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soit pas question d'une approbation des pasteurs. Toutefois il n est pas oppose à ce que le Conseil use d'indulgence {indulgeri): « car, dit-il, on ne peut refuser au peuple tout divertissement {non passe negari omnia oblectamenta) . »
La maison de Calvin n'était pas une maison morose. Pour apprendre à la mieux connaître, indiquons ce qu'on pourrait appeler les « enseignes » qu'on aurait eu le droit d'y pendre.
Auberge de l'Amitié. - 11 ne semble pas que notre Réformateur ait eu à Genève des pensionnaires, comme il en avait à Strasbourg. Cependant, nous le voyons recommander un jour, a son médecin Textor, le père « d'un jeune homme qui vit chez lui -. » — Mais il y avait les a passants » dont parlent les procès-verbaux du Conseil, et que Calvin invitait libéralement.
Au moment où il rentre d'un sermon, vers neuf heures, un messager vient lui demander si ses lettres sont prêtes. Il le prie de dîner avec sa femme, Idelette, car lui-même est invité ailleurs ^ — Un Polonais lui apporte des lettres de Lasco, et lui laisse en séjour deux amis, Checus et Morisinus, qui restent jusqu'à ce qu'ils partent pour l'Italie ^
Mais, naturellement, les personnes qu'il reçoit le plus volontiers et le plus souvent, ce sont ses deux amis, Farel et Viret : « M' G. Farel et M' P. Viret ont esté icy huict jours à ma grande consolation,» écrit-il en 1546^. — Et l'année suivante : « M* G. Farel et M= P. Viret ont icy esté sept jours : il n'eust plus fallu que vous [c'est à M. de Falais qu'il parle] pour faire pleine feste ''. »
Alors quels entretiens! quelles conversations interminables! Nous avons un écho de ces conversations dans la correspondance. Mais souvent Calvin a soin d'ajouter : « Si nous étions ensemble, j'en raconterais davantage '; « ou : « Davantage, quand tu seras là, dès que tu pourras venir *•. » D'autant plus que c'était en général dans les moments difficiles, critiques, que le Réformateur appelait à son aide Tinfluence et le secours de ses fidèles collaborateurs.
Logeaient-ils toujours chez lui? On pourrait le penser. Nous le voyons cependant écrire une fois à Farel, tout fâché. « Je ne savais pas, quand je t"ai quitté, que, à l'auberge, tu avais payé ce que j'avais pris. A quoi m'a-t-il servi de me vanter auprès de toi de mes richesses ? Mais je me vengerai bientôt, de quelque façon, de cette injure®. »
En revanche, nous trouvons Farel et 'Viret installés chez Calvin au moment où celui-ci est en Allemagne, à Francfort : « Nous régnons chez toi, lui écriventils, et nous y commandons à notre gré '". »
I. 3 juin i5^(.. ()/„;,i. .\ll, p. 348. — 2. IbiiJ., XI, p. 419. — :t. 13 février 1546. Ibi(f., XII, p. 282. — i. 1554. /M. XV, p. 142. - n. II. avril 1546. Ibi,/.. XII, p. 333. — 6. 29 septembre 1547. Ibid., p. 594. — 7. 4 janvier i55>- /AiV/., XIV, p. 8. - «. 27 août 1558. //«V., XVII, p. 309. — 9. Mars 1551. Ibid., XIV, p. 65. •11'. !•■ ^^l.t 1,51, Ibi,/.. XVI, p. 277.
C'est chez Calvin que Viret vient se faire soigner quand il est malade '. — Et lorsque Viret est dans le deuil, avec quelle délicatesse Calvin l'invite : « Viens, non seulement pour soulager le chagrin de ton âme, mais pour te reposer de tout ennui. Ne crains pas que je t'impose quelque travail. Il ne tiendra pas à moi que tu ne te reposes à ton gré. Si quelqu'un t'est importun, je m'interposerai *. »
Bureau de poste. — Et voici déjà toute une nouvelle catégorie de visiteurs, qui vont nous faire donner un nouveau nom à la maison de la rue des Chanoines : ce sont les messagers, les porteurs de lettres, hommes de toutes professions et de tous caractères, comme ils sont de tous pays, de toutes langues et de tous costumes, depuis les professionnels plus ou moins sûrs jusqu'aux personnages plus ou moins importants, qui ont bien voulu se charger du précieux paquet.
N'oublions pas que les lettres au seizième siècle n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui, une petite feuille de papier, unique. Elles arrivaient avec le porteur lui-même, qui avait vu l'envoyeur, ses amis, sa famille, et qui, au moins dans les circonstances importantes, était un homme de confiance. Il apportait donc avec lui une foule de renseignements, de visu, de auditu. On le questionnait : et les conversations plus ou moins fréquentes, plus ou moins longues, se succédaient.
Or la maison de la rue des Chanoines était non seulement le lieu de Genève et de la Suisse, mais un des lieux de l'Europe où arrivaient le plus de lettres et de gens, racontant ce qui se passait dans le protestantisme européen.
Ce sont des messagers et des nouvelles de Lausanne, de Neuchàtel, de Berne, de Zurich, de Bàle et de France. Des Gallars, Morel envoient des comptes rendus détaillés. Bèze , P. Martyr renseignent presque jour par jour sur le colloque de Poissy, sur la guerre.... A cette époque, où il n'y avait pas de journaux, où les lettres devaient en tenir lieu, avec quel empressement les amis, les pasteurs, les syndics et beaucoup de membres du Conseil, devaient-ils, à certains moments, venir voir ce qu'il y avait de nouveau, où en était la conjuration d'Amboiser... Et les messagers et les lettres continuaient à arriver de l'Alsace, de l'Angleterre, de la Pologne, de la Russie ^ et c'était un incomparable bureau de renseignements. C'est trop peu dire, puisque un historien fort compétent, M. Borgeaud, à propos de la correspondance de Calvin et de Bèze (toute partie de la rue des Chanoines), a cru pouvoir s'exprimer ainsi : « Du vivant des Réformateurs, celui qui parlait, qui écrivait surtout aux souverains protestants, fut le ministre permanent des affaires étrangères de la république. »
Mais, naturellement, les nouvelles politico-religieuses n'étaient pas les seules.
