IV
.Mais dans notre visite au cimetière et à l'hôpital des pestiférés, nous ne pouvons pas omettre le souvenir de lan 1542 et les discussions pénibles cjui eurent lieu à cette occasion *.
C'était à la fin de 1542; la peste recommençait à sévir; l'hôpital des pestiférés se remplissait; il fallait un aumônier. Le ministre Pierre Blanchet s'offre (23 octobre 1542). « Maître Pierre Blanchet, ministre évangélique. Lequelt d'un grand cueur c'est offert d'aller à l'hospital pestilencial pour consoler les povres infect*. » Il est accepté, et le 25 du même mois il entre à l'hôpital « de sa spontanée volunté. »
Quelque temps après, la peste cesse et Blanchet quitte l'hôpital. Mais l'année suivante, le fléau reparaît.
Le 20 avril i543, on annonce au Conseil « que, par le bon volloyer de Dieu, la peste a recommencé à le logis de la Rose, aut Mollars. Su quoy résolu que telles gens infect de peste soyent secoru et allymentés des choses à eux nécessaires. » Le Conseil prend des mesures : « Que nul infect de peste ne ayent de estre allé par la ville devant dix heures de soyer et troys heures le matin, et d'yvers devant neufz heures de soyer et le matin devant quatre heures ^ » Et encore : « Affin que les suspicionnés de peste ce puissent exorer [essorer], ordonné qu'ils puissent fère des chavanes [cabanes] vers les tattes Saint-Paul [près de Champel] et aultres lieux hors chemins \ » Toutefois avant de songer aux corps, le Conseil avait pensé aux âmes, et, dès le 3o avril, il avait ordonné « qu'il soyt envoyé ung ministre à l'hospital pour soulager et consoler les povres infect de peste ^. »
Le lendemain (i" mai), Calvin annonce au Conseil que Castellion « est tout prest pour allé en l'hospital pestilencial. » On avisera demain, mercredi, « apprès le sermon. » P^n même temps, comme on rapporte certains propos de prédicants, qui préféreraient « estre aux dyables » plutôt que « allé à l'hospital », on les mande à cette prochaine séance pour que « il leur soyt fayct bonnes remonstrances^. » Le 2 mai, on ordonne une enquête sur ces fâcheux propos « et si ce conste, qu'il soyent démys de leur ministère ^ » On accepte l'offre de Castellion, toutefois en décidant « que il soyt supercedyr pour ung peult *. » Pourquoi ? on ne sait, et le 11 du même mois, nous voyons qu'au lieu de Castellion, c est maître Pierre Blanchet qui, de nouveau, est choisi; il se rend à l'hôpital le 14.
Le Conseil prend toutes les mesures de prévention habituelles : renvoi du papegai, extermination des chiens et des chats (21 mai i543), construction de cabanes, sus])cnsion de la justice jusqu'après les moissons (29 mai i543), etc.
I. A. Roget. Histoire du peuple de Genève, H, p. 70 et ss. - Archinard, Us édifices religieux. « Calvin a-t-il eu peur de la peste?» p. 338 et ss. — i. Registres du Conseil, vol. 36. f- '5«'- 'annales, p.^304. — 3. Registres du Conseil, vol. 37, f. 66v. — i. Ibid., f. 85^. — S. Ibid., f. 77'- — «• ■'*''^- ^- ^°- ~ '• ^'"'^■• f. 82. — 8. Ibid.
Mais ces mesures ne sont pas très efficaces, et, le \" juin, le pauvre Blanchet est déjà « trespassé, par le bon voUoyer de Dieu'. « II faut le remplacer: « Et pour cella fcre, dit le Conseil, que les ministres se doybgent assemblé pour adviser entre eulx le plus propre, affin le présenté en Conseil pour luy commandé d'allé au dit hospital ; et quant à Tellection pour allé au dit hospital, d'icelle en soyt forcluz M. Calvin pour ce que l'on en a faulte pour l'église-. »
Le lendemain, samedi, « et après plusieurs remonstrances, les prédicants se présentent. M" Calvin a dict qu'il havoient trouvé home propre, » et en voulaient « respondre. » Ils veulent cependant l'interroger davantage avant de le nommer. On les remet à trois heures de l'après-midi. Puis on les remet au lundi ■'.
C'est le mardi qu'ils reviennent. Calvin, bien que mis à part par la décision du Conseil, accompagne ses collègues. Ils déclarent comment « nul d'eulx n'on la constance d'allé à l'hospital pestilencial, combien que leur office porte de servyr à Dieu et à son Eglise, bien en prospérité que en nécessité jusque à la mort. » Le Conseil répète que « M'*'^ Calvin n'est comprys avecque les aultres pour ce qu'il besognye à servyr en l'église et respondre à tous passans, avecque ce pour havoyer conseyl de luy » ; mais il fait rentrer Champereaulx, de Ecclesia, Abel et Treppercaulx, et insiste auprès d'eux. Les ministres confessent « qu'il est vrayes qu'il est de leur office ; mes Dieu encore ne leur a donné la grâce de havoyer la force et constance pour allé au dit hospital. » M. de Geneston s'offre cependant « moyennant que l'ellection ce fasse selon Dieu et si le sort tombe sur luy, qu'il est prest d'y aller. » Le Conseil ayant tout entendu, « résoluz de prier Dieu de leur donner mellieur constance pour l'advenyr », et pour le moment accepte le candidat offert \
On comprend très bien que le Conseil n'ait pas voulu exposer Calvin au ]:)éril de la contagion, dans les chambres de l'hôpital. On ne met pas le généralissime, qui commande la bataille, au premier rang. Mais si Calvin avait été appelé, qu'aurait-il fait ? C'est la question qui nous intéresse. Aurait-il partagé la timidité de ses collègues, ou bien aurait-il agi comme Blanchet ?
Nous ne croyons pas nous tromper en disant : Calvin aurait purement et simplement accompli son devoir.
Nous en avons pour preuve sa conduite, quelques années avant, à Bâle, auprès du neveu de P'arel, malade précisément de la peste : il le visita, le soigna jusqu'à sa fin, et s'occupa ensuite d'un de ses compagnons, saisi par le terrible fléau.
