‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 3)Chapitre 11 sur 176 · PREMIÈRE PARTIE Lorganisation ecclésiastique · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE Lorganisation ecclésiastique

'ÉGLISE calviniste est toujours, et en même temps, iiipisible et visible. Ces mots désignent non pas deux Eglises, mais une seule et même Eglise, considérée de deu.x points de vue différents. Cela bien entendu, nous allons maintenant nous placer au point de vue d'où l'on aperçoit surtout l'Eglise visible. — Cette Eglise visible étant une réunion d'hommes, dans le temps et dans l'espace, ne peut pas ne pas avoir une constitution. Et voici le trait caractéristique du calvinisme : tandis que Luther, et même Zwingle, ont attaché peu d'importance à l'organisation ecclésiastique, Calvin, et tout le calvinisme après lui, attachent à cette organisation une importance très grande.

Se laissant aller à l'indifférence et au découragement ecclésiastique dont nous

avons parlé, Luther n'organisa pas les fidèles en un corps, ayant sa représentation. Il s'occupa surtout de leur procurer de bons pasteurs ; et le pastorat fut non seulement la plus haute charge, mais en réalité Tunique. Toutefois il n'est pas dit à quelle condition la vocation pastorale est rite, légitime. Et c'est ainsi que, d'un côté, se forma ce qui est appelé une « Eglise des pasteurs » (Pastoren Kirche) ; — tandis que, de l'autre côté, en fait d'organisation, à peu près tout fut remis à la compétence de l'autorité civile. Sans doute contre cette autorité Luther protestait en théorie '. et par moments en fait ; mais il la favorisait pratiquement, quand, les évèques n'étant pas devenus comme il l'espérait évangéliques. il demandait aux princes chrétiens de devenir évêques. Les princes furent les summi episcopi, et ils nommèrent des conseils appelés « Consistoires », corps gouvernementaux, avec des fonctionnaires gouvernementaux, préposés aux choses ecclésiastiques. (' Comme maintenant l'autorité civile est baptisée comme nous, et a la même foi et le même évangile, nous devons la laisser être prêtre et évéque, et considérer sa charge comme une charge qui appartienne et soit utile à la communauté chrétienne '^ »

2. Le contraste va mieux nous faire saisir l'idée caractéristique de Calvin. Pour lui, il n'y a pas plus d'Eglise « sans une certaine police spirituelle ^ » qu'il n'y a de ville ou de village sans gouverneur et sans police [police, c'est-à-dire gouvernement, constitution). Calvin parle d'un « juste gouvernement {jiistiim regimeu) de l'Eglise^ ; » de la « légitime forme [faciès] de l'Eglise ^ ; » du « vray ordre de l'Eglise ^. »

L'on sait enfin que les calvinistes français ne considéraient comme une vraie Eglise qu'une Eglise « dressée », c'est-à-dire organisée. La confession de foi des Eglises réformées de France parle de « l'ordre de l'Eglise, qui doit être sacré et inviolable, » du « vray ordre '. »

De cette organisation vraie quels sont les principes générateurs ?

I . Il n'y a aucune hésitation sur le premier : c'est le principe biblique, la parole de Dieu.

Le chapitre sur l'organisation de l'Eglise commence ainsi : « Maintenant il nous faut traitter de l'ordre, selon lequel Dieu a voulu que son Eglise fust gouvernée''. ■>> Ceux qui président en l'Eglise doivent « la régir selon l'ordonnance de Christ". » — « L'ordre de gouverner l'Eglise nous a esté laissé par la seule parole de Dieu. » — ^ L'ordre et la forme de police ont été constitués par Jésus-

1. La Confession de foi d'Augsbourg dit: •< Il ne faut pas mêler (commiscenciae) le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil. » Melanthonis Opéra XXVI, p. 406. — i. An den christlichen Adel deulscher Nation. Edit. Weimar VI, p. 408. — .3. IV, Xi, i. — 4. IV, vi, 1. — ."). Opéra X^', p. 308. — 6. Ibid., L III, p. 5. — 7. Confession de foi de 1559. art. XXV, XXVI. — S. IV, m, i. — 0. IV, III, 4.

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Christ lui-même '.•> — « Le régime spirituel a esté ordonné par la bouche de Dieu mesme, et receu de l'Eglise-. »

C'est à ce point de vue que se placent les Ordonnances ecclésiastiques de (lenève, 1541. Elles veulent réduire « en bonne forme... le gouvernement spirituel, tel que nostre Seigneur l'a démonstré et institué par sa parole. » La « police ecclésiastique » qu'elles prescrivent « est prinse de l'évangile de Jésus-Christ'. »

— Et notre confession française répète, art. XXIX : « Nous croyons que la vraye Eglise doit estre gouvernée selon la police que nostre Seigneur Jésus- Christ a establie '\ »

Alors pour Calvin la constitution calviniste de l'Eglise est de droit divin ?

M. le doyen Vaucher (un des plus honorables et des plus convaincus représentants du luthéranisme en France), dans sa leçon "' : La constitution de l'Eglise est-elle de droit dii'in ? a écrit : « Je crois que le presbytérianisme est un des plus remarquables et des plus heureux parmi les essais de constitution ecclésiastique, qui ont été tentés depuis l'âge apostolique. J'y vois une des productions humaines qui, dans cet ordre, portent de la manière la plus éclatante l'empreinte du génie. C'est une des plus belles œuvres du génie humain, mais c'est une œuvre humaine *. » Mais certains presbytériens n'en commettent pas moins une double erreur ; d'abord celle de croire que leur système « est identique à celui que les apôtres avaient institué dans les communautés fondées par eux ; w et ensuite celle de croire que cette organisation primitive « a une râleur normative ». Et par ces deux erreurs les protestants qui « ont apporté l'esprit le plus radical à la réforme de la doctrine, » ont le moins su « se dégager, dans le domaine de la constitution, d'arrière-pensées et de préjugés peu évangéliques; » ils ont fait preuve « de réminiscences de la conception catholique ". »

Sous une forme qui ne saurait être plus courtoise, on ne saurait trouver une indication plus nette du co'nflit permanent entre l'instinct ecclésiastique du calviniste et l'instinct ecclésiastique du luthérien. Seulement ce conflit se ramène à ceci, et à ceci uniquement : la constitution de l'Eglise apostolique, telle que nous l'indique le Nouveau Testament, a une valeur normative pour le calviniste et n'a pas de valeur normative pour le luthérien. — Tout le reste provient de malentendus et en provoque de nouveaux.

Naturellement, je laisse de côté les erreurs, les exagérations auxquelles ont pu se laisser aller certains presbytériens, et je ne considère que le calvinisme de Calvin.

1. IV, VI, 9. — i. IV, V, 10. — « La volonté seule de Dieu est la vraie règle du légitime gouvernement de l'Eglise et la loi inviolable. > Au roi de Pologne, 1554. Opéra XV, p. 332. — 3. Opéra X', p. 16, n. 2. a, 92, etc. Le 16 septembre 1541. Calvin écrit à Farel : « la police (regiimn) telle qu'elle nous a été ordonnée dans la parole de Dieu.... » Opéra XI, p. 2S1. — 'i. Voir une série de te.xtes, cités par Rieker, et en particulier ceux qui montrent certaines Eglises calvinistes demandant aux pasteurs, à leur entrée en charge, de jurer que l'organisation presbytérienne repose sur la Parole de Dieu. Rieker, Grandsiitze der reformierten Kirchenverfasstmg, p. 98, 99. — "i. Leçon d'ouverture faite le 3 novembre 1SS5.

— i>. Vaucher, p. 8. — 7. Ibiil., p. 9, 7.

jl-AN CALVIN V 7

5o LA PENSÉE ECCLÉSIASTIQUE

Et je dis : cela prête à malentendu, de parler d'une constitution ecclésiastique « de droit divin » ; car cela semble indiquer qu'il s'agit d'une constitution, révélée dans l'Evangile, de toutes pièces, et seule légitime.

Or tel n'est pas le cas. Pour Calvin, le presbytérianisme est si peu de droit divin, qu'un auteur, comme Henry', a pu intituler un de ses chapitres : «Calvin n'est pas opposé à la forme épiscopale. » — En réalité ce que Calvin voit dans l'Evangile ce sont des linéaments généraux, certains principes essentiels d'une organisation ecclésiatique : et ce sont ces principes, qui sont de droit divin, qui ont une valeur normative, et pas la constitution elle-même.

2. Et la preuve c'est que, à côté de la Bible, iiorma uormans, le calviniste puise les éléments de sa constitution dans une autre source, à savoir la nature, la raison. Et ceci précise cela. Tandis que les dogmes de l'Evangile sont la « folie de la croix •» et ne seraient jamais montés au cœur de l'homme, les principes de constitution de l'Eglise, les principes évangéliques, apostoliques et normatifs sont conformes à la nature et à la raison humaines.

La confession de foi de Westminster, après avoir posé (1, 6) nettement le principe biblique, auquel il ne faut rien ajouter (nihil addendum), fait cependant l'importante déclaration que voici : « Il y a certaines circonstances concernant le code de Dieu et la constitution (regimen) de l'Eglise, circonstances communes à l'Eglise, en même temps qu'aux actions et sociétés humaines, qui doivent être réglées par la lumière naturelle et la prudence chrétienne {naturali lumine ac pnideniia christiaiia), conformément aux règles générales de la Parole ■ (^e;;el'nles verbi régulas). » Et cela est une affirmation profondément, essentiellement calviniste. — En Hongrie, lorsque Peter Melius, le grand organisateur de l'Eglise calviniste parmi les Magyars, rédigea la confession de foi type, en 74 articles, il l'intitula : « Articles tirés de la Parole de Dieu et de la loi de la nature (ex verbo Dei et lege iiaturœ compositi) poui' conserver la police ecclésiastique et pour former la vie chrétienne nécessaii'e dans tous les états {vitam christianam in omnibus nrdinibus necessariam) » iSôy '. — Et actuellement encore, la Revue américaine qui représente le plus fidèlement dans le monde les principes calvinistes écrit : « Nous tenons le système presbytérien pour la forme naturelle, pour la loi naturelle de l'Eglise '*. »

Ne sait-on pas du reste suffisamment, d'après nos précédentes études, que Calvin a insisté d'une façon extraordinaire sur la nature, sur la raison ? — Par exemple, interrogé par le pasteur Morel s'il faut exclure du Consistoire ceux qui ont office civil, il répond : « // me semble que ce seroit contre toute raison.... moyennant qu'ils n'y soyent point en qualité de magistrat ■'. « — Mais nous aurons occasion de revenir sur cet important sujet.

I. Hen-y, Dus Leheii Joh. Calvins, II, p. 136. — 2. K. Muller, Die Bekeiiutniss-Sc/irifleit, p. 545. — ^. Voir E. Doumergue, La Hongrie calviniste, 1912, p. 111-113. — 4. The pyesbyteriaii Review, I, 1880, p. 491. cité par Rieker, p. 100. — ."i. 10 janvier 1562. Opéra XIX, p. 246.

L ÉGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION 5l

3. La Bible, la raison, est-ce tout ? Et que pense Calvin de l'histoire ? Nous retrouvons ici la funeste influence de Kampschulte : « Calvin, dit-il, part d'une protestation contre toute ordonnance fondée sur une tradition historique ecclésiastique [gegen jede von liistorisch- kivchlichen Ordmingen getragene Tradition) *. »

Mais Kampschulte a tout simplement induit ses lecteurs en erreur ; et un autre auteur, aussi compétent que lui, pour le moins, le professeur Lechler, a pu affirmer exactement le contraire : « Après avoir puisé sa règle pour l'institution des charges ecclésiastiques tout d'abord dans le Nouveau Testament, Calvin consulte en seconde ligne l'histoire ecclésiastique -. » — Lechler a raison. Le chapitre iv du livre IV de V Institution a précisément pour titre : « De Testât de l'Eglise ancienne, et de la façon de gouverner laquelle a esté dej^ant la papauté en usage. » — Après avoir montré l'ordre de l'Eglise, tel qu'il nous a été laissé par la « seule Parole de Dieu, » pour que tout « nous soit plus familièrement esclairé, >< Calvin trouve expédient de rechercher « quelle a esté la forme de l'Eglise ancienne en ces choses. » Il dit : Eglise ancienne^ et pas Eglise apostolique. L'Eglise apostolique est la norme, mais l'Eglise ancienne n'est point du tout à condamner en bloc. Tout au contraire : « Elle pourra nous représenter comme en un miroir ceste institution de Dieu que nous avons dite. »

D'une façon générale, il faut reconnaître que les évêques anciens ont « fait beaucoup de canons ou de reigles, par lesquels il sembloit advis qu'ils ordonnassent plus outre des choses que Dieu ne l'avoit exprimé en l'Escriture. « Mais Calvin ne les blâme pas : « Toutes fois ils ont tellement compassé toute leur discipline et police à la seule reigle de la police de Dieu, qu'on peut bien veoir qu'ils n'ont rien eu estrange ou divers d'icelle. » Voilà la constitution ecclésiastique du 3% du 4*" siècle à peu près admise. Et du reste, même si les anciens évêques s'étaient un peu éloignés de la norme, Calvin ne les blâmerait pas davantage ; leur pratique reste comme un exemple à méditer : « Encores qu'il y eust quelque chose à reprendre en leur façon de faire, néantmoins puisque d'un bon zélé ils ont mis peine de conserver l'institution du Seigneur, et ne s'en sont pas fort eslongne^., il nous proufitera grandement de recueillir y ci en brief quelle a esté leur pratique'K » En conséquence Calvin n'est point scandalisé par les « Lecteurs et Acolythes » et il approuve saint Jérôme.

Vient l'épiscopat lui-même. Ici encore pas de blâme : <i Les prestres eslisoyent un de leur compagnie en chacune cité, auquel ils donnoyent spécialement le tiltre d'évesque, afin que l'équalité n'engendrast des noises, comme il advient souventes fois. » Au fond, cet évéque était un président ; «il n'estoit pas

I . Kampschulte, Joh. Calvin, I, p. 26S. — Pensée qu'un historien aussi sage que M. le professeur Choisy a cru pouvoir reproduire sous cette forme: « Dans le système théocr'atique de Calvin, point de perspective historique, point de « devenir ». La Parole de Dieu, c'est-à-dire le livre, est la seule autorité; il n'y a plus de place pour la tradition de l'Eglise. » (E. Choisy, La Théocratie à Genève, p. 256.) — 2. Lechler, Geschichte der Presbyterial- und Synodal-Verfassiing, 1854, p. 34. — '1. IV, iv, 1.

52 LA PENSÉt; ECCLESIASTIQUE

tellement supérieur de ses compagnons en dignité et honneur, qu'il eust seigneurie par dessus eux. » Son office était de « proposer les choses », etc., et de « précéder tellement les autres en dignité, qu'il estoit sujet à l'assemblée. » Sans doute, cet épiscopat n'est pas créé par des textes évangéliques. « Les anciens pères confessent que cela a esté introduit par consentement humain, pour la nécessité, >' « pour la police seulement, » et il est bien entendu qu'il s'agit d'une « coustume » plutôt que d'une « disposition du Seigneur'. » Mais Calvin ne blâme pas, ne désapprouve pas. La charge d'archevêque ne le trouble, ni ne le scandalise davantage. Il justifie les anciens : « Aucuns ont nommé ce gouvernement : hiérarchie ; d'un nom impropre, comme il me semble ; pour le moins qui n'est point usité en l'Escriture. Car le S. Esprit a voulu obvier, que, quand il est question du gouvernement de l'Eglise, nul n'imaginast quelque principauté ou domination ; toutefois si nous considérons la chose, sans regarder au mot, nous trouverons que les éi'esques anciens n'ont point voulu forger une forme de gouverner l'Eglise, dij^erse de celle que Dieu a ordonnée par sa Parole'-. »

Où est donc l'homme auquel on reproche d'avoir proclamé le gouvernement presbytérien de droit divin et d'avoir condamné tout autre gouvernement ? — Où est donc l'homme que l'on accuse d'avoir tout ignoré hors la Bible, d'avoir spécialement ignoré toute histoire, tout développement historique? Sans doute l'âge « apostolique », la discipline « apostolique», restent l'idéal, la norme, mais l'histoire n'en conserve pas moins son droit de développement et d'adaptation.

Et ce n'est point par une contradiction, due aux nécessités de la politique, c'est en vertu même de sa théorie, exposée dans l'Institution, que Calvin écrira au roi de Pologne pour lui expliquer à quelles conditions l'épiscopat lui parait tolérable dans son royaume '.

Tout ce qu'il ne faut pas, c'est l'évêque romain : « Le mot d'évesque n'est point, comme on la prins en la papauté, pour une beste cornue, qui se revest de mitre, de crosse et de tels badinages, et puis qu'il soit là comme une idole ; mais pasteur, ministre, évesque, prestre, tout cela en l'Escriture est prins pour un ''. »

Calvin continue à tenir compte du développement historique et de sa légitimité. On n'eut pas tort de créer les « Sous-diacres » et les « Archidiacres. » Les biens augmentaient ; il fallait « une forme de gouvernement plus exquise ; » et on a' eut pas tort davantage de leur faire « lire l'Evangile », de leur faire donner « le calice au peuple en la Cène. » Cela « honorait » leur état ^

Et Calvin continue. On n'eut pas tort d'organiser l'instruction des clercs. « Je voudroye certes qu'on leur eust imposé un autre nom plus propre, veu que S. Pierre appelle toute l'Eglise le clergé du Seigneur (i Pierre V, 3), c'est-à-dire l'héritage. Ainsi, ce nom ne convenoit point à un seul ordre : toutesfois la façon défaire estoit saincte et utile. » C'étaient de bonnes « préparations, et rudimens

1. IV, IV, 2. — i. IV, IV, 4. — .-î. Dec. 1554- Opéra XV, p. 332, 333. — i. Sermon XX sur la i'^'^ à Timothée, III, 1-4- Opéra LUI, p. 234. — ."i. IV, iv, 5.

l'église visible et sa constitution 53

ou apprentissages, » quand « on leur donnoit la charge d'ouvrir et fermer les temples ; — lors on les nommoit huissiers... — de faire la lecture des Pseaumes au pulpitre. De ceste manière ils estoient promeus de degrez en degrez '. »

Ce n'est pas encore tout. Le lo mai 1542, Calvin, rendant compte à Farel d'un important discours de Viret sur la nomination des pasteurs, félicite son collègue d'avoir appuyé son opinion par des raisons tirées « soit de la Parole de Dieu, soit de lliistoire de l'ancienne Eglise-. » — Et lui-même, rédigeant un iVlémoire sur le même sujet, février 1546, s'exprime ainsi : « Premièrement qu'il vous plaise de considérer que les ditctz ministres, ...ne demandent sinon ce que leur est ordonné de Dieu.... Et voit-on par toute VEscriture comment les apostres en ont usé.... D'advantaige cela a esté toujours en usaige et observé en V Eglise ancienne '■'•. » — Une fois de plus la légende est convaincue d'ignorance ou de calomnie.

Calvin reste donc tout simplement fidèle au grand principe qu'il a posé : l'Eglise est le corps de Christ. Christ est la tête, le chef, le souverain. Tout est là.

Si Christ est le chef, il n'y en a point d'autre à côté de lui ; et le Romanisme est ruiné de fond en comble. La dignité du souverain pontife est abolie, écrit Calvin au roi de Pologne, « pour que maintenant seul le fils de Dieu s'élève, comme la tête, tous étant réunis en ordre, comme des membres ''. » — Autre part Calvin s'écrie que la papauté est « une bosse informe », qui trouble toute la symétrie de l'Eglise.

Mais s'il abolit le pape, le calvinisme n'entend pas le remplacer par un prince. Christ est le chef positif, direct de l'Eglise, et en face de ce chef tous les membres sont égaux : c'est la négation du Consistorialisme luthérien, comme du Romanisme catholique. Les princes ne sont pas les prœcipua niembra ecclesiœ (comme disait Mélanchthon) : ils ne sont pas les snmrni episcopi ; et c'est parler en luthérien, mais pas en réformé, que de dire : Christ ne régit pas son Eglise immédiatement. Pas de consistorialisme !

Ce qui ne signifie point que Calvin, en littéraliste consommé et en juriste étroit, ait cru que toute la constitution ecclésiastique avait été révélée, miraculeusement et minutieusement, dans des textes évangéliques. — On vient de le voir. Ce qu'il constate dans le Nouveau Testament et dans la primitive Eglise, ce sont les principes rationnels, de bon sens, que les chrétiens trouvent dans leurs rapports avec le Christ, que les chrétiens déduisent tout naturellement de leurs rapports avec le Christ. Christ étant pour le chrétien ce qu'il est, l'esprit qui anime les rapports d'un chrétien avec le Christ et avec ses frères dans l'Eglise ne peut être que l'esprit des premières Eglises avec leurs formes essentielles et simples. — On nous dit que ces principes sont la plus grande découverte ecclésiastique

1. IV, IV. 9. — -2. Opéra XI, p. 393. — :i. Opéra XII, p. 2S5, 2SH. ~ i. Ibid., XV, p. 332.

du génie. Oui et non. Ils sont surtout la conclusion naturelle de la foi évangélique. Et la preuve, c'est ce que ces principes, peu à peu, se sont répandus partout, même chez ceux qui les ont autrefois combattus. On peut dire qu'aujourd'hui ils sont les principes chrétiens et protestants, sans étroitesse, sans uniformité, sans littéralisme, mais dans leur vie égale et partout identique à elle-même.

Et l'honneur du calvinisme n'est pas du tout de les avoir découverts : c'est de les avoir compris et surtout appliqués.

Et alors il y a eu action et réaction entre l'effet et la cause. Le principe et le tempérament des calvinistes ont agi et réagi l'un sur l'autre, se fortifiant réciproquement et créant cette mentalité calviniste qui a fait, en si grande partie, l'histoire des temps modernes. D'abord les Eglises calvinistes ont formé les blocs résistants contre lesquels sont venus se briser souvent les flots de la réaction ultramontaine. Et puis l'amour de l'ordre, de la discipline, de la loi claire, nettement formulée, de la constitution légale au-dessus des caprices individuels et de tous les tyrans, tout cela est sorti de cette préoccupation de la constitution de l'Eglise. Il était naturel que les calvinistes proclamassent finalement la nécessité des constitutions politiques, réglant et garantissant les devoirs, les droits, les obligations des citoyens.

Faut-il enfin noter une conséquence difi^érente : Parce que le calviniste attache une telle importance à la constitution de l'Eglise, il ne peut pas la voir violée ou faussée. Et après avoir fait ce qu'il peut pour restaurer l'Eglise, s'il échoue, il lui vient la tentation de s'en séparer pour édifier une Eglise plus fidèle. Quelquefois, souvent, il faut savoir résister à la tentation, plus grande évidemment pour le réformé que pour le luthérien ; et Calvin a fait le possible et l'impossible pour inspirer à ses disciples l'horreur des schismes inutiles ; mais ce n'est pas lui qui aurait contesté que certaines séparations sont légitimes et commandées par la conscience.

SECONDE PARTIE Deux types d'Eglise visible.

OUR le calvinisme Torganisation de l'Eglise est

chose très importante. — Quelle est l'organisation

de l'Eglise calviniste ?

Afin d'arriver à la bien comprendre, commençons

par nous rendre compte des diverses organisations

ecclésiastiques qui peuvent exister et qui ont existé.

