bade était un endroit où l'on venait prendre des bains, et où la Diète suisse se réunissait fort souvent : ce qui amenait dans cette localité, fort petite, un nombre considérable d'étrangers. — :i. Lit de plume, édredon. — 4. Ji>ii/.. p. 36. — .">. Colloques, p. 266. — 6. Montaigne, I, p. 39. — M. Denkinger me fournit le renseignement suivant : « On peut encore aujourd'hui voir des lits semblables dans la vallée des Ormonts. sur Aigle. Les couchettes des enfants se glissent de jour sous le lit des parents. Cela se fait à cause de l'exiguité des chambres. Les réfugiés français de Friedrichsdorf ont conservé cette habitude jusqu'au milieu du XIX' siècle, ainsi que l'expression de poêle pour chambre où l'on se tient. • — 7. On lit cependant dans Edmond lîonnafé. Le meuble en France au Xl'P' siècle, 1887, p. 209: « Grande élévation de la couche au-dessus du sol. C'était une mesure d'hygiène, de propreté et de sécurité tout à la fois. Le lit devait être « haut terrassé, » et pour l'cnjambér, on se servait d'un marchepied volant qu'on glissait sous la couche pendant le jour. »
8o LA VILLE
1 . Et d'abord, soulevons notre chapeau pour la prière. Car les hôteliers ont charge de veiller soigneusement sur ce point. « Que lesdits hostes et tous autres doivent faire faire la prière à Dieu devant et après les repas : à peine de soixante sols pour une chacune fois. (§ 47.) Et si lesdits hostes sont trouvez défaillans, seront puniz et chastiez jouxte l'exigence du cas. » (§ 48 '.)
La prière terminée, enfonçons notre chapeau sur notre tète et ne le levons pas entre le Benedicite et le Gratias (s'il n'est pas trop inconvenant d'employer des locutions aussi papistiques). — Les pasteurs prêchaient le chapeau sur la tète. La gravure attribuée à Diodati nous montre le pasteur, à Saint- Pierre, rendant grâces à Dieu, après l'escalade, son chapeau sur la tête. Si on gardait son chapeau en chaire, on pouvait bien le garder à table.
Cette coutume est encore prescrite par un traité de politesse de 1766, presque à la fin du XVill* siècle- : « Quand tous les convives ont pris séance, chacun met son chapeau. On ne l'ôte plus pendant le cours du repas, à moins qu'on ne porte une santé : alors on se tient debout et découvert ^ Mais cela n'est de mise que pour les personnes de la plus haute qualité. « Car pour celles qui ne sont pas si éminentes et entre lesquelles il y a peu ou point de différence, il ne faut pas violer la maxime de la table, qui est de ne point se découvrir, l'usage l'ayant tellement établi, que l'on passerait pour un nouveau venu dans le monde d'en user autrement ''. »
Nous voilà donc poliment couvert, et assis autour de la table carrée, soit sur un banc, soit sur une chaise en bois. Heureusement que, depuis le XIV^ siècle, la mode s'est répandue d'y mettre des coussins"'. Regardons, en attendant les plats.
2. Sur la table, il y a une nappe. Dès le XIII^ siècle, on en trouve partout^. Mais les serviettes sont beaucoup plus récentes et plus rares. Les premières auraient été offertes, à Reims, au roi Charles VII, au moment de son sacre. A partir du XVI' siècle, l'usage s'en répand en F'rance, mais pas encore en Allemagne, ni en Italie, où l'on continue à s'essuyer au bord de la nappe '.
3. Les Suisses, selon Montaigne, n'avaient à table « qu'un petit drapeau [petit drap] d'un demy pied pour serviette; et le mcsme drapeau, les Souisses ne le déplient pas seulement en leur disner**. » Aussi, quand l'usage des serviettes vint à se généraliser, on le remarqua. Une sorte de Mercure allemand du XVI P siècle, le Gottcr-Iioth de 1674, nous apprend qu'on en donna alors dans les auberges de
I. Cries de 1560. — 2. Prévost, Elémeiils de politesse, cités par Gérard, p. 302. — 3. Ainsi Montaigne, que son scepticisme n'avait corrigé ni de ses superstitions ni de sa vanité. Il raconte : ♦ La seigneurie de Hasie fit ccst honneur à MM. d'Kstissac et de Montaigne que de leur envoyer par l'un de leurs officiers de leur vin, avec une longue harangue qu'on leur fit estant à table, à laquelle M. de Montaigne respondit fort longuement, estans descouvcrs les uns et les autres, en présence de plusieurs AUemans et François qui cstoicnt au poisle avecques eus, . Montaigne, p. 31. — 4. Gérard, p. 302. — r,. Liebenau, p. 96. — fi. Ilavard, Dictionnaire de laineublemenl, 1887, lH. Article nappe. — 7. Ibid., IV. Article serviette. — 8. Montaigne, I, p. 49.