Mais nous avons plus que cet acte, je veux dire une lettre intime que le Réformateur écrivit à Viret, dès le mois d'octobre (25 à 28) 1542, au début de la peste, avant que le Conseil eût déclaré sa volonté de le mettre à part de ses
1. Nf^nslres du Coitseï/, \'o\. 37, f. iio. — i. Ibid., f. no.— Annales, p. 313. — 3. Registres du Conseil, f. 113. — 4. Ibid., f. 117' " V. Annales, p. 314.
Les quatre faubourgs i^q
collègues, et au moment où il entrevoyait la possibilité d'un ministère à l'hôpital pestilentiel.
« Ici, écrit-il, la peste commence à être plus violente. Peu de ceux qu'elle atteint s'en sauvent. 11 a fallu désigner l'un d'entre nous pour assister les malades. Gomme Pierre [Blanchct^ s'est offert, tous l'ont volontiers laissé faire. Si quelque chose lui arrive, je crains qu'après lui ce soit à moi à courir le danger. Car, comme tu le dis, nous nous devons à chacun des membres du troupeau, et nous ne pouvons faire défaut à ceux qui ont plus besoin que les autres de notre ministère. Cependant, mon avis n'est pas, en voulant pourvoir à une partie, d'abandonner le corps même de l'Eglise. Mais aussi longtemps que nous sommes dans cette charge, je ne vois pas ce que nous pourrions prétexter, si par crainte du péril, nous privons de secours ceux qui en ont le plus besoin '. »
Je n'hésite pas à dire que ces lignes me paraissent extrêmement caractéristiques. Ce n'est pas un portrait embelli, flatté, c'est une photographie du réalisme le plus exact. Dans cette lettre amicale, Calvin se montre tel qu'il est. Pas de vantardise. Il ne se donne pas l'air de mépriser le danger. Non : et évidemment ce n'est pas de gaieté de cœur qu'il ira s'enfermer dans le funèbre hospice. Vereor ne : Je crains.... Mais, de bon gré ou à contre-cœur, peu importe! Si le devoir se présente, Calvin l'accomplira, sachant que la crainte n'est pas une excuse, qu'elle n'est pas même un prétexte {tioii video quid prœtexere nobis liceat)....
Les auteurs catholiques ne pouvaient pas perdre l'occasion de nous montrer leur méthode. De la citation de Calvin ils détachent un mot : Vereor ne : Je crains.... Il n'est pas plus difficile que cela de faire de Calvin un peureux, un lâche. Quant à l'homme du devoir, il n'en est pas question.
Cette méthode conduit à un trait plus joli encore : « Lorsqu'en iSyo, raconte l'abbé Fleury, les magistrats voulurent mettre la même réserve en faveur de M. de Bèze, celui-ci réclama en disant « que tous pourraient ainsi se faire » exempter, si on entrait dans cette voie d'exclusion, ce qui pourrait donner mor- » sure au diable, pour engendrer quelque schisme entre ceux qui sont tous appelés » à avoir même charge. » xMaître Calvin garda le silence, et il était conséquent avec lui même : Vereor ne, avait-il dit à son collègue". » Le très honorable abbé oublie de spécifier une autre raison du silence de Calvin en iSyo; c'est qu'il était mort depuis six ans. — Et même si l'abbé Fleury avait voulu s'informer jusqu'au bout des choses dont il parle, il se serait aperçu que quelques pasteurs se plaignirent de l'exception faite en faveur de Théodore de Bèze et protestèrent en invoquant l'exemple de... Calvin. « Et remonstroyent, disent les Registres de la Vénérable Compagnie, que les ministres et églises d'AUemaigne et Souisse avoyent bien esté exposez à tel dangier suivant leur vocation, et mesmes les plus cccel-
1. Opéra, XI, p. 457, 458. Herminjard, VIII, p. 163, 164. — «• L'abbé Fleury, aumônier du pensionnat de Carouge, Le clergé catholique et les ministres pendant les pestes à Genève. Lettre h M. rnbbci Mcrmillod. — Librairie Saint-Joseph, Paris, 1864, p. 46.
l5o LA VILLE
lens cl'iceulx, comme M. Bullinger à Zurich, M. Bucer à Strasbourg, M. Œcolampade à Basic. Et mesmes quil estait tout notoire que M. Calvin, estant ministre de l'Eglise Françoise de Strasbourg et professeur en théologie, aux gages de Messieurs de Strasbourg, avait, durant la peste, esté vers les malades pestes qui estoyent de son église pour les consoler et admonester comme en aultre maladie, comme encor son frère en rendoit témoignage, qui Ty avoit accompagné le plus souvent '. »
Ne troublons pas davantage le repos des morts : pas plus celui de Tabbé Fleury que celui de Calvin.
Où celui-ci fut-il déposé ? On ne le sait. Il avait interdit tout signe sur sa tombe. Son vœu fut exaucé. Pendant des années, un concierge entretint une petite pierre, sur laquelle étaient gravées les deux lettres J. C. Mais c'était à l'usage des touristes anglais. Calvin n'a pas de tombe ^.