En réalité elles se ramènent toutes à deux types

principaux.

Il y a d'abord ÏEgïïse-Insiitution, l'Eglise moyen

de grâce ou encore l'Eglise de multitude. Dans cette Eglise, ce que l'on peut appeler l'élément objectif est tout. — Si l'on prend ce type à l'état pur, à supposer qu'il existe, on a une Institution fondée par Dieu, dans laquelle Dieu place ses moyens de grâce : hiérarchie, clergé, prédication, sacrements, etc. Cette Institution contient dans son enceinte les multitudes, sur lesquelles elle agit, précisément par ses divers moyens de grâce : multitudes indistinctes, confuses. Pour les laisser ou les faire entrer dans l'Eglise, on ne leur demande rien. On ne peut même pas dire qu'elles y entrent. A un certain moment, elles se trouvent dedans ; elles y sont, précisément pour être le sujet sur lequel agissent les moyens de grâce. Mais l'Eglise ne dépend de ces multitudes en aucune façon, ni d'elles, ni de leurs idées, ni de leurs sentiments. Elles forment vraiment un troupeau et tout dépend du berger. Pourvu que l'Eglise soit bien dirigée, que la doctrine soit bien conservée, les sacrements bien administrés, il est évident que cette Eglise existe, se suffit et peut poursuivre, remplir sa mission.

En face de ce type, il y en a un second qui est V Eglise- Association , société des fidèles, des professants, et dans laquelle ce qu'on peut appeler l'élément subjectif est tout. L'association formée par des fidèles, qui se groupent librement, dépend de ces fidèles, de leurs idées et de leurs sentiments. Elle est le total de leur foi, de leur piété, de leur conduite. L'association est ce que sont les fidèles. Fin conséquence, il ne saurait être ici question de laisser entrer les multitudes.

Des faux fidèles, des prétendus fidèles, avec leur incrédulité ou leur inconduite, pervertiraient Tassociation. 11 faut à l'association des associés orthodoxes et saints. Car l'orthodoxie de Tassociation n'est que l'orthodoxie des associés, comme la sainteté de l'association n'est que leur sainteté individuelle.

L'Eglise qui réalise le plus le premier type, c'est l'Eglise catholico-romaine. Et c'est un pape. Pie X, qui, dans une Encyclique, l'a expliqué en ces termes : « L'Eglise est le corps mystique du Christ, corps régi par des pasteurs et des docteurs, société d'hommes, au sein de laquelle des chefs se trouvent qui ont de pleins et parfaits pouvoirs pour gouverner, pour enseigner, pour Juger. Il en résulte que cette Eglise est, par essence, une société inégale, c'est-à-dire une société comprenant deux catégories de personnes, des pasteurs et le troupeau. ceux qui occupent un rang dans les diflrérents degrés de la hiérarchie, et la multitude des fidèles. Et ces catégories sont tellement distinctes entre elles que dans le corps pastoral seul résident le droit et Vautorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société. Quant à la multitude, elle n'a d'autre droit que celui de se laisser conduire et,. troupeau docile, de suivre ses pasteurs '. »

Le second type a été poursuivi comme l'idéal par les Montanistes, les Donatistes. les sectes anabaptistes du seizième siècle et les ultra-protestants, qui ont conservé cet héritage plusieurs fois séculaire jusqu'à aujourd'hui. A la hiérarchie on oppose le Voluntarism, mot anglais exprimant bien le subjectivisme absolu qui préside à la formation de l'association. Dès qu'un membre commet une erreur de doctrine ou de piété, il faut l'exclure, et, si on ne peut l'exclure, il faut s'en séparer. Voluntarism, subjectivisme, séparatisme. A la parole et aux sacrements succèdent l'esprit, les inspirations de la conscience ou de l'imagination. Plus de liturgie, plus de ministre, etc.

C'est entre ces deux types qu'ont oscillé et qu'oscillent encore les Eglises chrétiennes, non pas seulement depuis la Réformation, mais depuis les origines du christianisme.

Eh bien ! la Réformation, et surtout le calvinisme, est une synthèse de ces deux types, de V Eglise-Institution, avec ses éléments objectifs, et de VEglise- Association, avec ses éléments subjectifs, de l'Eglise de multitude et de l'Eglise de professants^; pas plus l'une que l'autre, si l'on veut, mais l'une et l'autre. Et une fois de plus, nous allons voir le calvinisme non pas juxtaposer des éléments contraires, mais modifiant chacun d'eux par l'influence de l'autre, constituer un organisme aussi un qu'original, dans une vie très forte. — Seulement il est facile de prévoir à combien de malentendus et de préjugés cette riche et complexe originalité donnera lieu, chez des esprits superficiels ou prévenus.

I. Pour les textes et leurs commentaires, voir dans Foi et vie {i"' mars 1906), p. 145, mon article sur « La dernière encyclique. » — 2. Voir plus haut, p. 31, n. 2, ce que M. Lang dit des enseignes objectives et des enseignes subjectives.

L EGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION Dy

On a contesté à TEglise calviniste le caractère d'Institution. En tout cas, ion peut dire qu'aujourd'hui ce caractère est non pas le plus contesté, mais le plus méconnu, il faut dire le plus inconnu.

Il n'en est pas moins vrai c]ue, pour Calvin, l'Eglise est une Instiliitinn établie par Dieu pour nous aider et subvenir à notre faiblesse. Voici la déclaration classique : « Pour ce que nostre rudesse et paresse, j'adjouste aussi la vanité de nos esprits, ont besoin d'aides extérieures, par lesquelles la foy soit engendrée en nous, y croisse et s'y advance de degré en degré. Dieu n'a point oublié de nous en pourvoir, pour supporter nostre infirmité '. »

Toutefois de quel genre d'institution s'agit-il ? Calvin ne se sert pas du mot Institution, et, évitant ainsi toute idée bureaucratique, mécanique, tout ce qu'on appelle aujourd'hui « cadre ecclésiastique », il se sert du mot : Mère.

L'Eglise est notre mère. « Pour ce. que maintenant mon intention est de parler de l'Eglise visible, apprenons du seul tiltre de mère, combien la cognoissance d'icelle nous est utile, voire nécessaire : d'autant qu'il n'y a nulle entrée en la vie permanente, sinon que nous soyons conceus au ventre de ceste mère, qu'elle nous enfante, qu'elle nous allaite de ses mamelles, finalement qu'elle nous tiene et garde sous sa conduite et gouvernement, jusques à ce qu'estans despouillez de ceste chair mortelle nous soyons semblables aux anges. Car nostre infirmité ne souffre pas que nous soyons retirez de l'eschole, jusques à ce que nous ayons été disciples tout le cours de ceste vie.... Ceux qui refusent d'estre appastelez par l'Eglise, ou rejettent la viande spirituelle qu'elle leur offre, sont

dignes de mourir de faim Il n'est pas licite de séparer ces deux choses que

Dieu a conjoinctes : c'est que l'Eglise soit mère de tous ceux desquels il est Père -. 0

Ici nous retrouvons les protestations des ultra-protestants, celles qu'ils ont déjà fait entendre à propos de l'aphorisme de Calvin : « Hors de l'Eglise pas de salut. » " L'Eglise est une mère ! dit l'un. Mais un fervent catholique ne parlerait pas autrement ! Oui, nous sommes obligé de reconnaître que dans la conception ecclésiastique de Calvin il y a encore des traces profondes de l'esprit catholique ^. « — * Mais cela c'est du catholicisme ''. « — « Est-ce aussi Calvin qui parle ainsi ? S'agit-il bien de l'Eglise visible ? Si Calvin ne nous le disait pas lui-même, nous ne l'aurions jamais supposé : L'Eglise est une mère^! » — Nos lecteurs en savent déjà assez pour comprendre dans quelle méprise tombe ce na'if ultra-protestantisme. Il ne sera pas inutile cependant d'achever notre explication. (Voir ce que nous avons déjà dit, plus haut, sur ce sujet p. 32-34.)

D'abord, Calvin a pris soin de repousser énergiquement et clairement l'idée

I. 1559. IV. I, I. — i. 1559. IV, I, 4, 5, I. — :t. Farsat, L'Eglise d'après Calvin, 1874, p. iS. — 4. A. Mailhet, La notion de l'Eglise dans Calvin, 1881, p. S, 49. — "i. H. Daultc, L'Eglise d'après l' lustitHtioti chritieune, 1885, p. 62.

papistique de l'Eglise mère des croyants ; il déclare que pour lui cette idée est un sacrilège. « En toute la papauté est-il question d'escouter ce que Dieu dira pour le discerner d'avec la doctrine des hommes ? Mais ils ont leur mère saincte p]glise, qu'ils appellent; ils ont leurs déterminations, leurs statuts, et leur semble que c'est assez d'avoir ceste couverture de l'Eglise ; et cependant ils despouillent Dieu de son authorité pour en revestir les hommes, qui ne sont que pourriture : Voilà donc un sacrilège insupportable '. »

Le sacrilège consiste exactement en ceci, que les catholico-romains séparent ce que Calvin confond, l'Eglise et la Parole : on voit jusqu'à quel point c'est le contraire. Le différend qu'il y a entre ses adversaires et lui, c'est « qu'ils attribuent authorité à l'Eglise hors la Parole ; nous au contraire, conjoignons l'un avec l'autre inséparablement ". " Et comme nous l'avons indiqué plus haut, s'il dit l'Eglise est notre mère, il dit aussi et explique : « La doctrine est nostre mère, par laquelle Dieu nous engendre •'. « — C'est la Parole qui est la semence génératrice dans l'Eglise : « La semence d'Abraham s'engendre de la semence incorruptible de la Parolle Voila pourquoy aussi les ministres de la Parolle sont

nommez Pères, et l'Eglise a le nom et le titre de mère en général *. » — « L'Eglise est vue là où apparaît Christ, où sa Parolle est entendue"'. » — « Quoyque Dieu puisse gouverner lui-même, sans le ministère des hommes, il a cependant confié ce soin à son Eglise et a déposé en elle l'inestimable trésor de sa Parolle. Voilà pourquoi ailleurs l'Eglise est dite la mère de tous les hommes pieux ". »

Au fond, on le voit, toute la pensée de Calvin n'est que le développement de la pensée de saint Paul sur la Parole, la prédication de la Parole : « Comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler, s'il n'y a personne qui le prêche ? Et comment le prêchera-t-on s'il n'y en a pas qui soient envoyés ? » (Rom. X, i5.)

Et voilà tout simplement pourquoi l'Eglise est une mère, qui nous instruit par la Parole et nous éduque par la discipline.

Si l'on a nié que l'Eglise calviniste soit une Institution, on a nié aussi, — par contre, — que cette Eglise soit une Association.

1 . Il est certain que Calvin ne se sert pas plus du mot Association que du mot Institution. Celui-ci est trop extérieur, celui-là est trop subjectif. Mais comme il a parlé de l'Eglise Mère., nous allons l'entendre parler de l'Eglise non seulement

1. Opéra XXVI, p. 421. Sermon XLV sur le Deutéronome, chap. VI. — 2. IV, VIII, 13. « Pourtant, que l'Eglise ne soit point sage et de soy-mesme, et qu'elle ne songe rien de soy-mesme. » Ibid. — 3. Commentaires, Galates, IV, 24. — 4. Opéra XXVIII, p. 231. Sermon CXLIII sur le Deutéronome. — ri. Opéra VII, p. 30, 31. Arliculi Facultatis parisiensis cum antidoto. Art. XVIII. — li. Opéra XXXVII, p. 13 in Isaiam, chap. XL, 9.

l'ÉGLISK VlblBLK ET SA CONSTITUTION 5(.J

communauté, mais communion {communitas^ communio). Tout cela reste ainsi dans le domaine organique, vivant. C'est bien une famille mystique, et toujours le corps mystique de Christ et des fidèles.

