Morelli, p. 248. — 2. Ibid., p
."!. Il faut lire la réfutation de l'ouvrage de Morelli dans l'ouvrage du pasteur Chandieu, La confirmation de la discipline ecclésiastique observée es Eglises réformées du royaume de France, 1566. Chandieu est une autorité exceptionnelle, unique, car c'est lui qui prépara la réunion du premier Synode national (1559). Or Chandieu rappelle que les Eglises réformées ne ferment pas •< la porte > au peuple, « quand les circonstances particulières requièrent son assistance » (p. 141). « Quant à nous, lors qu'il est question de choses si grandes, nous avons tousjours (selon qu'il nous a esté possible, et selon la liberté que Dieu nous a permise) tasché que la chose ait esté notifiée au peuple, et ceux qui s'y trouvèrent savent que lorsque nostre Confession de foy fut dressée par une notable assemblée de pasteurs et Anciens, elle fut leu, proposée et signée devant le peuple, qui, selon le temps et le lieu peut assister » (p. 142, 143). — Et voici un autre fait. Le Synode de Nîmes, 6 mai 1572, qui condamna Morelli, fit un règlement au sujet des « perturbateurs >. Il fut décidé de les citer devant le Synode provincial : « On consultera s'il ne seroit pas plus expédient d'avoir une autre conférence avec eux, et en public, en présence de tout le peuple [publickly, with open door, before the people, dit Quick) et s'il sera permis à un chacun des assistants de dire son opinion. » (Aymon, Synodes nationaux, I, p. 116.) Ce règlement fut immédiatement appliqué à Morelli, Ramus et autres. Et, sans vouloir créer de précédent, il est spécifié « qu'il sera permis aux assistans de s'y opposer, s'ils le trouvent à propos, et on tiendra les portes du Synode ouvertes pour ce sujet, afin qu'il soit libre à un chacun d'y entrer, et on n'imposera silence à personne. » (Quick, I, p. 112; Aymon, I, p. 123.)
4. Francis de Crue, L'action politique de Calvin, hors de Genève, d'après sa correspondance, 1909, p. 10.
.'i. Lang, Calviniana, dans les Gôttingesche gelehrte Anzeigen, 1912, p. 268, 269,
li. Trœltsch, Die Sosiallehren der christlichen Kirchen und Gruppen, 1912, p. 683.
égarer par Rieker, et la principale erreur qu'il a commise. Celui-ci, avec sa grande et juste autorité, a répandu une idée tout à fait fausse (nous croyons Tavoir montré) sur l'Eglise selon Calvin. Rieker n'a considéré que la moitié de la conception calviniste et a exclu l'autre, ni moins incontestable ni moins importante, celle qui fait de l'Eglise non seulement une institution divine (d'où l'on pourrait déduire le caractère aristocratique de l'Eglise), mais aussi, également, et en même temps, la société des croyants (d'où il faut déduire le caractère démocratique et représentatif de l'Eglise). C'est ainsi que Calvin ayant fait des charges de l'Eglise une institution de Dieu {Einseiiiing), Trœltsch en déduit que ces charges ne sont pas liées à une nomination {Zustandekommen) de la communauté. « Dételle sorte qu'à Genève la constitution ecclésiastique était très aristocratique. » C'est tout à fait inexact '.
Faut-il encore noter l'influence qu'a eue sur presque tous les auteurs la calomnie de Galiffe, reproduite et transmise par Kampschulte, et qui semble bien être la devise de l'autocratisme. « Il faut toujours tenir le peuple dans la pauvreté pour qu'il reste obéissant. » Mais c'est une calomnie et rien de plus ^. Calvin n'a voulu pour le peuple ni pauvreté ni ignorance ; au contraire, il n'a cessé de proclamer et de pratiquer le grand principe démocratique de l'instruction populaire. C'est ainsi que, parlant des écoles de prophètes, il déclare qu'il faut n'épargner aucun frais {nullis sumptibus parcamiis) pour payer ceux qui ont le don d'enseigner. Sans doute il s'agit d'abord des pasteurs. Mais l'instruction doit être étendue à tous. « Les écoles ayant été négligées, une crasse ignorance a recouvert le christianisme. » Si Dieu a voulu instituer des écoles de prophètes, il a voulu « que ces prophètes fassent ensuite le peuple {plebem) participant de cette connaissance. » Tous ne peuvent pas être prophètes, « mais tous sont disciples de Dieu. » « Il faut que tous soient instruits par Dieu, » « pas tous docteurs, mais cependant pas ignorans, et stupides comme des bêtes ^ »
Faut-il rappeler encore jusqu'à quel point Calvin a proclamé l'inanité des distinctions humaines, des titres, des rangs, des grandeurs humaines ? « Tous bergiers, et laboureurs des champs, tous méchaniques, et autres semblables doyvent estimer leur état estre sainct ^ ; » ou encore : a Dieu ni ses dons ne dépendent des personnes. L'expérience montre que Dieu ne confère pas ses dons seulement aux riches, ni toujours, mais au contraire souvent aux hommes qui ne sont pas nobles (ignobiles), de rang infime, et qu'il appelle des étables mêmes aux honneurs suprêmes •". » Tout cela est plus que connu.