Et c'est bien fait. Peu d'hommes sont restés aussi vivants après leur mort. Calvin est partout, sauf au cimetière de Plainpalais^
1. Registres de la Vénérable Compagnie, i8 août 1564, f. 46". — On ne voit pas trop pourquoi l'abbé Klcury parle de 1570; car c'est en 1564 (le 18 août) que, pour la première fois, « le Conseil demanda aux ministres de pourvoir d'un ministre pour les pestiférés,... réservé M. de Bèze, pour la nécessité qu'on en a, tant pour le ministère que le Collège. » Cela étant déclaré à M. de Bèze, celui-ci requit « d'estre compris au rang de ses frères suyvant son serment.» (Vendredi 18 août 1564. Registres du Conseil, vol. 59, f. 92.) — En 1568, la peste étant revenue, Bèze fut de nouveau exclu du tirage au sort par ses collègues qui, à son insu, envoyèrent Colladon au Conseil dire : « Le dict S'' de Bèze insista grandement à estre comprins au sort avec les autres. Ce que touttefois ilz ne trouvèrent pas bon, non pas pour l'espargner, mais pour ce qu'il est bon de le réserver autant qu'il plaira à Dieu, et prient Mess" de l'aprouvé : comme il a esté fait. (7 juin 1568. Ibid., vol. 63, f. 61.) — Enfin, en 1570, de nouveau exempté par le Conseil le 23 février, Bèze vint protester le 2 mars : « Il se sent, dit-il, obligé par son serment,... et estant ainsi par autorité de la seigneurie privilégié par dessus ses frères, il n'aura pas sa conscience apaisée.... » De plus, il ne lui semble pas « qu'il apartienne à la seigneurie de dispenser ceux que bon luy semble.... » Cela pourrait « donner ouverture au diable pour engendrer quelque schisme.... Attendu quoy il suplie instamment qu'il plaise à messieurs se déporter de tel commandement, lequel à son advis ne leur appartient pas, et qu'ilz laissent à ses frères faire ce qu'ilz trouveront expédient.... » {Ibid., vol. 65, f. 35V, 36.) — Voir Eug. Choisy, L'état chrétien calviniste à Genève au temps de Théodore de Bèze, 1902, p. 12 et ss. — 2. Et Th. de Bèze? En octobre 1595, il écrivit dans son testament: < Je désire, si faire se peut commodément, d'ôtre enterré au plus près de ma feue bien-aimée première femme, Claude d'Esnoz, qui m'a tant d'années accompagné et fidèlement assisté, et fait tout devoir de femme vraiment chrétienne. L'endroit est assez près de l'entrée de Plainpalais, tournant à main droite, auprès du coin qui fait un détour, où il y a un jardin. » Il fut enterré au cloître de Saint-Pierre, comme nous l'avons vu, malgré les ministres. Bernus, Th. de Bèze, p. 76. — .3. Ici on peut juger de la regrettable partialité, de l'acrimonie à laquelle Bernouilli se laisse aller: « Le cimetière est entouré de ses murs, et jeunes et vieux, sans distinction, y sont jetés en terre, comme les chiens, sans chant, ni sonnerie {ohne Gesang tind Klang), sans lumière, sans croix et sans Dieu [!] {sine lux, sine crux et sine Deus). Il n'y a aucun sermon funéraire dans les temples, ni sur les tombes, pas plus que de lamentations, de remerciements, de pierres tombales ni d'épitaphes. Aussi ils ne peuvent pas savoir vraiment où est la place de Calvin >, p. 130, 131.
SFXONDE PAKTII-:
Le faubourg de Saint-Léger.
PRKS le faubourg de Plainpalais venait le faubourg de Saint-Léger; et précisément une rue menait de Palais à la porte de Saint-Léger (carrer ia ienden. a porta saiicti Leodegar. versus palatium). Suivons-la.
Le faubourg est très considérable et constitue un gros quartier avec église', cimetière.... Une rue va à la porte Baudet {carreria subtus crestos sancti Apri) ; elle a quatre cents pas, selon Bonivard^. — Une autre va à la porte de Saint-Cristophe. — Il y a une rue « près de l'eau verte » {jiixla aqiiam virideni] ; et surtout il y a la grande rue, la rue de la Recluse, qui va de la chapelle et de la maison de la Recluse jusqu'à l'ermitage du pont d'Arve [carreria tenden. ab heremo pontis Areris versus capellam et domum Recluse). Il est vrai que plusieurs de ces rues étaient bordées surtout de jardins, de petites maisons avec courtils, de granges. Cependant, il y avait aussi un grand nombre d'habitations ordinaires.
Prenons donc la rue de la Recluse, qui, de la porte de Saint-Léger à l'Arv'e, compte 1400 pas^.
En sortant de la porte, à droite, à l'entrée de la rue qui se dirige vers la porte Baudet, nous rencontrons un petit marais, une sorte de carpière [aqua viridis), dit Aygueverte, « si vous le voulés dire en françois, explique Bonivard, eau verte,... toute verte de grenouillière \ » A l'entour, le terrain est marécageux'. Vient ensuite, quelques pas plus loin, le petit oratoire dédié à sainte Marguerite, « où se tenoit volontiers quelque recluse [d'où le nom de la rue] nourrie aux dépens du Chapitre et des bonnes gens.... » Et Bonivard d'ajouter que la recluse, entretenue par le Chapitre, était chargée de faire pénitence « pour les péchez de tous les chanoines", » ce qui n'était point une sinécure. — Devant la recluse (coraiu dicta rcclusa ; in dictn reclusagio) chaque dimanche un prêtre devait
I. Un acte du 6 juillet 1265 parle d'un traité avec le curé de Saint-Léger, capellano ecclesie S. Nichotay et S. Leodegarii, nomine ecclesie S. Leodegarii. M. D. G., XIV, p. 80, N" 93- — *• Chroniques, liv. I, ch. 2. (Variantes.) — X Ibid., liv. 1, ch. 2. (Variantes.) — 4. Ibid., I, 2. (Variantes.) — ». Galiffe, p. 133- 6. Chroniques, I, 2 (Variantes), 3.
venir chanter la messe. Cet usage, qui était un peu négligé, fut remis en vigueur, sur la réclamation de la Recluse, par une décision du Conseil, le 22 avril 1460 *.
De la superstition de la Recluse, à l'entrée, la rue conduisait, au bout, à la superstition de l'ermitage, transformé en couvent d'Augustins.
A quelle époque avait été établi l'ermitage ? sans doute vers la fin du XV' siècle. « Le premier endroit où je trouve qu'il en est fait mention, a dit Flournois, c'est au 11 février 1480, où on accorde aux frères de Sainte-Mariedes-Ermites la permission de bâtir une église en l'ermitage auprès du pont.... Les Augustins sont un ordre d'ermites, et il y a apparence qu'ils appelèrent au commencement leur hermitage (qu'ils changèrent depuis en couvent) Sainte- Marie-des-ermites.... Quelques années après (1491), René, Bastard de Savoye, fit bâtir une belle chapelle en l'honneur de Notre-Dame à ces Augustins qui n'avaient auparavant qu'un misérable petit couvent, à ce que dit Bonivard. Il y fit faire un parfaitement beau tableau de Notre-Dame, à qui on attribuait une infinité de miracles, et c'est à cause de cela que ces caphards appelèrent leur église Notre-Dame-des-grâces ^. »
Ce tableau était si beau que, au moment de la Réformation, les briseurs d'images, Vandel, Baudichon de la Maison Neuve, Amy Perrin, crurent devoir l'épargner, le 9 août i535; et, pour assurer sa conservation, les syndics le firent apporter en ville, le 17 septembre. Mais ils furent sans doute obligés de céder à la poussée populaire, et ils le brûlèrent eux-mêmes solennellement « dans la salle du Conseil et à la vue de tous ^. »
Pour comprendre — sinon pour justifier — ces actes de vandalisme, il faut penser aux scandales invraisemblables auxquels toutes ces reliques plus ou moins artistiques avaient donné lieu.
