PREMIERE PARTIE Les cinq cents florins de Calvin
ALVIN était arrivé à Genève et s'était présenté au Conseil le i3 septembre 1541.
Le 16, le Conseil décide de faire des » remcrciations » à la seigneurie de Strasbourg et de retenir Calvin, « ministre é\anoélique » et « bien propice », à Genève. Aussi envoiet-il « qucrrc son ménage et luy soyt ordonné home et argent avecque tout ce que en tel cas est nécessaire '. » lui conséquence de cette décision. Ton procède au déménagement, qui se fait, peut-on dire, en dcu.K fois : i" On va chercher Calvin, et, le 24 septembre, il est fait mandement au trésorier « de lyvrer az Eustache Vincent, nostre héraut de cheval, pour 23 journées qu'il az vacqué en allant querre Calvin, ministre évangélique lOstrabourg, 46 testons'. » — 2" On va chercher Ulelettc tic
«. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 327. Annales, p. 283. — 2. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 338^. — Le trésorier libelle son paiement à « Heustache »,... en spécifiant : « à 2 testons pour jour, monte à
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Bure, et, le 21 octobre, il est fait « mandement au trésorier de livrer à Hénioz d'Ars pour vingt et deux journées qu'il az vacquée aut voyage qu'il ast fayct quant illest allé querre laz femme de maystre Calvin, conduysant le charret, az 4 sols pour jour, monte 7 flor. 4 sols '. » — Mais cette seconde somme ne représente pas tous les frais, et, le 16 décembre, le Conseil fait mandement de 3o écus soleil « pour sodier aux frays de ceulx que sont allé querre le ménage de maystre Calvin Estrasbourg ^. »
A ces dépenses de déménagement, il faut ajouter certaines dépenses de bienvenue et d'emménagement. Le 17 septembre, le Conseil fait mandement au trésorier « de lyvrer az M. Jacques des Ars, pour poyé le ménage lyvré az maystre Jehan Calvin, prédicant, 121 fl. 2 s. ''. » — Puis, le trésorier Tissot « livre pour une robe donnée à maistre Calvin, prescheur de ceste cité, par le mandement de Mess'% daté le 24 octobre, 8 écus qui valent 38 fl. ''. « — Et enfin le trésorier Tissot « livre à maistre Jehan Calvin, prescheur de ceste cité, en déduction de son gage, par le mandement de Mess", daté le dernier d'octobre, 5o fl. •'. »
Et nous voici arrivés au traitement de Calvin.
Ce traitement est fixé par la délibération du Conseil, en date du 4 octobre 1541 : « Sallayrc de maystre Jehan Calvin ministre évangélique. Lequelt est home de grand sçavoyer et propice az la restauration des églises crestiennes, et supporte grandes charges des passans ; surquoy résoluz que il aye de gage pour an cinq cens florins, douze coppes de froment et deux bossot de vin ; et qu'il doybje fère le seyrement [serment] céans ''. »
Or on a beaucoup discuté sur le traitement de Calvin. Les uns ont prétendu que ce traitement ne représentait presque rien, à peine quelques centaines de francs. D'autres ont prétendu qu'il représentait une fortune, beaucoup de milliers de francs. De telle sorte que ce n'est pas seulement une question matérielle (déjà fort embrouillée et compliquée) qui se pose à nous : c'est en même temps une question morale. Notre Réformateur a-t-il été pauvre ou riche, et même : a-t-il été désintéressé ou cupide :
46 testons,... qui monte 49 fl. 10 d. » (Archives : Mandats payés par le trésorier Tissot, Vol. 19, f. 31.) — Le teston valait donc i fl. et i d.
J. Re^'istres du Conseil, Vol. 35, f. 365. — Le trésorier libelle son mandat un peu autrement : « Item, livré à Aymé d'Ars lalïanye, pour certaine jornée qui a vacqué conduysant le ménage de maistre Calvin depuis Estrabor jusque icy par le mandement de Messieurs, daté le 21 oct., 7 H. 4 d. » (Mandats du trésorier Tissot, Vol. 19, f. 35V, N" 283.) Le trésorier paye 4 d. au lieu de 4 s. — i. Ibid., Vol. 35, f. 437. — Voir M. D. G., Th. llcyer, XVII (1872), p. 121-126. « Essai de détermination de la valeur de l'argent à Genève, vers le milieu du .seizième siècle. . — .•!. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 328V. — Le trésorier paye 121 fl. 2 d., à Jacques des Arts, . pour certains meubles qui la acheté pour maistre Calvin. » (Mandats du trésorier Tissot, Vol. 19, f. 29, N° 228.; - 'i. Ibid., f. 35V, N" 285. — La robe, commandée le 20 septembre {Registres du Conseil, Vol. 35, f. 332V), est mandatée le 24 octobre « cnclus drapt et forrure, huyct cscus soley. > Ihid., f. 3bS. Annales, p. 284. — îi. Mandais, etc.. Vol. 19, f. 36, N» 290. — ti. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 352. Annales, p. 284.
