QUATRIEME PARTIE Cœur
OUS arrivons ainsi au centre de cette circonférence dont nous venons de considérer divers rayons, à la cause centrale de tous ces effets multiples, à la sensibilité de Calvin. Chez Calvin le cœur a joué un grand rùle. II put être très aimable parce qu'il aima beaucoup : amanii uihil ardimm^ a-t-il dit lui-même.
C'est lui qui a écrit à Viret : « Tu sais jusqu'à quel point mon cœur est tendre, il faut dire mou [uosti aniini mei teneritudinevi vel mollitiem pntiiis)K — Et Viret répond à Calvin : « Oui, je sais jusqu'à quel point ton cœur est tendre {peniius noi'i\ auimi lui, iit ipse appelas^ ieueriiiidinem)'^-. » Cette sensibilité Calvin l'a continuellement manifestée dans toute cette partie de sa vie que nous avons déjà étudiée.
Peut-on pousser l'amitié affectueuse, dévouée, plus loin qu'il ne le fait dans des lettres comme celles-ci? A Farel (1541) : « Tu me diras et me feras impunément tout ce que tu voudras.... Me voici tout à fait prêt et à ta dévotion {ego paratissiminn me offero etiam ad devotionem). Que veux-tu de plus? Je capitule, je me rends ^; » à Bucer (1541) • « Si, sur un point quelconque, je ne réponds pas à votre espoir, tu sais que je suis en ta puissance. Avertis, châtie, fais tout ce qu'il est permis à un père vis-à-vis de son fils *. » — Et Bucer, un an après, répond : « Mon cœur, mon âme ! »
Précisément les relations de Calvin avec Bucer nous fournissent un des exemples (il n'est pas le seul) les plus curieux de cette sensibilité de Calvin, que nous n'avons pas hésité à qualifier de féminine, pour en indiquer l'extrême impressionnabilité. Un jour Calvin reçoit une lettre du Réformateur strasbourgeois; il est à table et se contente de regarder l'adresse et l'écriture : « j'ai été, écrit-il, inondé d'une telle joie, que je ne me rappelle pas avoir vu briller pour moi une heure plus heureuse pendant ces trois derniers mois. » Mais, après le
1. 7 avril 1549. Opéra, XIII, p. 230. — 2. 10 avril 1549. Ibid., p. 233. — 3. 29 mars 1541. XI, p. 180. — 4. 15 octobre 1541. Ibid., p. 299. 6 octobre 1542. Ibid-, p. 451 et n. 14.
JEAN CALVIN m T^
554 ^^ MAISON DE CALVIN
repas, il lit l'épître : elle contient un reproche immérité. De l'extase, Calvin tombe dans la prostration : « Cette lecture a été pour moi un tel coup de fouet que, toute la nuit, je me suis agité dans une inquiétude continuelle, et que, de trois jours, je n'ai pas été complètement moi-même '. » — N'est-ce pas une de ces sautes de sentiments que décrivait le poète quand il parlait de ravissement jusqu'au ciel, et de tristesse jusqu'à la mort {Himtnelhoch jaiich{end, ^iim Tode betritbt)^ Peut-être ne s'attendait-on pas à constater une pareille ressemblance entre l'auteur de rinstitution et la Clârchen de Goethe. — Ou bien aurions-nous oublié l'affection dont Calvin avait aimé le jeune pensionnaire de sa maison de Strasbourg, Louis de Richebourg? Quand la nouvelle de sa mort lui arrive, notre Réformateur écrit au père : « Je me trouvay tellement tout esperdu et confus en mon esprit que, par plusieurs jours, je ne pouvois rien faire sinon pleurer!... Devant les gens il me sembloit que je n'estois point moy mesme.... Celui que j'aimois comme s'il eust esté mon fils, pour ce qu'aussi de son costé, il m'honorait comme si je luy eusse esté un second père ! » Sa sympathie devient d'une délicatesse telle qu'il ne distingue plus entre le deuil du père et le sien propre. Il dit : « nous », et il ne trouve pas d'autre moyen de sécher tant de larmes que de les justifier : « Je ne te demande pas de ne pas gémir. Car à l'école du Christ nous n'avons pas appris une philosophie qui, nous dépouillant de notre humanité reçue de Dieu, transforme les hommes en pierres -. »
