SECONDE PARTIE
Les secrétaires.
RAGUHNIHR, BAUDOIN, VILLIER, liTC.
"EST vers 1549 que les amis de Calvin se mirent en mesure de recueillir avec soin ses sermons et ses leçons. « Vray est, raconte la Vie de CoUadon, que plusieurs auparavant s'estoyent elïorcez de ce faire, et es leçons et es sermons : mais ils n'avoyent peu encore atteindre là que de recueillir le tout mot à mot : tellement que ce qu'ils avoyent fait estoit plustost pour en retirer quelques principaux poincts, que non pas pour suivre les propos d'un fil continuel. Néantmoins ce que ces premiers-là avoyent fait est bien digne de louange (desquels sont M. Nicolas des Callars, François Bourgoing et Jean Cousin, tous trois ministres du sainct Evangile) veu que c'est ce qui a donné occasion aux autres do plus avancer, et par manière de dire amener la chose à sa perfection : comme on peut bien dire que c'a esté un grand don de Dieu en M. Jean Budé, Charles de Jonvillcr et Denis Raguenier, de ce que par le moyen des deux premiers et de leur labeur gratuit, nous avons les leçons de ce bon serviteur de Dieu, et par le moyen du troisicsme, estant aux gages de la compagnie des estrangers, ses sermons '. »
Cette liste des secrétaires de Calvin n'est pas complète". 11 faut y ajouter au moins Ikiudoin et François Villicr.
Pour Dfiiys Raguenier (appelé aussi Ragucneau) nous notons qu'il fut reçu bourgeois " gratis, en csgard de cela » : 21 janvier i55G. « Denys Raguenier, escripvain, lilz de feu Jehan Raguenier de Bar-sur-Sennc, lequel a icy présenté
I. Ofifra, XXI, i>. 70. — 2. Kt nous ne parlons pas des secrétaires momentanés, et à gage, que Calvin eut i|ucli|ucfi)is. Nous rappelons seulement ce que nous avons dit p. 473 et n. 3: « Calvin est ung peuct m.il.ulc et dt.sircroyt avoycr quelcun qui cscripvisse soub luy. Ordonné qui luy soit ballié ou maistre Trollict ou uii^; autre «jui oscripl les sermons soub luy.... » (31 août. 1545.)
LA RUE OES CHANOINES
ung livre, où sont huit sermons de M. Calvin, reduictz en bon ordre, avec Tenvoy et dizains sur iceluy, adressans à Mess"'. »
Raguenier semble avoir été sténographe. Badius du moins dit de lui : « Feu maistre Denis Ragueneau... les a [il s'agit de sermons] si heureusement recueillis à Theure mesmes qu'on les preschoit. Duquel personnage je fay ici volontiers mention, parce qu'il n'avoit point son pareil en diligence d'escrire par nombre et chiffres, sans oublier un mot de ce qui se prononçoit -. » Il avait été choisi par « ceux de la langue Françoise » à cause de « ceste dextérité avec la promptitude d'escrire » pour recueillir les sermons de Calvin. Il était « aux gages de la compagnie des estrangiers » qui lui donnaient « gages suffisans ^. »
Mais le texte qui nous donne le plus de renseignements sur Raguenier et son activité est celui-ci : « Dès Tan 1549, f^" maistre Denys Ragueneau s'estant retiré par deçà, se meit à recueillir de mot à mot les sermons que faisoit ordinairement ledit M. Jean Calvin, voire avec une telle dextérité et industrie qu'il avoit d'user de certaines notes et caractères, que, du commencement mesmes, peu de mots luy eschappoyent. Ce que voyans ceux qui avoyent pour lors la charge des povres estrangers, combien qu'ils n'eussent pas grans deniers pour subvenir aux nécessitez qui se présentoyent, si ne laissèrent-ils pas pourtant de donner ordre que ledit escrivain fust salarié aucunement de ces deniers-là, afin qu'estant adonné entièrement à recueillir ces sermons, et les mettre puis après au net, il eust quelque moyen de vivre avec sa petite famille, à cause qu'il ne pouvoit vaquer qu'à cela. Il accepta ceste charge à telle condition, qu'il mettroit tous les sermons au net, et par volumes, lesquels il bailleroit à mesure qu'ils seroyent faits, à l'un des Diacres pour les garder fidellement, comme un bien singulier appartenant aux povres estrangers, aux despens desquels ledit escrivain estoit entretenu '*. »
Baudoin ne nous est que trop connu. Mais voici un détail sur son rôle de secrétaire. Calvin écrit : « J'avois requis Gallasius de translater l'apologie, à condition que j'y metteroye la dernière main. Mais il y avoit esté si négligent que maistre François Baulduin vint tout à temps pour y commencer. Je vous envoyé donc la translation de sa facture, laquelle nous avons revcu ensemble,
l. Registres du Co>isei/, Vol. 50, f. 108. Annales, p. 627. — Dans la préface des Serinons de Jean Calvin sur les dix commandemens de la Loy, à Genève, par François Estiennt. pour Bertrand Badin, 1562, on lit « Lesquels ont esté recueillis sous luy (comme aussi tous les autres qu il fait) par l'escrivain ordinaire, » p. 5. Opéra, XXV, p. 598. — Les soixante cinq sermons sur l'harnionie ou concordance des trois cvangclistes, S. Mathieu, Sainct Marc, et S. Luc, à Genève, imprimés par Conrad Badius, 1562, sont dits « recueillis fidèlement par feu M. Uenys Raguenau, à mesure qu'on les preschoit, » et t Epistre répète : « Lesquels yt// maistre Denys Raguenau avoit recueillis sous luy à mesure qu'il preschoit. » — (Exemplaire de la bibliothèque de la Faculté de Montauban. Opéra XLVI, Proleg. p. IV.) — i. Ibid., XLIX, prol. xvill. — ,1. Ibid., XXI, p. 70. — 4. Ibid., XXV, p. 587, 588. — Avertissement du 12 février 1567 des « Diacres et administrateurs des biens aumosnez aux povres estrangers qui se sont retirez en ceste ville de Genève pour la parolle de Dieu. » (En tète des < Sermons de M. Jean Calvin sur le V'= livre de Moyse, nommé Deutéronome. . A la fin : c Recueillis par Denis Raguenier de Bar sur Sein. » Ainsi Raguenier, et Ragueneau se rencontrent dans le même volume.)
