‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 2)Chapitre 21 sur 116 · PREMIER!-: PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIER!-: PARTIE

Le faubourg de Plainpalais.

L'étymologie du mot Plainpalais nécessiterait, à elle toute seule, une dissertation. On peut se contenter de toutes celles qui ont déjà été écrites et accepter que plain signifie « plaine ; « et que palais vient, non de palatium (palais des

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moines), ni de palus, pâli (palissade), mais de palus, paludis (marais). C'était un espace marécageux'.

En effet, le lit de TArve, et même sa jonction avec le Rhône, étaient autrefois beaucoup plus rapprochés qu'aujourd'hui de la ville ^, et une grande partie de Plainpalais a été formée par les atterrissements de la rivière.

C'est dans cette plaine de Palais, et dans la partie appelée Petit-Palais, que nous trouvons le couvent des Dominicains.

Dès 1222, les Frères prêcheurs (dont l'ordre ne datait que de 121 5) font leur apparition dans le diocèse. L'évèque Aimon de Grandson leur confie, à deux ou trois reprises, le soin de prêcher la croisade et de confesser ses fidèles ^ — Mais rien n'indique qu'ils se soient immédiatement établis dans la ville. On peut croire, cependant, que cet établissement eut lieu bientôt, car, en 1284 (? juin), deux Frères prêcheurs figurent l'un comme délégué, l'autre comme témoin, dans la sentence rendue à Genève par l'archevêque de Vienne '. — Est-ce alors que, selon une tradition, ils auraient eu leur maison dans la Ville neuve, entre le Grand Perron et l'impasse du Château Vert, dans la paroisse de la Madeleine^ ?

En tout cas, c'est bien vers 1263 seulement qu'on doit placer les commencements de leur établissement à Plainpalais. Le i"' décembre i263, ils y possèdent déjà une terre*, et d'après le Régeste genevois cette terre serait celle dite : // charmurs de palais, donnée, le 23 février i263 ', à Pierre de Savoie, et tout de suite rétrocédée par lui aux Frères.

Rien que de I263 à 1273, dix-sept actes ont été conservés, par lesquels les Dominicains préparent ou étendent cet établissement. En 1267, il est question d'une maison**, en 1269 de l'œuvre (opus) des Frères^, et de leur clôture {clausuram)^*^, en 1270 du jardin *'. L'église n'est peut-être pas finie en 1284**. — Le

1. Galiffe, p. 149, 150. — 2. Ce fait seul explique les passages de certaines chroniques, comme celuici : < La rivière de l'Arve recontloit jusques en la Corraterye des faubourgs de Genève. > — J. Vuy ; « Deux notes sur l'étymologie du mot Corraterie », dans les Mémoires de l'Institut national genevois, XIV, 1878- 1879. — Kontaine-Borgel, Souvenirs de Plainpalais, 1887. — « Il est évident qu'anciennement l'Arve, depuis le coteau de Champel, s'étendait sur une grande partie de la commune de Plainpalais actuelle et allait se jeter dans le Rhône près du pont de la Coulouvrenière. Lorsqu'on creusa les fondations du Conservatoire de musique et de l'Université, on reconnut le lit d'un puissant courant d'eau, avec des débris de céramique romaine usés parle roulis des flots, et, lors de la construction de l'hôpital cantonal, on a retrouvé dans le sol des bois flottés appartenant à nos essences sylvestres et qui pouvaient fort bien remonter au VI": siècle. > I-'atio, Genève à travers les siècles, p. 14, 15. Voir plus haut, p. 91, n. i. — 3. R. G., N° 634 Enquête dirigée contre l'évèque Aimon de Grandson, après 1227. — 4. R. G., N° 667. — o. Galiffe, p. 125 n. I ; « Dans ce cas, selon nous, probablement dans le même quartier que le couvent des Frères Mineurs puisque c'était celui où étaient possessionnés les nobles d'Alinge, qui, au dire de Besson, donnèrent beau coup pour ce premier établissement. • — L'étroit passage de Monnetier aurait-il tiré son nom de monas tère (nioneti, inonesti), c'est-à-dire du monastère des Dominicains? Fontaine-Borgel, p. 14. — 6. R. G. N» 964. — 7. Cette donation a été conservée aux Archives par un Vidimus du 1" mai 1271, dressé à la demande des Frères prêcheurs de Genève. R. G., N" 950. M. D. G., XIV, p. 60. — 8. 3id., p. 96. 20 avril 1267 « Peciam terre quam habeo prope domum ipsorum. > — 9. Ibid., p. 102. 30 mars 1269 ou 1270 : « Ad opus fratrum predicatorum de palatio. » — 10. I6id., p. iio. 3 novembre 1269 : < Infra clausurain dictorum fratrum. . ~- 11, M. D. G., p. u6. 1270 : « Adheret viridario dictorum fratrum. . — 12. Ihid., p. 177. 16 février i2«4 : Le prieur des Frères prêcheurs de Genève donne quittance de 63 livres envoyées pro opère ècclesie nostre par le prieur provincial de France.

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couvent devint somptueux, et Téglise fort belle. Senebier dit qu'on estimait ses bas-reliefs'. — Parmi les autres richesses- figurèrent « ung tableau fait par grande e.xcellence,... qui avoit cousté sept à huit cens escus, » donné par un Florentin -; et l'horloge astronomique avec une sphère d'or, donnée en 1405 par le cardinal de Brogny ^

D'après Bonivard, le couvent était distant de 780 pas de la porte de la Corraterie * (ce qui indique comme emplacement l'usine à gaz, à la Jonction) ^, et on s'y rendait par la rue des Etiipes, qui longeait le Rhùnc, ou par la rue des Grangesde-Palays, qui allait aux jardins du couvent.

A cette époque, églises et couvents servaient un peu à tous les usages : c'étaient des lieux publics (il n'y en avait guère d'autres), et on en profitait.