1. Voir plus haut, p. 474- - 2- 8 mars .546. Opéra, XII, p. 305- - 3- Le ^7 octobre 1560, un cspafinol. en ce moment à Bordeaux, demande des conseils. Ibid., XVIII, p. 226.
LA MAISON DE CALVIN
Chaque année deviennent plus nombreuses les lettres des Eglises demandant des pasteurs. Le 2. juin i56o, c'est un Russe qui prie Calvin d'envoyer dans sa lomtaine patrie des pasteurs et des professeurs*. Calvin s'était spécialement charge de toute cette correspondance ecclésiastique ^ Mais quelles incessantes occasions pour des entretiens avec ses collègues, avec ses amis! Comment, en effet, le Réformateur aurait-il répondu à toutes les demandes, sans une foule de renseignements sur les personnes, sur les lieux, sur les voyages? Et c'était une véritable commission du corps pastoral qui se trouvait souvent réunie rue des Chanoines.
Bureau déplacement. — Calvin propose à Farel une domestique' ; il envoie àViret un serviteur-secrétaire {minister et amauuensis)'* ; il envoie à Zerkentes un secrétaire, dont celui-ci du reste n'est pas du tout content •''•, il place des ouvriers. A un correspondant il répond qu'il y a à Genève seulement deux cordiers [duos tantum restiarios), qui gagnent avec peine une vie misérable {tenuem ac sordidum victum)^. A un oncle, il fait répondre qu'il mettra son neveu chez un teinturier : « Deux sont loués pour leur probité. Si l'on veut, je leur parlerai : seulement que quelqu'un autre règle le contrat {paciscatur), car ce me serait une besogne pénible et incommode {grave et incomtnodum) '. »
Naturellement, il ne s'occupe pas moins des enfants de familles aisées, des jeunes gens qui veulent aller apprendre l'allemand à Zurich ou ailUeurs, et des enfants que l'on envoie à Genève pour leur instruction et leur éducation. Il en vient de partout, de fort loin, même de Pologne. Un correspondant lui recommande un adolescent de Cracovie : « Je te prie de le confier à un inspecteur fidèle et pieux*. » — Il en place un autre chez un médecin, où il aura 0 une nourriture chcjisie et abondante {victus nitidus ac Uberalis).... Tout le reste, je m'en charge. Car s'il désire être aidé ou soutenu en quoi que ce soit, l'accès auprès de moi lui sera ouvert, facile, et je m'efforcerai de subvenir aussitôt à toutes ses difficultés '. » — C'est avec une affection touchante qu'il s'occupe du fils de son médecin, Textor. En le recommandant en Angleterre, il ajoute : « Tout ce qui pourra être fait en sa faveur, me sera aussi agréable que si c'était fait pour mon fils"*. » — Et pour les enfants d'un autre ami, de Trie, qu'il recommande à Bèze : « Je dois, dit-il, à la mémoire de cet ami particulier [leur père décédé] d'embrasser ses enfants comme s'ils étaient miens ". »
Cette paternelle bienveillance n'était pas ignorée des jeunes gens eux-mêmes,
1. Optra, .WIII, \>. 117. — S. Les demandes étaient si nombreuses qu'on finit par rédiger un « commun formulaire de lettres .pour envoyer de ministres, en termes couvertz à cause de la persécution. » C'cit l'inscriiition que porte la lettre de Calvin du 15 janvier 1560. Ibid., XVIII, p. 7. — ."i. Voir plus haut, p. 506. I. 3< août is4f.. Opcra, XII, p. 373. — S. 26 mai 1553. Ibid., XIV, p. 536. ~ 6. 10 octobre 1550. IhiJ.. XIII,' p. 643. -- 7. 2.\ octobre 1555. Ibid.. XV, p. 842. — 8. 15 avril 1558. Ibid., XVII, p. 140. — t. ia mai I5(.i. Ihid., XVIII, \>. 445- '"• Mars 1561. Ibid., p. 412. — H. 11 février 1562. Ibid., XIX, p. 285.
qui témoignent au grand Réformateur une confiance bien significative. Le fils de Textor s'adresse à lui, et le prie d'intervenir auprès de son père, à propos de ses études'. De même le fils de Daniel d'Orléans lui fait ses confidences. Calvin s'occupe de lui, lui prête de l'argent, et toute une correspondance s'engage -.
Et encore une fois, toute cette activité en faveur de ces enfants ne pouvait s'e.xercer dans le secret, dans l'isolement. KUe ne pouvait pas ne pas être le sujet de conversations familières, soit avec sa femme, soit avec ses amis. Elle ne pouvait pas ne pas occasionner une foule de démarches.
Agence matrimoniale. Toutes les maisons pastorales en sont là, surtout dans les pays de disséminés. Or à ce moment le protestantisme était disséminé, et parmi les nouveaux convertis les mariages mixtes étaient tout particulièrement dangereux. C'était donc une grosse question religieuse qui se posait.
