‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 2)Chapitre 69 sur 116 · S PI F A ME · texte numérisé non relu

S PI F A ME

1. Jacques-Paul Spifame naquit à Paris en i5o2". Ses talents et le crédit de sa famille le firent passer rapidement par les charges de conseiller au Parlement, (I président et maistre des requestes du roy '■'. »

M" Aliboruin et M» Bridoye qui sont esquissés avec beaucoup de malice. M>= Aliborum est l'ancêtre des Triaaotin et des Vadius, et Bridoye, le grand-oncle de Dandin. En deux mots, la farce cède le pas à la coMfi/ie morale.... J'espùre vous avoir montré, par l'exemple du « Monde malade et mal pansé » que le proleslanlistue à Genève, même sons la législation sévère de Calvin, avait su sanctifier le rire en mettant les rieurs du côté de f Evangile. >

I. Ol>»ra, X.XI, p. 75. — 2. Congrégation faite en f Eglise de Genève par Jean Calvin. — Ibid., VIII, p. 130, iji. — Il s'agit de la cont;réuation tenue contre Bolsec, traité de « triacleur » par l'éditeur de iSbi. « Ce bclistre impudent outre mesure, voire si jamais il y eust homme effronté au monde, avoit desjà attiré des complices (comme telles Iruyes trouvent assez de couchons de mesmes).... » Ibid., p. 89, 90. — :i. s novembre 1556. Annales, p. 653. — 4. Dans la délibération précédente il était appelé Coup. — .•.. j décembre I557- Annales, p. 680. — 0. s octobre 1545. de Farel. Opéra, XII, p. 183; 16 novembre 15.15, de Valérand Poulain. Ibid.. p. 217. — 7. 13 décembre 1545. Ibid., p. 237; 3 juin 1547. Ibid., p. 534; 13 marn i54.). Ibid.. XIII, p. 218 — «. Décembre 1545. Ibid., XII, p. 230. — 9. Suppôt du maître d'école Coliiict, qui se complaisait à médire des ministres de Genève. Ibid., XIV, p. 500. — 10. 15 mars 1553. Ibid.. p. 502. - il. Ibid., XX, p. 301. — ii. Voir l'article de La France protestante, i"^ édit. — 13. Annales,

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LA RLE DES CHANOINES Sgo

« Renonçant alors à la carrière civile, il entra dans les ordres, devint chancelier de l'Université, doyen de Saint-Marcel, abbé de Saint-Paul de Sens, chanoine de l'Eglise de Paris, vicaire général du cardinal de Lorraine, qu'il accompagna au concile de Trente. Enfin, en 1546, il fut élevé sur le siège épiscopal de Nevers dont il prit possession le 14 octobre 1548'. »

Or déjà depuis dix ans Spifame entretenait un commerce illégitime avec Catherine de Gasperne, femme d'un procureur au Chàtelet de Paris, dont il avait deux enfants, l'un né avant, l'autre né après la mort du procureur, en i53g.

Finalement, après avoir encore vécu une dizaine d'années dans cette situation, Spifame résigna son siège épiscopal à son neveu et se retira à Genève, où il fit profession de foi réformée, en 1559.

Le 17 avril iSSg, Spifame demanda à être reçu habitant, et, avouant qu'il avait gardé « une femme quelques années, qu'il n'avoit encore esposée, » il demanda aussi qu'on approuvât son mariage. Le Conseil lui permet d'habiter, lui fait prêter serment, et 0 quant au reste on le remet en Consistoire -. »

Spifame, 0 Seigneur de Pacy, jadis évêque de Nevers, » comparut donc le 27 juillet, en Consistoire. Il raconta comment il était en ce moment habitant à Genève « avec Damoiselle Catherine du Gasperne, sa femme, espousée, tous deux de Paris. » Lorsqu'il était arrivé à la connaissance de l'Evangile, et avait décidé « de vivre selon iceluy, » sans superstitions ni idolâtries, « pour ce auroit pris une ayde asçavoir la dite damoiselle Catherine, laquelle il prit en mariage, et puis l'auroit espousée par contract, n'estantz toutefois publiées aucunes annonces par craincte de la persécution. » Maintenant il demandait que son mariage, contracté et consommé à Paris, fût ici confirmé et approuvé, « aussi enregistré pour oster tout maulvais obstacle de sinistre présumption et subson. » Calvin déclara qu'il avait vu le contrat ^

Ainsi Spifame cachait le caractère adultérin de ses relations avec Catherine de Gasperne : et quant au contrat, qui avait été montré à Calvin, c'était un faux.