e g LA RUE DE CALVIN
non pas pour la polir bien fort, mais seulement pourvoir si le sens estoit rendu à la vérité. Ensemble la copie Françoise de la main de Samct-Andre '. »
Quant à François Villier, nous le voyons dédier à Laurent de Normandie, le o-, février 049, sa traduction en latin du traité de Calvin intitulé VAdvevtissemcnt conlre r astrologie qu'on appelle judiciaire : témoignage de son affection et plutôt de sa dévotion (amoris ac potius observantiœ). Et en même temps il nous apprend que Calvin avait yh/V {confecerat) et non écrit ce livre en français, car jamais il n'avait pris sa plume en main, mais il le lui avait dicté à lui Villier, « selon que ses occupations le lui avaient permis \ » - Or ce François Villier n'est autre que le célèbre Hotman, sieur de Villiers-Saint-PauP, dont nous avons souvent parlé, et à propos duquel Calvin écrit à Bullinger, le 7 décembre 1549 : « Récemment on avait élu diacre le frère savant et intelligent (acuius) qui a traduit mon petit livre sur l'astrologie judiciaire, celui qui pour servir le Christ a quitté son père, conseiller au Parlement de Paris et Tespoir d'un riche héritage. Grâce à leur cabale [des adversaires de Calvin] le Conseil l'a refusé. » Le père d'Hotman était en effet conseiller au Parlement, très catholique ; et lorsque Hotman eut tout abandonné, il dit : a Pourvu que nous ayons de l'eau, que nous ayons de la polente, nous rivaliserons de bonheur avec .Jupiter lui-même *. »
Nous avons ainsi une sorte d'explication de la prodigieuse fécondité littéraire de Calvin.
Matériellement, il n'aurait pas eu le temps d'écrire et de composer (au sens où nous l'entendons) ses ouvrages. Il les improvisait et dictait le plus souvent soit du haut de la chaire soit dans son cabinet.
11 improvisait ses sermons. C'est Badius qui nous le raconte, pour les Sermons sur les Jeux Epistres Sainct Paul à Timothée et sur l'Epistre à Tite : « Que si vous n'y trouvez une telle disposition comme on pourroit requérir en un escrit prémédité et digéré de longue main, ne vous en prenez à l'autheur, qui les a simplement prononcez selon que l'esprit de Dieu luy a donné de parler, sans y avoir regardé de plus près, s'arrestant du tout au sens et vraye interprétation de l'Escriturc, et s'accomodant à la rudesse de son troupeau et à la capacité des infirmes. Aussi ne les a-il pas faits à l'intention qu'ils fussent mis en lumière : et mesme j'ose dire que ce n'est pas de son vouloir qu'ils le sont, autrement il n'est pas tant despourveu de grâce de bien dire, qu'il ne les eust enrichis de l'ornement requis en telles Homélies qu'on fait à loisir. Par ainsi si vous trouvez des sentences concises et propos entrecoupez, considérez que le geste qu'on ha en prononçant, aide beaucoup à l'intelligence des propos, lesquels estans leus, bien souvent n'ont telle grâce qu'ils ont estans prononcez. Puis quand on est accoustumé au style et façon d'enseigner d'un Pasteur, on entend, par manière de parler, à demi mot, ce qu'il veut dire '•". »
.1. 16 août 1547. Optra. XII, p. 575. — 2. lbid.,V\l, p. XXXVIU. — .1. Ibid., XIII, p. 204. — 4. Ibid., \>. 489, et II. 3. — .".. Ibid., XLIX, prol. xvii, xvni. — « Je n'ay point escrit en chambre les vingt-deux ser-
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II improvisait ses leçons et même •quelquefois ses traités. A cette époque le travail d'un théologien ne ressemblait pas au nôtre. Il n'y avait guère que deux sources à consulter : les Pères et la Bible. Pour la Bible, Calvin en faisait son étude continuelle; pour les Pères, il avait usé sa santé, dès qu'il s'était occupé de questions religieuses, à les étudier jour et nuit. Il les possédait dans sa mémoire incomparable avant d'être devenu le Réformateur. On le vit bien au colloque de Lausanne où il stupéfia les auditeurs par ses citations subites, et sa réputation à ce sujet était établie, même en Allemagne. Quand il arriva pour la seconde fois à Genève il savait tout ce qu'un théologien pouvait savoir. Ajoutons que ses idées étaient ordonnées dans un système achevé, complet, aussi vaste que ferme. Il lui suffisait donc de se tenir au courant d'une littérature théologique très restreinte. On comprend dès lors comment il n'avait qu'à puiser dans le trésor de ces richesses tout emmagasinées.
C'est Jean Budé qui nous montre le Réformateur au travail : « 11 ne donne jamais aucun relasche ne repos à son esprit. Tellement que nul ne peut douter que c'est une grande bénignité de Dieu, voire un miracle digne de n'estre jamais mis en oubli, de ce qu'il traine ce povre corps, débile de nature, cassé et rompu de continuelles maladies, exténué de veilles et travaux indicibles, et quand tout est dit, navré incessamment des aiguillons des meschans, voire aflligé et tourmenté de toutes sortes de mesdisances et opprobres.... A grand'peine peut-il desrobber une demie heure pour méditer ses leçons'.» — Ses pamphlets savants et terribles lui prenaient à peine quelques jours. C'étaient des improvisations : ses secrétaires n'avaient qu'à les recueillir.