Le Catéchisme de iSJy : « Les esleuz, par le lien de la foy sont conjoinctz en une Eglise, et société, et en un peuple de Dieu ^ )> — Le Catéchisme de 1542 : « L'Eglise catholique, c'est la compagnie des fidèles {corpus ac societasjîdelium] que Dieu a ordonné et éleu à la vie éternelle.... Ce qui s'ensuit de la communion des sainctz est adjousté pour mieu.x exprimer l'unité qui est entre les membres de l'Eglise -. »

Cette Eglise visible ou «externe» [externam) est un « fraternel accord (/ra/er-

nus consensus) avec tous les enfants de Dieu Et pourtant |à cause de celai est

adjoustée la communion des saints [sanctorum comnuinicatio), lequel membre, combien qu'il ait esté omis des anciens, n'est pas à mespriser, d'autant qu'il exprime très bien la qualité de l'Eglise. » — Les saints « sont assemblés {aggregati)y> et forment la « société de Christ » {in societatem Christi); « ils doyvent mutuellement communiquer entre eux {mutuo communicant) » tous les dons qui leur sont « conférez de Dieu 0. — C'est une « communauté » {communitas) dont les membres « sont conjoincts entre eux en amour fraternelle, pour communiquer ensemble au proufit l'un de l'autre {fraterno inter se amore conjuncti ultro citroque sua communicent) •'. " — Et " ce mot de communion nous peut grandement consoler ^. » — Calvin n'est-il pas allé jusqu'à dire qu'il fallait une communion des corps pour ainsi parler et pas seulement des âmes ?

2. Donc « communion d, compagnie, société. Disons d'une manière générale : communauté.

Les Eglises locales sont des communautés et pas des paroisses.

Le mot paroisse n'est pas inconnu à Calvin. — Le 21 février i538, il écrit à Bullinger qu'il n'a pas encore {nundum) été possible d'obtenir {extorquere) que la ville, très peuplée pour son étendue, soit divisée en paroisses {in parroccias distribueretur)^. — Dans les Articles de Zurich, avril i538, qui posent les conditions de Calvin et de Farel, l'article VII porte : « D'abord que la ville soit distribuée en un certain nombre de paroisses {certas parochias). Car, outre que la ville est très peuplée, elle renferme des foules de diverses nations, et l'administration sera toujours très confuse, si le pasteur n'est pas en rapport plus intime avec la foule, et la foule avec son pasteur inisi propius pastorem suum plebs respiciat). Et cela arrivera par cette distinction en paroisses ''. »

C'est seulement à son retour que Calvin obtint satisfaction et le Registre du Conseil porte, à la date du 7 novembre 1541 : « Pour ce que Genève est reduyse en 3 parroches, assavoyer S. Pierre, laz Magdalene et S. Gervex, advisé que les S'* predicans Calvin et Vyret doybjent servyr az S. Pierre et S. Gervex'.» —

1. Opéra XXII, p. 57. — 2. Opéra VI, p. 3g. — .i. 1559. IV, i, 3. — i. Bf 1541, p. 259. — IV, i, 3. — .1, Opéra X'', p. 154. — 6. Ibid., X'', p. 191. — 7, Reg. du C, 7. 383. Annales, p. 285.

6o LA PENSÉE ECCLESIASTIQUE

Il est question de ces paroisses dans les Ordonnances ecclésiastiques, définitivement adoptées le 20 novembre 1541 : « Sera bon que tousjours, unes fois le moys, la Cène soit administrée en la ville, tellement que touz les troys moys elle revienne en chascune paroysse. Oultre que trois foys Tan, on la face partout, assavoir à Pasques, Penthecoste et Noël, en telle sorte néantmoins, que, ce moys là, elle ne soit répétée en la paroysse, laquelle lors seroit en son jour '. « Et à propos des enfants : « Affin qu'il y ait moins de confusion, qu'on observe autant que faire se pourra la distinction des paroysses en cest endroict, comme il a esté dict cy dessus des sacremens -. »

Mais il faut toujours se défier des mots. La paroisse était une conception du moyen âge, qui passa dans le droit ecclésiastique luthérien. La paroisse embrasse tous ceux qui, en un même lieu, sont groupés autour de la même confession, et sont l'objet des soins du pasteur, parochus. Mais la paroisse n'est pas, en soi, une société ayant des droits particuliers. C'est le district géographique, que le pasteur administre, si bien que dans sa paroisse, lui, le pasteur (parochus) n'est pas paroissien.

Un fait montre Tidée de la paroisse pour le luthérien. En 1688, un pasteur de Hambourg se plaignit d'avoir 3o 000 âmes dans sa paroisse : il ne pouvait exercer aucune cure d'âme. La Faculté de théologie de Leipzig donna comme avis : « que c'était beaucoup ; mais que le prophète Jonas avait dans sa paroisse de Ninive plus de 120000 âmes. « Et elle ajoutait : « Comment croire que Jonas ait eu cure in specie et individiie (en détail et en particulier) de chacun de ses auditeurs ■* ? »

On voit que le luthéranisme s'appuyait sur son idée de paroisse pour dispenser de la cure d'âme ; or Calvin s'appuyait sur la nécessité de la cure d'âme pour constituer ses paroisses. — C'est le contraire. Et voici une autre contradiction. — Rieker a dit : Selon qu'on partage l'ancienne idée luthérienne ou l'idée réformée, on refuse de donner au pasteur droit de cité dans les élections ecclésiastiques ''.

Le même mot était pris dans deux sens tout à fait différents. Le calvinisme avait changé le sens du mot catholique et luthérien. En réalité, à Genève, il n'y avait qu'une Eglise. La division en paroisses n'entamait pas l'unité de cette Eglise : ce n'était qu'une division pratique, officieuse. Et même, au lieu de paroisse, on parlait surtout de dizaine, ce qui correspondait beaucoup mieux à l'idée de Calvin et permettait beaucoup plus un contact intime entre les représentants de l'Eglise et chaque membre de l'Eglise. — On voit jusqu'à quel point Calvin considérait l'Eglise locale comme une communauté indivisible.

3. Indivisible et intégrale. La communauté est un organisme complet qui se suffit à lui-même.

L'Eglise luthérienne ne se suffit pas. Elle a à côté d'elle beaucoup d'organismes, tandis que les vrais calvinistes manifestent à l'endroit de ces organismes

1. Opéra X', p. 25. — i. Ibid-, p. 28. ~ 3. K. Muller, Sywbolik, p. 335. n. 31. — 4. Rieker, p. 80, n. i.

L EGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION 6l

extérieurs une certaine défiance. Pour une Eglise calviniste, une Mission intérieure est un contresens. Toute Eglise calviniste, bien constituée, a non seulement des pasteurs, et des anciens et des diacres, mais cette Eglise et ces représentants doivent faire toute l'œuvre de l'Eglise, et l'œuvre de l'Eglise embrasse tout.

Les Eglises américaines ont leurs comités (boards) de mission à domicile, de mission étrangère, d'éducation, de publication. Ce que l'Eglise luthérienne abandonne sans jalousie aux libres associations, l'Eglise réformée, par principe, le réclame pour elle '.

Il est vrai qu'au premier abord l'Eglise réformée actuelle ressemble fort, et de plus en plus, à l'Eglise luthérienne. L'Eglise réformée" (nous l'avons déjà dit) est entourée de Sociétés extérieures à elle et indépendantes d'elle : Sociétés de Missions, Sociétés de Mission intérieure, Sociétés d'évangélisation. Solidarités, Fraternités, etc. Et ces Sociétés se multiplient de jour en jour. Seulement il y a ici non pas logique, mais contradiction, à cause... du malheur des temps. L'Eglise, à la fin du dix-huitième siècle, n'ayant plus rempli sa mission, des Sociétés l'ont remplacée. Il a été heureux que l'œuvre ait été accomplie; il a été malheureux qu'elle n'ait pas été accomplie par l'Eglise. Car peu à peu l'Eglise est apparue aux gens du dehors, et même à beaucoup de fidèles, comme ne s'occupant pas de l'essentiel, du moins de ce qui est pratique, actuel. L'Eglise a été évidée, s'est vidée, elle est devenue ce qu'on appelle un cadre ecclésiastique. Et c'est là qu'il faut chercher, en très grande partie, la cause du discrédit de l'Eglise. Certes c'est un grand malheur. Mais Calvin n'en est pas responsable. Sa conception de l'Eglise était diamétralement opposée à la nôtre, dont nous le rendons responsable !

4. Enfin cette communauté calviniste qui se suffit religieusement, ecclésiastiquement, se suffit socialement, c'est-à-dire qu'elle est un moyen suffisant d'éducation sociale, comme d'éducation morale et religieuse.

Pour le luthérien, l'Eglise visible est essentiellement une communauté de culte. Tout le reste de sa vocation, chaque chrétien l'accomplit dans les formes naturelles, temporelles de la société humaine, dans la famille, la commune, l'Etat, les libres associations de la localité.

Pour le réformé, son Eglise est non « pas seulement une communauté de culte, mais surtout une communauté de vie, d'action chrétienne, un organisme social. » — D'après Hundeshagen, la grande différence entre le luthéranisme et le calvinisme est dans l'attitude très diflPérente de l'un et de l'autre vis-à-vis de la mission ecclésio-sociale du protestantisme. « Le protestantisme luthérien, dit-il, apprend de bonne heure à se contenter d'une Eglise invisible : le protestantisme de Zwingle [et celui de Calvin, pas moins, faut-il ajouter] n'est satisfait que quand il a fait de l'Eglise un organisme social, sous une forme visible '. » — Et un autre auteur : « Tout de suite, dans la Réformatipn de Zwingle, se présente

\. Rieker, p. 67-69. — i. Voir plus haut, p. 44. — 3. Hundeshagen, Beilràgc sur Kirchenverfassmigsgescluchte iind Kircheupolitik insb. des Protestanlisiiiiis. (1864) I, p. 165.

(32 LA PENSÉE KCCLESIASTIQUE

très accusé le caractère particulier de l'Eglise réformée, caractère qui jusqu'à ce jour la différencie de l'Eglise luthérienne, à savoir son caractère social '. >>

Enfin un autre auteur allemand écrit : « Moins pour le réformé la participation à l'Eglise consiste dans la simple réception des moyens de grâce, moins pouvait-il être question pour lui de réduire son action dans la communauté à Tusage de ces moyens de grâce. Il ne pouvait être un membre passif de l'Eglise, n'ayant à s'occuper que des intérêts de son salut personnel. Comme citoyen de la cité de Dieu {civitas Dei) le vrai membre de l'Eglise réformée devait prouver activement son intérêt pour l'ensemble.... La vraie Eglise n'est pas seulement une communauté qui offre à Dieu son culte, dans une foi commune, mais une communauté de buts et de devoirs moraux, tels qu'ils sont inscrits dans les documents originau.\ de la loi de Dieu, quoique au centre de tout reste l'exercice du vrai culte de Dieu -. "

Ainsi l'Eglise visible, pour le réformé, constitue le domaine de son activité chrétienne et sociale ; de là part l'influence qui doit réformer toute la vie civile, toute la société. Ce caractère social du calvinisme se montre tout particulièrement à propos du soin des pauvres. En attendant que nous traitions plus amplement ce sujet, je me borne à résumer les idées du théologien allemand Uhlhorn : Sans doute pour le luthérien le soin des pauvres est une démonstration nécessaire de la vie chrétienne. Mais qui doit exercer ce soin des pauvres, lEtat ou r Eglise ? Rien n'est dit sur ce sujet. — Pour le calvinisme, au contraire, le soin des pauvres est une fonction nécessaire, inaliénable de l'Eglise, alors même qu'à côté l'Etat s'occupe aussi des pauvres. Voilà pourquoi les Eglises réformées ont des diaconats, c'est-à-dire des organes spéciaux pour le soin des pauvres. L'Eglise luthérienne a pour mission de prêcher l'Evangile, d'administrer les sacrements ; elle n'a pas de diaconat institué par Dieu '.