Inutile de revenir sur toute la peine que Calvin se donna pour le second mariage de Viret. Citons seulement quelques lignes de ses lettres à M. de Palais: « "Vous scavez que nostre frère 'Viret est à marier. J'en suis en aussy grand soing que luy. » Ni à Genève, ni à Lausanne, ni à Orbe, Calvin ne trouve une personne « de laquelle, dit-il, je me contentasse du tout. » Il a pensé à la sœur même de M. de Palais, et discrètement il s'informe. « J'en congnois pour le moins quelqu'une ; mais je n'oseroye sonner mot, devant qu'en avoir vostre jugement, lequel vous pourrez mander en ung mot, car je tiendray vostre silence pour un non placet. » Il ajoute : « Je scay bien que de vostre costé, scachant combien le mariage d'un tel homme importe pour l'Eglise de Dieu, vous n'y vouldriez pas estre épargné ^ »
M. de Palais ne paraît pas avoir dit non. Mais Viret estime qu'il faudrait « avant toutes choses avoir communiqué avec la partie. » C'était l'avis de Calvin. Seulement, en ce moment le voyage n'était pas possible, et Calvin n'était pas pour les longues fiançailles : « Je trouve cela fascheux qu'un affaire inccrtam soit si longtemps en suspend.... Le mal est en la longue attente*. »
L'affaire en resta là. Mais un autre projet de mariage avec la même (ou avec une autre) parente de M. de Palais va nous montrer dans quels détails Calvm pouvait entrer. Le jeune homme était un sieur de Parey. Calvin avertit M. de Palais « de ses folies de jeunesse ^ » Les pourparlers continuaient. Calvin raconte : « Le s^ de Parey arriva hier au soir, et me vint saluer environ neuf heures. Pour ce que c'estoit bien tard, nous n'eusmes loysir de guères parler
1. 27 janvier 1558. Opéra, XVII, p. 25. - 2. 15 juillet 1559- Ibid-, P- 585. - 3. 4 juillet 1546. IhUi-, XII, p. 354, 355- - 4- 4 octobre 1546. Ibid., p. 392- 393- - »• « Je craindrois que par ses follies de jeusnesse .1 n'eust eu quelque maladie, telle qu'ont aujourdhuy beaucoup de gens.... Les conjectures que j'en ay sont venues depuis.... Je scay pourcc que c'est un mal si commun et vulgaire, que beaucoup n'en font guères de difficultés. Mais je me doubte que vous y seriez scrupuleux comme raoy. > Ibid., XII, p. 49'- et n. 7.
LA MAISON DE CALVIN
ensemble, tellement que je ne scay encore comme il va de ses affaires. Après avoir parlé au sieur Maldonald, je seroye d'advis que seulement vous advertissiez la fille de la nature, sans luy déclairer nul inconvénient qui luy soit advenu : car tout cela se rediroit puis après. Seulement doncq, je luy tiendroye ce propos : « 11 dort peu, il y a quelque Icgiereté, ainsi tel dangier seroit à craindre selon qu'on voit sa complexion. Regardez si vous seriez patiente, quant Dieu vous auroit visitez jusque-là. Cela, à mon opinion, suffiroit, et selon que la verriez disposée, vous en feriez quant à ce poinct '. »
Mais, au fond, Calvin est contre : « Du mariage, si c'estoit à moy, je n'en serois nullement d'advis. Vous voiez en quelle privaulté je vous en respons. La maison est fort affamée. La noblesse de Savoye est bien différente de celle de vostre pays; l'homme bon de soy, mais il n'est pas si ferme qu'il ne se laisse mal mener, subject à maladies, principalement pour abondance de gros sang. Vous craignez une reproche : j'en crains une aultre diverse qu'on ne dict que pour estre despeché, etc., vous l'auriez logé à la volée. Pardonnez moy si je m'advance tant. J'en aymerois mieulx prendre l'aultre que je congnois, si c'estoit à moy à faire -. » — Et quel était cet autre ? Un de ses anciens amis d'enfance. Il s'explique un autre jour : « Quant au party dont vous demandez, je crains que vous ne pensiez que je ne bastisse des mariages en l'air, bien à la volée. Mais quoy? Si me semble il que j'ay quelque fondement de raison et bon espoir. Depuis huictz mois en ça, le filz de M. de Mommort, avec lequel j'ay esté nourry en mon enfance, m'a mandé qu'il désiroit surtout se retirer par de ça et continue en ce propos. Car ce n'est pas pour une seule fois qu'il m'a escrit. C'est un jeusne homme, au moins de l'eage de trentequatre ans, de bonne nature, fort humain et docile. Mais il s'est desbauché en follies de jeusnesse par cy-devant. A ceste heure que Dieu luy a donné sa congnoissance, j'espère qu'il seroit bien à vostre gré. Je me suis enquis diligemment de Nicolas Lefer, et de Nicolas Picot, son gendre, qui ont parlé à luy, assavoir s'il n'avoit nulle tasche de maladie, telle que l'acquièrent les jeusnes gens en leurs dissolutions. Hz m'ont répondu que non. Sur cela j'ay basty par souhet '. »
Voilà un e.xemple. Calvin noue continuellement ces délicates négociations avec le même soin.
Il veut marier un ami, Merlin, et lui procurer une épouse très choisie {electissimam). II regarde tout autour de lui (circumspicio), mais il ne trouve personne. Qu'il vienne lui-même, qu'il « dépose dans son sein avec sécurité et familiarité ses pensées; ils chercheront ensemble*. »
Il fait le mariage de son collègue et voisin, Cop : « Tu sais, je pense, que nous lui avons donné la veuve de Gurin«. r, — Elle se mariait pour la quatrième fois : et ses mariages successifs ne l'avaient pas enrichie, car elle n'avait rien *.