Froment raconte : « Il y avoit aussi, au convent des Augustins de Genève, une belle image, bien ornée et parée de tous accoustremens, appellée N'* Dame de Grâce. Laquelle avoit très bien engraissé ses Moynes, car ilz avoynt la face rouge comme une couppe de quoquin, ou comme ung escrevice cuyct, et les yeulx comme une quassidoync, semblables à une aultre image ou peincture, qu'ilz avoynt faict peindre dans leur reflFectoyre, avec une grosse et grasse femme, faysans semblans de descoudre ung pasté, avec ung grand verre; là ont il estoit escript : ecce quam bonuni et quant jocundum habiiare fraircs in uninii, c'est-àdire : voyez qu'il est bon et joyeulx que les frères soyent habitans ensemble. Mais Farel voyant cecy leur dict : est-ce ainsi, beaux pères, que vous interprétés les gtos l-]scriptures? Ne vous estes vous pas assés mocqués des hommes, sans encores
). Rfffis/res du Conseil , toma I, p. 411. — i. Flournois, Remarques, p. 47. — « Ce couvent était situé près de l'ancien pont d'Arve, lequel pont était au bout du grand chemin, quand l'on contourne pour faire le chemin des philosophes, à peu près où est la maison du sieur Audéoud, précédemment Mestrezat, vers l'angle des hutins, joignant le pré de l'hôpital, près le râteau (lequel pont a été détruit en 1596). > De La Corbière (copie Bourrit), p. 30. — D. Dunand dit : « La maison Audéoud, actuellement (1851] la maison Prévost. > Chroniques de Bonivard, \, p. 108, n. 2. — « A peu près où est la maison de M. Prévost Martin, . dit J.-J. Rigaud, en 1845. M. P. G„ IV, p. 47- — •^- 31 octobre 1535. Flournois, Extraits.
LES QUATRE FAUBOURGS l53
VOUS mocqucr si évidemment, par escript, de Dieu et de ses S«*' Kscriptures, les accommodant à vos moyneries et gormandises? » Ce n'était point là le pire. Les beaux pères avaient trouvé moyen d'opérer de tels miracles que leur chapelle était devenue la vraie Lourdes de la Suisse. A peine « Nostre-Dame de Lausanne ou... N" Dame de Burre, troys lieux de Berne », pouvaient-elles rivaliser. Car non seulement Notre-Dame de (iràce faisait des miracles, mais la spécialité de miracles auxquels elle s'adonnait, était particulièrement merveilleuse et lucrative. Elle ressuscitait les petits enfants morts sans baptême, de telle façon qu'avant de mourir définitivement, ils pouvaient être baptisés : « Celle ymage de N" Dame de grâce... ressussitoit et revicoulloit les petis enfants mortz-nais, pour avoir baptesme. » Et cela par un truc parfaitement ingénieux. Froment continue à raconter : « Certaynes femmes vieilles, que les prebstres et moynes nourrissoynt,... faysoynt ces miracles, non pas l'ymage, avec certayns instrument? qu'elles avoynt, desquelz souffloynt et confloynt par le fondement les petis enfans mortz, comme des chevraux, et la plusmc qu'elles mettoynt sus la bouche de l'enfant s'envolloit. Et aulcunes foys selon qu'elles voyoynt que le miracle seroit de plus grande efficace l'enfant p... ou suoit, par le moyen des pierres qu'elles eschaudoynt, et alors Madame la matronne à crier: Miracle! miracle! et bons prestres et moynes à sonner les cloches' »
Le II mai i535, les syndics rapportèrent au Conseil qu'ils avaient interdit aux religieux ces miracles, « à peine d'estre chassés de la ville » ; et deux moines du dit couvent parurent, déclarant qu'ils étaient délégués par leurs collègues, et qu'ils obéiraient aux ordres du magistrat -.
Que tant d'impudence et de fourberie ait provoqué des représailles, comment s'en étonner? Le vandalisme du XVL' siècle détruisit des richesses, dont nous regrettons aujourd'hui la valeur artistique, archéologique. Mais alors il ne s'agissait ni d'archéologie ni d'art : il s'agissait d'honnêteté.
Ajoutons que la maison de Savoir, qui avait bâti la chapelle, devenue un objet de dégoût pour les hommes religieux, avait aussi travaillé à faire de cette même chapelle un objet d'horreur pour les patriotes.
Vis-à-vis de l'église était un noyer. Contre cet arbre, dans la nuit du 2 au 3 octobre i5i8, furent clouées, par les sbires du duc de Savoie, les têtes de Navis et de Blanchet, apportées, à cet effet, de Pignerol.
Ceux qui vinrent ouïr la messe le dimanche matin, 3 octobre ID18, virent ces tètes avec une feuille de fer blanc portant cette inscription : « Ce sont les traîtres de Genève. « Au pied de l'arbre, deux barils, aux armes de Savoie, contenaient les membres des deux suppliciés, « hachés et salés comme de la viande de .-luir-
I. Froment, Les Actes el gestes iiierveilleiix de la cité de Genève, ctl. l-'ick, p. 151, 152- — -• i-lournuis,
Extraits (Froment).
JEAN CALVIN III
l54 LA VILLE
cuterie. » — « Vous pouvez bien penser, ô liseurs, que le premier qui vit, le matin, planté ce beau may sur les Franchises de Genève, n'en fût pas peu estonné, et que le bruict en courut tout incontinent par toute la ville. Et lors tout le monde de courir là, où, quand il estoit, considérer quelle horreur et indignation donnoit ung tel spectacle. Les estrangers aux quels il n'attouchoit, en avoient abomination ; que dévoient donc faire les paouvres citoyens ? quoy les paouvres parents et affins? quoy le père et la mère? Mesmement le père^... » — Navis et Blanchet étaient deux jeunes gens qu'on avait entraînés, par des moyens peu recommandables, à Turin. Le duc de Savoie cherchait des témoignages contre Berthelier. On fabriqua des dépositions, on les fit signer par les deux jeunes gens, et puis, pour qu'ils ne pussent les rétracter, on les tua. Or, le jeune Navis était le fils même du procureur, qui était l'âme damnée du parti du duc, et qui mettait tout en œuvre pour perdre Berthelier -.
