‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 2)Chapitre 8 sur 116 · DEVANT LA PORTE DE CORNA\ IN · texte numérisé non relu

DEVANT LA PORTE DE CORNA\ IN

Dans la mesure du possible, j'ai voulu me rendre un peu compte par moimême de Tune de ces arrivées de proscrits, de ceux qui venaient de France. Le Jura se dresse comme une gigantesque muraille noire qui longe le lac, depuis le fort de l'Ecluse jusqu'au lac de Joux, jusqu'à Orbe et plus loin encore. Et cette muraille est précédée, du côté de la France, d'autres chaînes et de plateaux, laissant entre eux des vallées étroites, profondes, sortes de couloirs parallèles, de vastes ravins remplis de forets. C'est par-dessus toutes ces murailles, tous ces contreforts, que devaient passer les proscrits, poursuivis souvent, souvent aussi attendus par des bûcherons, amis déguisés que leur envoyaient des coreligionnaires et qui les guidaient vers quelque col. Un matin, à l'aube, je suis parti de Saint-Cergues, longeant toute la vallée des Dappes, jusqu'au col de la Faucille, par une route aujourd'hui admirable, tracée de 1802 à i8o5 ou 1806, à 1 100 ou 1200 m. d'altitude, dans le rocher, à travers les sapins, les bois sauvages. Quelques maisons, par ci par là, de contrebandiers, ou d'honnêtes bûcherons, deux ou trois refuges, c'est tout ce que l'on rencontre; et la route serpente au milieu des sapins qui emplissent des bas-fonds sombres, qui se pendent aux lianes à pic de grands rochers. C'est d'un romantisme magnifique. Mais supprimez la route; supprimez les refuges; épaississez et étendez les forêts : que restera-t-il ? Sur la route que je suis, rien; et là-bas un sentier, seulement praticable pour Içs piétons et les bêtes de somme ou de monture. Il va de la Franche-Comté à Genève, en partant de Saint-Claude, et passant par Septmoncel, Lajoux, la Faucille '. C'est sans doute un reste de ce chemin que l'on voit encore au col de la Faucille et qui porte le nom de vieille route. Je le descends. C'est lui que remonta Yolande, duchesse-régente de Savoie, lorsque, revenant de (îex à Genève, avec ses enfants, elle fut enlevée par Olivier de la Marche, au-dessous du Grand- Saconnex. Il la prit en croupe, par une nuit obscure, franchit la vallée de Mijoux au point du jour et amena la princesse à l'abbaye de Saint-Claude, où elle trouva le duc de Bourgogne -. — C'est lui que remonta le dernier évêque de Genève, Pierre de la Baume, lorsque, le 14 juillet i533, il quitta la ville, où il ne devait plus rentrer, et alla chercher un asile dans son opulente abbaye de Saint-Oyen '.

Mais, avant d'arriver à la r'aucillc'', les fugitifs ne devaient-ils pas souvent s'écarter même de ces sentiers, traverser les gorges presque impraticables dans

I. Ce qui prouve que ces sentiers plus ou moins larges étaient seulement praticables par les piétons et les chevaux, c'est le fait suivant. La belle-fille du duc de Savoie Amédéc VIII voulut se rendre de Ge.x à Morges. Il fallut quarante-neuf hommes pour porter la litière de la princesse, y compris celui qui marchait en avant et coupait les branches d'arbres, tellement on se trouvait dans la forêt ! Et s'il en était ainsi dans la plaine, près du lac, que devait-il en Ctrc au milieu des montagnes? — 2. C'était après la bataille de Morat. Charles le Téméraire craignait que Yolande suivit le parti de son frère, le roi de Krance. — .'1. M. D. G. Prosper Poncet, < Notice sur les routes du pays de Gex.VIII, p. 435-438. • — i. Les réfugiés du sud de la France ]>énétraient surtout par le mont de Sion et le Fort de l'Ecluse. Ils suivaient en le remontant le cours du Rhône.

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le froid, dans la neige, errant, grimpant, au prix de mille efforts, de mille dangers pour les hommes, à combien plus forte raison pour les vieillards, les femmes, les enfants ? C'est Texode des huguenots de France.

Enfin, tout à coup, à gauche, au dernier détour de la route, à la Faucille, voici le ciel tout bas : c'est le col. Au même moment, un violent courant d'air froid vous saisit, et le mont Blanc apparaît, la grande masse qui grandit, blanche, sereine. Elle s'élève majestueuse, signe divin dressé dans l'espace, signe du salut.

Quelques pas encore, un scintillement : c'est la nappe du lac Et quelques pas

encore sur la pente rocailleuse qui redescend, à travers les cimes de sapin... le regard anxieux, avide, cherche ...à droite, (^omme le cœur bat! Oui, c'est là: les voilà, les voilà, les tours de Saint-Pierre !

Oh! combien de genoux ont dû se ployer ici ! (Quelles larmes, quels sanglots de joie! Les pères, les mères pressent leurs enfants sur leur poitrine. Et quand l'émotion le leur permet, c'est le psaume qui jaillit de leurs lèvres :

A toy, mon Dieu, mon cœur monte '...

J'aime mon Dieu, car lors que j'ay crié Je sçay qu'il a ma clameur entendue.

Et puis qu'il m'a son oreille tendue, En mon dur temps par moy sera prié -.

Saint-Pierre, Calvin : la paix, la liberté et l'Evangile !

Et maintenant, franchissons le pont-levis de la porte de Cornavin et entrons.

t. l'saumc XXV. - 2. Psaume CXVl.

ALÂIPOMME

Vieille enseigne du lîourg-dc-Four

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