Egalement trompés, le Réformateur et le Conseil accueillirent Spifame avec faveur, et celui-ci, établi dans la rue des Chanoines, à côté même de Calvin, vécut de manière à mériter l'estime générale. Il était riche, menait assez grand train, et se montrait très généreux envers les pauvres. Il fut reçu bourgeois le 3i octobre iSSg «gratuitement, eu esgard à la dignité de sa personne ou soit aux services qu'il peut faire à la république *. » — Calvin et Bèze ne firent non plus aucune difficulté de l'admettre au nombre des ministres.

2. Parmi les manuscrits des Archives on trouve un de ses livres de comptes: « Livre de la despence de la maison du sieur de Pacy^, commencement le premier de may i56i. » Ce livret, étroit, qui a déjà attiré l'attention de plus d'un

i. France protestante. — 2. Annales, p. 714. — .'f. Annales, p. 71S, 719. Ces passages ont été rayés par une décision du Consistoire en date du s décembre 1566. — i. Annales, p. 722, 723. — .1. « Spifame avait pris le nom de M. de Passy, d'une seigneurie dans le Nivernais, appartenant à sa famille. > France Protestante.

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habitué des Archives mériterait d'être édité. Avec les annotations convenables, il constituerait une plaquette très originale et des plus intéressantes par ses renseignements pratiques sur la vie d un bourgeois aisé de Genève, sur le prix de certains objets usuels, etc. Et ce serait une heureuse contribution à l'étude de la valeur de l'argent pour ce moment. Nous ne pouvons songer à un pareil travail, mais nous feuilletons avec une curiosité singulière ces notes, trop incomplètes, écrites par un homme qui fréquentait Calvin, qui habitait la maison contiguë à la maison de Calvin, celle où Calvin môme avait d'abord logé, la maison de Bonmont, notes qui nous indiquent quelques-unes des dépenses domestiques faites de mai à novembre i56i.

Voici d'abord certaines dépenses pour la nourriture : cuisson d'une coupe de farine, 3 sols, 6 den. ; sel, environ 7 sols par mois (juillet, 7 sols, i den.; août, 7 sols, 6 den. ; septembre, 6 sols) ; — vins : dans la cave il y a des bossots de Sous-mont blanc, des setiers du vin d'Arbois « pour nostre bouche » et des bosseaux de vin du commun ])our les servantes. Les prix ne sont pas indiqués; un bossot de Sous-mont est entamé le 21 mai, un autre le 21 juillet, un autre le 18 septembre. Et nous trouvons cette indication qui ne semble pas tout à fait cadrer avec ce qui précède, ou qui montre que le bossot était de contenance variable ; « Le boysseau contient 12 septiers ; le septier contient 22 quartz. En ung moys de 3o jour sont 4 septiers et 6 quarterons de vin, de sorte que le boysseau de 12 sestiers doibt durer 3 moys et y aura 18 quarterons de reste ; — verjus ou vinaigre : une bouteille pleine de vinaigre, 6 sols ; un bosseton de vinaigre, 10 sols; — lard : la livre, 3 sols. »

Le bois est payé 6 ilorins la corde (la corde de Paris contenait près de deux stères) et le charbon, i3 sols le panier et i sol le port.

Maintenant quelques ustensiles : des escabeaux, 9 sols la pièce ; — la réparation de trois escabelles, 4 sols; — une bouteille de verre couverte d'osier, 5 sols; — 4 petits pots d'étain à 8 sols, 6 den., la livre, 44 sols, soit 11 sols pièce; — 3 pots de terre à saler et mettre beurre, etc., 10 sols pièce; — une racloire, 5 sols; — trois couteaux de cuisine, 3 sols, 3 den., pièce; — deux couteaux, 12 florins; — une ratière, 5 sols un quart; — une écuelle à orillons, 7 sols; — un trébuchet (balance?), i5 sols ; — une lampe, 5 sols, une autre, 2 sols.

Un lit de plume et traversin est noté 17 florins, 3 sols; un traversin, 4 florins; pour doubler une couverture des serviteurs, i5 sols, et 12 sols la toile de lin, 3() sols l'aune ; la façon de quatre chemises, 8 sols, donc 2 sols chaque.

Une charretée de foin vaut 12 ilorins, à raison de 1 5 sols, 9 deniers, le i|uintal ; l'avoine vaut 16 sols la coupe.

Spifaine avait un àne et un mulet : trois fers de mulet, 8 sols, 9 deniers, soit 2 sols, u deniers, le fer; pour ferrer l'âne, 4 sols ; pour ferrer le mulet, 3 sols; pour la guérison de l'œil du mulet, une fois 6 sols, une fois 12 ; pour celui qui panse le' mulet, 6 sols la semaine, un sol par jour ouvrable.

l'.t ^nhn n'oublions pas « l'ordinaire des pauvres », 10 florins par mois.