Plus tard, ce fut dans cette même église de Notre-Dame de Grâce que Ton déposa la tête de Philibert Berthelier, si odieusement condamné par l'évêque et le duc de Savoie, sa tête, qui était longtemps restée clouée sur le gibet ! Et « le 20 août i526, à quatre heures de l'après-midi, sur la demande de plus de cent citoyens, et par ordre du Conseil, on chanta des litanies dans cette église de Notre-Dame, en mémoire et pour le salut de l'âme du dit Berthelier, décapité sept ans auparavant, à la même heure ^. »
Mais c'était trop tard. La révolution religieuse et la révolution politique ne pouvaient plus être arrêtées.
Enfin, on arrivait au pont, au fameux pont d'Arve*, dont il est déjà question au XI II' siècle, car à cette époque certains actes parlent de « la maladière du pont d'Arve » pour les lépreux ^.
Il y avait un autre pont à Etrambières, « qui devait être aussi très ancien; car jusqu'à ce que les Chartreux de l'abbaye de Pomier, sous Salève, eussent créé la route actuelle d'Annecy, à travers les forêts vierges qui couvraient alors le mont de Sion (Essoniis mous) et le versant méridional du Salève, on ne parvenait, de ce côté-là, d'Annecy à Genève, qu'en gravissant le Salève depuis Cruseilles pour suivre sa crête jusqu'à Monnctier, d'oij, par Mornex, on allait passer l'Arve à I-^trambières. Cette route pittoresque, déjà alors qualifiée d'antique (ifer antiqiium Lpar exemple dans un document de i338]), existe encore sous le nom de
4. Bonivard, Chroniques, liv. III, ch. xxi. -^ -2. Galiffe, p. 210. — Galiffe, Bezauson Hugues. M. D. G. XI, p. 233. — La femme du procureur, noble égrége Pierre Navis de Rumilly, était « Antoinette Navis, née Long, belle-mÈre d'un Chapeaurouge, d'un Dumont et de Claude Roset, grand-mère par lui de l'illustre Michel Rosel. . Sergy, Genève, II, p. 321. — .'t. Galiffe, p. 210, 211, et Gautier, II, p. 243, 244. — 4. « A peu près où se trouve actuellement [1869] celui de Carouge. . Galiffe, p. 27. — 5. 13 novembre 1268. < Assignation sur une terre de 6 deniers de rente ecclesie B. Leodegarii et... leprosis maladerie pontis Arve. » R. G., No 1663. M. D. G.. XIV, p. 100, N" 112.
LES QUATRE FAUBOURGS
chemin d'Etrai, terme romand des plus fréquents et qui désigne, entre autres, la fameuse voie romaine, dite via slrala, q-ui suivait le pied du Jura '. Cette étrange voie de commu- ^ ^^ ^ , — ^^ ^—p
nication, entre les deux principales villes de Tévèché et du comté de Genève, aurait de quoi surprendre, si le sommet du Grand-Salève n'offrait pas, sur plusieurs points, les vestiges d'anciennes exploitations du minerai de fer qui s'y trouve en abondance -. »
Mais le vrai pont d'Arve était celui qui se trouvait au bout de la rue de la Recluse, défendu par un fort célèbre, appelé « tour de Notre- Dame de Grâce, ou des Augustins. » — Au commencement de i536, ce fort fut défendu, avec succès, par quatre Genevois, faisant le guet, contre tout un détachement savoyard ^
Le pont lui-même était en bois (on n'employait, pour le réparer, que des charpentiers^
Le pont d'Arve.
Fragment de l'estampe de Martin Baum, de 1590, repriiscntant
ia prise du fort d'Arve ou bataille de Pinchat.
selon les Registres, tandis que, pour le pont du Rhône, on employait presque toujours des maçons)'*. Mais il était fortifié. En i528, on construit un pontlevis et on creuse des tranchées auprès de Notre-Dame de Grâce •".
1. . Une tradition répandue dans le pays dit que, du temps des Romains, une Rrande route suivait d'un bout à l'autre la crête du Grand-Salcve, et que le voya<.cur rencontrait alors vinRt-cinq cabarets en allant de Monetier à Cruseilles. On prétend même que cette route serait pavée en quelques endroits ; mais je n'ai, à cet égard, aucune donnée positive. Ce qui est plus certain, c'est que le chemin qui suit actuellement la crête de la montagne, se nomme chemin d'Etraz; or ce nom, qui semble venir de via strata. est celui de l'ancienne voie romaine des bords du Léman et, peut-être, aussi d'autres voies romaines. . Albert Naville. Recherches sur les a„cie,wes ex/>/o,/alw,is de f,r du mont Salive. M. D. G., XVI, p. 364. - 2- f'»''f'-'; P- '7. »« - .1. 3 janvier 1536. I-lournois, Extraits (Froment). Gautier, Histoire de Ge„h<t. 11, p. 488. - i. Ga''"». P- »9, n. 2. - .V ,8 septembre .528. Flournois, Extraits (Grenus). - Le 4 décembre .556. M. de Saint-Victor
l56 LA VILLE
La place, en eflFet, était importante, non seulement au point de vue stratégique, mais aussi historiquement, presque comme le pont du Rhône, quoique très différemment. En effet, si c'est par le pont du Rhône que passèrent le protestantisme et ses représentants, français et allemands, c'est par le pont d'Arve que passèrent et repassèrent le catholicisme et ses représentants, évêques ou princes savoyards.