Il est vrai qu'ici nous rencontrons une objection et sous la plume d'un homme dont l'autorité est singulièrement grande à nos yeux, de l'éminent historien de l'Académie de Calvin, de M. Ch. Borgeaud lui-même. Certes, il ne conteste pas « le caractère enjoué, sympathique, qu'avec M. Abel Lefranc et contrairement à l'opinion répandue, » nous avons « mis à bon droit en pleine lumière, pour l'époque de la jeunesse du Réformateur. » Il fait seulement toutes ses réserves au sujet de notre tendance à attribuer le même caractère à Calvin « dans son âge mûr. » « Lorsque notre historien, dit-il, aura parcouru tout entier le cycle des riantes années de jeunesse et de santé et qu'il abordera la sombre époque où une l^glise et une république naîtront dans la fournaise, forgées, comme dit Michelet, sur le roc de la prédestination, alors il ne trouvera plus sur sa route la figure souriante et aimée. Son héros grandira singulièrement. 11 commandera, j'en suis sûr, le respect de tous. Mais les historiens qui l'ont le plus pratiqué en CCS temps héroïques n'en ont point rapporté, quant à sa personne, une émotion sympathitiuc. Ils n ont plus senti son cœur battre. » Et deux ans après, revenant
I. Voir Jmm Cah'in. II, p. 404. Lettre perdue et reproduite en partie par Baudoin: Respoiisio altéra, i56>, p. 41. II. -- ï. 1541. Opcra, XI, p. i88-i.j4. (Voir Jmn Calvin, II, p. 419 et ss.) La fin de la leUre u'cxiitc .luc dans une traduction latine. - Calvin n'a pas cherché à cacher ses larmes. Il écrit une autre foi.: . Je n'a. trouvé de consolation que dans les (.émisscments et les larmes. . 8 octobre 1539. Obéra., N^ P .W8. 37''
sur le même sujet, M. Borgeaud précise sa pensée en ces termes : «Je ne révoque en doute aucune de ces assertions, je ne discute aucun de ces exemples', puisés aux meilleures sources. Il me suffit de faire remarquer que la plupart datent de la jeunesse de Calvin, et qu'aucun ne se rapporte à l'époque très précise dont j'ai parlé. Lorsque mon éloquent collègue de Montauban m'aura montré, dans un de ses prochains volumes, Calvin cédant à l'émotion pendant qu'il conduit à Genève un procès criminel contre un de ses adversaires, je lui accorderai que l'histoire, je ne parle pas ici de la légende, a mal jugé. Et, de tous les fils de la Genève de Calvin, je ne serai pas le dernier à m'en réjouir-. »
Il faut donc reprendre ce que nous avons eu l'occasion d'appeler l'auscultation du cœur de Calvin; mais, cette fois-ci, en distinguant soigneusement la première partie de sa vie de la seconde et en ne nous occupant plus que de la seconde.
Naturellement, — est-il nécessaire de le déclarer? — nous ne nions pas toute diflFérence. Calvin a été un homme qui a ressemblé à tous les hommes, et il n'est pas possible qu'il n'ait pas été plus gai, plus enjoué dans sa jeunesse que dans sa vieillesse. C'est ce que son biographe observe : « Je ne veux point faire d'un homme un ange.... Outre son naturel enclin de soy-mesmes à colère, l'esprit merveilleusement prompt, l'indiscrétion de plusieurs, la multitude et variété infinie d'affaires pour l'Eglise de Dieu, et sur la fin de sa vie les maladies grandes et ordinaires, l'avoyent rendu chagrin et difficile ^ » On le serait, et davantage, à moins et à beaucoup moins. Mais nous ne supposons pas que personne puisse s'en étonner ou tirer de ce fait, aussi commun qu'inévitable, un argument contre la sensibilité du Réformateur. Nous ne nous étonnerons pas davantage (jeunesse à part) que Calvin n'ait pas ri et plaisanté au moment où il intentait ou soutenait un procès criminel. Ce n'est pas le moment, même pour l'accusateur le plus folâtre. D'autant plus que nous n'avons jamais voulu nier son irascibilité, sa violence de paroles, ni sa rudesse parfois de sentiments. Il s'agit tout simplement de savoir si, malgré tous ces faits et au milieu de tous ces faits, à mesure que Calvin vieillissait, son cœur cessait de battre et exerçait moins l'attrait affectueux, délicat, l'attrait sympathique dont nous avons parlé. Rien de plus.