De ces secrétaires, les trois principaux {amanuenses nntissimi) - vont attirer notre attention; ils habitaient la rue des Chanoines : Nicolas des (jallars, Jean Budé et Charles de Jonvillers.
NICOLAS DES GALLARS ^
I. Nicolas des Gallars (Ga//j.y/w5), seigneur de Saules (que Baudoin appelle « ton [de Calvin] Timothée Salycœus \ » et qui lui-même signe N. Salicetus '), naquit à Paris, sans doute vers i52o, et se rendit de bonne heure à Genève, où
mons sur le Pscaulme octonaire, mais on les a imprimez naifvcment comme on les avoit peu recueillir de ma bouche au temple. > Ibid., XV, p. 446, et n. 19.
1. «Jean Budé aux lecteurs chrestiens. » 14 février 1557. Opéra, XLII, Prolégomènes au.\ lo. Calviiii praeleclioncs in duodecim prophetas minores. — Pour la traduction française voir ce que disent les Opéra : « L'exemplaire unique de cette édition (Leçons et expositions familières de Jean Calvin sur les douze petits prophètes,... à Lion, par Sebastien Honorati, 1563) dont nous ayons connaissance, appartient :\ la bibliothèque municipale de Montauban. » Ibid. C'est cette traduction que nous citons. — i. Ibid., X>", p. XXX. — ;i. Dans son plan de la rue des Chanoines, Th. Heyer dit que des Gallars habitait, en 1551, la maison à gauche de celle de Cop. Il n'y était plus en 1554. — 4. 20 juillet 1545. Opéra, XII, p. 110. 31 juillet 1545. Ibid., p. 123. — ;i. 18 novembre 1557- Ibid., XVI, p. 696.
SgS
il devint disciple tout particulièrement aflrectueux et affectionné de Calvin. Il fut son secrétaire, son amaiwensis, Viret dit son famulus \ et l'un de ceux qui vécurent le plus familièrement avec le Réformateur. C'est ainsi^qu'il ajoute de sa propre main un P. S. personnel à une lettre de Calvin à Viret \
11 devint ministre de Genève et collègue de son maître, le 4 août 1544='; le 2 juin de la même année, Calvin avait invité Viret aux noces de son disciple, qui auront lieu, disait-il, « dimanche, d'ici en douze jours *. » Il épousait « noble Gabrielle Morones, » dont il eut en peu de temps beaucoup d'enfants. « Il est riche,... mais en enfants, » disait en riant Calvin, dès le 4 septembre 1549 ^- — Et lorsque, en i55i, des Gallars demanda la bourgeoisie, le Conseil la lui accorda en disant : « Est este arresté attendu la bonne renommée de luy, et qu'il a de beaulx enfans.... Arresté qu'il soit admys à bourgeois gratis et sans coste [coùtj ". »
En août 1547 '1 il ^'^ ^ Paris, avec Rude, pour voir sa mère qui était restée dans la capitale et s'était remariée. Il aurait voulu ramener avec lui sa sœur, « modeste jeune fille » (dit Calvin, qui nous conserve tous ces petits détails), qui n'était pas bien traitée par le mari de sa mère **. Cette sœur resta, et fut enlevée plus tard par la peste avec deux enfants '•'. Des Gallars était de retour à Genève à la fin de septembre '".
Un plus grand voyage le conduisit en Angleterre en i55i.
Calvin tenait beaucoup, cela se comprend, à être en relation avec le jeune et
I. Juin 1551. Opéra, XIV, p. 131. — 2. Vers le 28 mai 1545- Jbie/., XII, p. 83. — 3. 4 août 1544- « Noble Nycolas des Gallars de Paris, > auquel il a plu à Dieu « inspirré de servyr à Dieu aut ministère et annonccmcnt de son sainct évangille, » après « relacion » de Calvin et de de Geneston, qui le trouvent « fort capable >, est admis au ministère et fait le serment requis. Registres du Conseil, Vol. 38, f. 310^. Annales, p. 341. — Galiffe essaie de faire à des Gallars un éloge qui serait une condamnation de ses collègues, de Geneston et Calvin. C'est à propos des jurisconsultes que le Conseil appelait à « conseiller. > (Nous en avons parlé plus haut, p. 469.) Le fait de la demande de pareils conseils est exact: ♦ Quand on devait traiter d'affaires importantes en Conseil, on y appelait les quatre ou cinq docteurs aux droits que la ville entretenait pour prendre conseil d'eux dans le besoin. Ils sont nommés le plus souvent avant les syndics. • (j avril 1459. Flournois, Extraits) — Mais ni Calvin, ni des Gallars, ni de Geneston n'étaient de ces docteurs officiels, réguliers et rémunérés. C'est à ce propos que, pour des Gallars, Galiffe ajoute : • Il cust bientôt assez de ce métier, et ce fust à propos des procès contre les sorciers de Peney cju'il déclara ne plus vouloir s'en mêler. » Or voici tout ce que disent les Registres du 10 décembre 1546 : Le châtelain de Pigny < a proposé que le d' ministre de Saul ne veult plus oultre conseiller en causes criminelles, et sur ce résolu que le d' chàtellain doybgc appourté en conseil les prossès des sorciers détenuz, affin sur icieulx fère jugement. . (Vol. 41, f. 260.) Pourquoi exactement des Gallars se retirait-il ? — Ajoutons cet autre renseignement : Au même endroit, Galiffe reproche à Gaberel d'avoir voulu faire de de Geneston un martyr, et de l'avoir fait mourir en 1543 à l'hôpital pestilentiel. Voici ce que l'on Ht dans les Registres du 1 1 août 1545 : • Les héritiers de Mons"^ de Geneston, ministre. Sur ce qui a esté exposé que Icd' scig' e.st mort de peste, dont il az grosse pitié, dont il scroyt bien requis de leurs faire quelque bien. Ordonné qui ovt I, aillé dix llorins à la belle-mère de la femme dud' Mons"- de Geneston, et les leurs distri- ''"<■' '•'' ' ■ ^'f'I' -1°. f- 212- — 4- Opéra, XII, p. 88. — .^. Ibid., XIII, p. 377.— 6. 11 juin
''^''' '''' • ■'■''■ Vol. 45, f. 304V. Annales, p. 483. — 7. Le 24 avril 1545, d'après les Annales, des
G.ill.u"; a.ir;iil Uil un voyage à Paris, pour lequel on lui aurait prêté les chevaux de l'hôpital. (Annales, V '- • ' Mnis les Registres du Conseil disent qu'il s'agit de de Geneston et non de des Gallars. (Vol. 40, > Calvin à Viret. 25 août 1547. Ofiera. XII, p. 582. - 9. De Paris. 31 octobre 1561. lâid., XIX, '. Calvin à de Kalais. 29 septembre 1547. Jliid., XII, p. 593 et n. i.