Ici donc, les simples citoyens se réunirent plus d'une fois en confrérie, par exemple le g mai 1529, lorsqu'ils rédigèrent les statuts du noble jeu de l'arc*; les magistrats tinrent leurs séances dans la salle capitulaire, en 1462, i522, etc.

Ici se retrouvaient les partisans de l'alliance suisse, les eydguenots, au XVI' siècle. Faut-il en conclure que les Dominicains étaient des esprits indépendants, et qu'ils contribuèrent à préparer la révolution'? Ce dut être bien inconsciemment, en tout cas, et plutôt par leurs désordres que par leurs qualités. La célèbre caricature de 1401 , que nous avons reproduite *, et qui montre si peu de respect même pour les papes, n'est pas davantage un argument décisif. A cette époque, les railleries les plus indécentes n'avaient rien de subversif, et c'est sans doute parce qu'on n'y attachait pas plus d'importance qu'aux grosses et grasses plaisanteries des sculpteurs dans les cathédrales, que le tableau satirique, pris dans quelque rafle inquisitoriale, fut négligemment conservé ^.

Ici logèrent l'évèque patriote Adhémar [Fabri?]'", quand il était prieur, et Furbity, le dominicain dont la dispute avec Farel marqua la fin de l'ancien régime, et le fameux solitaire de Ripaille, pape et évèque *'....

Mais parmi les hôtes du couvent, il faut surtout noter les ducs de Savoie, qui aimaient à y descendre avec leur suite. C'était la meilleure hôtellerie, la plus vaste et la plus riche qu'ils pouvaient trouver '^. En août i523, le duc Charles III y arriva avec sa femme, Béatrix de Portugal, et la duchesse y resta jusqu'à ce qu'elle y eût fait ses couches, le 2 décembre.

On a conservé le récit des fêtes dont Plainpalais fut alors le théâtre. C'est bien caractéristique de la vie du temps :

1. M. D. G., IV, p. 46. - i>. Froment, Actes et gestes, p. 148. — 3. A la Rcformation cette horloge fut transportée à la tour de la porte du Pont du Rhône, et l'incendie de 1670 la détruisit. Galiffc, p. 36 et n. 2. — 4. Bonivard, Chroniques, liv. I, chap. 2, éd. Kick, I, p. 39. — S. l'ontaine-Borgel, Souvenirs de Plainpalais, 1887, p. 13. — tl. M. D. G., VI, p. 293. — 7. GaUffe, p. 209. — 8. Voir Jean Calvin, II, p. 101 et n. 3, p. 103. — 9. Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, III, p. 376, 377. Froment, p. 154- — «0. Voir plus loin. — 11. « Le nom des Frères prôcheurs survit de nos jours [1845] dans celui du Bois des Frères, près Vernicr, autrefois possédé par eux. > Pictet de Sergy, Genève, 1845, I, p. 312, note. — ta. « Il se pouvoit bien appeler palais, à cause de son amplitude, car le Duc et la Duchesse de Savoye y logcoient avec leur train ordinaire sans guères déranger les moines qui estoient en assez bon nombre. » Bonivanl, Chroniques, liv. I, ch. 2, éd. Fick, 1, p. 39.

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a Proccdans par plan palais luy vindrent au devant premièrement V" [5oo] hommes, beaulx personnaiges des plus éminans de la ville, tous vestuz d'habis blancz. les ungz de drap et toille d'argent, les aultres de satin de damas et de thaphetas, deschiquestés et entrelassés de soye tanée pour faire la devise de la dicte dame. Les ungs pourtoient piques et les aultres grans espées, et estoit leur capitaine Jehan Philippe, acoustré d'ung manteau de velour tané, doublé de toille d'argent, et avoit sa femme, quant ot quant luy, belle et richement acoustrée que faisoit beau voir....

1) Après ceulx-cy vindrent les dames bouriouses ' de Genève pourtantz en leurs testes bonnests de toille d'argent et de satin blanc, cornestes de tané sous grisphes d'or; leur roubes estoient les unes de toille d'argent, les aultres de satin damas et aultre soye blanche deschiquestés à la mode geneveysane, et bordés à trois bandes larges de 4 dois de velour tané, avec chauses et soliers blancz, portans dars et targuestes [boucliers] blancz et tané, que faisoit beau voir, et estoient en nombre environ de trois cens ^. »

Douze ans plus tard, c'est un bien différent spectacle que nous offre Plainpalais.

La révolution a éclaté : le dimanche 8 août, le bris des images a commencé à Saint-Pierre — à tout seigneur, tout déshonneur — et les chefs du mouvement soupent chez l'un d'eux, Pierre Verne. « Après soupper, voulloynt aller par toutes les aultres églises de la cité fayre le semblable. » Mais les plus avisés font observer qu'on les accusera d'avoir accompli cet acte après boire, étant « yvres, » et qu'il valait mieux attendre le lendemain matin, « pour oulter toutes callomnyes et occasion d'escandalle. » Cet avis sage l'emporta. Le lendemain, de fort bonne heure, le tambourin rassembla ces soldats d'un nouveau genre « et se sont mitz en armes, et en rench de bataille, pour aller batailler contre toutes les aultres ydolles des églises de la ville. » La troupe descend au couvent de Plainpalais ; les idoles ont le même sort : « et les ont mises en pièce et bruslé, sans en rien réserver. » Quand on arriva au beau tableau dont nous avons parlé, les moines, sans doute, offrirent « cent escus aux compagnons et qu'on ne le brisa pas. » Mais ces compagnons citèrent les passages bibliques, la loi, saint Jean, « et ainsi mirent tout par terre ^ »

Le lendemain, 10, le Conseil, « considérant que ce brisement d'images d'hier cause de telles douleurs aux prêtres, qu'il est vraisemblable qu'ils veulent s'en aller, et qu'on soupçonne qu'ils n'emportent hors de la ville les droits et joyaux

I. liourfjeoises. - i. M. D. G., I, p. 189, 190. — Les Genevoises jouaient au.x amazones ; « Les femmes, leurs cottes retroussées jusques au genoul, pourtoient une chascune une légère rondelle à la main gauche, et ung dard ou javelot à la droicte, et avoient leur capitaineresse.... Et la porteresse d'enseigne estoit une belle grande femme, fille du grand jaques, que la manioit et bransloit aussy proprement comme eut sceu faire ung souldard qui n'auroit toute sa vie faict aultre chose.... Si luy marchèrent audevant, je ne dis pas hommes et femmes, mais femmes et hommes, car il fallut.... que les femmes eussent l'honneur. . Uonivard, Chroniques, liv. IV, ch. 2, éd. Fick, II, p. 213. — 3. Froment, p. 147, 148,

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des églises», ordonne que « tous les biens des églises seront inventoriés'. « Des prud'hommes déposeront tout en secret.