Remarquons d'abord que, si certains historiens récents contestent cet attrait, les intimes de Calvin, ceux qui ont vécu avec lui le plus étroitement et le plus longtemps, l'attestent. « Je laisse à parler, dit son biographe... de la singulière débounairetc qu'il avoit pour s'accommoder jusques aux plus petits entant qu'il estoit besoin, de la douceur à supporter les infirmitez et imperfections des autres.... Quand se trouvera-il avoir jamais abusé de sa charge et authorité
1. Ceux de notre troisitme conférence sur Lart elle senlimeiil divis l'œuvre de Calvin. — i. Voir The American historical Review, janvier 1902 et juillet 1904. M. Borgeaud, que je remercie bien sincèrement pour sa très grande et je crains bien de devoir dire trop grande indulgence, a résumé ses critiques sur ce point dans une communication adressée à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. Voir ButkUn de la Société d' histoire et d'archéologie, 1904, II, p. 389, 390. — 3. Opéra, XXI, p. 117.
556 LA MAISON DE CALVIN
envers le moindre du monde? Quand a-il entreprins ne fait chose sans l'advis ou contre l'opinion de ses compagnons?... Quelle difFcrence avons-nous jamais veuë entre luy et nous?... Ce seul défaut [la colère] que jamais j'aye cognu en luy, estoit tempéré de si grandes et tant aimables vertus... que nul ami n'en demeura onques offensé ni de faict ni de paroles '. » - « Quant à ses mœurs, quoique la nature l'eût disposé à la gravité, cependant personne ne fut plus agréable {suavior) dans le commerce ordinaire. Il fut admirablement sage (pnuiens) à supporter les défauts qui provenaient de l'infirmité humaine, évitant également de rendre confus ou d'épouvanter ses frères faibles par un reproche inopportun {importuna objurgatione pudefaceret aiit perterrefaceret imbecillos fratres) et de favoriser les vices par sa connivence ou sa flatterie "'. » — Et des Gallars : « Quand je me rappelle la candeur et l'intégrité de l'homme, sa bienveillance affectueuse à mon égard, son commerce doux et familier [suavem et familiarem consueiudinem) dont j'ai joui pendant seize ans, il ne peut se faire que je ne supporte avec peine la séparation d'avec un tel ami ou plutôt un tel père {tali amico aut potius parente).... Quels labeurs, quelles veilles, quels soucis il supportait, avec quelle perspicacité, quelle sagacité il prévoyait les dangers, avec quelle habileté il les affrontait. Avec quelle fidélité, quelle prudence il conseillait chacun, avec quelle facilité, avec quelle bonté {comitate) il recevait ceux qui allaient le trouver, avec quelle promi)titude et quelle clarté il répondait à ceux qui l'interrogeaient sur les affaires les plus graves, avec quelle science, soit en particulier soit en public, il résolvait les difficultés, les nœuds qui lui étaient proposés, avec quelle douceur (lenitate) il consolait les affligés, il relevait les abattus, les désolés, avec quelle force d'àme il supportait l'adversité, avec quelle modération il usait de la prospérité,... je ne saurais l'exprimer par aucune parole ^ »
Ce sont là des jugements compétents et qui portent précisément sur la seconde partie de la carrière de Calvin.
Dira-t-on, ces historiens furent séduits? Parfaitement. Jusqu'au bout Calvin séduisit ceux qui le connurent.
Mais nous observons ensuite que cette même séduction s'est exercée sur bien d'autres historiens. Kt nous en citerons deux d'une époque où le calvinisme était peu dans les mœurs, le di.\-huitième siècle. Le premier est Tischer (dont nous avons parlé). Il exprime précisément la surprise qu'éprouve quiconque passe du Calvin de la légende et des pamphlets au Calvin de l'histoire et des documents : « Il y a quelque temps, il me tomba dans les mains une collection de lettres de Calvin. .le les lus et les relus. J'en croyais à peine mes yeux, tellement je trouvais un homme différent de celui que je m'étais représenté.
I. O/'era, .\XI. p. io8, 112, 117. — 2. J/M., p. 170. — 3. Préface au.^c Commentaires sur Esaie. Des fJallar-i .l J. Crcspin. 1" janvier 1570. Ibiii., X.XXVI, proleg. — C'est à contre-cœur que Calvin laissait imprimer .ic» .sermons. Voici ce que dit < rim[.rimcur de l'ét-lise de Jésus-Christ, » en tête des Sennons de Jtiin Cafvin sur les dix roiitiuandeineiils de la Ijiy, à Genève, par François Estienne, 1562: « Cependant il e»t !ii U^lmnnairc qui! ne peut si bien se delTendre des importunitéz de ceux qui sont autour de lui, qu.1l ne .ne laiss.- quelque fois aller, donnant néantmoins tousjours à cognoistre qu'il voudroit qu'il en fust autrement. . ('/■tni. \X\', p. (;.;8.
