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Les objets de luxe ont diminué de prix beaucoup plus que les objets d'un usage commun.
Ainsi la soie était, au seizième siècle, à' un prix fabuleux : une paire de bas de soie valait, selon Leber, 64 francs (de la monnaie de 1847). Ce. serait Henri II qui aurait porté, en France, les premiers bas de soie, inaugurant une industrie qui, au commencement du dix-neuvième siècle, faisait la richesse de nos Cévennes, de beaucoup de nos bourgeois protestants de Nîmes, par exemple, et à la fin de laquelle nous avons assisté, il y a environ quarante ans. Un des auteurs qui signale le rôle de Henri II, après avoir écrit : « Henry second commença à porter le bas de soye, » ajoute : « Et Ton ne se moucha plus sur la manche '. » Ce qui semble indiquer que le mouchoir naquit avec le bas de soie, et que les premiers mouchoirs furent en cette étoffe rare. — En avril 1498, une once de soie était estimée huit fois la valeur d'un dîner copieux, fait par un religieux -.
Ce qui était à des prix ' aussi exorbitants que certains produits toujours restés le partage exclusif de la richesse, c'était une foule d'objets dont l'usage est devenu au contraire des plus vulgaires : les épiceries, les drogues, le poivre, le sucre. D'après un mémoire d'apothicaire de 1483, la reine Charlotte, seconde femme de Louis XI, prit, en deux mois seulement, pour 3i5o francs de médecines et autres drogues \
Leber croit donc pouvoir déclarer « qu'anciennement les denrées de première nécessité, eu égard au pouvoir de l'argent et sauf les années calr.miteuses, étaient beaucoup moins chères qu'elles ne le sont pour nous, et, d'autre part, que les objets de luxe, relativement aux prix des choses nécessaires à la vie, coûtaient beaucoup plus à l'existence qui les consommait que ne coûtent les superfluités analogues de nos jours. » En d'autres termes : « Dans le moyen âge, l'argent du pauvre valait beaucoup plus que celui du riche''. «
On pressent dès lors les difficultés que Ton rencontrera quand on voudra connaître le pouvoir de l'argent possédé par un homme ni pauvre ni riche, c'està-dire tour à tour, et continuellement, pauvre et riche. Leber donne cependant les moyennes suivantes : avant le seizième siècle, le pouvoir de l'argent était six fois plus grand qu'au moment cù il écrit, 1847; après le seizième siècle, il n'est plus que deux fois plus grand, et dans le seizième siècle lui-même il faut distinguer le premier quart, où le pouvoir de l'argent est six fois, le second quart, où il n'est que quatre fois, le troisième quart, où il n'est que trois fois, et le quatrième quart, où il n'est que deux fois plus grand ■'.
Alors, d'après certaines tables, fixant la quantité d'arj^cnt fin des monnaies et le prix du marc d'argent fin aux diverses époques, Leber donne des évaluations comme celles-ci : Second quart du sei{iènie siècle : un veau, 25 fr. 40; une livre de figues, o fr. 72 '/» '■> le cent de poires, 2 fr. 54; un bœuf, 1 17 fr. 33 ;
1. C. Lcbcr, p. 46, n. 3. — i. IhUL, \>. 48. — •'). Ihiil., j). 54, et 11. 3. — i. IbiiL, p. 58, 59. "i. IliiiL. P 22, 23.
LA MAISON DE CALVIN
un veau, 14^.67; un porc, 29 fr. 33 ; un cheval, 660 fr. ; une livre de beurre, o fr. 73 ;' une livre de poivre, 7 fr. 33 ; une livre de sucre, 2 fr. 20 ^ - Cela confirmerait bien l'observation générale que les objets usuels, comme le beurre, étaient meilleur marché qu'aujourd'hui, tandis que les objets de luxe et surtout les objets exotiques, comme le poivre, étaient relativement beaucoup plus chers.
Leber note encore pour le troisième quart du seizième siècle : le meilleur chapon, 3 fr. - ; la meilleure poule, 2 fr. ; une paire de souliers pour fille d'infirmerie, 3 fr. 25 '■'.