Plus qu'un trait. C'est à Calvin que Farci s'adresse pour marier ceux aux-
.1. î6 mai .547. ^'/-"/v, XII, p. S3o. -~ *. ,6 août .547. Ibid., p. 577. .1. ,0 septembre ,547. Ibid., V 2 ^«7. - ». ." septembre .5^8. mj., XIII. p. ,., - .-;. .3 octobrç .545. Ibid., XII, p. .88 et n. 5. -
quels il s'intéresse ' , en particulier un jeune homme. Calvin répond par la curieuse lettre que voici : « J'aurais pu nommer quelques jeunes filles, nées de parents honnêtes, et élevées sous une chaste discipline. Mais comme elles étaient pauvres [paiipercitlœ)^ je n'ai pas osé les offrir. Il ne m'en vient aucune à l'esprit qui soit jolie ( fortnusa), probe et en même temps dotée.... Mais vous en avez
deux, qui sont vos voisines, de forme élégante et d'éducation libérale Elles
n'apporteraient pas une dot considérable; cependant elles ne sont pas sans ressources -. »
Tout cela n'est-il pas remarquable? Lui, Calvin, s'était refusé à épouser une jeune fiUe riche ; il avait déclaré que pour sa femme la pureté et la vertu étaient une dot suffisante. Mais il ne veut pas imposer son désintéressement aux autres. Et surtout comment reconnaître ici l'auteur de V Institution, des Commentaires^ le défenseur des mystères de la prédestination, du dogme horrible (/lorrendiim)^ le scrutateur effrayant des décrets éternels?... Il connaît les jeunes filles de la ville, de la contrée, même de Neuchâtel; il connaît leur dot; il sait comment elles sont élevées, si elles sont jolies, élégantes, lui l'incomparable travailleur, le malade héroïque.
Récapitulons : auberge de l'amitié, bureau de renseignements politiques et ministère des affaires étrangères, commission du corps pastoral, bureau de placement de domestiques et de jeunes gens, agence matrimoniale.... Nous commençons à comprendre pourquoi la maison de la rue des Chanoines attirait une foule de visiteurs aussi divers que nombreux. Son aspect devait être aussi animé qu'aujourd'hui il est tranquille.
Dans ce cadre nouveau, inattendu, la figure de Calvin se détache avec un tout autre aspect que celle de ses portraits ordinaires, et deux traits nous frappent tout de suite, particulièrement, — ceux dont la légende a peut-être le plus violemment affirmé l'absence, — la familiarité et la séduction.
La familiarité d'abord, par où j'entends la faculté de s'intéresser aux plus petits détails de la vie ordinaire, et en particulier de la vie des autres. Calvin a possédé, à un rare degré, ce don de Napoléon, et des grands conducteurs des affaires humaines, ce don de ne mépriser et de ne négliger aucun détail. Pour eux il n'y a pas de détail. De là l'intensité de leur action.
Tous ses amis, tous ses correspondants savent que tout intéresse Calvin, qu'on ne pourra jamais le lasser en lui donnant trop de renseignements. Hotman lui parle de la paresse de l'un de ses garçons '\ — Un pasteur lui écrit : « Nous avons donc. Dieu aidant, pris la muselière maritale (maritale capistrum indiiimus). J'ai voulu t'en avertir pour que tu n'ignores pas la plus petite minutie de
1. Un mariage a lieu à Neuchâtel. Farci n'a pas été mis dans le secret. Il n'en pense pas moins que ce mariage a été préparé par Calvin. 12 juillet 1556. Opéra, XVI, p. 225. — 2. i" juillet 1558. Ibid., XVII, p. 227, 228. — :t. « Tua puto interesse nosse talia. » 4 mai 1556. Ibid., XVI, p. 134-
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mon existence {levissimus qiiidem apex meanim actionum) *. » — Hotman lui décrit une invention « admirable, » relative aux fourneaux, et lui envoie un croquis *. — Un autre correspondant lui communique une invention relative aux cheminées '.
De son côté, Calvin parle domestiques. II écrit à propos de vin à son ami, le pasteur Fabri de Thonon. — II achète du vin pour un autre ami, M. de Falais, celui pour lequel il veut aussi faire semer le jardin et tailler les treilles: « J'avoye achepté, dit-il, un bon tonneau de vin, tel qu'il seroit difficile à recouvrer. Mais je m'en suis deffaict sans difficulté, et mcsme à requeste *. » Et un peu plus tard il lui écrit qu'il aurait voulu lui envoyer un « flascon » de vin. Mais on le lui a déconseillé ^.