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3. On comprend que le livre des comptes ne dépasse pas novembre i56i,carà cette époque Spifame alla exercer le ministère pastoral en France. Le 20 octobre, Viret, écrivant à Calvin, le fait encore saluer, « avec les frères et collègues et ton frère et Normandie'. » Le 6 novembre encore, Beaulieu lui écrit à Genève, ainsi qu'à Calvin, estimant que celui-ci verra la lettre adressée à Spifame, à cause de «la bonne amitié qui est entre vous-. » Mais le 28 novembre i56i, Spifame semble être à Angers l En tout cas, le 18 décembre i56i, il est pour un trimestre dans une ville voisine d'Orléans, à Issoudun. L'Eglise d'Orléans l'appelle en même temps que celle de Paris'*. II répond qu'il ne s'appartient pas, qu'il s'est absolument remis à l'autorité des pasteurs de Genève, et qu'il fera ce qu'on lui écrira de faire '.

Calvin, que des députés de Paris sont venus trouver, lui écrit « de regarder, selon sa prudence, à ce qui seroit le plus expédient. » Mais à peine a-t-il écrit qu'il est sollicité par le comte d'Eu (fils du comte de Nevers) et par l'Eglise récemment fondée en cette ville de « prier, exhorter, sommer et adjurer, si besoing est, » Spifame d'aller « s'acquicter de son debvoir envers ce peuple, auquel il est redevable, et surtout de récompenser le deffault du temps passé, monstrant que s'il n'a esté pour lors évesque que de tiltre, il le soit à ceste heure par effect. »

Le ton de la lettre est affectueux : « Monsieur et honoré frère.... Sur quoy. Monsieur et honoré frère, après vous avoir présenté mes affectueuses recommandations.... Vostre serviteur et humble frère. » Et en P. S. : « Scachés que vous serez retenu pour conseiller. Or nous ne voulons pas vous perdre ne quicter ''. »

La lettre de Calvin se croisa avec une de Spifame exprimant le désir de revenir à Genève, quand son « terme » serait expiré. Et Calvin lui récrit, le 28 janvier : « Je vous asseure bien que vostre retour nous resjoyroit plus que je ne vous dictz, et ne tiendra pas à poursuyvre nostre droict que nous ne vous recouvrions le plustost qu'il nous sera possible. Vray est que devant qu'avoir receu vos lettres nous n'avions peu refuser à voz gens de Nevers, ny mesmes à monsieur le Conte, leur demande. Mais s'il ne tenoit qu'à soubshaister, si aymerionsnous mieulx joyr de vous que d'en laisser la possession aux aultres '. »

Dans le courant de l'année, Spifame fut envoyé par le prince de Condé à la diète de Francfort, où il arriva le 20 octobre i562, porteur d'une confession de foi **. — A la fin de décembre, il est rentré à Genève, et Calvin dit à Bullinger

I. Opéra, XIX, p. 6i et n. i. — 2. «Monsieur de Pacy. » Ibiti., p. 103. — ;t. « Moiisr. de Passis. » Ibid., p. 140. — 4. îbid., p. 186. — ."i. 29 décembre. Ibid., p. 213. — 6. 24 janvier 1562. Ibid., p. 262, et n. 3. — Le n janvier 1562, il prêcha et célébra publiquement la Cène dans la grande salle du palais de Bourges. « Le sermon qu'il fit devant que administrer la Cène dura trois heures entières. » France protestante. — 7. 28 janvier 1562. Ibid., p. 268. — S. Lettre de Soubise à Calvin du 15 octobre 1562. Ibid., p. 556 et n. 6. — Lettre de Bèze à Calvin du 14 décembre 1562. Ibid., p. 599. « De Passio nostro et oblata confessione nihil ad hue recepimus. > — « De Thou qualifie Spifame de homo faciindits et vthemeiis. Bèze dit aussi < qu'il n'avoit faute d'esprit, ni de langue, ni d'expérience. » Lorsque la guerre éclata, Condé

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avec quelle humanité il a été reçu par l'empereur, etc. Il l'appelle familiaris

nnster '.