Les religieux se mirent alors — on ne peut leur en faire un trop gros crime — à déménager clandestinement, « dépouilant leurs couvents de toutes choses. » On envoya des gens (21 septembre i535) pour mettre en sûreté tout ce qu'il y avait -. Mais l'ordre fut sans doute mal exécuté, car un mois après (9 octobre) les moines de Saint-Augustin continuent leur déménagement, et le Conseil envoie le capitaine-général Baudichon pour « y prendre garde et faire apporter en ville ce qu'il trouvera encore au dit couvent ^. «

Impossible d'arrêter le pillage. Aux moines — et avec moins d'excuses — succèdent les simples rôdeurs : chacun s'empare de ce qui lui convient et, « parce qu'il y a tant de larrons qui le pillent qu'à peine tous les guets suffiraient pour le garder, on résolut qu'on vendrait au plus offrant la dite dépouille. » Ce qui fut fait immédiatement (12 novembre). Le même jour « on vendit au plus offrant, à 1 extinction de la chandelle, la dépouille susdite des murailles du couvent de Palais, assavoir les tuiles, le fer, le bois, les briques, les portaux, les fenêtres, les virets et les degrés, et ce pour le prix de 235 écus d'or soleil, à condition que toutes ces choses seraient enlevées du lieu dans quatre mois *. »

C'était fini, et quelques années après il ne resta plus à Plainpalais que le tir de l'arquebuse et le cimetière.

Le tir à l'arquebuse se trouvait dans cette partie de Plainpalais qui porte encore le nom de Coulnuvrenière.

Les coulevriniers (Collobrinarii ) formaient un des trois corps d'élite-"' des milices genevoises. Leur chef était celui de leurs membres qui avait fait le plus beau coup de cible à la dernière fête annuelle.

A ces exercices de tir on se servait, non de la coiilcvrinc, mais de Y arquebuse

1. Flournois, Extraits (Froment). — En 1530, il y avait eu un premier dépouillement des églises. C'est ainsi que, le 23 décembre, ^IW^ de Saint-Pierre, les frères de Palais et les sœurs de Sainte-Claire, demandent qu'on leur rende leurs joyaux pour la décoration de leurs églises au.\ fêtes de Noël. On remet au.\ frères de Palais une Notre-Dame d'argent doré, un saint Thomas d'Aquin d'argent, l'encensoir avec la navette et une belle croix. Le tout fut restitué. Et le 29 décembre, le Conseil fait une vente de joyaux et reliques des frères de Palais. En particulier, il vend une croix, un Dominique, le jubilé, une custode, 8 calices, 8 patènes, une Notre-Dame, une croix, un encensoir avec la navette, un reliquaire, une rose, 4 esquérites (?), un cœur, un S> Dominique, un S- Thomas d'Aquin. (Flournois, Extraits.) — Le petit oratoire de Jean Nergaz fut ruiné, en 1530, par les Bernois. Jeanne de Jussie {Levain du Calvinisme) dit que • ces chiens [les Suisses] qui de nuict faisoient le guet sur l'artillerie de l'Oratoire, abbattircnt l'autel de la chapelle, et mirent en pièces la verrière où estoit en peinture l'image de Monsieur S. Antoine, abbé, et Sainct Sébastien. Ils rompirent aussi totalement une belle croix de pierre, et des billons d'icclle faisoient selle pour se seoir autour du feu. . C'est là que se trouvait la « belle Nostre Dame, . semblable à la fresque de Saint-Gcrvais. (M. D. G., VII, p. 175, 176. III, p. 310.) - -2. Flournois, Extraits (Froment). - :i. Ibici.- i. Ibid.-H. Les deux autres étaient les archers et les arbalétriers.

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(arme à feu avec rouet qui se bandait avec une clef et se portait sur l'épaule *) : de là le nom de tir à Tarquebuse.

Quant au roi du tir, il avait, avec les honneurs, de fort sérieux privilèges. Il était exempt des contributions, impôts, gabelles, etc., exemptions qui procuraient aux marchands en gros « des bénéfices considérables, ne fût-ce que ceux qui résultaient de la franchise d'importation, de sortie et de transita «

Pour stimuler les citoyens à s'exercer avec des armes à feu (qu'ils doivent fournir au moment de leur réception à la bourgeoisie^), on établit des prix pour les meilleurs tireurs''. 2 août 1474 : « Ordonné de faire trois prix, chacun de la valeur de 6 florins, un pour les arbalétriers, un pour les archers, et un pour les arquebusiers (colovrenerii), » à une condition assez curieuse, à savoir « qu'ils trouvent des gens qui se fassent recevoir bourgeois, afin d'avoir le dit argenté » Ce tir fut établi (2 mai 1475), sans doute, à Rive ^

Mais, le 25 juillet i5i4, « on acheta le pré situé près de l'hôpital des pestiférés à Plainpalais pour y établir le jeu de l'arquebuse. » Et, le 12 janvier i5i5, « Philibert Berthelier est commis pour faire un lieu pour les arquebusiers (colovrinarii), là où ils l'ont demandé. » Enfin, le 25 mai, il est « ordonné que les syndics visitent le lieu 011 les arquebusiers {colovrinarii) veulent faire leur exercice, et qu'il soit terminé du consentement de M. l'évêque, des syndics et du Conseil '. »

En 1541, le tir dut être agrandi, « le lieu de laz Collovregnière est petit, » est-il dit, parce que « plusieurs compagnyons ce exercitent à l'aquebute. » On décide de « l'élargir » de telle sorte qu'on puisse y mettre « troys ruelles » ^ ; et quelques jours après, 20 juin, Pierre-Jean Favre et « le vieulx roy des arquebutiers » sont « députés pour fère édiffier laz collovregnière ^. »

Le bâtiment a plusieurs fois été réparé et remanié; il a plusieurs fois disparu ; mais il nous reste, ce qui est plus curieux que le monument lui-même, son esprit, son règlement, tel qu'il fut rédigé le 2 août 1548.