LA ULE DES CHANOINES
pieux roi Edouard VI. Il lui écrivit. Ses lettres n'arrivèrent pas : il décida de lui envoyer — presque à titre d'ambassadeur; et n'était-ce pas le plus puissant monarque spirituel qui s'adressait à un simple roi temporel ? — son disciple des Gallars, pour lui apporter en hommage ses deu.x (ulrosque) commentaires '. — Des Gallars était de retour à Genève seulement en juin ^ après avoir éprouvé dans la Manche une tempête qui lui fit presque faire naufrage \ Et ce retour combla Calvin d'une joie qu'il exprime en ces termes à un inconnu (sans doute à Lasco) en Angleterre : « Tu t'es empressé d'aider mon des Gallars par tes conseils et ton concours ; je t'en suis reconnaissant. Le retard de sa rentrée m'a été très pénible (permolesta). Ce n'est pas sans ennui que je pouvais passer un si longtemps. Mais son arrivée m'a facilement tout fait oublier '*. »
Au milieu de l'année i553, les adversaires de Calvin, toujours habiles à le tourmenter, exercent contre lui une de ces petites vengeances qui devaient profondément l'irriter. Ils font prévenir des Gallars de se préparera aller demeurer à Jussy, le 21 juillet % à la place du pasteur de cette paroisse, Daignon, qui avait certaines difficultés avec des paroissiens d'une de ses annexes. Calvin paraît au Conseil le 24 ; il fait entendre qu'on a pris une « occasion; » qu'on ne devait pas procéder ainsi, et, laissant déborder, comme d'un vase trop plein, l'amertume de son âme, il ajoute : « Item et aussy le d' Mons. Calvin a remonstré et prié que l'on ne fusse desplaisant si, puys qu'il veoit que pour ce que l'on luy veult quelque mal, plusieurs murmurent et se destornent de suyvre la parolle, il se retiroit à part, sans plus servir. » — Le Conseil ne s'en tient pas moins « aux arrestz faictz ^. »
Le lendemain (mardi 25), en l'absence de Calvin, les ministres Abel, Bernard et des Gallars reviennent à la charge contre cette nomination vexatoire. « Saule remonstre son imbécillité, et de sa femme, la charge de ses enfans et comment dans peu de temps il a neccesité de aller en France pour retirer' de son bien puysque sa mère est trespassée.... Il est prest de obeyr, mais qu'il désireroit bien que plus est il fusse mys aultre part que aud' Jussye.... » Le Conseil en reste à sa précédente décision'. Cependant, le 3i juillet, il accorde à des Gallars un congé d'un mois **.
Voilà dans quelle situation se trouvait Calvin douze ans après son retour ; voilà comment il était le théocrate dont la légende parle!
Un billet de des Gallars à son « père et maître, » c'est-à-dire à ('alvin, nous montre que le climat de la campagne ne lui était pas très favorable. « Depuis huit jours, un coryza trouble non seulement mes yeux, mais tout mon cerveau, de telle façon que ni mes pieds ni mes mains ne peuvent remplir leur devoir. Maintenant il s'est porté sur la mâchoire et sur la gorge, et je crains fort de ne
1. Calvin à Farel. 3 février 1551. Opéra, XIV, p. 42. Ibid., p. 106. — Il s'agit du Commentaire sur les épitres canoniques et du Commentaire sur Esaïe. Ibid., XX, p. 402. — 2. Viret à Farci. Juin 1551. Ibid., p. 131. — Nous avons vu qu'il fut reçu bourgeois le 11 juin. — .■). Calvin à Farel. Ibid., p. 132. — 4. Ibid., p. 146. — î). Registres du Conseil,\o\. 47, f. 11 5^'. — fi. Ibid., Vol. 47, f. 116" et 1 17. Annales, p. 546, 547. — 7. Ibid., f. 118. Annales, p. 547. — H lliid., f. 122. Annales, p. 547.
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pouvoir prêcher dimanche. » Toujours les détails familiers, que Calvin recevait avec tant de plaisir. Des Gallars demande qu'on lui envoyé quelqu'un pour le remplacer'.
Heureusement que l'année suivante, en juillet ^ celui qu'on avait envoyé à la campagne par « envie contre Calvin ^ » selon le dire de Farel, fut rendu à l'Eglise et « à Calvin * », dit encore Farel, qui félicite ce dernier.