Environ deux ans plus tard, la reine de Navarre le réclama; elle voulait user de ses services « pour régler sa justice. » Le i" février i564, Calvin présente cette « requeste » au Conseil, « avec ce qu'il y a espérance, dit-il, que ce ne sera pas pour tousjours. »

Le Conseil, « encores qu'on fasse grande difficulté d'estre desaisy d'un tel personnage qui est tant excellent, » cède à regret, en faisant « entendre à la dite reyne la grand estime en laquelle on a tel personnage. » — Le surlendemain, Spifame se présente lui-même au Conseil, qui lui exprime « le grand désir que Messieurs avoient de l'avoir auprès d'eux, » et l'espérance « qu'il reviendra le plustost qu'il pourra-. » Et Spifame part porteur d'une lettre des syndics et du Conseil à la reine (i" fév. i564): « Le besoing que nous avons du conseil de Monsieur de Passi et surtout pour l'exigence de beaucoup d'affaires qui nous pressent à ceste heure, il nous a fait bien mal d'en estre depouUés [dépouillés].... Oultre l'expérience qu'il a, nous l'avons cogneu homme fort prompt et volontaire.... Vray est que nous désirons bien, quand il ne vous viendroit point mal à propos de vous en passer, de le retourner encore ^. »

Hélas, ce furent ces relations avec la cour de Navarre qui, — après la mort de Calvin, — furent fatales à Spifame. Celui-ci en effet rentre à Genève, au mois d'avril i565, après s'être brouillé avec la reine; il en était arrivé, paraît-il, aux calomnies les plus odieuses'*. Mn ancien contrôleur de la maison de la reine, Claude Servin, le suivit à Genève et l'accusa devant le Consistoire, puis devant le magistrat. Jeanne d'Albrct écrivit à Bèze le ii mars i566, déclarant que Spifame était un fourbe, un ambitieux, un homme sans mœurs, dont les enfants étaient adultérins, un faussaire, etc.

La vérité fut découverte : l'adultère et le faux\ « Il fut condamné à mort par le Conseil. Aux yeux des juges, ses torts étaient d'autant plus graves qu'il était un homme opulent, doué de grand savoir, « tant en droict divin que civil, » et qu'il avait fait profession du ministère de la parole de Dieu.... Spifame reçut la nouvelle de sa condamnation avec beaucoup de résignation et de piété, et il édifia extrêmement les ministres qui le consolaient. Conduit au lieu du supplice, il lit de dessus l'échafaud une très belle remontrance au peuple, dans laquelle il reconnut la justice de son jugement, et témoigna une grande repentance de ses fautes, puis il mourut très chrétiennement (23 mars i566)^ »

sentit ciuiiii homme de ce mérite pouvait rendre d'importants services à la cause, et il l'appela à Orléans.... Spifame .s'aci|uitta avec le plus grand succès de cette ambassade [à Francfort]. A son retour il fut nommé .lurintcndant des affaires de Lyon sous Soubisc, et dans ceUe ville, dont les protestants étaient les maîtres, il put braver les foudres du parlement de Paris qui, par arrCt du 13 février 1562, le condamna par défaut, ainsi qu'environ .50 protestants d'Orléans, à Ctrc pendu en place de grève. . France protestante.

I. 37 décembre 1562. Opéra, XIX, p. 602. — i. Annales, p. 811, 812. — 3. Opéra, XX, p. 249. — i. II se .icrait oublié jus(iu'à dire que le prince de Navarre n'était pas le fils d'Antoine de Bourbon, mais du ministre Mctim. - tl. Il y en avait même deux : le premier contrat de mariage et un second qu'il avait fabriqué pour rcpouMcr les ..-(forts d'un neveu, lequel voulait s'emparer de la succession. - E. Choisy, L'état chrfhni çuivinUe à Conivc, au temps de Th. de Bèïc, .902, p. 25-28. - C. IL. Choisy, Ibicl, p. 27,

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Le même jour, Spifame avait fait 5on testament, avec Bèze comme un des témoins; il donnait une partie de ses biens à sa femme « en contemplation de ce qu'il l'avait séduite dès le temps de son premier mariage, » et à la condition qu'elle résiderait avec son fils à Genève, « pour y vivre selon la saincte réformation'. » — Une clause analogue donnait une autre partie de ses biens, en particulier sa maison de Genève, son mulet, ses chevaux, à sa belle-fille pour réparer le tort qu'il lui avait causé en lui faisant croire que son fils était né « en loyal mariage, » et à la condition aussi qu'elle vivrait à Genève « soubs la saincte réformation *. »

l. II est question de son gendre, prisonnier, et libéré, dans une lettre de Calvin à Bèze du 27 août 1561, et dans la réponse de Bèze à Calvin du 12 septembre. Opéra, XVin, p. 650, 687. — 2. France protestante. — Ce fils, André Spifame, copia de sa main les sermons de Calvin sur l'Epître de saint Paul aux Ephésiens : et ce manuscrit se trouve à la Bibliothèque de Berne. Opéra, XLIX, prol., p. xil.

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