Nous avons vu que dans sa conversation le Réformateur n'évitait pas ce qu'il appelait les histoires plaisantes [jocosœ). Et les séances du consistoire lui fournissaient à lui et à ses collègues des thèmes inépuisables. Là, en effet, on apprenait, par le menu, les actes et les paroles des citoyens et des citoyennes. C'était une perpétuelle revue des moeurs les plus intimes. La vie privée n'avait point de murailles. L'un a dit qu'on lui avait dit, qu'un tel avait dit... et les propos allaient leur train. A la maison, à l'un de ces dîners que Calvin donnait à ses amis, ou qu'il recevait d'eux '"', les langues ne devaient pas être rouillées. Nous avons dans les correspondances un écho de ces conversations familières, comme des autres. C'est à propos du mariage du vieux prieur Bonivard que l'on jase : a Tu sais, écrit Calvin à Viret, que le mariage de l'abbé de S' Victor avec la mère de Corne nous a donné une abondante matière à plaisanterie [prolixam jocandi materiam) ^ »
Une autre fois c'est la femme de Froment, femme de plume et de langue, à propos de laquelle Calvin plaisante. Elle s'était mise à déclamer « dans toutes les tavernes, dans tous les carrefours, contre les longues robes. » Calvin est averti. Elle déclare avoir soutenu en riant ce dilemme : « ou bien les pasteurs sont costumés avec indécence au grand scandale de l'Eglise, ou bien ils ont faussement enseigné en disant qu'on pouvait reconnaître les faux prophètes à leurs longues robes, selon le passage biblique : « Ils viendront en longues robes. » — Mais les cornes d'un pareil dilemme (putidam calomniam) n'étaient pas pour effrayer notre Réformateur, et immédiatement il réplique à la doctoresse qu'elle
I. 2i) octobre 1560. Opéra, -WIH, p. 228. -- Du mCme genre est la confidence d'Olevianus, l'un des deux auteurs du fameux catéchisme dlleidelberg : . Les mois derniers, comme je sentais mon esprit diïtrait par de mauvaises pcnsiics (pravis cogtlalionibus), et que j'abandonnais mes études, je me suis résolu à me marier.... Je t'écris cela pour que tu m'aides de tes prières. . 22 septembre 1560. Ibid., p. 196. 1 .8 mai 1557. /W/., -WI, p. 498. - 3. 3, mars 1557. Ibid., p. 436. - 4, 3 avril 1548. Ibid., XII, p. 682. - n. . Je désire bien qu'il plaise à Dieu de vous amener pour boire du vin sur le lieu, et bien tost. Si le porteur fuHt party plus matin vous en eussiez eu un llascon. S'il y avoit un moyen de vous en départir la .nn.rtic ,1 ne aeruit poinct espar^né, mais quant j'en ay prins conseil, j'ay trouvé que non. . 17 juillet 1548. Ibid Mil. p. 8, y. - 0. 8 juin .5S4, il salue l'arel, au nom du marquis (de Vico), de Budé, de Varenne, .Je Normandie, de son frtre et «du cendre, chez le quel aujourd'hui je dîne avec tous les collègues. . " . XV, p u.,. , lous nos frères te saluent: car ils dînaient chez moi quand on ma .ipporté tes l^tt.c. . w .....a ,5,,s. ;i,</., xii,, p. 3^. 7. ,, f^^,.^^ ,^^^ ^^.^ ^^^ ^^ ^^^ ^^ ^ ^
mêle à tort deux passages Luc XX, 46 et Mat. VII, i5. Et celle-ci, embarrassée, se plaint d'une tyrannie « qui ne permet pas à tout le monde de bavarder iquidvis garnie) à sa fantaisie '. »
Calvin n'était pas contre le bavardage, auquel il savait s'abandonner au besoin lui-même, mais il ne voulait pas d'excès. Et Bèze ajoute un dernier trait qui complète les autres : Calvin ne reculait pas devant la familiarité du jeu. Sans doute, après ses repas, le plus souvent il se promenait un quart d'heure, une demiheure au plus, dans la chambre, causant avec qui lui tenait compagnie, puis il se retirait dans son cabinet pour étudier. Mais quand ses « familiers amis » l'incitaient, quand « cela venoit à propos et en compagnie familière, » il se récréait en jouant « au palet, à la clef, ou autre tel jeu licite par les loix et non défendu en ceste république*. » Pour le palet, il fallait sans doute descendre au jardin ou même peut-être aller à la taverne. N'avons-nous pas vu Calvin très fâché de ce que Farel avait un jour payé sa « consommation » ? Le jeu des clefs était, paraîtil, un jeu de chambre, il consistait à savoir pousser les clefs le plus près qu'il était possible du bord d'une longue table. Sans doute, chacun à son tour poussait la clef, jusqu'à ce qu'elle finît par tomber sous un léger et dernier attouchement, aux éclats de rire de l'assemblée ^ Et Bèze conclut : « Pour ses mœurs, quoique la nature l'eût porté à la gravité, cependant dans les rapports ordinaires personne ne fut plus agréable [suavior] '*. »
Après la familiarité, la séduction. — C'est surtout ici que les préjugés habituels sur Calvin vont crier au paradoxe. Et cependant qu'on veuille bien y réfléchir calmement. Comment la prodigieuse influence personnelle de Calvin — influence qui s'est exercée sur les hommes de tant d'églises et de tant de pays, et qui a tellement contribué à propager le calvinisme — comment cette prodigieuse influence a-t-elle été possible? Nos visites à la rue des Chanoines nous ont permis de constater le fait. Où en est l'explication ?
Sans doute, le génie, le travail, l'activité, la doctrine, l'éloquence, expliquent beaucoup de choses. Mais tout? Non. Dans l'influence particulière qu'exerce un grand homme il y a toujours une part — souvent la principale — qui est due au caractère. Quelquefois même le caractère suffit, à défaut presque d'autres dons. Mais tous les autres dons sont insuffisants sans le caractère. On ne séduit pas,
I. i'^ septembre 1546. Opéra, XII, p. 378. — "2. Ibid-, XXI, p. 113. — 3. « Quand nous ne sceaurions pas par le témoignage de plusieurs qu'il estoit d'une conversation agréable, et d'une familiarité si douce; que nous avons mcsme appris de quelques personnages dignes de foy, qu'il ne faisoit point de difficulté de divertir quelques fois son esprit au jeu avec nos Seigneurs les magistrats, mais à ce jeu innocent qu'on appelle de la Clef, et qui consiste à sceavoir adroitement pousser des clefs le plus près qu'il est possible du bord d'une table. » < Alexandri Mori Calvinus. Oratio Geneva; habita pro more Acadcmia; ac rectoris munere, in qua vir amplissimus H. Grotius refellitur... 1648. [Genève, 1648], 4°, P- 4>- » Traduction: Harangue pour Calvin. Genève 1648, 4°, p. 63. Voir Borgeaud, Académie de Genève, p. 356. — 4. Ibid., p. 170,
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on ne prend pas les hommes, les peuples (pas plus que les mouches) rien qu'avec du vinaigre et du fiel : il y faut du miel.