En adoptant les chiffres de Leber pour le pouvoir de l'argent (4, de i525 à i55o, et 3, de i55o à i575), il resterait encore à rechercher si les chiffres valables pour la France étaient exactement valables pour la Suisse en général et pour Genève en particulier % etc., etc.
3. Or, voici que le vicomte d'Avenel jette par dessus bord le système de Leber. Sans doute il rend hommage à son prédécesseur. Il le félicite d'avoir posé le vrai principe, à savoir que la connaissance exacte du pouvoir de l'argent ne peut être acquise qu'au moyen de l'accumulation d'une masse de prix de toutes les choses nécessaires, ou simplement utiles à la vie ^ Seulement Leber n'a pas réalisé le programme qu'il a tracé. Il a tiré des conclusions trop absolues d'un nombre de faits trop petit, de sorte que » l'application » des lois qu'il a formulées mène souvent à « l'impossible » ou à « l'extraordinaire \ »
Il faut donc rejeter tous les systèmes précédents, ceux fondés sur le prix du blé, sur la journée du manœuvre, sur la paye du soldat. En réalité, il faudrait connaître le prix de tous les salaires, de toutes les marchandises, de tous les objets et savoir aussi ce que chacun usait de chacun d'eux. La moyenne du prix de l'argent ne peut être le résultat que d'une foule d'autres moyennes. Faut-il s'étonner si un économiste, comme J.-B. Say, déclare que le problème poursuivi est « la quadrature du cercle de Féconomie politique ' ? »
Le vicomte d'Avenel entreprend cependant de le résoudre. Tout ce que nous pouvons dire de son travail, c'est qu'il contient des explications techniques compréhensibles surtout pour les spécialistes : et que ces explications aboutisssent, comme celles de Leber, à un système, lequel a déjà eu le sort de celui de Leber lui-même. On l'a contesté et rejeté, à son tour, en tout ou en partie, et pour les mêmes raisons que nous avions puisées soit dans Leber soit dans d'Avenel.
I. C. Lcbcr, p. 82. — 2. Si, d'aprcs Leber, le meilleur chapon coûtait en France 3 fr-, d'après Heyer, le chapon (il n'est pas dit le meilleur) coûtait à Genève 7 fr. 50, en 1542. — 3. Leber, p. 84. — 4. Il est vrai que les chiffres de Leber cadrent à peu près avec ceux de l'abbé Hanauer, dont les travaux font autorité pour l'histoire monétaire de l'Alsace. — Heyer nous dit que l'écu valait 4 fl. 10 s. — En 1839, époque où le franc de I-'rance fut introduit à Genève, on fixa comme suit la valeur des monnaies : i sol = o fr. 04 ; 1 M. = o fr. 46. — 5. D'Avenel, I, p. 3. — 6. « Depuis 1 500, la journée du manoeuvre avait augmenté de 30 % et les céréales de 400 %.A l'avènement de Louis XII, le blé se payait 4 fr. l'hectolitre, et l'ouvrier agricole gagnait o fr. 60 par jour. A l'avènement de Henri IV (1590), le blé se vendait 20 fr. l'hectolitre, et le salaire du même ouvrier agricole n'était que de o fr. 78 par jour. » D'Avenel, I, p. 20. — '. Ibid., I, p -■
M. H. Hauser, dans ses Ouvriers du temps passé (quinzième et seizième siècles)' déclare la question de la valeur intrinsèque de l'argent extrêmement « embrouillée, » presque toujours impossible à résoudre pour Thistoire de Tancienne France, et il ajoute :
« A la question, déjà si embrouillée, de la valeur intrinsèque de la livre se superpose la question, bien autrement compliquée, du pouvoir de Farfent aux diverses époques.... M. d'Avenel lui-même montre qu'il faudrait : i° considérer trois pouvoirs de l'argent, un pour la classe riche, un pour la classe moyenne, un pour la classe inférieure (division, d'ailleurs, tout arbitraire) ; 2° savoir ce qu'un marc d'argent pouvait, en i5oo par exemple, acheter non seulement de blé, mais d'objets nécessaires ou superflus, de jouissances sensuelles, intellectuelles