Aussi lorsqu'il y a discussion à Francfort au sujet d'un pasteur, Calvin a-t-il recours à un véritable référendum^ à un plébiscite, et il fait voter tout le peuple pour savoir s'il veut ou non conserver son pasteur. Il demande au peuple [populum) de dire « spontanément et librement » son avis. Il constate que la « majo-
\. Trœltsch, p. 684. — 2. Voir E. Doumergue, Ca/o)iinies aiitiprolestanles, I, vill, p. 117 et ss. — ri. Homilia LXXII in /. Ubr. Samuel, ch. xix. Opéra XXX, p. 332-334. — i- Opéra VII. Briève instniclioit contre tes anabaptistes, p. 83. — 5. Opéra XXIX, p. 619. Homilia XXXV, in /. Libr. Samuel, ch. x.
a52 la pensée politique
rite des suffrages » est pour conserver le pasteur, et qu'il plaît à la « majorité » {majori parti) K — Et autre part il spécifie qu'il ne faut pas exiger que tout le monde approuve les votes, les élections. Mais il faut exiger que tout le monde se soumette à la majorité, et c'est ce qu'il fait : « Je ne suis pas tenu d'estimer que chascun ait si bon conseil et discrétion à eslire qu'il seroit requis ; parquoy il me semble qu'on se doibt bien contenter de moy, si je m'accorde à la plus grande voix -. »
Faut-il rappeler la perpétuelle et saisissante leçon de chose, en fait de démocratie, que donnait tous les jours la discipline de Calvin, la leçon non pas d'égalitarisme, mais d'égalité devant la loi '^ ?
En vérité tout cela est fastidieux à répéter. Aussi bien va-t-il nous suffire de nous en tenir aux déclarations deTrœltsch lui-même. — Il a beau dire et redire : «C'est oligarchique plutôt que démocratique,» il reconnaît que, « malgré »[!] tout, la communauté ecclésiastique dans la ville républicaine de Genève poussa, en dernière ligne, fortement aux idées démocratiques et au principe de la souveraineté du peuple ; » — il reconnaît que cette influence fut encore accrue par le fait que le dernier et décisif moyen d'exercer une pression sur le pouvoir politique était « l'appel à l'opinion du peuple et aux électeurs par le sermon. » « Le <( cri au peuple » est dans tous les cas difficiles Vultima ratio de Calvin et de ses successeurs '' ; » il reconnaît que ^ l'Eglise calviniste est incontestablement une Eglise communauté », et que de là découle « un caractère démocratique et constitutionnel ^. » Si bien que finalement et pour montrer jusqu'à quel point Calvin a préféré pour l'Eglise et pour l'Etat un gouvernement démocratique, jusqu'à quel point il a été le propagateur des idées démocratiques, il nous suffit presque des concessions que nous font nos ce ntradicteurs eux-mêmes.
Après avoir redit : « C'est contre la propre volonté du calvinisme » (hypothèse plus ou moins gratuite, que les faiseurs de système se passent de main en main, et qui ne saurait être acceptée telle quelle), Trœltsch conclut : « Ce serait donc une erreur de faire remonter la moderne démocratie de France ou d'Amérique
1. Opéra XVI, p. 299, 1556. — i. Opéra XVI, 29 juin 1556. Calvin à l'Eglise de Francfort, p. 209.
;i. « La discipline calviniste est donc fort sévère ; elle nous paraît très dure et impitoyable, mais il faut dire qu'elle est animée d'un remarquable esprit de justice sociale et de bienveillance envers les petits et les faibles. Elle veut que la loi soit appliquée à tous et que les grands soient tenus de l'observer comme les gens simples et les pauvres. Elle veille à ce que les scandales et les vices des princes du sang, des familles opulentes et haut placées, des ministres de la Parole et des professeurs universitaires soient réprimés et châtiés de la même manière que les scandales et les vices des commerçants, des petits bourgeois et des ouvriers ou « méchaniques ». — Or c'était l'époque où le chef de la chrétienté, le pape, envoyait de Marseille à Anne de Parthenay, fille d'une des dames d'honneur de Renée de Ferrare, le plus singulier, le plus scandaleu.x cadeau que jamais fiancée ait reçu, à savoir : le droit pour elle, son mari et quatre personnes de sa suite, de se choisir un confesseur, lequel aurait le pouvoir de les absoudre « des homicides, adultères, incestes, violences envers les prêtres (sauf les évéques), crimes de toute nature qu'ils pourraient commettre. » Rodocanachi, Renée de France, p. 73. Bref en date du 10 novembre 1533. — Eug. Choisy, L'Etat chrétien calviniste (leçon du 10 décembre 1909), p. 26, 30, 31.
i. Trœltsch, p. 684. — .">. Ibid., p. 6S3.
au calvinisme, sans autre {ohne iveiteres) ». Evidemment ! Calvin n'a pas créé purement et simplement {ohne jveiteres) la démocratie actuelle ni en France, ni en Amérique. Il ne s'agit pas de cela. Mais, ajoute-t-on : « Le calvinisme est devenu la forme du christianisme, qui est aujourd'hui intimement mêlé à la démocratisation moderne, qui peut s'accorder avec elle sans sacrifier l'idée religieuse. En même temps, par sa légitimation religieuse et même physique de l'individu, par son maintien de l'inégalité essentielle [?] des hommes, par son sens conservateur de l'ordre et de la loi, il a évité les suites les plus dangereuses de la démocratie, le gouvernement du nombre pur et l'égalité abstraite'. »
Et cette conclusion est la nôtre, dans la mesure où, débarrassée de ce qu'elle a de vague et d'équivoque, elle veut dire que Calvin a été un grand fauteur de démocratie, mais s'est énergiquement efforcé d'en prévenir les abus et les excès. Car, à notre sens, ceci ne contredit pas cela ; au contraire, ceci confirme cela.