C'est suggestif. Le titre seul le prouve : « Les règles et ordre que devront tenir les arquebusiers, tant en l'honneur de Dieu qu'à l'avancement du dit jeu. »

« Quiconque jurera le nom de Dieu pour la première fois baisera terre, et donnera un quart à la boîte; et qui persévérera au dit jurement, celui dit jour, sera privé du jeu et d'émolument de celui.

» Si aucun blasphème le nom de Dieu, comme « pour le sang », et autrement, pour la première fois, donnera un quart à la boîte et sera pour le dit prix privé

I. Fontaine-Borgel, p. 29. — i. Galiffe, p. 326. — .1. Voir plus haut, p. io6. — 4. 6 octobre 1461. Les bourgeois qu'on recevait en ce temps-là payaient la plupart 7 H. et une arquebuse valant 15 sols. Flournois, Extraits (Grenus). — 3. Ibid. — 6. Blavignac, Histoire des enseignes, p. 104. — Les Registres (2 mai 1475) portent : « Tireurs d'arquebuse {ludeittes de colovrina) demandent qu'on leur donne quelque argent pour faire une place et un bâtiment où ils puissent tirer {ludere). On leur accorde l'argent qui serait donné par trois bourgeois que l'on recevrait, assavoir 6 fl. pour chacun, pour être employé à bâtir un tirage d'arquebuse. . Flournois, Extraits (Grenus). — 7. Flournois, Extraits. Voir S. Coutau, capitaine fédéral, Archives de la Société de l'Arquebuse, 1872. — 8. 14 juin 1541, Registres du Conseil, vol. 35, f. 235. — 9. Ibid., vol. 35. f- 241.

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du dit jeu ; mais s'il continue, méprisant la dite peine, et se rendant rebelle, sera par le dit roi et ses conseillers prive pour an et jour du dit jeu et de la compagnie.

» Qui diablera, comme : « Le diable t'emporte, m'emporte ! » payera un quart à la boîte.

I) Qui parlera de choses deshonnctes (comme d'hommes et de femmes, depuis la ceinture en bas), tant au jeu qu'en table des compagnons, payera un quart à la boîte. 5)

Mentionnons encore une addition de iSSg (25 juillet) : « Pour ce qu'on entend que les dits arquebusiers ne cessent pas de tirer encore qu'on sonne le sermon, et puis ne vont pas au sermon ; pourquoi on arrête que dimanche prochain le saultier aille faire défense, vers la Coulouvrenière, de ne tirer aux dites arquebuses, à peine de 60 sols, après le premier service'. »

La confrérie ou Société du tir avait sa fête annuelle, avons -nous dit, et, comme sa cible consistait en un oiseau de carton ou de bois peint, appelé papegay, et placé au sommet d'une perche, d'un màt, la fête portait le nom même de papegay.

Ce papegay^ était l'occasion de la grande réunion annuelle des Genevois, sur les prés de Plainpalais, quelque chose comme les courses de Longchamp à Paris. Toute la population se transportait hors de la ville, si bien que celle-ci restait sans défense, selon un curieux procès-verbal du 28 mai i55i :

Les ^ens du roi de France sont à Saint-Claude : « Icy est parlé du papeguay et d'adviser pour les éminents dangiers, quant l'on tirera le dict papeguay, et de la garde de la ville. Et est arresté que toutes les portes de la ville soyent serrées, le lieutenant aye ses officiers avecque leurs alabardes après soy ; chcscun face bon gued ; que les compaignons ne tirent point par la ville; les seigneurs syndics fairont tenir les gueds prest à s'exercer selon qu'ils verront nécessaire '. »

On comprend que ces réunions tumultueuses fussent favorables aux complots, aux émeutes et à la contagion des épidémies. L'autorité veillait continuellement. Nous ne citerons que sa décision au i5 mai i552: « A cause des dangiers des maladies, sera bon ne faire point de papeguay pour ceste année. » On pourra toutefois tirer, « sans tamborin ny trompette \ »

Le tir, le stanJ n'est pas le seul souvenir qui reste de l'ancien Plainpalais, le lieu des jeux; il y en a au moins un second, le cimetière, le lieu des douleurs; même celui-ci est mieux conservé que celui-là.

». Coutau, p. 20, 21, 27. - i. Les coulevriniers tiraient encore à l'oiseau, soit au papcyay, en 1536. En 1541 seulement apparaissent les rouelles ou cibles. Blavignac, Hisloire des euseignes, p. 105. - :t. Registres du Cortseii, yol. 45, (■ 295'- — *• Ibiil.,\o\. 46, f. 204.

On était à la fin du XV" siècle, et l'espace occupé par le cimetière actuel s'appelait les « Arénières ». Ce nom indique suffisamment une grève inculte et infertile, et confirme l'étymologie de Palais, le théâtre plus ou moins marécageux des inondations de l'Arve. Depuis des années le besoin se faisait sentir d'un hôpital pour les pestiférés. Les « Arénières » parurent singulièrement propices.

Dès 1463 (4 avril), la peste et ses terreurs s'établissant dans la ville, le Conseil général commit «quelques-uns pour bâtir» cet hôpitaP. Le projet resta sans doute à l'état de projet, car, en 1469, les syndics formulèrent une demande en règle. L'évêque y répondit favorablement, mais l'édifice ne fut construit que quelques années plus tard. Nous lisons à la date du 7 avril 1475 : « Hôpital des pestiférés : on établit deux personnes pour en avoir charge, alternativement, à qui on donne dix-huit sous par mois. On leur remet par inventaire les meubles du dit hôpital, consistant en 6 coîtres, 6 couvertures et 6 draps de lit"^ » C'était bien peu !