Je le connaissais comme un défenseur entêté, souvent querelleur, de la vérité, et la mort de Servet avait toujours éloigné mon cœur de lui. Quel ne fut pas
mon étonnement quand j'appris à connaître aussi son bon cœur le comparai
toutes ses biographies. Partout les discussions étaient racontées, et son cœur me parut laissé dans l'ombre ^ »
C'est la même impression que le Genevois Sencbier éprouve et exprime en ces termes : « Je prévois que cette histoire de Calvin étonnera les uns et révoltera les autres.... Je dois le dire au risque de n'être pas cru, j'ai dit franchement la vérité, telle que je l'ai vue, et je me suis rigoureusement imposé l'obligation de raconter avec naïveté tout ce que j'ai pu découvrir. J'observerai donc d'abord que j'ai eu les mêmes préjugés contre Calvin que ceux que je combats ; que j'ai vu ces préjugés disparaître en approfondissant son histoire, celle de Genève et du seizième siècle; je me suis convaincu ensuite que la passion, l'ignorance et souvent la mauvaise foi avaient imputé à Calvin des fautes qu'il n'eut jamais, et l'avaient rendu responsable de la barbarie des temps où il vécut ^ »
Toutefois, nous le reconnaissons, nous n'avons pas à procéder ici par « autorités», mais par «textes». Notons donc les battements du cœur de Calvin et datons-les, année, mois et jour.
29 décembre i545 (entre la dispute avec Castellion, 1544, et le procès avec Ameaux, 1546) : « Nous sommes tousjours attendans après vos nouvelles avec grant désir. Et quant il n'y auroit que cela, encor suis-je joieux que mon frère aille jusque-là pour nous rendre plus certains de tout vostre estât. Car je vous asseure que je languis quant je suis long temps sans sçavoir comment tout se porte chez vous, principallement vostre personne et celle de Madamoiselle.... "Vostre serviteur, humble frère et entier amy à jammais ^ » — Nous avons déjà indiqué les textes de 1549 (7 avril et 10 avril) entre le procès Gruet (1547) et le procès Bolsec (i55i).
7 août 1554. Le terrible, le sinistre procès Servet a eu lieu en i553. La lutte prend des proportions terribles. Les ennemis de Calvin s'acharnent contre ses amis, les pauvres réfugiés. Et Calvin : « Pour moi ce m'est plus tolérable d'être attaqué personnellement, que de voir les malheureux exilés du Christ, qui vivent ici, être tous les jours tourmentés de nouvelles vexations \ »
9 septembre i555. Mais c'est à Calvin qu'on en veut, et un courant de haine semble vouloir l'emporter. Alors au moment le plus critique, il écrit : «Je n'ignore pas avec quelle violence (quain airociter) toute la faction ; des Libertins] me déchire. Et tous les jours j'en fais l'expérience : elle est extrêmement étrangère aux cœurs bien placés {bonis uaturis) cette inhumanité des tyrans qu'un
1. Voir Jean Calvin, I, p. 534- - 2. Sencbier, Histoire littéraire de Genève, 1786, I, p. 246. — :(. A M. de Falais. Opéra, XII, p. 240. — i. A Sulzer. Ibid., XV, p. 209.
558 LA MAISON DE CALVIN
vieux poète a notée en ces mots : « Qu'ils me haïssent pourvu qu ils me craicrnent. » Ah! si le choix m'était donné, je préférerais être le plus méprisé des hommes (atque si optio daretur, mallem omnium esse contemptissimus)'. » - Quel jour inattendu une telle exclamation jette dans les plus intimes profondeurs du cœur de Calvin. Lui si fier! Plutôt le mépris que la haine!