1. Achelis, Lehrbuch dcr praktischeii Théologie, 2. Aufl., Bd. II, p. 533. Cité par Rieker, p. 68, n. 2.

i. H. Schmidt, Handbuch der Synibolik, 1890, p. 385.

:i. Uhlhorn, Die christliche LiebestJUitigkeit, III, 1890, 141 et ss. — Die kirchlicbc Annenpflege in ihrer Bedeutimg fiir die Gegenwart, 1892, p. 3 et ss. Voir plus loin l'étude sur le diaconat. — Il fautici dire quelques mots d'une réforme ecclésiastique opérée en Angleterre, qui fait en ce moment du bruit et obtient d'importants succès. Voici comment elle a été présentée au public français protestant par un de ses admirateurs : « C'est un renouveau lent et sûr, méthodique, d'action. C'est une mise au point des organisations ecclésiastiques afin qu'elles répondent aux besoins des hommes d'aujourd'hui. C'est une série d'efforts novateurs en vue d'augmenter la vitalité et la puissance sociale des communautés chrétiennes. C'est presque une révolution commençante dans la conception que les Eglises autonomes (?) se sont fait d'elles-mêmes jusqu'à présent. > — Renouveau ; efforts novateurs : presque une révolution. — Notre auteur continue: «Y a-t-il dans cette entreprise des principes nouveaux de vie ecclésiastique, des formules d'action neuve, qui puissent devenir les formules et les principes permanents de l'Eglise protestante actuelle, dans tous les pays où elle est libre d'elle-même, et où elle veut reconquérir le peuple pour le renouveler aux sources évangéliques, et pour créer avec lui l'état social d'humanité, conforme à l'idéalisme chrétien ? Si oui, il importe de connaître ces formules et ces principes, et de les adopter. » Il nous semble que la question est parfaitement posée. — En réponse à cette question, notre auteur présente la critique des Eglises actuelles et l'éloge de l'Eglise nouvelle. Voici la critique : « Une Eglise chrétienne qui n'a à sa disposition qu'une salle froide où se juxtaposent les bancs uniformes à auditeurs et où grimpe le long des murs une chaire morne à pasteur est condamnée, sinon à une vie paroissiale super-

l'église visible et sa constitution 63

Nous sommes bien loin d'avoir dessiné le portrait de l'Eglise calviniste. A peine avons-nous commencé une esquisse, une ébauche : tout est à compléter. Et cependant le moment nous parait venu de considérer deux portraits dessinés par d'autres. Ce sera un moyen utile de nous rendre compte de certaines vérités et de certaines erreurs, et d'obtenir de précieuses directions pour le reste de notre étude.

i. Voici notre ébauche : L'Eglise est le corps mystique de Christ, corps constitué par l'ensemble, par la société des élus. — Mais ici-bas nous ne savons pas si tel ou tel est élu. Tel peut paraître pieux, ne l'être que pour un temps et être réprouvé. Tel peut paraître impie, ne l'être que pour un temps et être en définitive élu. Donc pensons, avec charité, que tous sont peut-être élus, et usons envers tous de l'ordre que Dieu a établi pour l'appel et la sanctification de tous, élus ou non élus, ce qui est son secret. — Ainsi, comme dit M. Lang, « dans la mesure où l'Eglise est institution, elle est en même temps, pour Calvin, société {Geiueinschaft). C'est en cela que consiste le progrès qu'il a réalisé sur Luther.

ficielle et monotone, du moins à une action extérieure, à une influence médiocre sur le milieu qui l'environne. Si la congrégation est vivante, une partie de la ferveur religieuse ira se dissiper dans le vide, sans être utilisée, sans être canalisée avec méthode. La force de la vapeur se perd dans un mécanisme incomplet aussi bien que dans un mécanisme avarié. Et il devient de plus en plus évident que la vie chrétienne paroissiale est incomplète et avortée, si elle se réduit à l'audition hebdomadaire de prêches et au chant hebdomadaire de cantiques. • — Voici maintenant l'éloge et le remède au mal : « La Réforme est en marche; les Eglises devront l'accueillir, si elles veulent se sauver«elles-mêmes en sauvant le peuple avec elles.... Réforme dans l'attitude sociale, c'est-à-dire liberté dans le sein de la paroisse d'aborder les problèmes humains de notre temps et de travailler à les résoudre selon notre idéal chrétien ; réforme dans l'organisation matérielle, c'est-à-dire transformation de nos temples en édifices appropriés ù la vie complète et multiple d'une collectivité chrétienne. » — Or cette réforme est prêchée et pratiquée par le pasteur de Londres, Sylvester Home, dont l'Eglise a une prospérité tout à fait remarquable et une influence grandissante. (Voir dans Foi et vie l'article Une Eglise moderne par Charles Béguin, p. 455 à 463.)

Pour juger cette « réforme », il nous faut distinguer entre les principes et leur application. Or personne, ce me semble, ne contestera ceci. Cette nouvelle Eglise affirme deu.x principes : i" Une Eglise doit être complète et ne pas se contenter de la prédication. Le pasteur Horne a pubUé son programme dans un petit volume intitulé: L'Eglise institiitioiuiclle [The Instittitional Churcii), c'est-à-dire l'Eglise qui est un composé d'institutions, non pas hors d'elle, mais en elle-même ; 2° Une Eglise doit rechercher une influence sociale sur les masses. — Eh bien! nous accordons que ces deux éléments essentiels manquent à beaucoup de nos Eglises protestantes en France. Mais dans l'effort louable de restituer aux Eglises protestantes ces deux éléments essentiels, faut-il voir une nouveauté en soi ? Et nos lecteurs ne reconnaissent-ils pas dans les deux principes de la « réforme > nouvelle deux des principes de la Réforme du seizième siècle, les deux principes de l'Eglise calviniste, tels que nous venons de les poser: Eglise intégrale et Eglise sociale ? — Aussi bien, pensons-nous, ce n'est point hasard pur si cette Eglise s'appelle Whitefield's Tabernacle , en souvenir de Whitefield qui y prêcha en 1756 ? Whitetield était le chef du parti calviniste dans le mouvement dit wesleyen ; ce n'est point hasard pur si le pasteur S. Horne « est très attaché à l'histoire puritaine, qu'il a retracée dans des volumes écrits avec verve : Nos ancêtres ; » et enfin ce n'est point hasard pur si tout ce mouvement se produit en terre imprégnée d'idées calvinistes. Voilà pour les principes. Quant à leur application, quant au.x procédés, aux façons de faire anglo-saxonnes, nous n'avons pas à les discuter ici. — (Voir mes trois articles sur « L'Eglise intégrale <• dans le Christianisme au viiiglièiiif si-'r/i', des 27 janvier, 10 et 21 février 191 1.)

Pour lui, les deux idées Institution {Anstalt) et Société [Gemeinschaft) ne s'excluent pas : toutes deux sont contenues en principe dans l'élection et toutes deux se pénètrent Tune l'autre dans la conception de l'Eglise ^. «

Ainsi l'Eglise mère des fidèles est l'Eglise des multitudes, puisque tous y sont appelés^ admis ; mais elle est aussi l'Eglise des professants, puisque tous ont besoin d'être instruits et éduqués et que les insignes de l'Eglise sont : la Parole, c'est-à-dire la profession, supposée loyale jusqu'à preuve du contraire, de la doctrine enseignée par la Parole, par Christ, et l'observation de cette Parole, de cette doctrine, sur laquelle veille la discipline.

Le tout organiquement, intimement, spirituellement, religieusement. L'Eglise est la mère et la communion des fidèles.

2. Et maintenant voici un portrait de cette FIglise calviniste. Il date de 184.S, du compte rendu du Synode consli tuant de F Union des Eglises évangéliqnes de France (1849). — Pourquoi se produisit le mouvement célèbre, qui aboutit à une sortie de l'Eglise réformée officielle, à la fondation des Eglises séparées de l'Etat ?

Il s'agit, nous est-il répondu, de sortir <( de ces grandes sectes que Ton appelle les Eglises de multitude ^ " de réunir des Eglises <> ayant la profession individuelle et la séparation du monde comme principes constitutifs-'. »

Cette double base, assure-t-on, était inconnue aux Eglises de la Réforme et en conséquence il fallait rompre avec elles : « Nous avons rompu avec la tradition, non seulement papiste, mais protestante.... Le protestantisme a hérité des mêmes tendances.... Il n'y avait qu'un moyen d'éviter ce double écueil : c'était iXnublier les précédents, de ne pas nous arrêter au développement historique ni aux systèmes ''.... "

En conséquence, voici les découvertes que Ton oppose aux vieilles erreurs de la tradition catholique et protestante : « Le grand dogme de l'Eglise, dogme longtemps travesti, maintenant inconnu ou dédaigné, et dont la restauration doit signaler la Réforme du dix-neuvième siècle.... Premier caractère de l'Eglise: ce n'est pas l'assemblée des enfants du monde, c'est l'assemblée des enfants de Dieu ^ »

Telle est la « marche, inverse » à celle suivie par ceux qui partagent « l'idée

1. Lang, Die Reformation, p. 445-446. — - Il est inexact que les élus n'ont pas besoin d'être appelés et rassemblés, car alors ils n'auraient pas besoin non plus d'être sanctifiés; car la justification et la sanctification sont, en principe, contenues, d'une façon inséparable, dans le décret d'élection ; ceci est posé avec cela. Calvin s'est expliqué là-dessus clairement dès \' Institution de 1536. Le moyen par lequel l'élu fait l'expérience du salut, c'est la parole, et le lieu où il fait cette expérience, c'est l'Eglise. Dans ce sens l'Eglise est, exactement comme pour Luther, une institution. La pensée de l'élection empêche si peu, dans le système calviniste, de considérer l'Eglise comme une Institution que, au contraire, l'Eglise, — par l'élection, par l'union étroite de l'Eglise militante avec les croyants de tous les temps dans le secret de Dieu, — apparaît précisément comme une puissance surnaturelle, dans laquelle réside la plénitude du salut de Dieu. > (Die Reformation, p. 442-443)

2. Union des Eglises évangéliques de France. Synode constituant, 1849, p. 39. — ^. Ibid., p. 37. — h. Ibici., p. 68, 69. — .'i. Ibid., p. 74.

l'église visible et sa constitution 65

romaine ou multitudiniste, » qui « rêvent la mère-Eglise, » qui veulent organiser « une Eglise-école'. » — Et telle est « cette grande réforme ecclésiastique, par laquelle Dieu se réservait de compléter la réforme dogmatique du seizième siècle'-. i> — Après quoi on comprend le cri final que poussent les auteurs d'une découverte si grandiose et d'une révolution si magnifique : « Le dirons-nous ? Nous ne sommes pas insensibles à l'honneur de proclamer une vérité qui fera le tour du monde ■*. »

De notre côté, le dirons-nous aussi ? Nous n'arrivons pas à comprendre comment il est possible d'ignorer à ce point l'idée calviniste, cette idée que l'on se félicite de ruiner, alors qu'on essaie de la restaurer !

Or les hommes de 1848 étaient parmi les chrétiens protestants les plus distingués à tous les points de vue, par leur intelligence et par leur piété. Et leur influence a été grande. L'erreur immense, prodigieuse qu'ils ont commise est devenue l'erreur courante. On a pensé de l'Eglise calviniste ce qu'ils en pensaient et en disaient, et la notion de l'Eglise calviniste a de plus en plus disparu.