En 1478, la confrérie des cordonniers obtint l'autorisation d'ériger, pour son usage, sur le terrain indiqué, un petit hôpitaP qui existait encore en 1844^ et que Gaudy-Le Fort décrit ainsi : « La petite maison, qu'on trouve à droite en entrant dans le cimetière, se nommait la maison de Saint-Crépin. Elle servait d'hôpital des pestiférés au corps des cordonniers de Genève, qui l'avaient fondé en 1478, comme le témoigne l'inscription qu'on lit au-dessus de la porte d'entrée : « Lan mille iiij*^ Lxxviij et le pmier jo'' de septebre ceste maisô fust » fôdée p. le' cordoanier. de Genève^. » [Page 145.)

Enfin, tout cela étant insuffisant, le 9 avril 1482 l'évêque, entouré des syndics, du vidoriine, de beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques, posa la première pierre de l'édifice, « qu'on veut bâtir de neuf. « Ce devait être l'édifice définitif.

C'était bien nécessaire, car les ravages de la peste à Genève étaient épouvantables.

Après la peste de 10 12, la première dont il soit fait mention (qui aurait emporté 4000 personnes?), et celle de 1849 (qui aurait fait 5ooo victimes?), le fléau réapparaît en 1454, et les reprises du mal se rapprochent dès lors beaucoup; il y en a quatorze ou quinze, d'intensité variable, jusqu'en i55o. En i53o on l'attribue à un complot. Les troupes suisses, qui sont allées en France, l'apportent à Genève en 1542 et 1548. De nouveau il y a 2000 victimes en 1545, et exécution de boute-peste.... « Dans la seconde moitié du XVP siècle, les épidémies sont encore fréquentes. La plus violente fut celle de i568, qui dura cinq ans, avec

I. Flournois, Extraits (Grenus). — 2. Ibid. — .t. Le 21 novembre 14S1 il est décidé . que l'iiôpital donné à l'abbaye des cordonniers leur soit ôté, puisqu'ils ne font pas ce qu'ils avaient promis. > Et Flournois, dans SCS Remarques, p. 15, ajoute: < Je ne sais ce qu'ils avaient promis et qu'ils n'accomplirent point. . - 4. M. D. G., III, Chaponnière et Sordet, Des hôpitaux de Genève avant la Réformation (l'hôpital des pestiférés, p. 276-340), p. 284, n. 3. — Sans doute restauré en 1638. — o. Gaudy-Le Fort, I, p. 87. — Galiffe (1869) dit : « Il n'y a que peu d'années qu'on voyait encore à droite cette vieille maisonnette • fp. 224). L'inscription est au musée épigraphique. — 6. Flournois, Extraits (Grenus).

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une forte exaccrbation en iSyi. » On brùlc de nouveau des boute-peste en i568. La peste se montre encore, avec peu de gravité, de iSgô à 1399; elle éclate de nouveau violemment en 161 5, enlevant i65o personnes en sept mois. De 1628 à i63i, il y a une nouvelle reprise du mal, peu intense mais prolongée, donnant lieu à 3oq décès. Enfin la peste disparaît après une dernière atteinte de i636 à 1 640 ' .

Mais comment se faire une idée des souffrances endurées par les victimes du fléau ? C'est ici une des pages les plus lugubres de l'histoire des mœurs de l'iiumanité. Laissons parler eux-mêmes les documents authentiques.

En 1454, Thomas de Sur, archevêque de Tarse, administrateur de l'évéché pour Pierre de Savoie, ordonna que tous ceux qui avaient chez eux des personnes atteintes de maladie épidémique eussent à les chasser de leurs maisons et qu'euxmêmes dussent fermer leurs habitations et sortir de la ville sous peine de confiscation de tous leurs biens-. Les syndics protestèrent, on ne sait trop pourquoi, car les ordonnances subséquentes ne furent pas moins barbares. En 1492 (4 décembre), on ordonne de fermer les maisons infectées, et les infectés doivent porter des marques distinctives ^.

L'ordonnance de 1529 est curieuse à lire dans toute la naïveté de son texte latin. D'abord, le titre : 5 août 1529. Scandallum pestis. La peste, un scandale! Une petite fille a été malade, est morte. Alors arrive, le 17 août, le règlement. Tous ceux qui ont été atteints de la maladie, ou qui se sont trouvés en contact avec les malades, doivent se tenir isolés, sous les peines les plus sévères {se retrahcre siib fovmidabilibus pénis), comme d'être chassés à coups de fouet et de pierres (verberibiis affligentur et lapidabitutur). On fait fermer le couvent de Rive (20 août), parce que la peste y est ipr opter scandalla pestis et infectionem). Bien plus : un certain nombre de pestiférés s'étaient retirés dans des cabanes qu'ils s'étaient construites aux Pàquis {des chavanes in pascnis sancti Gervasii).