ou morales, et comparer ces quantités avec les quantités actuelles.... Pût-on faire cette opération qu'on n'aurait pas encore la solution du problème : car le rapport des marchandises entre elles et, pour ainsi parler, leur valeur sociale a changé; il fallait, au quinzième siècle, être riche pour avoir des chemises de coton ; il faut aujourd'hui qu'une femme soit pauvre pour n'avoir pas une robe de soie. Les exigences de nos pères n'étaient pas les nôtres en ce qui concerne le logement, ni le vêtement, ni l'alimentation, ni l'hygiène, ni les jouissances d'un ordre relevé. Le problème des variations du pouvoir de l'argent est donc presque aussi impossible à poser qu'à résoudre. Aussi ne faut-il pas trop s'étonner si M. d'Avenel accorde au kilogramme d'argent, dans la seconde moitié du quinzième siècle, seulement six fois sa valeur actuelle, tandis que Siméon Luce propose de multiplier les prix anciens par quarante ^. »
Dès lors que faire ? Déclarer qu'on ne peut rien savoir, ou que du moins nous-mêmes nous ne sommes point parvenu à nous faire une opinion : ,
Il nous a semblé, cependant, malgré notre propre incompétence et malgré l'extrême difficulté du sujet, que nous pouvions donner à nos lecteurs le moyen de se faire une opinion, non pas précisément scientifique et absolument exacte, mais suffisamment approximative, et qui aurait le grand avantage de ne relever que du bon sens. Le moyen consiste à comparer le traitement de Calvin avec les traitements des hommes qui vivaient autour de lui, à la même époque.
Que se passait-il dans le canton de Vaud ?
I. Ouvrage paru en 1899. — 2. C'est la conclusion à laquelle arrivent : Fagniez, Etudes sur fiucf us/rie a Paris au treizième et au quatorzième siècle; et von Inama, cité par H. Hauser, Ouvriers du temps passé, 1899, p. xvill-xxil. — « Il serait facile, dit excellemment M. von Inama, de réunir, sur les mêmes objets que M. d'Avenel, 9000 prix de la France actuelle qui différeraient autant entre eux que les données de M. d'Avenel durant plusieurs siècles. Ce qui veut dire que tous les prix doivent d'abord être surtout jugés dans leur liaison avec le domaine économique, lieux et choses, auquel ils appartiennent; tous les prix isolés, comme les présente d'Avenel, ont toujours en eux quelque chose de fortuit; par la multiplication de leur nombre, cet inconvénient diminue naturellement, sans pourtant disparaître. »
LA MAISON DE CALVIN
Vers la fin de juillet i528, MM. de Berne laissent à leurs prédicateurs d'Aigle, Farel et Simon, le choix entre une maison avec cour, jardin potager, et 200 fl. de Savoie, ou bien les revenus des cures, cens, dîmes, prairies, vignes et champs. Les prédicateurs préfèrent cette seconde proposition, sans doute plus
avantageuse '.
Le 3 avril ib'i-j, Fabri, le pasteur de Thonon, écrit à Farel qu'on lui a donné une maison avec jardin, 200 fl., deux tonneaux de vin et quatre boisseaux de blé. — Son aide (diacre ou suffragant) ne reçoit que 100 fl., un tonneau de vin et autant de blé".
Enfin, le 21 septembre iSSy, le Conseil de Berne signifie au Conseil de Lausanne qu'il ait à donner « à ung chascun diacre 200 fl. par an et une mayson, et à M. Pierre Viret 3oo fl. aussy une maison ■''. »
Nous notons que Viret n'avait d'abord reçu, 16 novembre i536, que 3o fl., outre son logement au couvent de Saint-François, deux chars de vin (on peut supposer qu'il le vendait) et dix-huit coupes de froment, tandis qu'au même moment Pierre Caroli, le singulier ancien prêtre, dont nous avons raconté l'histoire, avait une belle maison avec un beau jardin, et 5oo fl. de traitement ^ le traitement même de Calvin. Genève traitait Calvin comme Berne traitait Caroli. Rien de plus.