Eh bien ! nous constatons cette chose simple, naturelle, nécessaire, à savoir que Calvin a eu le caractère exigé par sa situation exceptionnelle.
Certes, pas plus ici qu'ailleurs, nous ne contestons les défauts de Calvin, ni ce côté, cette face de son caractère, qui est l'austérité, la sévérité. Même nous reconnaissons qu'il était nerveux, irritable, très irritable, et que cette irritabilité naturelle était sans cesse augmentée par l'énervement de la maladie, et par l'énervement plus agaçant encore d'une opposition souvent méchante. Nous ne contestons pas davantage qu'un homme de cette énergie, de cette volonté, de cette clarté de conception, de cette confiance en la vérité, telle qu'il la concevait, n'ait eu un penchant très naturel à exercer la domination dont il était capable, qui lui était offerte par les circonstances, et qui était indispensable au succès de sa mission et de son œuvre. — Mais toutes ces restrictions faites, il n'en reste pas moins que ce qui est incontestable dans le caractère de Calvin, c'est la séduction, l'attrait.
Nous avons vu cet attrait se manifester en France partout où le Réformateur séjourne, depuis Noyon où il naît, jusqu'à Poitiers d'où il abandonne définitivement le royaume. Nous avons vu cet attrait se manifester pendant les quelques semaines de son séjour en Italie. Mais c'est à Genève que cet attrait s'exerce avec le plus de force. Il y a, à la rue des Chanoines, un aimant qui attire, non seulement les âmes mais les cœurs. — Est-ce un fait ? Laissons parler les documents.
« Je te suis reconnaissant (dit un correspondant de i545, Belenyes), mon seigneur Calvin, de ce que, quand j'étais là-bas, tu m'a reçu avec une extrême humanité*. » — Farel dit: « Je sais que personne n'est médiocrement (intlgariter) reçu par toi, à moins que tu ne connaisses sa parfaite improbité [extrême improbum'). » — Et la même année nous trouvons un exemple de cette hospitalité. Un inconnu lui écrit : « Ton hospitalité, au nom de Christ, n'est ignorée de personne^ en Europe. » Il l'a exercée envers un jeune homme « largement et ardemment » (largiter et cupide); il l'a reçu chez lui [hospitio) avec autant d'humanité et de bonté {humaiiiter ac comiter) que s'il s'était agi d'un fils, d'un frère, de telle sorte que le jeune homme lui doit autant de reconnaissance qu'à ses parents \ — Un Brunswickois lui écrit d'Italie pour lui recommander quelques voyageurs et le prier « selon son humanité accoutumée, de les admettre à sa conversation (//; colloquium). » Il demande pour lui-même à Dieu la grâce de revoir Calvin u de nouveau (aliquando rursus)^. »
Aussi trouvons- nous une foule de lettres dont les auteurs se plaisent à
I. î6 mars. Of^trti. XII, p. 52. - ï. 9 novembre 1547. Ibid., p. 612. — ;t. . Je ne doute pas, lui écrit un nouveau correspondant, très honoré Calvin, que tu ne sois un peu étonné que moi, homme obscur et sans science, je vienne t'importuncr. Mais comme j'ai tant entendu parler de ton humanité, j'ai pensé que tu prendrai» et. bonne part cette petite lettre. • Il y a longtemps qu'il a commencé à l'aimer, et ne pouvant encore . le voir, . il lui demande son amitié. 15 avril 1560. Ibid., XVIII, p. 52, 53. — 4. i" novembre 1547. Ibul.. XII, p. 610. — S. Ibid., XIII, p. 654.