I . Ed. Mallct, Notice sur les anciennes pestes de Genève (tiré de la Bibliothèque universelle, janvier 1835), p. 4-8, et Léon Gautier, « La dernière peste de Genève, » 1636-1640. M. D. G., XXIII, p. 3 et ss. Une note additionnelle du D"^ d'Espine à l'opuscule de Mallet émet l'idée que la « peste » était le « typhus d'Europe, ou affection typhoïde épidémique » (p. 23). M. Gautier dit: •■ Mallet et, après lui, le "D' d'Espine ont contesté que ce fût une épidémie de peste véritable ; ils ont supposé qu'il s'agissait, l'un du choléra, l'autre de la fièvre typhoïde. Je suis, pour ma part, persuadé qu'il s'agissait bien de la peste. > — Ajoutons cette note de Gautier, à la date du 16 septembre 1544 : ' !■ est à remarquer que la maladie de la peste n'empêchait pas ceux qui en étaient atteints de marcher, d'aller et de venir, ce qui parait entre autres par cet endroit du Registre où il est dit que l'on défendait au.\ malades atteints de la peste, estant à l'hôpital pestilentiel, d'aller tirer à la Coulouvrenicre, mais d'aller faire cet exercice ailleurs. > Extraits des Registres publics (12 vol. in-fol.). Vol. I, p. 139. Archives. M. H., n" 49- — 2. M. D. G., III, p. 278, 437 et ss. — 3; Ibid., p. 295. — 31 mai 1457. ♦ Décidé sur le fait des lépreux... que les guets (vigiles) n'en laissent entrer aucun dans la ville, et s'ils entrent qu'ils soient immédiatement saisis et conduits aux prisons accoutumées par les dits guets. . Registres du Conseil, tome I, p. 197- — 25 juin 1489. « Peste survenant, on public : que personne ne joue à la paume, ni à aucun jeu qui échauffe, et qu'on n'échauffe point les étuvcs, et que les maîtres des instruments de musique n'en jouent point, ni en public, ni en particulier. » l-lournois, Extraits (Grenus). — 24 juillet 1528. « Cries que tous ceux qui sont infectés de contagion aycnt h n'entrer point en cette ville, qu'ils n'aient fait quarantaine dans un lieu non infecté, à peine d'être mis au carcan (in collardo), et que tous les pauvres qui ne sont pas de la ville, et qui peuvent marcher, ayent à sortir. » Ibid.

On trouve qu'ils sont encore trop près de la ville, et on envoie le guet (7 sept.), avec des piques (ciim picquis), et Tordre, après avoir eu la précaution de quitter leurs costumes {suis vestibus officii derelectis), de détruire, de brûler les dites cabanes, et d'en chasser les malheureux par toutes les violences nécessaires {vi ac violenter dictas morbatos a dicta loco expellere) '.

Enfin, les cries du 2 septembre i53i sont peut-être plus féroces encore; elles menacent de traiter les pestiférés comme des meurtriers, ni plus ni moins : Crie du 2 sept. i53i : « Item que ung chescung soit tenus, pendant la suspection du dangier, qui seront infectz de peste ou suspecs, ce retirer et séparer, sans converser avecque les aultres non infectz, sus poine de estre pugnis pour cas de moultre [meurtre] sans grâce avoir. Item que ung chescung non ayant charge du guet pendant ce dangier se doibgent retirer à huitz heures et tous infectz de peste ne soyent hosé ny si hardis de aller par la ville devant neufz heures, sus poine di estre fuecté par la ville ^. »

Lisons encore : 26 juin i543 : on fait « cries que tous estrangers, en trois jours, ayent à vuyder la ville » sous peine « de troys trest [traits] de cordée » — 24 juillet i543: « que nul infect de peste n'aye à aller par la ville devant dix heures de soyer (soir) et [après] troys heures le matin, sans guydon \ » — 21 avril 1545 : « Icy a esté proposé comment en la ville la peste est fort urgente et en plusieurs maysons, mesme est prinse aut grand hospital, et sur ce ordonné, tant à cause de la peste que de la grande povreté qu'est aut peuple causant la cherté du temps, que la cour ordinayre du seig"^ lieutenant doybge supercéder pour un temps''. » — i" juin i568 : «Estant proposé qu'advenant que nostre S' visite quelqu'un de peste, tous ceutz qui auront esté en telle maison sont séquestrés, ce qui est grand scandale ; à quoy pourroit estre obvié en advertissant par les dixeniers que ceutz qui auront des malades suspectz de peste ou d'aultres maladies ne sortent point jusques à ce qu'on voye que ce sera : a esté accepté que ainsy soit faict ^. « — ■ En même temps on défend d'apporter au marché des « fruitages nouveaux », parce qu'ils sont très dangereux, et « d'aultant que les baings sont aussy dangereux, arresté qu'on les défende. » On ordonne « de tuer et de se défaire des chiens et chats. » Ceux qui seront trouvés par la ville seront « tués par exécution ^ » — Enfin, on interdit à tous les chefs de famille de quitter la ville «plus d'une nuit », de peur que la ville ne soit « dépourvue. » On ne permet d'aller « aux champs », c'est-à-dire à la campagne, qu'aux femmes enceintes et aux enfants, « pour ce qu'en cest estât, elles sont plus exposées à recevoir la peste •*. »

17 août i5G8 : « Sur ce que esté raporté que les pestiférés qui sont dans la ville vont de leur autorité de jour par la ville et tiennent leurs maysons ouvertes, arresté de leur défendre à tous de sortir sans la présence de l'un des guidons et aussi d'ouvrir leurs portes et fenestres sinon de nuict ^ »

I. M. D. G., III, p. 326-328, n. 2. — 2. IbUt., p. 335, n. i. — :t. Registres du Conseil, vol. 37, f. 138. — i. Ihicl, f. 163V. — .'i. mr, vol. 40, f. 89. — ti. Ihid., vol. 63, f. 58. — 7. Iliid., f. 58V. — H. Ibid., f. 58. — «. Ibid., f. 93.