M. Herminjard, résumant ces détails, estime qu'on avait tout calculé pour assurer à chaque pasteur 210, 220, 23o fl. de traitement, plus le logement, deux tonneaux de vin et quatre coupes de blé ^.
Ce qu'il nous importe de constater, c'est que ce traitement de 200 à 23o fl., plus une maison, un jardin, et la provision de vin et de blé, était « insuffisant. » Les délégués des classes, réunis à Morges, le 10 mars i539, le déclarèrent à MM. de Berne. Ceux-ci toutefois se contentèrent, l'année suivante, d'accorder un supplément de paie à ceux des pasteurs dont la tâche était particulièrement laborieuse.
2. Mais occupons-nous de Genève et tout d'abord des régents du collège.
Les premiers régents du collège ont 200 fl. Le 14 novembre 1541, on décide de donner 400 fl. à Mathurin Cordier « pour toutes choses ^, » c'est-à-dire qu'il devait payer lui-même ses deux bacheliers. 22 novembre 1541, le traitement est
1. Kirchhofer, Das Leben Wilhelm Farels, 1831, I, p. 94, n. 35 ; Herminjard, II, p. 130, n. 6. — 2. Herminjard, IV, p. 214. — .'t. Ibid., IV, p. 290, n. 4, et V, p. 241, n. 3. — 4. Ibid., IV, p. 109, n. 3. — Depuis ((uc notre précédent volume a paru, M. Eduard Bâhler a publié sur Caroli une étude intitulée : Petrus Caroli tirid Johanms Calvin. Ein Beitrag zur Geschichte und Kultur der Reformationszeit, 1904. — 5. Herminjard, acceptant les indications données par Ernest Chavannes, que le florin valait alors, de 1537 à 1542, entre 4 fr. 20 et 4 fr. 29 (au lieu de 10 fr. selon Th. Heyer), déclare que la moyenne des traitements des pasteurs du Pays de Vaud ne dépassait pa;» 1102 fr. 50. Herminjard, VI, p. 105, n. 130. — Après avoir rejeté comme < excessive > l'évaluation de Galiffc, Herminjard dit que si l'on calcule, même d'après l'évaluation de Heyer, < la pension des pasteurs de Genève, en y ajoutant 40 fl. à cause de la maison et des meubles très .simples que le Conseil leur prêtait, on arrivera aux sommes suivantes: 1440, 1920, 2240 fr. Leur traitement le plus élevé n'était pas, en 1542, supérieur de beaucoup à celui de leurs collègues du Pays de. Vaud, et aucun ne pouvait nager dans l'abondance. » Ibid., VIII, p. 83, n. 5. — 0. Annales, p. 286.
LE TRAITEMENT DE CALVIN 45g
définitivement fixé à 400 florins, plus la rétribution des enfants de bonne maison '. Sébastien Castellion déclare, le 21 janvier 1544, que, avec ses «450 fl. pour année, » il ne peut « sodier à luy et à ses deux bacheliers-. » — 19 juin 1544: « A l'homme propice pour régenter » que présente Calvin, le Conseil fixe le gage de 200 fl. par an, « et que le d' régent puisse recouvré des enfans ayans puyssance [capables de payer] troys solz pour terme, et quand viendront les quartemps [les trimestres] il pourra deslyvrer la norme [la liste] et il l'y sera ballié ung officier pour aller celle recovré ^ » A ces 200 fl. étaient joints un logement, un jardin, outre la cotisation des élèves, quelques coupes de blé. Les régents pouvaient donner des leçons, et, comme nous l'avons vu, avoir des pensionnaires *.
C'était insuffisant. Les maîtres se plaignent et déclarent qu'ils ne peuvent « vivre, à si peu de gages, » qu'ils ne peuvent « servir à si petit gage : » c'est l'impression que nous avons à dégager de ces détails, et à conserver^.