Nous retrouvons cette erreur, par exemple, dans les thèses de toute une série d'étudiants : « La notion de Calvin est trop extérieure ''. i> — Sa définition « repose plutôt sur le moyen d'action de l'Eglise » ; au lieu d'être une « société », aux yeux de Calvin, « l'Eglise est plutôt une école. » — Cette notion conduit au multitudinisme. « Essentiellement multitudiniste " » ; « multitudiniste ou théocratique ". » — « Ce système fait peu de cas de l'individu et passe pour ainsi dire par-dessus la tète des fidèles '. « — « Au lieu de favoriser le libre développement des convictions, l'Eglise-école, s'emparant de l'enfant dès ses plus jeunes années, lui impose ses croyances et tue ainsi l'individualisme **. » — « Bref, c'est une Eglise qui, en principe, se confond avec le monde, dût-il s'y trouver un certain nombre de personnes qui individuellement se séparent du monde ''. »

« Calvin, dit-on encore, a abandonné la notion scripturaire de l'Eglise, pour en donner une qui place l'essence de l'Eglise dans l'unité et la pureté de la connaissance La vie fait place à l'enseignement ; le dogme prime la morale. La

connaissance prime la vie : c'est que Calvin voit dans l'Eglise une école '". »

Ne nous scandalisons pas, ne nous irritons pas outre mesure en entendant une pareille série de pareilles contre-vérités. L'erreur des hommes de 1848 et de

1. Synode constituant, p. 87. — 2. Ibid., p. 78. — -i. Ibid., p. 99. — 't. Blanc, L'idée de fEglise d'après les Réformateurs et la confession de foi du seisième siècle, 1900 p. 48, 56, 62, 63. — 3. H. Daulte, L'Eglise d'après l'institution chrétienne, p. 48. — 6. Farsat, p. 20. — 7. Ibid., p. 29. — 8. H. Daulte, p. 64. — 0. Ibid., p. 75. — Il est vrai que l'on dira aussi exactement le contraire. « Pour les calvinistes les droits de l'individu passent avant ceux de la communauté. L'individualisme est le type caractéristique des calvinistes. > L. Blanc, L'idée de l'Eglise d'après les Réformateurs et la confession de foi du seisième siècle, p. 50. « Le calvinisme est le triomphe de l'individualisme. »

10. H. Daulte, p. 61. Bornons-nous à noter que les rationalistes se sont mis d'accord avec les piétistes dans leurs bizarres reproches au calvinisme. Schenkel {Das Wesen des Protestantismiis), dit : « L'Eglise calviniste est plutôt une Eglise de l'instruction commune que de la viecommune. > — Mais le plus souvent, tandis que les piétistes ont reproché à l'Eglise réformée d'être une Eglise sans confession de foi cl sans discipline, les rationalistes l'en ont félicité.

leurs disciples plus jeunes avait deux explications : Tétat de l'Eglise réformée officielle et l'ignorance des idées calvinistes. Mais elle n'en était pas moins dangereuse, et elle a pesé et pèse encore d'un poids terriblement néfaste sur l'histoire de notre protestantisme.

3. Cependant les temps ont marché. Et si de 1848 nous passons à 1909, hélas ! il faut l'ajouter : si de France nous passons à l'Allemagne, voici un autre portrait de l'Eglise calviniste. Nous en empruntons les traits à divers peintres.

M. le professeur Loofs, de Halle : « 11 faut d'abord noter que le calvinisme a donné à la communauté évangélique, aux communautés évangéliques, une tout autre importance que l'Eglise luthérienne territoriale (Das lutherische Landeskircheiitiim) ^ »

Le professeur Holl, de Berlin : « Lorsque Calvin rentra à Genève, il avait devant les yeux un but clair, un idéal ecclésiastique, qui se distinguait autant de celui de Luther que de celui des anabaptistes. Avec Luther, contre les anabaptistes, il est d'accord pour fonder une Eglise de multitude {Volkskiixhe). Son activité embrasse tout Genève ; il défend le baptême des enfants avec autant d'énergie que le Réformateur de Wittemberg. Sa foi en la prédestination ne l'égaré pas au point de vouloir constituer une secte d'élus. Mais, d'autre part, il ne saurait se contenter de prêcher dans la communauté et de la laisser faire ce qu'elle voudra de la parole entendue. Sa conception théologique de Dieu, et l'idéal de perfection qui en découlait, lui donnaient une plus vive conscience qu'à Luther du but à atteindre. Si chaque croyant doit devenir un instrument conscient, énergique, de Dieu, il faut que la communauté soit organisée en conséquence. Et ainsi Calvin fut conduit à élever le niveau de l'Eglise de multitude, en combinant avec elle l'idéal de l'Eglise de professants.... On hausse les épaules aujourd'hui quand on parle des innombrables sermons et de renseignement intellectualiste à (jenève. [Voilà pour la prétendue Eglise-école.] Mais on devrait comprendre que cet intellectualisme a constitué une des forces de pénétration du calvinisme. Le calviniste savait ce qu'il croyait et pourquoi il croyait. Il rie craignait aucun docteur, aucun professeur, quand il s'agissait de rendre raison de sa foi.... Qu'un idéal ecclésiastique aussi élevé n'ait pas été facilement réalisé, c'est naturel. Déjà ce double caractère d'Eglise de multitude et d'Eglise de professants créait des difficultés "^ » — Enfin le professeur Eduard Simons (de Berlin), dans un opuscule intitulé Un legs de Calvin aux Eglises allemandes évangéli-

1. Loofs, Zuiti Gedàchtnis Calvins dans Theol. Stud. u. Kri/., 1910, I, p. 134. — Parmi les jugements plus anciens, citons celui du luthérien, M. Scheele : « Nous ne pouvons pas ne pas signaler un mérite que l'Eglise réformée possède à un haut degré et à un plus haut degré que l'Eglise sœur, à savoir qu'elle a mis en une telle lumière la mission et la force que possède le christianisme de former des communautés. Car Christ n'est pas venu seulement pour sauver les âmes individuelles, mais pour fonder en même temps un royaume. Le mérite de l'Eglise réformée est d'avoir insisté, avec un tel sérieux, sur cette vérité que les chrétiens doivent pratiquer le christianisme non seulement comme individus, mais comme peuple, soit dans les assemblées de culte pour leur propre édification, soit d'une autre manière. > (Voir Scheele, Theologische Symbolik, III, 117.) — 2. D. Karl Holl, Johannes Calvin, 1909, p. 11-13.

L EGLISE VISIBLE ET SA CONSllI UTION 67

ques exprime les idées suivantes : « La grande différence entre la conception catholique et la conception protestante de TEglise, c'est le rôle de la communauté. Le prince Bismarck, dont on peut penser ce que l'on veut au point de vue théologique ou chrétien, mais dont personne ne saurait contester l'extraordinaire perspicacité politique et sociale, s'est un jour exprimé ainsi devant le Parlement (le 21 avril 1887) : h L'Eglise catholique est constituée et achevée d'une façon » complète par et avec son clergé. Elle pourrait subsister sans communauté » {Gemeinde). La messe peut être lue sans communauté. La communauté est un » objet servant utilement à la manifestation du sens chrétien de l'Eglise catho- » lique, mais elle n'est pas nécessaire à l'existence de l'Eglise. Dans l'Eglise » protestante la communauté est le fondement ; toute l'Eglise, tout le culte ne » sauraient être conçus sans communauté. Toute la constitution ecclésiastique » protestante repose originairement, et conformément à la conception de l'Eglise, » sur la communauté '. » Or, dans les Eglises protestantes, qui a été le véritable producteur des communautés ? Pas le luthéranisme. « Sur le territoire luthérien l'importance de chaque communauté n'est pas apparue d'une façon assez nette. Sans doute il y a eu des essais d'indépendance des communautés. Mais les liens étroits qui ont uni la Réformation et l'autorité politique, et le penchant à isoler la charge pastorale, ne permirent pas aux communautés d'arriver à l'autonomie, avec une organisation propre, des devoirs et des droits propres. En pratique on en resta à la paroisse comme objet de l'activité pastorale. On ne peut contester qu'au seizième et au dix-septième siècles le manque d'organisation, l'absence des communautés n'ait facilité le succès de la contre-Réformation dans les neuf dixièmes de l'Allemagne luthérienne -. » — Et, de même que la communauté sert de boulevard contre l'ennemi de droite, elle sert de boulevard contre l'ennemi de gauche. Faute de communautés vivantes et fortes, qui triomphe ? Rome ou les sectes l Or c'est Calvin qui a été le grand organisateur de la communauté ecclésiastique. « Depuis les temps de l'Eglise primitive personne n'a fait valoir l'idée de la communauté comme Calvin ^. » Zwingle lui-même ne se distingue pas beaucoup sur ce point de Luther. « C'est Calvin qui donna à la communauté particulière sa haute importance "'. »

1. D. Eduard Siraons, Eiit Vermàchtnis Calvins an die deiitscli-evangelischen Kirchen, 1909, p. 12, 13. — -2. Ibid., p. 8, 9. — :l. Ibid., p. 13. — 4. Ibid., p. S. — .j. Ibid., p. 9.

TROISIÈME PARTIE L'Eglise calviniste a été trop exclusivement une Eglise-Institution.

ETTE première objection est présentée par Técole de Rieker, le très distingué professeur de Leipzig, soit par Rieker lui-même*, avec hésitation, soit par son disciple von Hoffmann, sans hésitation.

L'Eglise calviniste, dit Rieker, a d'abord été une Eglise-Institution, et c'est par une évolution intérieure qu'elle est devenue une association. — Pas par évolution, ajoute von Hoffmann, mais par révolution.

Voici comment Rieker s'exprime : « Calvin est très éloigné de l'idée d'après laquelle ceux qui sont revêtus décharges ecclésiastiques sont des représentants (Verireier) de la communauté au sens moderne, sont des mandataires d'une volonté populaire, qui est au-dessus d'eux. Calvin prend son point d'appui, quand il conçoit le gouvernement de l'Eglise, non pas en bas, dans la communauté, mais en haut, au-dessus de la communauté. Pour lui, il ne s'agit pas de donner à la communauté les organes de sa volonté, les représentants de ses intérêts. [En attendant toutes les explications ultérieures, je me borne à citer ici un texte de Calvin, celui où il dit qu'il ne faut pas laisser insulter « ceux qui ont été créés par vous juges (qui a vobis creati sunt judices) et représentent tout le corps de l'Eglise {et toium corpus ecclesiœ veprœsentant) -.^ Ce qu'il faut, c'est que Christ, le Seigneur de l'Eglise, ait des serviteurs, qui exécutent sa volonté dans l'Eglise, sur l'Eglise. Pour Calvin les Anciens, comme les pasteurs, remplissent une charge indépendante, ordonnée de Dieu ; ce sont des fonctionnaires de Christ, qui exercent leur charge d'après ses ordres et ne sont responsables que devant lui. La source d'où découle la puissance souveraine de ceux qui ont des charges ecclésiastiques n'est pas dans les membres de la communauté, mais en Christ, le chef de l'Eglise, auquel toute puissance est donnée ^. »

1. L'érole de Rieker, école de juristes, a rendu les plus grands services. Toutefois, en distribuant ainsi les idées ecclésiastiques de nos pères dans des cadres juridiques, cette école (les disciples plus que le chef) a couru le risque de leur donner un caractère qu'elles n'avaient pas. — i. Calvin aux pasteurs de Zurich, 1553. Opéra XIV, p. 681. — 3. Rieker, Gruiuisiitee der reformierten Kirchenverfassioig, p. 141.

l'église visible et sa constitution 6g

La conséquence de la pensée de Rieker est, à un certain point de vue, fort grave. S'il est vrai que le calvinisme primitif n'a pas connu les représentants, les mandataires de la communauté, pourrait-on encore chercher les origines du système représentatif dans les conceptions calvinistes authentiques ? faudrait-il les chercher seulement dans ces conceptions plus ou moins déformées ou même transformées :

J'observe tout de suite que Rieker hésite et paraît assez éloigné de tirer luimême une pareille conclusion. II dit en effet : « Ce qui distingue la notion ecclésiastique réformée de la notion luthérienne et de la notion catholique du moyen âge, c'est qu'à côté de l'élément institution apparaît de bonne heure {schon frïthe) l'élément association, et celui-ci menace dans la suite d'absorber celui-là*. » — De bonne heure ? Certes oui. Nous avons suffisamment montré que l'élément association apparaît chez Calvin lui-même, de bonne heure, cest-à-dire, dès l'origine.