évoquer les doux souvenirs que leur rencontre avec Calvin leur a laissés. Rappelons la déclaration du correspondant inconnu de Ferrare : « Ici nous nous délectons de ton souvenir et surtout de tes lettres, » et Tépisode du médecin Godefroi Lopin : après avoir causé un moment avec Calvin, il est si ravi que, « dans la France immense, il ne voit plus que lui *. » Empêché par la maladie de le suivre immédiatement, il écrit un an plus tard qu'il acceptera quelque condition que ce soit, pourvu qu'il puisse aller à Genève suivre les cours-. — Franchissons les années. C'est Matthieu Budé qui le remercie « de la bienveillance dont il lui a donné un si magnifique {liiculentissimum) témoignage, quand il l'a accueilli si obligeamment dans le Seigneur, qu'il l'a pris comme compagnon de voyage. » Et Budé ajoute que c'est là cette charité dont Calvin a l'habitude d'user vis-à-vis de tous ceu.x qui professent et aiment le Christ ^ — Ce sont deux Anglais, dont nous avons parlé, qui écrivent à Calvin pour le remercier « de la suavité de son caractère, » de la « douceur de sa conversation, » et l'un d'eux rédige une lettre spéciale pour dire combien il aurait voulu passer au moins un an avec Calvin, tellement les rapports avec lui avaient été agréables et fructueux \ — Un correspondant parle de leurs rapports, il y a treize ans, à Ratisbonne : « Depuis je t'ai toujours aimé ^. » Un autre parle de leurs rapports il y a seize ans ^ Un autre, le fils de Juste Jonas, parle de leur ancienne familiarité et ajoute : « Notre Calvin m'est plus cher que moi à moi-même '. » Un autre le remercie pour cette humanité singulière, avec laquelle il le reçut si afi'ectueusement (amantissime), quand il lui apporta des lettres de Charles du Moulin *. Un autre, après avoir rappelé toutes les marques de bienveillance que Calvin lui a données pendant son séjour à Genève, ajoute : « Je me suis convaincu que tu recherches l'intérêt de ceux desquels tu ne peux rien espérer, et tes attentions pour eux dépassent tout ce qu'ils ont pu désirer, même en rêvant '. «
Cette réputation inspire à tous le désir d'aller à Genève, de se rendre à la rue des Chanoines, comme pour un pèlerinage spécial : « Je n'ai pas d'autre pensée : je soupire après vous (aliud nihil cogito quam pos, vos suspiro)^ » écrit le jurisconsulte, le futur auteur et imprimeur du martyrologe, Jean Crespin *". L'humaniste et professeur Baduel parle du même désir qu'il ne peut supporter plus longtemps*'. — Weter, de Saint-Gall, a beaucoup entendu parler de son humanité: «J'ai commencé à t'aimer... et souvent j'ai désiré te voir face à face (prœsens pra'scnlem) '-. » — Ruger, de Schafi^house, ne le connaissait pas (ignotus ad ignotum). Il lui adresse cependant un marchand qui se rend à la foire de Lyon, qui a eu occasion d'éprouver l'humanité de Calvin, et qui se réjouit de venir avec un autre marchand d'Ulm, très désireux (aiixie) de voir Calvin: « ce que moi aussi je désire, et j'espère que ce me sera un jour accordé *-. »
1. Opéra, XI, p. 461, 462. Jean Calvin, II, p. 67. — i. Hcrminjard, IV, p. 259-261. Jean Calvin, II, p. 174. — 3. 26 avril 1546. Opéra, XII, p. 340. — 4. Mars 1538. Hcrminjard, IV, p. 376 et ss. Opéra, .\X, P- 364, 365, 366. — r,. i" novembre 1554. Ibid., XV, p. 299. — 6. 25 septembre i555- Ibid., p. 794. — 7. Mai 1556. Ibid., -XVI, p. 138. — s. 29 novembre 1557. Ibid., p. 715. — '••. 30 juillet 1547 (?). Ibid., XX, p. 383. — 10. 12 juillet 1546. Ibid.. XII, p. 358. — U. 18 janvier 1551. Ibid.. XIV. p. 16. — IS. 15 avril 1560. Ibid., P- 52. 55- — ii. 8 avril 1560. Ibid., XVIII, p. 418.
55o LA MAISON DE CALVIN
Et la procession, partie de Noyon, d'Orléans, de Bourges se renforce d'hommes, de femmes, de jeunes gens venus de partout. Ce sont de respectables Nîmoises qui se mettent en route. « Elles partent, dit Baduel, pour venir te trouver, pour voir votre église, pour recevoir quelque consolation . « - « S, ,e ne puis être en Pologne, je ne serais nulle part plus volontiers qu avec toi, .. lui écrit de l'extrême Nord quelqu'un qui signe : ton « famulus \ » - Ou bien c'est un tout jeune homme (adolescens) qui brûle du même désir : voir Calvin. « Comme ce jeune homme, porteur de la recommandation qui lui est donnée, est pris d'un crrand désir de te voir, je lui ai conseillé d'aller à Genève, afin que celui qu'il "admirait plus que tous dans ses écrits, il le voie, parlant de vive voix, et contemple cette intégrité de mœurs, qui l'ont rendu illustre par toute la
terre ^. »
Le moment est venu de lire la lettre de Jean de l'Espine (Joannes a Spina), un moine augustin, célèbre, qui avait embrassé la Réforme, et fut, après Bèze, un des principaux orateurs protestants du colloque de Poissy.
Il écrit en 1546 à Calvin : « Depuis longtemps, frère bien aimé {amantissime f rater), j'avais le désir de lier amitié avec toi [ut aliquam tecum familiaritaiem inirem), et tout en cherchant avec le plus grand soin comment je pourrais satisfaire avec commodité l'attente de mon long désir {diuturni desiderii mei expectatio), j'en ai interrogé beaucoup. Et, avec le plus grand accord, en célébrant tes louanges et en attestant leur grande bienveillance à ton égard, ils m'ont rappelé les dons remarquables que le Seigneur t'a si libéralement accordés, et que tu consacres avec une telle sollicitude à l'ornement de l'église. Personne ne l'emporte sur toi par l'intelligence, par la science, par la sagesse. Surtout tu es ouvert, tu es accessible à tous ceux que tu connais être animés de quelque amour pour la religion chrétienne (obvium et expositum omnibus quos ullo christianœ religion is amore teneri perspexisses). Ces récits, écoutés avec autant de bonheur qu'ils étaient faits, me confirmaient dans mon espoir, qu'il me serait facile d'être reçu dans ton amitié. Il manquait seulement l'occasion. Longtemps et ardemment je l'ai demandée à Dieu par mes prières. Dans ses vues mystérieuses, il a fait attendre mon espoir pendant de longues années. Mais je n'ai pas cessé de prier: enfin, vaincu par sa bonté même, qu'il ne peut refuser à personne, par mes prières, il m'a exaucé et m'a mêlé à des affaires qui m'ont appelé en Italie. Sans délibérer longtemps, j'ai préparé mon départ. Je brûlais du désir de voir cette région qui a dominé autrefois le monde, et le concile auquel je pensais que vous assisteriez tous, et dont la liberté permettrait à chacun de professer son opinion. Je m'étais beaucoup trompé. Aussi, ayant activé nos affaires, trouvant que rien ne devait nous retenir et nous retarder plus longtemps en Italie, nous pensAmes au retour. Alors j'ouvris mon cœur à mes compagnons. J'étais absolument décidé à vous voir, et je ne pouvais plus supporter le désir qui me brûlait de le voir, toi. Nous arrangeâmes notre voyage en conséquence, et comme je le
•1. $1 octobre 1550. Opéra. XIII, p. 647, 648. - î. i8 mai 1549. Jèid., p. 275. — 3. 21 novembre 1559.