Calvin avait un traitement fixe de cinq cents florins. Qu'est-ce que cela signifie, ou plutôt qu'avons-nous besoin de savoir à propos de ces 5oo florins?
Nous avons besoin de savoir à quel traitement actuel correspond un traitement de 5oo florins au seizième siècle. Ou autrement dit : quel- était \q pouvoir de l'argent au seizième siècle, comparé au pouvoir de l'argent actuel. — Personne ne l'ignore : \q pouvoir de l'argent varie continuellement; et il n'est pas nécessaire d'être économiste pour savoir que avec cinq francs, aujourd'hui, on ne peut pas acheter autant qu'avec ces mômes cinq francs il y a cinquante ou cent ans. L'observation la plus superficielle montre que le pouvoir de l'argent change, d'un changement qui est une diminution.
A cette question : quel rapport y a-t-il entre le pouvoir de l'argent au seizième siècle et aujourd'hui, nous avons une première série de réponses, celles d'historiens plus ou moins, et même pas du tout économistes.
I. Les uns, les plus anciens, ont essayé de déterminer le pouvoir de l'argent en comparant le pri.x du blé autrefois et aujourd'hui. Ils ont pensé que l'augmentation graduelle d'un objet à ce point de première nécessité, devait indiquer assez exactement la diminution graduelle du pouvoir de l'argent. — Il n'en est rien. Le blé est une des matières dont le prix, autrefois, c'est-à-dire à ces époques, où le commerce international était peu développé et oi!i une mauvaise récolte, sinon une famine, afi^olait les marchés régionaux, dont le prix, disonsnous, subissait les sautes les plus violentes. On trouve des séries comme celles-ci, pour une coupe de blé, à Genève : i fl., puis 5o fl. (en i5o3), puis 6 fl. (en 1542 et 1543), puis 10 fl. (en 1544). — Il faut donc chercher un terme de comparaison moins capricieux '.
Un auteur, sinon très sûr, du moins ingénieux, Blavignac, a pensé que « les produits de l'industrie du cordier sont ceux qui fournissent le meilleur critérium. ))
Il n'indique ni ses sources ni ses preuves. Il déclare seulement que, selon lui, le florin (le florin était divisé en douze sols et le sol en douze deniers), lancé dans la circulation en i533, au moment de la révolution religieuse et de la fondation du premier Hôtel des Monnaies de la nouvelle république, valait 4 fr. 80, ce qui fait que le sol, douzième du denier, valait o fr. 40. — Mais, en 1541, ce sol ne valait plus que o fr. 33, de telle sorte que les 5oo florins de traitement de notre Réformateur équivalaient à 1980 francs de notre monnaie, en chiffres ronds : 2000 francs '^
L'appréciation de Blavignac ne tire guère son importance que de ce fait : Blavignac était devenu catholique et ne craignait pas de s'abaisser contre les Réformateurs, et par exemple contre Viret, aux plus viles calomnies de l'école Bolsec; c'était donc malgré lui et son système d'insinuations qu'il n'acceptait pas le chiffre beaucoup plus élevé indiqué par son maître, GaliiTc.
I. M. D. G., XVII, [1. 121-122. — î. Blavignac, Eludes sur Genève, I, 1872, seconde lettre: Le Sou, p. 26, 42, 44.
LA MAISON DE CALVIN
2. Selon son habitude, GaliflFe ne donne ni détails, ni preuves. Il affirme que le sol valait i fr., donc le florin (ou 12 sols), 12 fr., et les 5oo fl., 6000 fr.'.
Répétant aveuglément Galiffe, Kampschulte écrit : « Galifte calcule que les revenus réguliers de Calvin s'élevaient à environ 9 à 10 000 fr. de notre mon-
naie
Et le citoyen anonyme, auteur de La vérité sur Calvin, imprime à son tour : (( Son traitement fixe était de 5oo fl., soit environ 6000 fr. de valeur actuelle ^ «
3. En réalité, le seul travail sérieux et spécial qui ait été publié sur ce sujet, est l'étude de Fancien archiviste genevois, dont nous avons souvent cité le nom. Th. Heyer '*.