M. Lang approuve Rieker, mais restreint encore sa pensée-. Après avoir écrit : « J'approuve complètement ce jugement, » il explique que si « les anciens sont tout à fait indépendants de la communauté empirique, » ils sont cependant « les représentants ( Vertreter) de la société des fidèles [fidelium societas), du corps de TEglise (corpus ecclesiœ). »

M. Lang croit pouvoir distinguer entre la communauté empirique et la société des fidèles. Et c'est avec cette pensée qu"il continue : «les Anciens ne sont pas pour cela représentants de toute la communauté, de la plèbe, comme Taristocratique Réformateur ne se gêne pas pour l'écrire. Ils sont seulement représentants des élus, des vrais membres de l'Eglise. Ils représentent moins l'assemblée locale que l'Eglise universelle^. »

Mais il y a ici, nous semble-t-il, et si nous osons formuler une pareille critique, confusion sur les rapports que Calvin établit entre l'Eglise visible et l'Eglise invisible.

On accorde que Calvin conçoit les Anciens comme les représentants, les mandataires de l'Eglise; on ajoute: mais de l'Eglise invisible, des élus. Soit. Seulement, qui est capable de distinguer, dans l'Eglise, les élus et les non-élus? Personne, sauf Dieu. Les hommes doivent tenir pour « élus » tous ceux qui sont dans l'Eglise; les Anciens sont nommés non point par les élus, mais par tous les membres de l'Eglise; et si, en principe, ils ne devraient être que les mandataires

• 1. Rieker, Ibki., p. 71. — Stahl a raison, d'après Rieker, de dire : « L'Eglise réformée incline à résoudre l'idée de l'Eglise dans l'idée de la communauté, et elle y arrive complètement dans les sectes qui sont sorties d'elle, les Indépendants, les Baptistes. » (Kirchenver/assung nach Lehre und Redit der Protestaiiten. 2. Aufl., p. 74.) — Mais, d'après Rieker même, Stahi va trop loin, lorsqu'il ajoute : « D'après la conception réformée, l'Eglise, et tout ce qu'elle offre, est continuellement la simple production de l'acte propre de l'homme. L'Eglise est purement la communauté, l'association (Verein) des croyants, une communauté (Gemeinschaft) pour gagner le salut, non pas une Institution au-dessus des fidèles, qui les leur distribue, pas la mère, qui les nourrit de son lait. » (Dk lutherische Kirche und die Union. 2. éd., 1860, p. 57.)

"2. Lang, « Grundsatze reformirten Verfassung, » dans Reformirte Kirchenseitung, 13 août 1899.

:!. Ibid.

yo LA PENSEE ECCLESIASTIQUE

des élus, en fait ils sont les mandataires de toute l'Eglise visible, de tous les membres visibles de l'Eglise.

Quant au mot pi eb s, — relevé par M. Lang, — il ne s'oppose pas à electi, puisqu'on ne sait pas qui est electus, et que les electi ne sont pas seuls à voter. Le mot plebs est opposé à professant. La plebs, ici, est composée de non-professants, lesquels sont hors de l'Eglise et non pas dans l'Eglise. Le dédain du mot plebs ne va donc pas à une partie du peuple de l'Eglise, mais à la foule des incroyants. — Au surplus, y a-t-il du dédain dans ce mot plebs lui-même r II est bien certain que Calvin l'a employé plusieurs fois sans dédain aucun. Ainsi, dans une lettre aux pasteurs de Zurich (i553), Calvin dit: « Nous n'avons jamais refusé de rendre même aux plus petits d'entre la plèbe les offices de notre charge, toutes les foys que nous en avons été priés '. » Par le mot plèbe Calvin désigne seulement les plus modestes, les plus pauvres, ceux dont la situation sociale est la plus inférieure. Mais cela sans dédain ni mépris aucun. Et il faut rayer le texte cité par M. Lang du nombre de ceux avec lesquels on croit pouvoir reprocher à Calvin d'être un aristocrate'"'.

Tout ce que Calvin enseigne, c'est ceci : Il y a Institution et Association. Les professants, membres de l'Association, nomment les Anciens, et les Anciens sont les mandataires, les représentants des membres de l'Eglise (élus ou non, mais professants). Seulement, l'Institution ne dépend pas de l'Association, pas plus que la famille ne dépend de chaque membre de la famille, pas plus que la patrie ne dépend de chaque habitant. L'Institution est incarnée dans sa charte, sa confession de foi et sa discipline, qui doivent être conformes à la Parole de Dieu. Et les mandataires, les représentants de l'Association représentent les membres de l'Association en tant que ces membres sont fidèles à la charte, dans la limite de la charte, sous la réserve de l'autorité de la charte.

C'est ainsi que l'idée d'Institution et l'idée d'Association ne se contredisent pas, mais s'accordent et se conditionnent l'une l'autre.

1. Opéra XIV, p. 682. Autre part, Calvin se sert du mot p/ebs pour distinguer tout simplement le peuple d'avec les pasteurs et les magistrats. « Le peuple (plebs) est en somme consentant [à la discipline] mais il y a beaucoup de vice dans la tête et dans le cœur. > Et il faut enfin noter que le mot p/ebs est traduit parle mot /«//i/c dans les Commentaires de Calvin. « Que rien ne se fasse, sinon du consentement du peuple (plebis)^. Commentaires sur les Actes, VI, 3. — Autre part, dans les articles de Zurich, Calvin parle de la ville qui est populeuse (populosa), et qu'il faut diviser en paroisses, pour établir des rapports entre le peuple (plebs) et le pasteur, comme entre le pasteur et le peuple (plebs). Opéra X^ p. 191. — Et la preuve décisive se trouve dans le passage des Actes VI, 3. Si Calvin dit : « le moyen contre la tyrannie et la licence confuse est que rien ne se face sinon du consentement et approbation du peuple », il avait expliqué quelques lignes plus haut : « C'est le moyen légitime que ceux qui doivent avoir quelque charge publique en l'Eglise, soyent éleiis par les voix de tous. » Plèbe, peuple, veut dire tout le monde.

2. Au sujet de cette même accusation, sous une forme plus grave, appuyée sur un texte encore moins probant, puisqu'il n'existe pas du tout, voir notre volume: Les calomnies contre Calvin et Luther, ch. VIII; « Calvin a-t-il dit qu'il fallait tenir le peuple pauvre pour le rendre obéissant ? >

L ÉGLISE VISIBLE ET SA CONSTITUTION 7I

Le disciple de Rieker, von Hoffmann, pousse plus loin l'idée de son maître, et, semble-t-il, la transforme. D'après lui, la conception vraiment calviniste, — comme, du reste, la conception luthérienne, — aurait été la conception catholique, d'après laquelle l'Eglise est simplement une Institution. La conception de lEglise-Association serait venue des Hollandais, qui l'auraient empruntée à Lasco, de telle sorte que cette nouvelle conception serait bien contemporaine de Calvin, mais pas de Calvin.

1. "Von Hoffmann écrit : « La conception des Néerlandais d'après laquelle la communauté et l'Eglise sont une association de personnes (Personenverein) marque l'abandon de la conception catholique de l'Eglise comme Institution, conception qui régnait dans les Eglises luthériennes et dans les anciennes Eglises

réformées C'est dans les Eglises néerlandaises que la conception de l'Eglise-

Association [Genossenschaft] a été pour la première fois purement réalisée.... Et si nous nous rappelons que, d'une façon générale, c'est dans la constitution de Londres par à Lasco que l'Eglise visible a été représentée comme une Association {Genossenschaft) et que cette conception a été empruntée à la constitution de Londres par les Eglises néerlandaises, on peut considérer Jean à Lasco comme le fondateur de l'idée moderne de FEglise-Corporation '.

L'hypothèse d'Hoffmann repose sur un double jugement, un jugement sur les Eglises néerlandaises et un jugement sur Calvin. — Les deux paraissent inexacts.

2. Les Eglises néerlandaises n'ont pas abandonné, dès l'origine, l'idée de l'Eglise-Institution, car elles avaient le baptême des enfants. Or Rieker le dit très bien : l'Eglise est une Institution tant qu'elle comprend non pas seulement ceux qui adhèi'ent expressément, mais leurs enfants, quand ils sont baptisés. « Aussi longtemps que le principe est maintenu, l'Eglise n'est pas purement et simplement une Association -. »

Von Hoffmann s'efforce d'éviter l'écueil contre lequel se brise ainsi sa théorie. Il soutient que les enfants ne devenaient pas membres de l'Eglise par le baptême, mais seulement après la confirmation, c'est-à-dire après une profession de foi et un engagement à la discipline.

Les enfants, raisonne von Hoffmann, sont instruits dans le catéchisme à partir de cinq à six ans ; on les examine sur leur foi vers quatorze ans, et, s'ils déclarent avoir la foi et vouloir se soumettre à la discipline, iiltro ac sponte, ils sont admis à la sainte cène. Donc, avant, ils n'étaient pas membres. Soutiendrait-on que la qualité de membre est acquise par le baptême et que l'exercice des droits

1 . Hermann Edler von Hoffmann, Das Kirchowerfassiingsrecht der niederUindischm Reformitrten, 1902, p. 86. — i. Rieker, Gri()ids(it:e der refonttierten Kirrheiiverfassung , p. 75.

est suspendu jusqu'à la confirmation, la déclaration ? Mais la discipline de Londres exige que, avant d'être admis comme membres, les juifs, les païens, les anabaptistes soient enseignés et avant d'être baptisés se soumettent à la discipline. Donc le baptême ne donne pas la qualité de membre. Ceux qui sont nés dans l'Eglise deviennent membres par la confirmation. La confirmation est précédée, comme pour les adultes, de l'examen, de la confession de foi, de la communion et de la discipline. Il y a « contrat « '.

Mais qui ne voit combien ce raisonnement, parfois étrange, contient de pétitions de principes ?

Si la confirmation n'est pas la confirmation de ce qu'a donné le baptême, de quoi est-elle la confirmation ?

Gomment peut-on assimiler l'enfant à l'adulte, l'enfant du fidèle aux infidèles adultes, juifs, païens, anabaptistes ?

Qu'y a-t-il d'anormal à ce que l'on soit privé du droit de prendre la sainte cène, pour incapacité (à cause de l'âge), ou pour indignité (à cause de quelque péché) tout en étant membre de l'Eglise ?

En quoi et pourquoi la confirmation, après examen et confession de foi, serait-elle un contrat ? M. Lang se refuse, comme nous, à l'y voir-.

Au surplus, et enfin, la théorie d'après laquelle l'enfant entre dans l'Eglise par le baptême a toujours été maintenue par les Eglises néerlandaises.

3. Mais si le jugement de Hoffmann sur les Eglises néerlandaises calvinistes est inexact, plus inexact encore est son jugement sur Calvin. Il est faux que les Eglises néerlandaises aient inauguré le type pur de l'EgHse-Association. Il est encore plus faux de soutenir que Calvin a ignoré le principe de l'Eglise-Association. Car au contraire personne non seulement ne l'a affirmé plus que lui, comme nous l'avons vu, mais personne ne l'a appliqué plus que lui. Cette constatation est le nouveau pas que l'objection de l'école de Rieker nous amène à faire.