(c'est-à-dire Bonivard) se plaint que des « condamnés », ses ennemis, « sortans hors d'ung logis qui est au pont d'Arve >, lui ont fait outrage, « prenans à sa femme [sa troisième] son couvre-chef, et à son beau-fils (le fils de sa femme] son acquebute. » (M. D. G., IV, p. 198, n. 2.) — Il s'agit ici du pont de la Réformation, du pont historique, où se sont passés les événements que nous avons notés. — L'histoire archéologique du pont d'Arve est fort compliquée. Nous allons nous borner à reproduire le résumé qu'en donne Coutau dans son manuscrit de la Société de Lecture. Il ne faut pas oublier que ce résumé a été écrit en 1848: « Les plus anciennes traditions que nous ayons sur le pont d'Arve nous font savoir qu'il était situé un peu plus bas que le pont de pierre actuel. On voit encore devant la propriété des sieurs Vuy et Chossat, au bout de la rue du Cheval-Blanc à Carouge, quelques vestiges d'une ancienne culée , qui appartenait à ce pont (p. 662).... Le pied de guerre devenait ruineu.x. On jugea qu'on pouvait sans danger diminuer les charges de l'Etat. Le fort d'Arve, en particulier, qui coûtait annuellement 4000 écus, tant pour son entretien que pour celui de sa garnison, attira l'attention du gouvernement. En conséquence, les Conseils délibérèrent sur la convenance de veiller à son entretien ou de procéder à sa démolition. Les discussions furent longues et orageuses. [Elles commencent le 20 novembre 1594; le Conseil parle de la démolition du fort; « A esté arresté qu'on l'abate. » Registres du Conseil, vol. 89, f. 153^'. — A partir de ce moment les délibérations se succèdent. 2 décembre : < A esté arresté qu'on y advise encore. > Ibid., f. 157. — 6 décembre : « On proposera au Deu.x-Cents la démolition du dit fort. » Ibid., f. 159.] Deux camps s'étaient formés au sein de l'assemblée. La majorité persistait dans son système d'économie ; on l'accusait Je livrer le pays au duc de Savoie. La minorité au contraire était plus large et moins confiante. L'avenir se présentait, selon ses orateurs, gros de tempêtes. Au reste, c'était folie de compter sur la foi d'un ennemi qui avait donné tant de preuves de lâche perfidie. Malgré ces raisonnements assez bien fondés, la majorité du Conseil se prononça pour la démolition du fort et la destruction du pont qui y aboutissait.... Depuis la suppression de la porte Saint-Léger, qu'on avait remplacée en 1564 par celle de Neuve, le pont avait perdu de son utilité, et l'on pouvait l'interdire sans nuire à la libre circulation; par sa position peu convenable, il était devenu pour ainsi dire un embarras.... A mesure qu'on démolissait le vieux pont, on en bâtissait un nouveau à trois ou quatre cents pas plus bas, quelques pas au-dessus de l'endroit même qu'occupe le pont de bois actuel.... Le nouveau pont fut construit en bois, comme le précédent.... On ouvrit un nouveau chemin sur la même ligne, pour correspondre avec le pont. [Le i^"' mars 1596, « les S" qui se sont transportés vendredi dernier vers le nouveau pont d'Arve, pour adviser par où le chemin devra estre dressé, pour venir de la ville, et estans proposés plusieurs advis, a esté finalement accepté qu'il soit fait... depuis le bout du dit pont jusques en la grange ou capite de Jean du Crest, tirant au chemin public, ou un peu plus bas. » Registres du Conseil, vol. 91, f. 45".] Ce nouveau chemin fut nommé chemin de la Tour d'Arve (aujourd'hui route du Vieux-Pont), parce que la seigneurie éleva dans le même temps à l'entrée de ce chemin une maison qu'elle flanqua de tours. Elle fut édifiée au bout du pré d'André de Croye, du côté de la ville (actuellement Munier et Velin). (P. 16S-170.) — En 1798, le pont d'Arve paraissait fort caduc. On commença à penser à en bâtir un autre plus solide et mieux situé. L'adjudication eut lieu le 26 juillet 1808. Le pont fut terminé en 1818. (P. 712-713.) Depuis que le beau pont de pierre que nous voyons sur l'Arve avait été achevé (1S18), le pont de bois avait perdu ses pratiques. Il ne servait d'ailleurs qu'aux habitants de Lancy et de la queue d'Arve. Il était si vieux, si délabré, qu'il tombait en ruine.... L'Etat donna à un entrepreneur l'autorisation d'en construire un neuf.... Vingt ans plus tard, une nouvelle société se présenta et sollicita la permission de remplacer le pont étroit par un plus large et destiné aux voitures.... Il fut livré à la circulation le 8 avril 1840. » (P. 725, 726.) — Ajoutons enfin que, d'après Dunant (édit. des Chroniques de Bonivard, I, p. 100, n. 2), le pont d'Arve de 1596 à 1818, et même 1840, dont parle Coutau, a été situé au même endroit, < au débouché du chemin de Lancy, » et que le pont cri pierre achevé en 1818 se trouve où se trouvait le pont d'avant 1596, « dans l'endroit où la communication est la plus directe, >
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C'est ici que furent reçus, le 25 juillet 1484, François de Savoie, archevêque d'Auch, et quelques mois après, octobre i48'4, le duc de Savoie; puis, le 19 mai 1493, révoque Champion'.... — C'est ici que, le 1 1 avril i523*, Pierre de la Baume, le dernier cvèque de Genève, Ht son entrée dans son diocèse et prêta serment d'observer les franchises. — C'est ici que, le 3o août i535, Messieurs de Genève prirent congé des religieuses du couvent de Sainte-Claire, lesquelles se rendaient à 'Viry, emportant avec elles la superstition papistique. — C'est ici que passa incognito^ à pied, Michel Servet : « Il avoit couché le jour devant, raconte-t-il lui-même, à TEluiset, et arriva à pied tout seul''. » II apportait, lui, l'ultraprotestantisme.
C'est ici, en particulier, que se faisaient les grandes réceptions des princes de Savoie, et ce genre de fête était une des particularités les plus caractéristiques de la vie, des coutumes de nos anciens Genevois. Nous pourrions raconter les fêtes pour l'arrivée de l'empereur Frédéric, le 23 octobre 1442 (celles-là à la porte de Rive)*; — ou celles pour l'arrivée de la reine de Chypre (10 janvier 1462^), à laquelle on donne deux tonneaux de vin, un bœuf, douze moutons, douze chapons, deux douzaines de perdrix, douze flambeaux, douze livres de chandelles, douze boîtes de dragées et de l'hypocras ^; — ou celles de 1484, en l'honneur de François de Savoie; de 1485, en l'honneur de Charles, duc de Savoie, etc. Nous nous bornerons à raconter ou plutôt à nous laisser raconter par le chroniqueur à gages de la maison de Savoie, Perrinet du Pin, au doux langage, la fête de la fin du XIV' siècle'. C'est dans la chronique d'Ame VII, dit le comte Rouge, que nous trouvons les pages suivantes, aussi intéressantes au point de vue des mœurs qu'au point de vue du style; on dirait de belles enluminures de quelque vieux parchemin féodal.