21 décembre i556. A l'Eglise française d'Anvers : «Comme vous m'aymez, je ne doubte pas que la mémoire que j'ay de vous ne vous resjouisse^ » ^
3i janvier iSSy. A quelqu'un qui est en proie à de grandes difficultés : « A celui qui aime rien n'est difficile {amanti nihil arduum) ^ »
Mai i558. Au pasteur Macard, à Paris : « Mon frère, mon frère très doux (f rater mi, dulcissime f rater).... Anxieux moi-même et tremblant de votre danger (anxiiis ipse ac trepidus) je vous exhorte tous à la confiance, à la constance : cette lettre, qui est l'image vive de mon cœur, vous mettra sous les yeux tous les sentiments intimes de ce cœur\ » — Même année, 4 juillet i558. La grande lettre au bernois Zerkintes, celle oià il reconnaît qu'il est d'un naturel irritable, et qu'il ne parvient pas à se corriger de ce défaut autant qu'il le voudrait, où il répond à des critiques de Zerkintes qui l'ont vivement ému, où il se plaint que Zerkintes couvre de son indulgence ses plus violents ennemis, où il déplore que Zerkintes repousse l'idée biblique de la prédestination,... se termine par la salutation : « Adieu mon frère, digne de ma considération, de mon respect cordial {ex anima colende et observande). » Après quoi vient ce post-scriptum : « Accepte comme un signe de mon affection {benevolentia), de ma confiance en ton intégrité, le fait que je n'hésite pas à verser dans ton sein tout ce qui m'oppresse ''. »
Février i55g. De nouveau à Zerkintes : « Tu vois quelle amertume respire ma lettre, et certes il s'en est peu fallu que je ne la déchire cent fois : mais il n'eût pas été franc de dissimuler ce qui oppresse misérablement mon cœur. Si tu ne voulais pas que j'use envers toi de cette familiarité, il aurait fallu que je n'écrive pas, car il m'est impossible d'en arriver à mentir avec des compliments. Ajoute que sous le poids excessif des occupations je suis devenu plus morose *. » — Môme année, 2 décembre iSSg. Bullinger critique et blâme la confession de foi que Bèze a cru pouvoir rédiger à la demande de Mélanchthon, pour gagner les princes allemands à la cause des frères de France. Et Calvin de répondre : « Certes nous serions trop prodigues du sang innocent si nous acceptions la loi que tu poses.... Certes ma mollesse [encore une fois cette mnllities] ne saurait supporter, au moment où l'on s'efforce de subvenir aux terribles dangers de mes frères, ces critiques dures, sévères, formulées dans l'ombre'. »
i5 mai i5()(). Pour recommander des Gallars : « Nous ne nous sommes pas même épargné nous-mêmes, nous vous avons envoyé notre très cher frère des (îallars.... Nous l'aurions fait difficilement, même nous ne l'aurions fait à aucun prix, si l'amour pour cette Eglise encore tendre et sans pasteur ne nous l'eût
. 1. A Viret. O^rrt, XII, p. 734. - î. Ihid., XVI, p. 337. - :i. //,,>/., p. 405. - l. Ibid.. XVII, \^. 191. - ." ///;./., |.. .■ ; . ,., li. ll,{d , p. 467. — 7. IbiJ.. p. 690.
arrache '. » — Le même jour il le recornmande à Tévêque : « En ce qui me concerne, il m'est si cher, si familier, que ce n'est pas sans une amère douleur que j'ai consenti à me le laisser arracher". » — Même jour, troisième lettre de recommandation, à Utenhove : « C'est un deuil cruel pour nous {diirum nobisfuit orbari) '\ » — 27 mai 1 56o. Au milieu de tant de tristesses et de souffrances, c'est « l'amour des frères pieux » qui le soutient : « Que mon souvenir disparaisse de toutes les mémoires, pourvu que subsiste le fruit de mes travaux, auxquels je me suis livré jusqu'ici d'un zèle sincère et droit pour l'utilité de l'Eglise. En attendant, ce qui n'est pas pour moi une petite consolation, c'est l'amour que me témoignent les frères pieux et le consentement mutuel dans la doctrine *. » — 3 octobre i56o. Il énumère à des Gallars les morts qui se sont produites à Genève : « Jusqu'à quel point ces deuils me sont cruels, tu peux le penser toi qui connais mon caractère {ex men ingénia œstimas). » — C'est le même appel que onze ans avant, en 1549, à la connaissance que ses amis intimes ont de la a tendresse » de son cœur. — Et il s'inquiète au sujet de Bèze, qui est en France : « Je suis grandement angoissé {non parum atigor) au sujet de mon bon frère.... Et ce souci me tourmente d'autant plus durement {me durius excruciat) que, forcé par la nécessité, je n'ai pas épargné la vie d'un ami si intime et d'un tel homme ^. »