2. Mais des Gallars, précisément à cause de ses qualités exceptionnelles, précisément parce qu'il jouissait, à bon droit, de toute la confiance de Calvin, n'était pas destiné à rester longtemps auprès de lui. Dès qu'il y avait une mission délicate à remplir, on pensait à lui.
En i557, l'Eglise de Paris était dans une situation critique. Des Gallars fut l'homme de confiance que Calvin désigna, « afin de confermer les frères qui sont là '. » — Il était à peine arrivé dans la capitale qu'éclata la terrible affaire de la rue Saint-Jacques : les fidèles surpris, les prisons remplies et la terreur répandue partout. Des Gallars, en racontant, le 7 septembre i55j, l'événement du 4 septembre, fait observer qu'il est plus connu qu'il ne l'avait pensé (il était originaire de Paris), et qu'au milieu des dangers d'une pareille guerre, tout en étant content d'avoir été là au moment le plus terrible, il ne peut guère rester plus longtemps ^.
Calvin lui répond vite (le 16 sept.). Tant qu'il y a eu des doutes, pour épargner sa femme, il ne lui a rien dit. Mais voici qu'elle-même est venue le trouver. Seulement elle a fait preuve d'une telle modération, d'une telle constance que jamais il n'avait eu davantage à se louer d'elle. « Et, continue-t-il, ce ne sera pas pour toi une petite consolation : elle était inquiète à ton sujet, comme il convient, mais elle mettait le salut commun de l'Eglise et la gloire de Christ au-dessus de la vie. » — Ces hommes et ces femmes avaient l'héroïsme, toujours latent, toujours prêt à éclater à la première provocation.
1/avis de Calvin est qu'il attende encore un peu : « Car tu sais combien l'aspect seul d'un chef est capable de retenir toute une armée ; » et, héroïque à son tour : « Combien ta vie nous est chère, inutile de te le dire : mais nous ne te serions pas chers à toi, si le salut de tant d'àmcs ne nous était pas plus précieux encore '. »
Des Gallars écrivit encore de Paris, le 27 novembre 1557"; puis, remplacé par Jean Macard (1" janvier i558), il revint à Genève '\
3. Trois ans plus tard, c'est en Angleterre que des Gallards doit se rendre «pour secourir aux églises qui y sont dressés '". » 11 laisse sa femme ", traverse Strasbourg, d'où il écrit à Calvin '-, et arrive à Londres le i3 juin '•'.
I. 5 janvier 155.1. Opéra. XV, p. 2, 3. — i. Calvin annonce son rappel à Farel, dans sa IcUre du -•■» jnillct 1555- "n</., p. 694. - :t. Farel à Hlaurcr. 4 août ISSS- Md.. p. 714. - 4. 27 juillet 1555. Md., V I.;» - fi. ,0 août I5S7 Amm/es, p. 673. - 6. Ofiera, XVI, p. 603. - 7. 16 septembre .557. J/>,d., p. 628. «. /M., p. 7.J. u. /hiJ., XVII, p. s, n. 3. Voir Annules, p. 681, 28 décembre 1557. ~ 10. 26 avril 1560. /(««///r,, p, 7j,. - il. Sa femme est . encore icy >, dit le Registre du Conseil. 3 octobre i-;6o. Annales, P- 7J5, 730. \t. .6 mai 1560. Opcra. XVIII, p. y,. \:\. Md,^ p. ,34
LA RUK DES CHANOINES goi
Ce n'était pas sans peine que Calvin avait accepté cette nouvelle séparation. « Seule la nécessité, écrit-il à Tévéquc Grindal, nous a arraché le consentement à son départ.... Pour moi, personnellement, à qui il fut si cher et si familier {valde carus et familiaris), je n'ai pas consenti à nous le laisser enlever sans une amère douleur (non sine acevbo dolove).... Tu n'as pas besoin de recommandation pour voir combien il est aimable'.... » — C'est bien le père qui parle de son fils. «Mon père».... «ton fils plus que jamais et très dévoué,» répond des Gallars de Londres ^.
C'est bien aussi comme à un membre de sa famille qu'il recommande sa femme au Réformateur; celui-ci s'occupe d'elle, dévoué, paternel, infatigable. « Que cela ne soit pas pénible à ma femme, je t'en prie, mon père : donne lui courage, apporte lui tes conseils au sujet de la visite à son frère, dont elle attend vainement la dot promise il y a longtemps \ »
Une petite question de ménage occupe ici l'attention de Calvin, et il ne recule ni devant les courses, ni devant les lettres. Des Gallars logeait près du collège ^ Comme il était fixé à Londres, on songea à donner cette maison à Bèze. La femme de des Gallars fut vexée. Calvin écrit à son mari : « Quant à la maison, où elle habite, elle t'a écrit inconsidérément, et tu t'es montré crédule. 11 faut faire attention de ne pas nous laisser enflammer tout à coup par ces inepties féminines. Je n'avais encore rien entendu dire. PZIle m'a confessé qu'elle en avait auparavant causé avec Bèze. Celui-ci lui a fait une réponse ouverte et franche. Si tu restes en Angleterre, par un préaccord tacite des frères, cette maison lui est destinée [à lui Bèze^ comme plus près du collège. Mais on n'en a pas parlé, et on n'en parlera pas tant que ces choses sont en suspens. Je ne pense pas qu'elle ait imaginé ce qu'elle t'a écrit, mais quelquefois, quand nous sommes trop curieux, il nous arrive d'entendre plus que nous ne voudrions. Elle m'avait raconté auparavant certaines choses dont je n'avais jamais entendu parler.... Je t'affirme qu'on ne s'est pas occupé de la maison, on a attendu que ton successeur soit désigné.... Demain il en sera question. Quoi qu'il arrive, nous ferons en sorte qu'elle n'ait pas besoin de déménager avant l'hiver. Et elle eût pu épargner quelque chose du prix de la location, si elle n'eût peut-être voulu faire preuve de libéralité vis-à-vis des hôtes, inconnus et riches. La maison est encore impliquée dans quelques difficultés : elle espérait, comme elle m'a dit, une prompte issue ^. »
L'affaire n'était pas définitivement réglée, et sans doute la femme de des (îallars écrivait à son mari des lettres que la séparation expliquait. D'autant plus que la maladie l'avait visitée, elle et ses enfants. « Ton Amos, écrit Calvin, le i6 juin i56o, a eu récemment, pendant quatre jours, des tranchées si violentes qu'il n'y avait presque plus d'espoir de le conserver en vie. 11 n'est pas encore rétabli, mais les douleurs ont cessé et le danger est passé. Ta femme recouvre
1. s mai 1560. Opéra, p. 88, et n. 3. — i. i" juillet 1560. Ihid., p. 145. < Tuus si unquam, tibique deditissimus filius. > — 3. 12 août 1560. Ibid., p. 165. — 4. Après 1554, d'après la note de Th. Heyer dans son plan de la rue des Chanoines. — 5. 3 octobre 1560. Ibid-, p. 213, 214.