« Gommant Messire Pierre conte de Gennevoix festoya le conte Rouge en la cité de Gennesve ^ » — Le comte Rouge, au retour de son pays de Bresse, voulant se rendre au pays de Vaud, écrivit à la comtesse, son épouse, de se transporter de Chambéry à Ripaille. Elle se mit en route et arriva à Saint-Julien, tandis que, de Chancy, le comte allait à sa rencontre.
A ces nouvelles, « Messire Pierre, conte de Gennevoix, fut joyeux, si que il qui résidoit en la cité de Genesve, appétant et désirant en icelle festeoir ses
t. Gautier, I, p. 449. — i. Ibid., II, p. 185. - 3. Opéra Calviiti, VIII, p. 78». — *• Coindet et Chaponnière, Récit des fêles célébrées à l'occasion de l'entrée à Genève de Béatrix de Portugal, duchesse de Savoie, M. D. G., I, p. 139. Registres du Conseil, tome I, p. 148. - fi. Gautier, I, p. 381. - B- Flournois, Extraits (Grenus). — 7. «Ce fut à la fin du XIV« siècle que Plainpalais commença i ttrc le théâtre des réjouissances qui, sous différentes formes, nont cessé d'y Ctre célébrées jusqu'à présent. La première dont Ihistoire fasse mention eut lieu pour la réception et la bienvenue dAmédéc, dit le comte Rouge. . Coutau, Histoire de Plainpalais. Ms. de la Société de Lecture. — 8. . C'est en passant par Genève pour aller à Ripaille, où lui arriva l'accident dont il fut victime (chute de cheval, en 1391), qu'il fut reçu par Pierre de Genevois.. M- p. G., I, p. 137, n. I.
droicturiers signeur et dame. » Incontinent, il envoie sa femme, quelques seigneurs et puissants cadets, « bien deux lieues loing rencontrer le conte Rouge,... lequel voyant vers lui venir de Gennevoix la contesse, » avec toutes ses dames, a habandonna tous les siens... et couru baiser et acoler celle qui en consolitude et profonde humilité se eflforcza de hounourer son signeur. » Celui-ci, « contemplant le solacieux déport des gracieuses pucelles, virges et gente damoyselles qui à tout leur clières voix chantoyent laix, rondeaux, ballades, bergerettes, chanczonnettes, feisans chapiaux de flourettes, » trouva le temps si court, que, avant qu'il y prit garde, il se trouva près du pont d'Arve.
Pendant que la comtesse de Genevois était allée à la rencontre du comte Rouge, le comte de Genevois était allé, de son côté, à la rencontre de la comtesse Rouge, « menant ce qui demourez lui fu de sa chevallerie à tout ung taux de mennestriers, jouans de divers instrumens. » Et pour solenniser la venue de la dame, o petis emfans deux et deux portoyent pennonciaux » avec les armes de Savoie peintes d'un côté, et les armes de Genève de l'autre. Alors les uns montrent leur joie en invoquant le nom de Dieu, « à plenne gorge, par grant leesse, réclamant, nommant et appelant Noé. » Les autres crient « visve Savoye et Gennevoix. » Les enfants '< aloyent deux et deux par ordre; sans point leur cry abbesser, se desjoignirent et mistrent l'un d'un costé, l'autre d'aultre par rancs bien compassez. » Dès que le comte de Genevois distingue la comtesse Rouge, il descend de cheval, et, entre la haie des enfants, il va vers celle « qui extraicte des fleurs de lys, nyepce du roi de France estoit. » Alors, « d'un genou touchant la terre, fi révérance à sa princesse, à elle humblemant disant : « Ma très » redoubtée dame, je, de affecion de cuer, prie le Filz de la Virge que, en ce » siècle et en l'autre, il doint honneur perpétuel avec santé, gloyre,... à vous, de » qui je suis subject. » Quant la comtesse de Savoye, qui humble et discrète estoit, ot oy et entendu la doulce salutacion que messire Pierre lui feisoit, se elle son entendemant exercita et applicqua à icellui salut lui rendre bénigne, doulx et gracieux, nul ne le doit demander. » Elle relève le chevalier. Celui-ci, alors, veut mener « par le fruin la guenée [haquenée] sur laquelle icelle princesse estoit, depuis le lieu où il lui fi la révérance susdicte, jusques dedens la cité, mes la dame, qui exprise estoit de toute humilité, ne voult de lui tieul service pour mille riens recevoir « et le força « par prières et requestes i» à remonter en selle, et à chevaucher à côté d'elle, et pour « soulasser et passer temp, elle se mist à deviser. » On s'avança ainsi, en « ordre de bataille rengée, » pendant qu'une multitude d'enfants, « revestus de diverses faczons d'abbiz, » faisaient sur le chemin « dances, farces et mouriscques, » pendant qu'on entendait « les haulx mennestriers corner, harpes mélodieusemant de sons contemplatifz sonner, fleuttes par aspiremant de souhesve et doulce aleine, en elles courant, par compas et proporcion de musique, unes aux aultres consoner, cymbales, rebbcis, cyphonies et musettes acorder,... tabourins tabourer, messagiers et poursuyvans dedens trompettes souffler et clarains par sus iceulx hault et clier retentir. »
f^nfin, les deux cortèges se rencontrent. L'écuyer du comte de Savoie annonce
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à la comtesse rapproche du comte. « A ces moz-cy la princesse, qui de si fervante amour aimoit son signeur et mary que au monde riens n'estoit que tant désirast veoir, « met pied à terre, et « exprise de humilité et bénignité intègre, voyant son signeur d'aprochier pour vouloir aler vers elle, se diligenta d'aprochier son éspoux, aux pyez duquel, si tost que aprochiez lot, elle se voult humilier : mes la doulceur du cadet, qui devant soy ne voult souffrir besser si bas celle que il autant que soy propre amoit, la retint entre ses braz, et retenant, ceuilli d'elle ung très gracieux baiser, après la prise duquel ot par le signeur vers la dame, et dame vers le signeur usez de si doulx maintien, bel acueil et contenances exprises de joieuseté et prolixité de lengaige, mistemant ornez et floury de fleurs, de moz si nouviaux, que tous ceulx qui là estoyent, prenoyent soulaz et pleisir à les oir et escouter. )>
Alors, après présentations et révérences, on passe le pont. Voici venir Tévèque et ses clercs, « revestus de riches chappes, fins nectz et blans surpeliz en forme de procession. Chantans ignés et vercez, portoit et feisoit porter croix, relicques et samctuayres, a destre et sennestre desquelx les députés et commis du service de l'église, ayans abbis de dyacres, tenoyent encensoyer pleins de fuée, avec encens duquel procédoit hodeur et suavidité tieulle, que révolucion d'icelle a hodorer et scentir fu pleisant et délictable aux excellences des conte et confesse de Savoye. » Et ceux-ci, « en humilité », adorèrent « nostre Saulveur Jhçsus et sa chière mère. »
Après les oblations, les « bourgois et gens d'estat » vinrent se présenter et offrir leurs services, et c le résidu du commun, sans nul parlement tenir, en ordonnance moult belle, feisant humble révérance, passa tout par devant eulx. »
L'immense procession, « portant quatre mille et cinq cents tant torches que sire hardans », se met en route. Et les réjouissances et les festins durèrent huit jours*.