Il a eu ridée de prendre, comme terme de sa comparaison, la journée de travail d'un ouvrier, non pas d'élite, mais d'un simple manœuvre. Sans doute, dit-il, la rétribution accordée autrefois à cet homme, comme la rétribution accordée aujourd'hui à ce même manœuvre, devait et doit suffire pour les faire vivre. Or aujourd'hui (Heyer écrit en 1872), cette journée est de 2 fr. 5o, tandis que de 1541 à 1547, ^i l'on fait une moyenne, elle était de 3 sols. Donc un sol est le tiers de 2 fr. 5o. Et nous avons la table suivante :
I denier (ou V12 de sol), o fr. 07 ;
1 sol, o fr. 83 ;
I florin (ou 12 sols), 10 fr. ;
I écu (ou 4 fl. 10 s.), 48 fr. 3o^
En conséquence, les 5oo fl. du traitement de Calvin avaient le même pouvoir que les 5ooo fr. d'un traitement actuel (ou du moins en 1872). — C'est fort simple, fort clair ^, et je ne conteste pas que ces résultats paraissent cadrer tout à fait avec la vraisemblance dans bien des cas. Mais il y a d'autres cas où l'esprit conçoit quelques doutes.
II nous est dit que pour la robe du secrétaire Ruffi, le 27 décembre 041, le Conseil paya 6 fl. l'aune (c'est-à-dire i"'i8) de drap noir. 6 fl., d'après Heyer, font 60 fr., et 60 fr. pour i'"i8, cela fait plus de 5o fr. le mètre. N'est-ce pas très cher ?
Pour la « livrée de la ville, » c'est-à-dire pour les serviteurs, le Conseil se servait d'un drap coûtant 4 fl. l'aune, soit 40 fr. pour i"'i8, près de 34 fr. le mètre. N'est-ce pas encore plus cher, et bien peu en rapport avec les prix actuels ?
1. Qiie/t/iies pages d'histoire exacte, 1862, p. 89, n. 2. — 2. Kampschulte, I, 1869, p. 388, n. 3. — .t. Calvin et IfS Genevois ou la vérité sur Calvin, par un citoyen de Genève, 1863, p. 21. — 4. M. D. G., XVII, p. 121- 12C, Th. Heyer. — '•>. D'après H. Mallet [Description de Genève, p. 241-242), l'écu valait, en 1547 : 4 H., 4 s., 2 cl. d'aujourd'hui (1807)-; en 1576 : 3 fl., 5 s., 9 d. ; en 1587 : 3 fl. ; en 1632 : i fl., 6 s., n d.; en 1651 : i fl., 2 3., 6 d. — fi. Il faut tQutcfois supposer que les besoins journaliers d'un manœuvre sont absolument les mCmcs à notre époque qu'il y a quelques siècles.
Le document intitulé les Criées faites en la cité de Genève, l'an tnil cinq cent soixante nous suggère quelques réflexions analogues.
Les Criées sont en réalité un règlement de police. Kt nous y voyons que l'amende ordinaire est de 60 sols, ou 49 fr. 80, en chiffres ronds 5o fr. — 5o fr., pour avoir porté des «chausses chapplez ; » 5o fr., pour avoir mis plus de deux bagues à ses doigts, sauf les épousées le jour et le lendemain de leurs noces ; 5o fr., pour avoir tiré un coup d'arquebuse dans la ville ; 5o fr., pour ne pas avoir balayé devant sa porte.... Lst-ce que ces amendes sont bien proportionnelles aux amendes infligées par nos sergents de ville pour les mêmes contraventions ?
Jetons encore un coup d'œil sur les règlements somptuaires. Les femmes et les filles « des artisans mécaniques, vivant du travail de leurs mains, » ne doivent pas porter de coifïes coûtant plus d'un écu, soit 48 fr. 3o. Elles en portaient donc de plus chères et sensiblement plus chères, sans quoi on n'eut pas fait toute une loi pour les interdire. Alors de combien étaient les coiffées des ouvrières genevoises? de 60, de 80, de 100 francs?
Les servantes ne doivent pas porter des coiffes de plus de 18 sols, soit i5 fr. 75. De combien donc étaient souvent leurs coiffes? Et les contraventions étaient punies de 5 fl., soit 5o fr. pour la première fois, 10 fl., soit 100 fr. la seconde fois, et 25 fl., soit 25o fr. la troisième fois? De pareilles amendes à des femmes d'ouvriers, à des ouvrières, à des servantes! De nos jours, où ces femmes prendraient-elles tant d'argent ' ?