Calvin chez lui 55 i
désirais depuis longtemps, ton visage fixa et retint mes regards (miltits tui spectaculo ocii/os meos teiiueris) aussi longtemps que purent le supporter mes compagnons, dont la société me devint très dure et très pénible. Mais il s'en fallut de beaucoup que je fusse rassasié (multum aiilem abfuit lit eos satiares). Au contraire, par ta conversation, quoique trop courte, tu as accru, de façon à ce qu'il ne puisse plus s'accroître encore, mon amour pour toi : il y a je ne sais quelle force cachée, que j'ai cru découvrir dans tes discours, dans tes paroles! {occulta quadain vi, qiiam in scrmnne et verbis tuis mihi perspicere videbar). Il y a des heures où le désir de te voir {desiderium lui) m'angoisse : et ce désir a commencé du moment où tu m'as dit adieu. Et je n'espère pas que mon cœur s'apaise, avant que Dieu m'ait uni à toi d'une amitié perpétuelle. Puisse cela arriver bientôt.... Tuus ad omnia^. »
Est-ce la lettre d'un fiancé à sa fiancée? Non, c'est la lettre d'un docteur en théologie à l'auteur de Vliistitiition chrétienne. — Tel était la familiarité et l'attrait de Calvin. — Et le 4 mai i555, Seidemann, d'Erfurt, écrit: « J'ai baisé tes lettres (literas tuas exosculatus sum) pleines non seulement d'humanité, mais encore d'une érudition excellente... Et je considère comme une part de mon bonheur l'occasion qui m'est donnée d'entrer en amitié avec Calvin*. » Et le i5 juillet i556, Béraud, de Lausanne, écrit: «Rien ne peut m'arriver de plus désirable que ton amitié (quant si me complectaris), et je ne sais si je ne préférerais pas mourir plutôt que de perdre cette amitié {a me alieneris) par mon tort ou ma faute ^ » — Et le 1 5 janvier iSSy, Perrucel, écrivant à l'Eglise d'Emden, se défend contre le reproche qu'on lui fait d'avoir consulté Calvin, et dit : « Ne souffrez que cet envoy à M. Calvin soit mis au rang des faictz idolatriques, comme ont osé dire aucuns, venus de vous, que je faisoie de Calvin un pape. » Pas un pape, mais un père : « je luy ouvrois mon cœur, comme l'enfant au père, me submettant toutesfois à sa correction ^ » — Et le 28 octobre i56i, Nicolas Wendrogowski, de Vilna, de la « Lituanie septentrionale, » écrit: « Que je sois, je t'en prie, pour toi, mon père, au nombre de ceux que tu regardes comme de vrais fils engendrés par toi au moyen de l'Evangile^. »... Que l'on fasse aussi grande que l'on voudra la part du style latin, des expressions exagérées que les humanistes aimaient à employer: ce qui restera suffira, et au delà, pour prouver le rare attrait que Calvin exerçait.
M'accusera-t-on de me répéter et de revenir quelquefois sur les mêmes sujets? Je ne repousse pas le reproche. Il me semble qu'il duit être permis à un artiste (de talent rare ou médiocre) de procéder par des retouches, fussent-elles continuelles. Je cherche à tracer un portrait de Calvin. Pourquoi me serait-il interdit de faire assister le lecteur à mon effort même, et d'ajouter dans le cours de mon étude un trait ici, un trait là, insistant, affaiblissant, rectifiant, de façon à ce que deux choses soient atteintes : la vérité et le sentiment, la sensation, que cette vérité est... vraie ?
1. Opéra, XII, p. 455458 et n. 13. — -2. Ibid., XV, p. syi. sy-'. .'t. Ibid., XVI, p. 277- *• Ibid., XVI, p. 388, 389. — 5. Ibid., XIX, p. 81.
« On s'est habitué, écrit quelqu'un qui ne fut pas un calviniste enthousiaste, A. Sayous, à représenter Calvin comme un esprit morose ou, selon l'expression de Bossuet, comme un « génie triste. » Il joue un rôle si frappant sur la scène du monde, que, par une préoccupation assez naturelle, on le réduit tout entier à son personnage historique. Cependant c'est tronquer cette grande figure, c'est surtout retrancher des annales de l'homme une des plus fortes leçons qu'elles nous présentent....
» 11 est difficile d'être vrai sur Calvin si on ne le juge que par son œuvre; si l'on déduit abstraitement de ses actes publics les éléments probables de son caractère. Tout au contraire, l'on ne comprend sa vie historique qu'en pénétrant dans son âme et dans toute son existence intérieure.
» L'amitié et la reconnaissance ont peut-être exagéré cet attrait du grand homme, mais il est certain que Calvin exerçait sur ceux qui l'approchaient un ascendant irrésistible, et qu'une étroite et confiante amitié l'unit à ses supérieurs en âge, à des hommes qui avaient droit d'être difficiles et exigeants : toutes choses impossibles si Calvin eût été aussi dépourvu de sensibilité qu'on le suppose '. »
I. A. Sayous, Eludes littéraires sur les écrivains français de la Réformalion, 1841, I. p. 102, 103, 104, 106, 107.