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gQ2 LA RUE DE CALVIN
peu à peu ses forces. Elle sort de la maison et espère être bientôt assez bien
portante '. »
C'était une situation pénible. Demanda-t-elle à son mari de préparer leur
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Le 14 octobre i56o, des Gallars écrit à « son père » qu'il n'a pu faire venir sa femme, sa situation étant aussi incertaine et n'ayant point d'argent pour une pareille dépense. Il tient beaucoup à sa petite Eglise [ecclesiola], cette Eglise tendrette (ecclesiam adhuc lenellam). Il manifeste cependant le désir naturel de revenir à Genève, auprès de tous. Que Calvin et ses collègues « jugent, décident ce qu'ils pensent qu'il doit faire. Pour lui, autant qu'il le pourra, il se montrera obéissant à leurs ordres et à leurs conseils ^. »
Cette lettre ne fut pas très bien comprise et lui attira une réponse, très cordiale, et cependant un peu sévère de ses amis. A-t-il oublié ce qui a été décidé ? On vient de nommer son successeur. Comment le renvoyer? Et Calvin continue : « Ta lettre concorde avec les propos de ta femme, qui s'est plainte amèrement qu'on lui a payé ici, trois mois, le quart du traitement, tandis qu'on le paie intégralement à d'autres absents.... Plût au ciel qu'elle se fût tue. Elle savait qu'on m'avait recommandé de là-bas [de Londres] de ne laisser manquer de rien ta famille. J'avais obtenu le nécessaire, et plus d'une fois. Elle est venue un jour à la maison pendant que j'étais absent. Au même moment, averti, j'ai été chez toi. On m'a dit qu'elle était sortie. Un peu plus tard, je lui ai demandé ce qu'elle voulait. Elle me répondit qu'elle avait trouvé de l'argent ailleurs. J'aime à croire que cette humeur chagrine n'est pas le fait de l'orgueil. «
Calvin parle alors de nouveau du logement^, où se trouvait des Gallars, et destiné à Bèzc : « Nous craignons que la maison ne nous vaille de nouvelles chuchoteries [siisurros). Seulement ta sagesse te fait comprendre que ce qui nous est désagréable est nécessaire. Mais je te promets, et je t'en réponds au nom de tous, qu'il n'y aura pas pour elle le plus petit désagrément. Nous aurons soin qu'elle ne se croie pas négligée '*. » — Des Gallars se hâta de répondre avec tristesse qu'il avait été mal compris, que sa femme ne l'avait aucunement poussé à revenir, etc., et il resta ■'"'.
f'-nfin il put taire venir sa famille. « Sa femme et quatre de ses petis enfans » se présentent devant le Conseil (3 avril i5Gi) et le remercient avant de partira Un diacre fut envoyé de Londres pour les ramener '.
Pendant son ministère à Londres, il fut envoyé au colloque de Poissy ; il arriva à Saint-Germain deux jours avant Bèze **.
I. Of'era, XVII!, j). 117. - 2. Ml., p. 220. --- 3. 11 novembre 1560. Annales, p. 738. — 4. Nov. 1560. O/xta. .XVIII, p. 2.|r, 2.13. — :>. 21 janvier 1561. Ibid., p. 331. — 0. Le Conseil l'invite à dire à son mari • lie se souvenir de son debvoir et de induire à ladvenir ses enfans se retirer par deçà, d'aultant qu'ilz sont citoyens, les retenant pour telz. . Amiales, p. 746. - 7. 14 février 1561. Opéra, XVIII, p. 365, 366. — 11 nvail pcnsji lais.scr à Genivc deux de ses enfants pour leur faire continuer leurs études ; l'argent néces- """' '"' '"-""lua (Ibid., p. 367). 11 parle de son fils Jean (14 avril 1561. Ibid., p. 424). C'était le filleul de XX. p. 285). - H. Morcl à Calvin. 25 août 1561. Ibid., XVIII, p. 641.
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Puis il revint à Londres ', après le 3i octobre i56i. A cette date, il écrit de Paris à Calvin qu'il est appelé par TEglise de Poitiers, mais qu'il doit d'abord retourner à Londres ^ Ce fut sans doute alors qu'il perdit sa femme. Le 16 mars i562, il dit que jusqu'à ce moment sa plus grande douleur a été ses affaires avec son collègue Alexandre ■'. Donc évidemment il n'avait pas été frappé par un deuil douloureux. Or le 19 juin i563, l'évêque Grindal écrit à Calvin, que Des Gallars ne peut rester à Londres, que le climat est funeste à sa santé, que sa femme y a succombé. On peut donc mettre cette mort entre le 16 mars i562 et le le 19 juin i563.