LES QUATRE FAUBOURGS 1^3

3 juin i568 : « A este arresté d'adjouster à la crie que nul n'ayt a pas pasquorer ses bestes en pleinpalais à cause de la contagion qu'elles pourroient attendre et puys communiquer aux hommes '. »

23 août i6i5 : « Faire couper quantité de boys de <;enevièvre que les charrets de Thospital iront quérir, puur brusier par les rues de ceste ville afiin de purifier Tair^. »

29 juillet i636: « Publication soit faicte dès cejourdhuy à son de trompe portant commandement à toutes personnes de faire... nettoyer leurs maisons, rues et allées chascun en droict soy et enlever toutes les immondices dans trois jours prochains, à peine de 25 fl. d'amande, comme aussy défense à toutes personnes de tenir dans la ville aucunes bestes défendues par les ordonnances comme pourceaux, oyes et autres, à peine de. confiscation des d"" bestes'. »

24 avril 1637: « (Extrait d'un rapport du sieur Sarrasin...) que dès quinze jours en ça il estoit arrivé qu'en deux maisons de la ville deux personnes estoyent tombées malades du mal contagieux, en chacune d'icelles une, et qu'à l'instant l'on avoit faict sortir de la ville les personnes et tout ce qui estoit dans les dites maisons et qu'elles avoyent esté dheuement puriffiées et que la ville estoit entièrement nette \ »

2 septembre 1637 : « M"" Frédéric Spanheim s'est présenté disant avoir charge de la compagnie de proposer à la S"° si elle trouvera bon qu'on licencie le collège, attendu l'occurence du temps présent, et que presques tous les estrangers se sont desjà retirés et plusieurs enfans de la ville : sur quoy a esté arresté qu'on approuve, que le d' licentiement se fasse dès demain sans limitation d'aucun temps ■'. »

Alors les rues, dans la ville, comme les routes, en dehors, sont désertes. Beaucoup de boutiques se ferment. De rares passants font des détours pour éviter, çà et là, des maisons hermétiquement closes, et devant lesquelles on voit encore des restes de feu, des débris de paille. Le collège est licencié ; les auditoires sont dispersés; aux prêches, la moitié des places reste vide. De temps en temps un « marron », un enterreur des gens morts de peste, recruté dans la partie la moins estimable de la population, passe, vêtu (au moins au XVII* siècle) d'un vêtement de treillis noir, qui justifie le nom de corbeau, par lequel le peuple le désigne avec terreur. Et le soir, après la retraite, le charriot infect fait entendre dans l'ombre et le silence son roulement deux fois lugubre^.

A propos de la peste, la conclusion n'cst-elle pas celle à laquelle nous sommes arrivé à propos des hôtelleries ? Pour la rudesse des mœurs, pour la dureté, le XVI' siècle est encore en pleine barbarie. Il est ce que l'a laissé le moyen âge. — Comment s'étonner que la Réformation n'ait pas transformé instantanément la civilisation au sein de laquelle elle apparaissait? Les moeurs suivent les idées, quelquefois de loin, et de très loin.

t. Registres du Conseil, vol. 63, f. 59. — 2. Ibid., vol. 114, f- >97- - •*■ /''"<''■ ^"J' '35. !'• ""■ ^ 4. Ibid., vol. 136, p. 117. — 5. Ibid., p. 251. — 0. Voir Léon Gautier, p. 58, 30.

LA VILLE

L;i cliapeilc des pestiférés au cimetière de Plainpalais. (Gravure Vischer).

L'hôpital des pestiférés de 1482 fut une première et petite amélioration. Il consistait en un rez-de-chaussée, avec une salle assez vaste pouvant contenir treize lits, un premier étage, composé de neuf chambres, ayant chacune un nom propre, sans doute celui d'un donateur, et un galetas. Il n "y avait, en tout,

que vingt-trois lits, ce qui était peu, en temps de contagion, « à moins d'entasser les malades dans une même couche '. »

Outre la maisonnette des cordonniers, nous voyons qu'il y a, en 1487, deux petites cabanes {duo cabotice) aux angles du cimetière {in aiigiilis)^, et c'est au milieu qu'on érigea une église, sous le vocable de Sainte-Marie de Miséricorde et de plusieurs autres saints.

La petite église était bâtie en forme de croix latine et décorée avec simplicité. Des parements. en laine couvraient ses autels; les vêtements du prêtre, de simple étoffe noire, portaient de grandes croix blanches; la croix rouge se trouvait seulement sur le drap mortuaire, sans doute pour indiquer le fléau auquel le défunt avait succombé '\

L'église fut terminée en 1487 et, depuis cette époque, les pestiférés, inhumés auparavant au cimetière de Saint-Léger '*, trouvèrent ici leur champ de repos, eux et eux seuls, jusqu'en i536.

En i536, le cimetière des pestiférés devint le cimetière général, le « cimistière des chrestiens à l'hospital pestilential'', » et ceux de Saint-Gervais, de Saint- Pierre, ainsi que le cloître adjacent, ne reçurent plus que quelques privilégiés ''.

Cependant, on attendit près de cent ans, jusqu'au 10 juin i633, pour l'enclore d'une muraille continue, « une muraille et closture, » parce qu' « il est messéant de voir pasturer le bétail au cimetière ^ » Et c'est cinq ans plus tard que, sur les murs du pourtour, on construisit sept petites maisons ou capites, pour servir de lazaret. On y incrusta quelques pierres sculptées qui avaient servi aux anciens hôpitaux de corporations. C'est ainsi que, sur la porte de la septième capite, on

1. M. D. G., III, p. 302, 303. — 2. Ibid-, p. 292, n. i. — 3. Blavignac, Notice historique sur le cimetière de Genève. M. D. G., VU (1849), p. 171, 172. — V. 9 juillet 1482 : « Corps morts de contagion hors de la ville ne doivent pas Être apportes dans la ville, mais enterrés au cimetière de Saint-Léger. > Flournois, Extraits.

— ». Petit mémorial du notaire Messiez. M. D. G., IX, p. 28. — 6. Flournois, Extraits. lo septembre 1536.

— En 1542 (26 septembre), on établit près de Rive un cimetière qui, en temps de peste, devait recevoir ceux qui n'étaient pas morts du fléau. Galiffe, p. 223, n. 2. — 7. Registres du Conseil, vol. 132, f. 119^.

LES QUATRE FAUBOURGS

voyait la date de i5u)*, et la seconde capite n'était autre que l'ancien hôpital des cordonniers plus ou moins restauré : en tout cas, il y avait, à la suite de rinscription sur la porte, les instruments ilc la iirnfcssion -.