Bàle. et il écrit le mot en français : « La serviette, a-t-on dit, est donc (.ncotc un triomphe de la civilisation française', m
4. Sur la nappe, à notre place, est un tranchoir-^ tablette ronde, en bois, sur laquelle nous aurons à découper notre viande. Kn général, entre la viande et le tranchoir, on met quelques tranches de pain ordinaire. A côté du tranchoir est l'assiette destinée aux liquides ^.
C'est seulement au XVP siècle, que le mot assiette a pris la signification devenue habituelle aujourd'hui. Avant ce temps, l'assiette, à bien prendre, n'existait pas. Pour les aliments liquides, elle était remplacée par l'écuelle, et pour les aliments solides par le tranchoir ou tailloir, avec des tranches de pain rassis pour boire le jus de la pièce découpée. Il faut attendre au commencement du XVP siècle, sous le règne de François 1", pour voir apparaître les premières assiettes'.
Les assiettes sont d'abord en bois, puis en étain. Au XVL siècle, on trouve les deux''. En 1574, il est interdit aux hôteliers lucernois de se servir d'assiettes et de verres en bois. La mesure est sage, car l'étain est plus facile à nettoyer que le bois. Et peut-être, en prenant leur ordonnance de ijyS, les honorables magistrats lucernois s'étaient-ils souvenus de celle que leurs prédécesseurs avaient dû prendre 25o ans plus tôt, en i3i5, alors qu'ils ordonnèrent aux hôteliers de laver leurs verres... au moins une fois par semaine *.
En i58o, dans les grands hôtels, « la plus part, dit Montaigne, servent des assietes de bois, voire et des pots de bois... et cela net et blanc, ce qu'il possible. Autres, sur les assietes de bois, y en ajoutent d'étain, jusques au dernier service du fruit, où il n'en y a jamais que de bois. Ils ne servent de bois que par coustume ; car, là mesme où ils le servent, ils donnent des gobelets d'argent à boire et en ont une quantité infinie '. »
I. Gérard, p. 2S7. — â. Une gravure, dans Liebenau, p. 82, représentant un grand dîner à Berne, en 1630, nous montre sur la table des tranchoirs, pas d'assiette, des couteaux, pas de cuillère ni de fourchette. Un convive coupe, avec son couteau, un morceau de la volaille placée au milieu de la table. — ;t. Havard, IV. Article tranchoir. — i. Havard, I. Article ussiette. — .'i. Liebenau, p. 95. — 6. Ibid., p. 94. — « Il s'agissait, nous fait, il est vrai, observer M. Dcnkinger, non d'un lavage proprement dit, mais d'un « récurage, » semblable à celui que l'on fait subir chaque semaine aux étains et aux cuivres. Il y avait dans la salle un baquet où l'on trempait le verre avant de s'en servir. L'usage existe encore en Bavière. Sans cela le bois eût pris une odeur infecte. » — ". Montaigne, I, p. 39. — < Le noble s'en servait [du bois) dans son château comme le serf dans sa chaumière. Qu'adoptèrent, pour signe de leur ein/>riii<e, les gentilshommes des bords du Léman, coalisés en 1527 contre l'introduction des nouvelles doctrines reliv;ieuses? Au sortir du festin qui les réunit pour la première fois, chacun prit sa cuiller de bois, sa cuiller de racine de bruyère, et la suspendit à son cou, ou la plaça sur son chapeau, comme marque de ralliement, comme véritable croix ifordrt de l'association chevaleresque, connue, depuis ce moment, sous le nom de Confrérie de la cuiller. De môme les gentilshommes des Pays-Bas, ligués contre les tentatives tyranniques de l'Espagne, prirent pour signe de reconnaissance une ccuelle de bois, qu'ils portèrent dès lors sur leurs manteaux.... Nous avons vu un grand nombre d'inventaires datant du quatorzième au seizième siècle, prouvant qu'à l'armée, dans la marine, dans les châteaux, les couvents, les hôpitaux, ainsi que chez le bourgeois, la vaisselle de bois dominait toutes les autres, ce qui explique l'étonnante rareté, dans nos Musées, des iioteries proprement dites, provenant du moyen âge. » Blavignac, Enseignes, p. 4.
82 LA VILLE
Evidemment, il n'y a pas de coutume rigoureusement uniforme ; ces détails dépendent des circonstances, de riiôtellerie, etc.