Alors malade, il revint auprès du Réformateur, rapportant une lettre élogieuse de l'évêque Grindal sur les beaux résultats de son activité : « Mais, dit l'évêque, notre climat lui convient peu, paraît-il; il a été beaucoup incommodé, il a perdu sa chère compagne, et je ne parle pas de ses enfants, si bien que nous vous le rendons malade [valetudiiiarium] ; s'il passait encore un hiver auprès de nous, il est à craindre que nous ne vous le rendrions pas du tout. 11 est très nécessaire qu'il retrouve son ancien climat pour refaire sa santés »
Rentré ainsi à Genève vers la fin de juin, il y exerça quelque temps son ministère^. Mais bientôt il retourna en France. Le 17 septembre, il écrit de Chàtilion que l'amiral Coligny désire le voir aller à Nîmes*''.
4. Toutefois, sur le conseil de Calvin, il partit pour Orléans, d'où, le 29 novembre, il donne à son père « des détails intéressants sur l'Eglise'. » — Et voici d'autres détails plus intimes : « En ce qui me concerne, mon père, je sens que le Seigneur est tous les jours davantage avec moi, que les forces de mon esprit et de mon corps reviennent et augmentent, du moins en comparaison de la faiblesse (imbecillitatem) dans laquelle je me trouvais [fere prosternebar). Plût à Dieu qu'il me fût permis, de temps en temps, comme autrefpis, de causer familièrement avec toi, et de te confier {in siniim iiium deponere) beaucoup de mes pensées. Une chose, dans mes affaires privées, me préoccupe. C'est la pensée du mariage qui me préoccupe maintenant. J'aurais préféré la vie de célibataire ; je l'ai désirée et j'ai fait durer, traîner le temps tant que j'ai pu, attendant pour voir si j'obtiendrais la faculté de vivre ainsi. Comme cette faculté m'était refusée, j'ai demandé à Dieu, s'il voulait que je prisse une femme, qu'il m'en donnât une telle que ma charge la réclamait, et avec laquelle je pourrais passer en paix le reste de ma vie. Combien, par ton moyen, le Seigneur avait
1. opéra, XVIII, p. 674, n. 8. — i. Ibid., XIX, p. 92, 93. — 3. 16 mars 1562. Ibid., p. 339. — 4. 19 juin 1563. Ibid., XX, p. 44. — 5. Le 30 juillet, il se présente devant le Conseil et oflFre « son service en recognoissance des biens qu'il a receus en ceste ville. > Le Conseil déclare qu'il est < le bien venu, » et se montre prêt à « l'assister, » si Calvin est de cet avis. Mais, le 3 août, Calvin vient dire que des Gallars « n'a besoin de rien. » Seulement « il fauldra qu'il aile en France. » Et dès le 3 septembre des Gallars reçoit « si.x escuz pistoletz, » parce qu'il « a servy ces jours passez au ministcrc. » Annales, p. 805, S06, 808. — «. Opéra, XX, p. 158. — 7. II y a un tel empressement au culte que les édifices manquent: il faut en construire. — Lui-même, à Chàtilion, chez l'amiral et pendant toute la route, il a été tourmente par un catarrhe. Mais « le ciel clair et l'hiver doux » lui font grand bien. Ibid., p. 196.
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béni mon mariage et toute ma famille, je ne puis me le rappeler sans soupirs. Mais je soupire cependant de telle façon que je ne trouve pas peu de consolation dans ce souvenir. Et maintenant que tu ne peux m'aider de tes conseils et de ton appui, je t'en prie ardemment, fais-le par tes prières et souviens-toi toujours
de moi '. »
Nous n'avons pas à raconter le reste de la carrière de des Gallars, après la mort de Calvin. Il présida le cinquième synode national de Paris, en i565 ; il fut secrétaire de celui de la Rochelle en iSyo; il devint pasteur de Jeanne d'Albret, l'accompagna à Paris et, quand elle y mourut, l'assista de ses prières; il resta dans le Béarn, se remaria à Pau en iSyJ (i3 janv.), fut professeur à l'Académie de Lcscar en 1579. C'est tout ce qu'on sait de lui".
5. Lit maintenant voyons l'activité de des Gallars comme secrétaire et traducteur, traduisant tantôt le français en latin et tantôt le latin en français.
Notons d'abord que c'est sous le nom de des Gallars que Calvin publia sa Defensio contre Caroli. — Ce fut des Gallars qui publia la première collection des petits traités de Calvin ^ en i552 : loannis Cahnni opusciih omnia in iiniim vnlumen collecta. Calvin, selon son habitude, ne s'occupa point de cette publication. Elle contenait vingt opuscules dont cinq ou six traduits du français en latin par des Gallars * : le Traité de la sainte cène (1541); La forme des prières et chants ecclésiastiques (1542); Briève instruction contre la secte des anabaptistes (1544), et Contre la secte phantastique des Libertins (i545), et Epistre aux fidèles de Rouen contre un cordelier (1547); Traicté des Reliques (i543); Advertissement contre l'astrologie judiciaire (1549). — La traduction des traités contre les anabaptistes, les libertins, etc., est dédiée, le i5 mars 1546, à M. de Falais, et la dédicace contient un éloge du français de Calvin digne d'être noté : « Il a, est-il dit, certaines expressions particulières qui, en latin, ne peuvent conserver ni leur grâce ni leur force {ncqiie leporem, ncqiie pim)^. » Plus tard, M. de Falais ayant modifié ses opinions théologiques et embrassé le parti de Bolsec, des Gallars remplaça son nom par celui de Gaspard Olevianus, le célèbre pasteur de Heidelberg. — Dans la préface (i5 mars 1548) de la traduction du Traicté des reliques, des Gallars s'excuse de n'avoir pu traduire tous les bons mots et toutes les plaisanteries (sales et jncos) dont l'ouvrage est plein. « Il faut penser que chaque langue a ses agréments [lepores), qui ne conviennent pas aux autres''.»