I. Chronique du comte Rouge, chap. LXXI. — Monuimitla historiée patriœ, édita jussu régis Caroli Alberti. Scriptorum tomus I, 1840, p. 552-559. — Sur toutes ces réceptions, Pictet de Sergy (liitrotiiiclion à l'histoire de Genève, première et dernière leçon du cours sur l'histoire de Genève, donné dans l'hiver 1840, p. 50, 51) fait les réflexions suivantes : < Les princes et surtout les princesses de Savoie font de la petite cité leur séjour de prédilection; ces dernières y reçoivent des fOtes qui nous paraissent aujourd'hui presque fabuleuses, par leur luxe et leur ingénieuse magnificence. La ville où le goût des échecs était déjà fort répandu dès le treizième siècle; celle où, dans le quinzième, se donna le beau tournoi qui valut à Amédéc VII le surnom de comte Rouge ; celle où l'on jouait, dans quatre quartiers dilTércnts, quatre comédies lors de l'entrée des duchesses de Savoie que des éléphans et des vaisseaux artificiels allaient recevoir à la frontière, à travers la plaine de Plainpalais; la ville, enfin, où deux cents cavaliers et trois cents jeunes amazones, pouvaient se trouver réunis, d'un jour à l'autre, pour faire accueil aux nobles visiteurs, était certes déjà parvenue en 1500, à un haut degré de civilisation. [N'oublions pas] Anne de Chypre, duchesse de Savoie, remplissant le quartier de Rive de ses Cypriotes dépravés, ni le contraste étrange qui existait entre son saint fils aîné, Amédée IX, le Bienheureux, « allant à la chasse du paradis » avec une meute de i)auvrcs nourris dans son palais, et son fils cadet, le bouillant Philippe sans terre, dit l'escarbillant, venant à Genève forcer le logis de son père, pour lui montrer les chantcmerics (petits fromages du pays] farcis de ducats, que sa mère envoyait en Chypre. »
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Voilà le Pont d'Arve au moyen âge : voici le Fort d'Arve au temps de la Réformation, et je ne sais si Ton trouverait facilement deux documents aussi caractéristiques, nous révélant aussi bien d'un côté cette civilisation brillante, poétique, rude et mignarde, des cérémonies plus ou moins ecclésiastiques et plus ou moins galantes, de l'autre côté cette civilisation austère, ardente, enthousiaste, d'une piété d'enfant, d'un héroïsme de martyrs.... Après la chronique savoyarde, voici la chronique calviniste. Elle se trouve dans une feuille (rarissime) ' qui accompagne le « tableau représentant le petit fort d'Arve, » auquel nous avons fait et ferons encore les plus précieux emprunts pour notre illustration.
Il y a d'abord la description du fort même : « Le fort d'Arve estoit lors une petite tranchée faite à la haste, pour brider les courses d'une cavalerie, et n'y avoit boulevard, tlanc, esperon, ni pont-levis. En somme, cela et rien estoit presque tout un, l'enceinte estant estroite et plus incommode lors à ceux qui la gardoyent, qu'aux assaillants. »
Autour de ce fort eurent lieu les combats de Pinchat (3 et 23 juin, g et j2 juillet). Et voici ce que raconte l'explication : « D'autant que le Duc avoit lors amené au combat près de six mil hommes, tant de pied que de cheval, contre six ou sept cents hommes au plus, ceux de Genève recognurent en ceste cinquième escarmouche (comme aussi es quatre précédentes) une spéciale faveur de Dieu envers eux, dont aussi solennelles actions de grâces furent rendues, avec prières publiques et extraordinaires, ainsi qu'au retour des autres escarmouches, par tous les temples, pour la conservation et bénédiction de la ville et de tous ses habitans. Durant tels conflicts, les particuliers dedans la ville, sur les murailles et au fort invoquoyent Dieu, les mains eslevées, avec larmes et gémissemens. D'autre part, jeunes hommes, femmes et servantes couroyent alaigrement de là le fort, porter à boire et manger aux soldats combatans : les enfans mesmes approchoyent de la meslée, pour estre spectateurs des merveilles de Dieu : et y en eut de bien jeunes qui portèrent les armes, et servirent de bonne heure à leur patrie. Dedans le fort l'on chantoit des Pseaumes de prière et action de grâces, selon les occurences : ce qui encourageoit tellement les soldats, qu'en ces charges-là tous couroyent aux coups et es plus espais escadrons, comme s'ils eussent esté semonds à quelque joyeux festin. Et (ce qu'il ne faut pas oublier) ces combats, du costé de ceux de Genève, se faisoyent sans observation des reigles militaires, chacun combatant où son courage le portoit, et frappans sur leur ennemi les uns à l'envi des autres. Aussi en firent-ils une terrible boucherie ce jour-là, plus de deux cens cinquante y ayans laissé la vie, outre les blessez, dont la plus part allèrent finir leurs jours, en grand langueur,