16 janvier i56i. C'est une lettre à la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, pour la féliciter de sa franche profession de foi. Il y caractérise ainsi l'union du fidèle avec Dieu : « C'est la vraye et parfaite alliance que Dieu promect contracter avec les siens, d'imprimer et engraver sa doctrine en leurs entrailles. » Et cette alliance produit un sentiment qu'il décrit en ces termes : « Quand il plaît à Dieu de nous resveiller et soliciter à bon escient à la crainte de son nom, et allumer en no{ cœurs un désir ardent de servir à sa gloire, c'est une inquiétude plus heureuse et désirable que toutes les délices, plaisirs et voluptei ausquelles s'etiyvrent les povres mondains ^ » Ce passage est presque unique chez notre auteur, si réservé, qui poussait à un tel point la pudeur de ses sentiments intimes. Cette fois-ci il trahit la profondeur de son expérience religieuse : délices, plaisir, volupté, enivrement. — Mars i56i. C'est une recommandation à des Gallars pour le fils de Textor, qui cherche une situation en Angleterre : « Le souvenir de son père doit me pousser à désirer qu'on aide ses entants. Et j'ai cette raison particulière : de celui-là j'ai été le parrain ; il faut donc que je remplace son père. Ah! plût au ciel que cet homme bon eût écouté nos conseils. Aujourd'hui ses enfants auraient un petit patrimoine.... Mais puisqu'd a été enlevé par le labeur immodéré auquel il se livrait, il serait cruel de ne pas suivre avec compassion ceux qui, nés d'un père pieux et très intègre, se trouvent pauvres, sans qu'il y ait eu de sa faute.... Je t'écris ceci pour que tu présentes ma recommandation à tous ceux dont il y aura lieu d'implorer la bonté en faveur de cet enfant. Que ma lettre en soit le témoin : quelque service qu'ils lui ren-
1. A r.^Hlise de Londres. Opéra. XVIII, p. 90. - â. A Grindal. Mt., p. 88. - ;). Ibid., p 89. - ^. A WcUer. Ibid., p. 93. — 5. Ibid-, p. 214. — tj. Ibid., p. 314, 3'3'
56o LA MAISON DE CALVIN
dent, il me sera agréable à moi comme s'il était rendu à mon propre fils '. » — 27 août i56i. Il vient de perdre son ami de Trie. Il écrit de son lit, où l'extrême douleur le couche : « Mon Varenne,... qui m'a soutenu jusqu'ici de façon à ce que je vécusse avec moins d'ennui. » Et après avoir raconté sa fin si croyante : u Le voilà heureux et me voilà misérable [Ergo ille beatus, ego miser) \ »
Il février i562. Sur son lit de mort, de Trie avait confié ses enfants à Calvin. « Notre père, nous voici vos enfants, » avait dit le mourant. Calvin s'occupe de leurs biens et écrit à Bèze : « Je dois à la mémoire de cet ami singulier d'aimer (complectar) ses enfants comme les miens propres. Il l'a mérité par cet amour incroyable, je dirai par cette piété qu'il m'a portée (coliiil), et par ce respect iobservantia) qu'il m'a témoigné jusqu'à la mort : ce serait un crime de ma part de tromper la confiance qu'il avait mise en moi^ »
Le lecteur ne doit pas oublier que nous avons laissé de côté les documents, peut-être les plus importants, ceu.K qui nous montreraient les sentiments que Calvin nourrissait vis-à-vis de ses amis principaux, Farel, Viret, de Bèze (nous renvoyons pour Mélanchthon à ce que nous avons dit dans notre volume précédent). Mais ces quelques textes, pris d'années en années, dans la seconde partie de la carrière de notre Réformateur ne suffisent-ils pas, — quand ils seraient seuls, et ils ne le sont pas, — à expliquer jusqu'à quel point, malgré son irritabilité et sa tristesse croissantes, une tristesse qui allait plus d'une fois jusqu'à désirer la mort, la personne de Calvin a continué à provoquer dans son entourage « une émotion sympathique, » jusqu'à quel point ses amis de près et même de loin ont senti son cœur battre jusqu'au bout? C'est un pasteur de Bordeaux qui conclut à notre place, lorsque, le 4 décembre i56o, il écrit à notre Réformateur : « Je sais que tu te réjouis avec ceux qui se réjouissent et que tu souffres (iireris) avec ceux qui souffrent ''. »
l'.l, cependant, il y a, pensons-nous, une preuve singulièrement différente du rôle du sentiment, de la sensibilité de cœur chez Calvin, et une preuve que l'on semble avoir presque complètement laissée jusqu'ici dans l'ombre. La voici. On sent battre le cœur de Calvin... dans sa théologie. Réservant pour plus tard l'étude de ce fait et de son importance au point de vue dogmatique proprement dit, burnons-nous à constater jusqu'à quel point ce fait a été nié, et jusqu'à quel point il est vrai.