Ce fut des (îallars qui publia le Commentaire sur Esaïe ^ : « J'ai récemment publié, écrit Calvin le 7 mars i55o, mes méditations sur Esaïe,... mais écrites par des Gallars. Car je n"ai pas assez de temps pour écrire. Il a noté ce que je disais, puis il l'a rédigé chez lui. Je relis, et quand ma pensée n'est pas bien
I. Il allait se rendre à Ch,'itillon, pr<;cisénient à propos de ce mariage. 19 avril 1564. Opéra, XX, p. 294, !•)',. — On ne sait pas ce ((u'il advint de ce projet de mariage. — 2. France protestante, 2"'= édit. — .1. ()(<tra, V, prolég. ix. — i. Ibid.. (.roltii;. .xii, xili. — îi. Ibid., VII, prolég. xxvil. — 0. Ihid., VI, prolég. XXVII. "..23 fiivricr 1551. . A la demande, ou plutôt à la supplication de quelques hommes pieux, j'ai ■ Il .liT- 111 roi 11K.11 conimentaire sur les épitrcs canoniques et mon commentaire sur Esaïe, recueilli par '!■ . ' illa. ,. . A llucvr, lui,!.. XX. p. 402.
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exprimée, je corrige'.» — Sur cettq curieuse collaboration nous avons la chance de posséder des détails très précis de des Gallars lui-même, dans sa préface latine du 27 décembre i55o* et française du 27 décembre i55i.
« Quant aux difficultés, j'en estois facilement résolu par la façon claire d'enseigner, dont Fautheur a acoustumé d'user, ainsi qu'on veoit en ses escrits, mais encores plus en son parler. Et si je hésitoye en quelques passages obscurs, comme il y en a beaucoup en ce prophète, je n'ay pas eu faute de son jugement, ne de son conseil pour expliquer plainement et polir le tout. Car pour la familière communication que j'avoys tous les jours avec luy, les nœuds qui m'eussent peu retarder ou envelopper m'estoyent aiséement desnoués et demeslés. Davantage à quelques heures à la desrobée, à savoir, quand il avoit quelque relasche des pesans affaires, dont il est quasi accablé, je luy lisoye tout ce que j'avovs escrit : à fin que s"il ne povoit tout examiner de bien près, à tout le moins il peust adjouster ce qui estoit nécessaire, ou en oster, ou m'advertir. Ce qu'il a fait diligemment, combien qu'à grand peine avoys-je leu quelquefois deux ou troys versets, que tout incontinent il ne fust appelle ailleurs, ou par les destourbeurs, ou par ses amys. Cependant revisitant ces choses avec telle foy et diligence qui m'estoit possible, je me retiroys encore vers luy et l'interroguoys souvent ^.... »
Notons enfin son travail relatif aux Psaumes. A l'an i535, la Vie de Calvin raconte : « Pour les vendredis, en la congrégation, g;i print le livre des Pseaumes '*.... L'an i557, Calvin mit en lumière son Commentaire sur les Pseaumes^. » — Or, à la date du 16 juin i555, des Gallars écrit à Calvin, « son père et maître (pairi ac prœceptori) » : « J'avais décidé de te laisser les notes que j'avais recueillies à tes leçons sur les Psaumes de David. Préoccupé de diverses affaires, j'ai oublié. Comme récemment, à côté de ton lit, sur la chaise, j'ai vu certaines choses que tu avais écrites autrefois sur les Psaumes, j'ai pensé que tu voulais mettre la main à cet ouvrage, et je n'ai pas voulu tarder à t'envoyer ce que j'ai, ou plutôt ce que je tiens de toi, avec l'espoir que cela te serait utile ou faciliterait ton travail ^. »
Au même moment (i554) on publiait ses vingt-deux sermons sur le Psaume CXIX, « le psaume octonaire » : « Je ne [les] ay point escrit en chambre, remarque Calvin,... mais on les a imprimez na'ifvement comme on les avoit peu recueillir de ma bouche au temple". »
1. opéra, XIII, p. 536. — i. Ihiil., p. 677-680 et 677, n. 14. — 3. CoDiinailaires sur le prophète Esale, par Adam et Jean Riveriz. Genève, 1552. — « Longtemps après, » Calvin revit le texte latin de son commentaire et l'augmenta « de plus d'un tiers. » (Opéra, XXI, p. 88 : « De ce temps-là [iSS^]. il revit et racoustra son commentaire sur Isaïe, qui avoit desjà este imprimé l'an 1551; » et Ibid., p. 156: « Commentarii in Jesaiam... non tam emendati... quam novi prorsus emissi. ») — Et « ce ne fut pas en l'escholc que ce commentaire a esté recueilli pour la seconde fois, mais a esté escrit en la maison de mot à mot sous l'auteur. > Voir l'avant-propos du < Contmeiilatre sur le prophète haie, reveuz, corrigez et augmentez avec grand labeur et diligence, par l'autheur mesmcs avant sa mort, à Genève, de l'imprimerie de François Perrin, 1572. . — Voir Opéra, XXXVI. Prolégomènes. — 4. Ibid., XXI, p. 79. — 3. Ibid., p. 82. — «. Ibid.,XV, p. 657. — 7. 20 février 1555. Ibid., p. 446 et n. i. — D'après Th. Heyer, dans les notes qu'il a mises sur son
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