Il semble donc qu'il n'y a pas vraiment toujours concordance entre ces anciens prix et les nouveaux, et qu'en conséquence le système de Th. Heyer exagère, au moins pour certains cas, \e pouvoir de l'argent au seizième siècle.
En résumé, voici comment a été évalué le traitement de 5oo fl. de Calvin :
Haag et Jules Bonnet . . le florin à Fr. o 5o . 25o francs.
Blavignac » » 3 96 . . . 1981 ' »
Chavannes » » 4 20 ou 4,3o. 2i5o »
Heyer » » 10 — ... 5ooo francs.
(îaliffe » » 12 — ... 6000 »
Suès-Ducommun- ... » » i5 — ... ySoo »
Des systèmes élaborés plutôt par des historiens, tournons-nous donc vers les systèmes élaborés par les économistes proprement dits, par des spécialistes. Nous en avons précisément deux qui font ou ont fait autorité: C. Leber, a lissai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen âge, relativement aux variations
1. Ordoimancis de 1609. Voir p. 430, n. 4. — i. Marcel Suts-Ducommun. Lue proiiioiiiUe ilaiis la vieille Genève. (Feuilletons parus dans le journal La Suisse.)
aSa la maison de CALVIN
des valeurs monétaires et du pouvoir commercial de l'argent, » deux mémoires présentés à l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres de l'Institut de France, les 3 et lo septembre 1841 ', et le vicomte G. d'Avenel, « Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées, et de tous les prix en général, depuis l'an 1200 jusqu'en l'an 1800 » (quatre gros volumes imprimés à l'Imprimerie nationale, en 1894).
i. Ici, avec ces savants spécialistes, ce que nous allons au moins comprendre, c'est la difficulté du problème à résoudre.
Nous voulons connaître le poui'oir du florin au seizième siècle, comparé à son pouvoir aujourd'hui. Cette connaissance ne sera obtenue qu'au moyen de trois autres connaissances successives :
I" Il nous faut savoir quelle quantité exacte d'argent fin contenait ce florin.
2° Il nous faut savoir ce que valait (quand on l'achetait ou le vendait) l'argent fin, au seizième siècle, et ce qu'il vaut aujourd'hui. Car l'argent fin, semblable à toute autre marchandise, a des variations de prix. Comme il est convenu que la mesure de poids de l'argent fin est le marc, c'est-à-dire huit onces ou une demilivre, il s'agit de rechercher le prix du marc au seizième et au vingtième siècles.
La réponse à ces deux premières questions nous donnera la valeur intrinsèque de l'argent au seizième et au vingtième siècles.
3° Alors il nous faudra savoir quel était le pouvoir de l'argent au seizième siècle comparé à son pouvoir au vingtième siècle, et multipliant la valeur intrinsèque du florin par le pouvoir de l'argent, nous aurons enfin le pouvoir du florin lui-même.
Or la solution de chacun de ces trois problèmes est d'une grosse difficulté, surtout celle du troisième.
2. Comme l'a fait remarquer Leber, tous les objets n'ont pas changé de prix dans les mômes proportions, et par conséquent le pouvoir de l'argent diffère, pour une même époque, selon qu'il s'agit des objets d'une catégorie ou d'une autre *.
I. La première édition a paru dans les Mémoires de l'Institut, en 1844. Une seconde édition, revue et auijmentée, a paru en 1847. C'est celle-là que nous citons. — 2. Ainsi Ed. Mallct présente les observations suivantes : « Il ne faut pas perdre de vue que l'accroissement moderne de la richesse a fait augmenter le prix de certaines choses dans une proportion bien plus forte que celle qui existe entre les prix anciens et modernes des choses les plus usuelles. Ainsi nous avons vu l'évêque Henri louer, en 1262, une maison à Genève pour son habitation, moyennant le loyer annuel de 60 sols ou 58 fr. 89. Or maintenant on ne trouverait pas à louer dans Genève la maison la plus modeste pour un prix décuple de celui-là. Un afipartement pour loger une famille aisée coûte vingt fois cette somme. Il y a des gens riches, dont le loyer annuel équivaut à quarante fois celui payé, au treizième siècle, par cet évêque, et même dépasse ce chiffre. Un peu plus tard, l'évêque Robert de Genevois achète une maison pour servir de résidence à lui et à ses successeurs, et il est évident que ce prélat, issu d'une maison souveraine, dut faire une acquisition appropriée à la dignité du prince-évêquc : il la paya 300 livres, soit 5869 fr. C'est à peine si maintenant, avec une somme vingt fois plus forte, on trouverait à acheter chez nous une maison convenable pour loger un personnage de cette importance. > M. D. G., VII, p. 334.