C'est M. Brunctière qui a poussé la négation le plus loin. Calvin a « intellectualisé )) la religion, et par là je veux dire que, d'une puissance dont la prise s'exerçait sur l'homme tout entier, il en a fait une dont l'action s'est désormais restreinte et limitée à l'homme « raisonnable » ou plutôt « raisonnant ». « Dans cette œuvre oratoire qui est V Institution, s'il y a du mouvement,... il n'y en a
I. Opéra, XVIIl, ,,. .„:. - i. /W., p. 6.19, 650. - :). Ibid., XIX. p. 285. - 4. Ibid., XVIII, p. 256.
pas un qui parte du cœuri ni par conséquent qui rémeuve, et, — Je ne parle ici que de l'écrivain ou du théoricien de la religion, non de l'homme, — l'insensibilité de Calvin n'a d'égale que la vigueur de son raisonnement.... » A la .religion vivante et populaire, « Calvin a substitué, si j'ose ainsi parler, une religion « pour hommes seuls, » raisonnable, raisonnée, rationnelle, si vous l'aimez mieux ; une religion qui consiste essentiellement, presque uniquement, dans l'adhésion de l'intelligence à des vérités presque démontrées; et une religion qui se prouve,... non point par les consolations qu'elle apporte aux âmes en détresse, ou par les convenances qu'elle présente avec les besoins de la nature humaine, ou par la personne du Dieu qui nous l'a révélée, ou par quoi que ce soit, enfin, qui touche et qui émeuve, qui console et qui relève, qui encourage et qui anime, mais par la littéralité de son rapport avec un texte, ce qui est une question de pure philologie, et par la solidité de son édifice logique, ce qui n'est qu'une aflFaire de raisonnement pur.... La vérité religieuse... ne se prouve pas d'une autre manière ni par d'autres moyens que la vérité mathématique. Comme donc il raisonnerait sur les propriétés du triangle ou de la sphère, ainsi Calvin raisonne sur les attributs de Dieu. Tout ce qui ne se range pas aux exigences de sa dialectique, il le conteste ou il le rejette.... Cartésien avant Descartes, l'évidence rationnelle, l'incontradiction logique ' sont pour lui le signe ou la preuve de la vérité. Il ne « croirait » pas si la croyance ne s'étayait d'un syllogisme en forme.... D'une « aflFaire de cœur », si je puis ainsi dire, Calvin a transformé la religion en une « affaire intellectuelle -. » — En deux mots : tout pour le cerveau, rien pour le cœur.
Or voici les textes^ : le lecteur est prié de faire attention aux dates.
Calvin a ramené la religion au cœur. — i543 : « Dieu ne prise point un fétu les cérémonies; mais il regarde la foi et la vérité du cœur {Jïdein et veritalem cordis).... Dieu requiert principalement de ses serviteurs le cœur et l'affection {cor et animum}.... Ce n'est pas une affection légère que le zèle de la maison de Dieu, lequel doit ronger le cœur de tous ses fidèles {Jîdelium omnium corda) '. »
Calvin a ramené la foi au cœur. — iSSy : « Il ne fault pas estimer que la foy chrestienne soit une nue et seule cognoissance de Dieu ou intelligence de l'Escripture, laquelle voltige au cerveau sans toucher le cueur.... C'est une ferme et solide confiance de cueur \ « — i54i : « La vraye foy chrestienne...
1. Voir dans L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, p. 79-82, ce que nous avons dit du rôle de l'cxpOrience et de la contradiction dans Calvin : « Si vous voulez toute ma pensée, je le reconnaîtrai : aucun théologien n'a poussé si loin la contradiction ; aucun système théologique ne se compose de blocs plus durement irréductibles et contradictoires.... Calvin n'a pas hésité ; de deux maux, il a choisi le moindre, il s'est contredit. C'est son mérite conscient ou inconscient. Il n'a rien voulu sacrifier du trésor de l'expérience chrétienne.... . - 2. F. Brunetièrc. Conférence donnée à Genève le 17 décembre 1901, et intitulée . L'œuvre de Calvin. . Cette conférence a été imprimée dans les Discours de combat, 1903, p. 135-140. - 3. Nous ne songeons pas ici à établir un parallèle entre Calvin et les autres Réformateurs, et nous ne prétendons pas que, sur les points énumérés, Calvin ait été seul de son avis. — i. « Supplcx exhortatio. . Opéra, VI, p. 477, 479, 5o3. - ■>■ ' Instruction et confession de foy dont on use en Tt-glise de Genève. » Ibid., XXII, p. 47.