Le 27 avril 1776^, le Petit Conseil autorisa la direction à détruire l'hôpital des pestiférés, dit hôpital Morveux (morbali), au centre du cimetière, et qui, alors, sei"vait à renfermer les instruments du maître des hautes œuvres. Mais on n'enleva que les bois, la charpente; on laissa subsister les murg, et ce fut le 5 mai 1807 qu'on renversa tout, jusqu'aux fondements, pour niveler le cimetière et établir la rotation régulière des sépultures *.

a L'ancienne porte du cimetière était au midi, donnant dans le chemin dit la Vi-Pechet, lequel aboutit à angle droit dans le chemin des Savoises. Cette porte, qui a été abandonnée probablement depuis la construction du portail au nord (en 1776), et qui a été murée en

Inscription des cordonniers au cimetière. (D'après la stèle du Musée épigraphique.) (p. 140.)

i83i, porte sur sa clef de voûte le millésime 1618. » (Note de M. Lullin-Dunant-

Quant à la sépulture, les premières ordonnances de 042, renouvelées identiquement en i56i, sont des plus simples :

« Qu'on ensepvelisse honestement les mortz au lieu ordonné. De la suyte et compaignye nous la laissons à la di^>crétion d'un chascun. »

Il est seulement ajouté que les porteurs empêcheront «toutes superstitions contraires à la parole de Dieu », ne porteront pas à heure indue, préviendront en cas de mort subite et ne porteront pas k plus tost de 12 heures et non plus tard que 24*. »

I. « La petite maison, dite Capite, située le plus au S.-O. du cimetière actuel [en 1844], porte sur le voussoir central de sa porte le millésime 1510 avec une croix. » M. D. G., 111, p. 339- "• '• — -• ^^"^■' Vp. 173. - :t. Registres du Conseil, vol. 277, f. 131. 26 mars 1776: « Nob. De Chapcaurouge scign. sin.l. a rapoTté que l'hôpital Morveux soit lazaret, situé dans le cimetière est au raport des experts dans un tel état de caducité, dans toutes ses parties, qu'il est impossible de le réparer, en sorte que l'avis de la nob. direction, sous l'approbation du Conseil, est de le détruire. > — 27 avril. Ibitl., p. 181, 182. Il y a un rapport: . L'hôpital est si caduque que même il y a du danger d'y entrer.... Le dit bâtiment ne peut subsister.... Arrêté que le dit bâtiment soit démoli. » - 4. M. D. G., III, p. 339. n. i. — ». Jbid. — 6. Opéra, X'. p. a?.

JEAN CALVIN III '9

LA VILLE

Seulement, en i56i, les mots « à nous » sont remplacés par ceux de « à la seigneurie», et il est question d'un a commis », d'un agent visiteur des morts assermenté « à la seigneurie '. »

Le protocole, l'étiquette se forme. Une manifestation nouvelle eut lieu précisément à la mort de Th. de Bèze.

Jusque-là, on avait porté indistinctement tous les morts sur les épaules, le cercueil étant fixé sur un brancard. En i6o5, les écoliers demandèrent de porter le corps de Th. de Bèze « à servietes, ainsi que cela a esté praticqué cy-devant envers plusieurs gens de qualité. » Les « spectables ministres » de l'Eglise ne le « trouvent bon », mais le Conseil permet aux « escoliers de le porter ainsi, et qu'il soit inhumé au cloistre de S' Pierre », en ajoutant qu'on fera la même chose « cy après pour les seigneurs de céans et les ministres ^. » Immédiatement les ministres comparaissent « pour représenter l'inconvénient que peut arriver en la nouveauté qu'ils entendent qu'on veult faire en la sépulture du corps de feu M' de Besze, le faisant porter par servietes et enterré au cloistre. » Ils prient « de ne donner occasion aux ennemis de l'église de parler et dire qu'on le veult canonizer. » Le Conseil maintient sa décision sur « le lieu, » à savoir le cloître, mais pour « la forme du port » il retire sa permission et dit « qu'il sera porté en terre sans servietes, mais avec des bastons par des escholiers ^. »

Encore en 1612, le Conseil rappelle, à ceux qui le violent, « l'arrest cy-devant rendu, par lequel deffenses sont faictes de ne porter les corps en terre avec des serviettes, et par bas, ains sur les espaules des porteurs selon l'ancienne modestie ^ » Mais la mode l'emporta et entraîna les règlements de plus en plus loin de la simplicité et de l'égalité calvinistes.

Les ordonnances du 6 avril 1649 nous permettent de mesurer tout le chemin parcouru en moins d'un siècle : « Estant opiné sur la proposite de défendre à toutes personnes de la ville de porter le deuil, sauf des pères et mères. » C'était une proposition radicale, d'une réaction absolue. Voici comment on y répond : « A esté arresté que conformément aux ordonnances, défences sont faictes à toutes personnes de porter le deuil, sauf: aux enfans, lors du décès de leurs pères et mères; aux gendres et belle-filles de leurs beau-pères et belles-mères; aux petits-fils qui représentent leurs pères et mères; aux maris de leurs femmes, et aux femmes de leurs maris, comme aussi aux héritiers; ce que dessus, à l'esgard de ceux de la première et seconde qualité, demeurant pour ceux de basse condition à forme de l'ordonnance; défendant en outre aux vefves de porter le deuil passé un an, et de porter des crespes qui passent le haut des espaules, faisant aussi deffence de porter des manteaux de longueur excessive, et qui passent la jarretière \ » — On ne devait pas s'arrêter là^!

1. opéra, X'> p. U4, 115. — 2. Registres du Conseil, vol. loi, f. 222. 14 octobre 1605. — .3. Ibid. — l. Ibiil., vol. 109, f. 172 etv. 21 janvier 1612. — H. Ancien recueil de règlements, i" vol., 1600 à 1712. Archives. — Uernouilli • « Auparavant les femmes aussi allaient aux ensevelissements, mais comme elles déployaient un grand luxe avec de longues queues à leurs robes, qu'elles traînaient à travers toutes les sialetés, cette coutume a été abolie, et les hommes seuls accompagnent le corps. . — 6. Voir les Ordonnances de 1676, M. D. G., VII, p. 174.

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