JEAN CALVIN III '
562 LA MAISON DE CALVIN
n'est pas contente d'une simple congnoissance de l'hystoire et prend siège au cœur de l'homme*.... La foy est par dessus toute intelligence humaine. Et encore ne suffist-il point que l'entendement soit illuminé par l'Esprit de Dieu, sinon que le cœur soit confermé par sa vertu. En laquelle chose les théologiens sorboniques faillent trop lourdement, qui pensent que la foy soit un simple consentement à la parolle de Dieu, lequel consiste en intelligence, laissantz derrière la fiance et certitude du cœur-.... Il reste en après, que ce que l'entendement a receu soit planté dedens le cœur. Car si la parolle de Dieu voltige seulement en la teste, elle n'est point encore receue par foy, mais a lors sa vraye réception, quand elle a prins racine au profond du cœur.... Il est plus difficile de donner asseurance au cœur que d'instruyre l'entendement; parquoy le sainct Esprit sert comme d'un seau pour sceller en noz cœurs les mesmes promesses ^... » — 1549 • <c C'est une erreur de croire que la foi est une connaissance nue et froide {nudatn fri^idamque notitiam).... «. « La foi n'est point une connaissance nue {nudam notitiam], qui voltige au cerveau, mais elle emporte [trahit) avec soi une affection vive du cd'ur {ininim aff'ectuin qui cordi insideat) '\ » — Dans ITnslilution chrétienne nous trouvons sur la foi deux déclarations que la comparaison des éditions rend particulièrement instructives. En 1541, Calvin dit : « Nous sommes convyez à une cognoissance de Dieu, qui ne gist point seulement en vaine spéculation, mais laquelle est utile et fructueuse, si elle est une fois comprise de nous "'. » C'est une connaissance pratique. Mais cela ne suffit pas plus tard à Calvin, qui veut spécifier qu'il s'agit aussi et surtout d'une connaissance « affective », d'une connaissance sui generis, d'une connaissance du cœur. Et il introduit dans le texte de 1 539-1 541 les mots du texte de i55g : « Nous sommes conviez à une cognoissance de Dieu, non pas telle que plusieurs imaginent., asçavoir qui voltige seulement au cerveau en spéculant, mais laquelle ait une droicte fermeté et produise son Iruit, voire quand elle est deuement (rite) comprinse de nous et enracinée au civur [radicemque agat in corde) ''. » — Et encore. Dans l'édition de i53y-i54i il a protesté contre la conception intellectualiste de la foi des Sorbonnistes. « De là, dit-il, il nous apperra combien sottement et bestialement ils gergonnent, plustost qu'ils ne parlent, d'une chose si haute. » En iSSg, il revient à la charge. Il accuse les Sorbonnistes de « babiller en petis enfans, » de « badiner, » et il termine les lignes, qu'il insère dans le texte précédent, par ces mots : « L'assentcment que nous donnons à Dieu (comme j'en ay desjà parlé, et en traitteray tantost plus au long) est au cœur plustost qu'au cerveau, et d'affection plustost que d'intelligence [cordis esse magis quam cerebri, et affectus magis quant intelligentia') \ »
Calvin a ramené le principe formel du protestantisme au cœur. — i559 passage ajouté en I : Certes en faveur de l'autorité de la Bible, il y a des rai-
I. iMlioti chr/timne. texte de 1539, traduction de 1541, p. 1S9. (Volume de la bibliothèque de M. le
'■ " ' ' ' ■ ' ■' ' ' '• ^''"'■< f' -"'• ^ ''• ■'*'"'•. P- 204- - 4. ♦ Vera christiana; pacificationis et ecclesia;
. //'•■;/, VII, p. 598, 599, 600. - S. ,54,, p. ,3. G. Institution chrétienne, I, v, 9. —
sons et des arguments... « de quoy rembarrer les ennemis. » Mais tout cela est impuissant à imprimer « au cœur une telle certitude de foy comme la piété requiert. » Pour que « les consciences... ne chancellent point,... il est requis que la persuasion soit prinse plus haut que de raisons humaines, ou jugemens, ou conjectures.... ». Il faut que « le mesme esprit, qui a parlé par la bouche des prophètes, entre en noz cœurs et les touche au vif. »
Calvin a ramené le principe matériel du protestantisme au cœur. — ôdq [passage ajouté en] : La foi qui justifie ne doit pas « spéculer Jésus-Christ de loing ou hors de nous. » Il faut que nous soyons « vestus de luy et entez en son
corps Parquoy j'eslève en degré souverain la conjonction que nous avons
avec nostre chef, la demeure qu'il fait en noz C(vurs par foy, l'union sacrée par laquelle nous jouissons de luy '. »
Ainsi le cœur joue un rôle considérable dans la théologie de Calvin comme dans sa vie. Et dans sa théologie ce rôle ne va pas en diminuant, il va en augmentant, notamment dans son Iiistitutinn, d'édition en édition.