En i537, il n'y avait encore aucune Eglise calviniste au monde. Calvin s'apprête à fonder la première, celle de- Genève ; et le premier projet de constitution ecclésiastique calviniste qui ait été rédigé, ce sont les célèbres articles de iSSy, la Magna charta : il faut toujours y revenir et en partir. Calvin et Farel déclarent au Conseil que pour fonder la première Eglise calviniste il faut accomplir un acte préalable. Lequel r Précisément celui que l'on prétend avoir été imaginé, inventé plus tard par à Lasco et les Eglises néerlandaises. Il faut demander à chaque individu, voulant faire partie de l'Eglise, un engagement à la foi de cette Eglise.

■Voici le texte mémorable : « Pour ce qu'il y a grandes suspicions et quasi apparences évidentes, qu'il y a encore plusieurs habitans en ceste ville qui ne se

1. Edler von Hoffmann, p. 76. — 2. Das Kirchenverfassungsreclit der niederlàndischen Reformierten, dans la Reform. Kirchenzeittmg de janvier 1903. — Ailleurs, M. Lang écrit: « La confirmation, comme Spener l'a introduite dans la chrétienté évangélique, est d'origine réformée. C'est à Martin Bucer, le Réformateur de Strasbourg, qu'elle remonte. » Was ist nnd n'elche Aitfgaben hat eine lebendige evangelische Geiiteinde. Conférence donnée le 1 1 mai 1905, p. 5.

l'église visible et sa constitution j3

sont aulcunement rengé à Tévangile... ce seroyt une chose bien expédiente de commencer premièrement à congnoistre ceux qui se veulent advoyer de Tesglise de Jesucrist ou non.... Il est nécessaire de discerner lesquels on doyt recepvnyr

pour membres^ nu lesquel{ nn ne dort accepter L.e remesde donc qu'avons

pensé à cecy est de vous supplier que tous les habitans de voslre ville ayent à fère canfession et rendre rayson de leur foy^ pour cognoistre lesquels accordent à l'évangille et lesquels ay nient mieux estre du royaulnie du pape que du royaubne de Jesucrist. Ce seroyt doncq un acte de magistratz crestiens, si vous, messieurs du Conseil... par votre exemple monstreriez ce que ung chascun auroyt à faire en vous ensuyvant, et après ordonniez aulcuns de vostre compagnie, qui, estans adjoinct avecq quelque ministre, requissent ung chascun de fayre de mesmes, et cela seroyt seulement pour ceste foys., pourtant que on n'a poent encores discerné quelle doctrine ung chascun tient, qui est le droict commencement d'une église '.«

Ainsi le premier document pose le principe avec une netteté parfaite : le commencement de l'Eglise est l'engagement des fidèles ; l'Eglise est une association de personnes qui s'engagent. — Et c'est en grande partie pour avoir voulu faire appliquer ce principe que Calvin alla en exil.

Ce même principe fut appliqué par Calvin dans la seconde Eglise qu'il fonda, et qui devint, — notons bien le fait, — le patron et le modèle de toutes les Eglises de France, de celle de Meaux d'abord, des autres ensuite, nous voulons parler de l'Eglise française de Strasbourg.

Cela nous est affirmé par Jean Garnier, pasteur et successeur immédiat de Calvin, dans sa Confession de la foy chrestienne, qu'il publia en 1549. I' s'exprime ainsi : « Ceci pourra servir à tout le moins d un patron et formulaire de confession de foy à tous ceux qui se voudront déclarer estre du nombre de nostre assemblée, ensuypant la coustume sainte et louable de ceste petite église., que tous ceux et celles qui veulent participer ou communiquer avec nous en la sainte table du Seigneur ., premièrement doivent publiquement faire confession de leur foy-. » Et encore : « Ceste police et discipline louable [de tascher premièrement cognoistre leur foy et religion] a este gardée et observée en ceste nostre petite Eglise [comme sçavez] depuis le commencement jusques à ce jourd'hui.^ » — On ne saurait évidemment désirer rien de plus net.

Enfin tel maître, tels disciples, et c'est cette pratique de Calvin que nous voyons suivie dans les premières Eglises réformées de France: on tient un registre des membres, lesquels n'y sont inscrits qu'après entretien et engagement. — La plus ancienne constitution qui soit parvenue jusqu'à nous est celle de l'Eglise de Poitiers, en iSSy, deux ans avant le premier Synode général : <( Sera fait rolle, est-il dit, de tous ceux de l'assemblée auquel seront adjoutez tous les nouveaux venuz, et tous ceux qui seront nouvellement introduits, lequel

1. Opéra X», p. n, 12. — "2. Bulletin. VI, 1858. p. 183 : « Briève et claire confession de la foy chrestienne... selon l'ordre du Symbole des apostres, faite et déclarée en l'éfjUse française de Strasbourg par Jan Garnier. De Strasbourg, ce 24 de juillet 1549. » — 3. Ibid-, |>. 184.

rolle demeurera en main des diacres'. » — Et voici comment (d'après Viret, sans doute) ce rôle est dressé : « En premier lieu, faire enregistrer le plus grand nombre de ceux qui sont du corps de l'Eglise des plus approuvez en bonne vie, et en bonnes mœurs et doctrine". « — En tout cas le Synode du Languedoc, présidé par Viret, prend cette décision : « Les diacres feront lire la dite confession avec la discipline ecclésiastique à chacune Eglise particulière, et, icelle ouye. les ministres, diacres ou surveillants seront tenuz signer et admonester le peuple s'ils s'y veulent tenir et assujettir, et ceux là qui voudront ce faire, promettans vouloir vivre selon la parolle de Dieu et la dite discipline, seront enregistre^ en la dite Eglise, et à iceux seront administrez les sacremens et non à autres •*. >>

Ainsi, avant les Eglises de Hollande et de Londres, nous trouvons les Eglises réformées de France et celle de Strasbourg et celle de Genève ; avant à Lasco, nous trouvons Calvin.

4. Précisons, il en vaut la peine, l'idée et la coutume originairement calvinistes. Toute charge est liée à la profession de la foi et la profession de foi varie, se proportionne, peut-on dire, à la charge, à la nature de la charge. Or tous les membres de l'Eglise ont une charge permanente ou intermittente, qu'ils exercent directement ou indirectement. De là divers modes de profession de la foi.

C'est une charge d'être pasteur, ancien, diacre, docteur, maître d'école, même gouverneur d'une place de sûreté. — Tous ceux qui revêtent une de ces charges, au moment où ils la revêtent, sont tenus de signer la confession de foi et la discipline.

xMais les simples fidèles aussi exercent une charge, quand, la première fois, ils constituent l'Eglise et nomment anciens et diacres. « Dans les lieux, est-il dit, oîi l'ordre de la discipline n'est pas encore établi, les élections, tant des anciens que des diacres, se feront par les voix communes du peuple avec les pasteurs '*. » Cela ne se fait qu'une fois, au début. — En conséquence, au début, une fois, les fidèles signent tous la confession de foi.

Puis les anciens se nomment eux-mêmes par cooptation et les fidèles n'exercent qu'indirectement leur charge, par un veto (par exemple à la nomination des pasteurs, qui ne sont pas choisis par l'Eglise, mais qui ne peuvent être choisis que si la majorité de l'Eglise consent). De directe, l'adhésion à la confession de foi devient indirecte. Le fidèle est tenu pour professant aussi longtemps que par un acte ou par une parole il ne manifeste pas d'opposition à la confession de foi et à la discipline. S'il manifeste une opposition, la discipline intervient. Elle corrige et réprime tout ce qui est contraire « à la profession de la religion ^, » tout ce qui « rompt l'union de rP2glise sur quelque point de doctrine ou de discipline"; I) elle « ne reconnaît plus pour membres de l'Eglise ' « les contredisants**,

i. E. Arnaud, Documents protestants inédits, 1872, p. 17, Articles politiques de Poitiers, 1557, art. XXV. — i. Arnaud, Ibid., p. 72. « La forme de dresser un Consistoire, 1561. [1562. N. S.] — •!. E. Arnaud, Ibid., p. 44, Synode du Languedoc . (Modérateur Viret), 1='' février 1561 (1562, N. S.). — i. Discipline ecclésiastique, III, I. — S. Ihid., V, 19. — 0. Ihid., V, 31. — 7. Ibid., V, 17. — a, Ibid., V, 31.

l'église visible et sa constitution 75

comme le dit Calvin lui-même, dans une phrase très significative, ceux qui font une profession de foi contraire, « ces grossiers contempteurs, qui ouvertement et ex professa, insultent FEglise '. »

D'autre part, si un cas se présentait où les fidèles avaient à intervenir de nouveau directement, de nouveau ceux-là seuls, faisant directement profession de foi, pouvaient agir et voter. Un de ces cas curieux se trouve dans Thistoire du Dauphiné. Un pasteur veut se justifier devant son Eglise. Il convoque, le 3o mai 1627, tous les chefs de famille, et, après la prédication, il leur pose une question tout à fait moderne: Qui a droit de vote? « S'il est juste et raisonnable, demandet-il, que iceux soient admis à donner leur voix et suffrage en cette assemble qui sont suspendus des sacrements, qui sont schismatiques, et rebelles au Consistoire, etc. ? » — « A été répondu que s'il y a quelqu'un qui soit suspect, il ne sera pas admis à donner sa voix et suffrage '. »

Qu'est-ce donc à dire ? Sinon que TEglise calviniste, — contrairement à tant de préjugés, — a été dès l'origine, doit être pour rester calviniste une Eglise de professants? A une condition, il est vrai, c'est que ce terme soit exactement compris.

Car l'Eglise réformée n'a jamais été une Eglise d'élus, au sens 011 l'ont entendu certains dissidents, certaines sectes anciennes et modernes. — Sans doute, pour Calvin, le vrai chrétien c'est celui qui est élu, prédestiné. Mais comme cette élection n'est pas visible, n'est pas discernable par les autres avec certitude, au lieu du jugement de certitude, il faut user du jugement de charité et tenir pour membre de l'Eglise visible ceux qui professent la foi, qui la professent de leur bouche et la confirment par leur vie, donc extérieurement et sans inquisition dans le secret intime des cœurs. L'Eglise est composée de ceux, dit textuellement Calvin, qui « font une même profession [profiteniur) d'honorer Dieu et Jésus Christ ■'. >■

5. Et nous arrivons à cette conclusion. Tout l'effort de l'école de Rieker repose sur un malentendu, toujours le même.

Le trait distinctif de la théologie de Calvin, c'est d'avoir uni, d'avoir voulu unir des termes qui paraissent contradictoires. — Ce trait distinctif de sa théologie se retrouve naturellement dans son ecclésiologie.

Et les adversaires de Calvin, disons même la plupart de ses amis, ont passé leur temps à séparer ce qu'il avait voulu unir. Ainsi il s'est trouvé que presque tous les jugements portés sur le calvinisme primitif sont faux.

Calvin a enseigné que l'Eglise était une Institution et une Association ! Et alors les uns ont montré que, pour Calvin, l'Eglise n'était pas uniquement une Institution. C'est parfaitement vrai. Ils ont trouvé beaucoup de textes d'après lesquels l'Eglise était une Association et ils ont reproché à Calvin de ne pas avoir enseigné que l'Eglise était une Institution. D'autres ont montré que, pour Calvin, l'Eglise n'était pas uniquement une Association. Ils ont trouvé beaucoup

I. Calvin aux pasteurs de Zurich, 1553. Opéra XIV, p. 681. — t. E. Arnaud, Histoire des protestants du Dmiphiné, II, (1876), p. 1S7, 18H — ■•> IV, 1, 7^

y(3 LA PENSÉK ECCLÉSIASTIQUE

de textes d'après lesquels TEglise est une Institution. Et ils ont reproché à Calvin de ne pas avoir enseigné que l'Eglise était une Association. Cette façon de raisonner est étrange ; elle n'en a pas moins été, — et elle est encore, — constante.

Rieker lui-même écrit : « D'après la conception générale de l'époque de la Réformation, conception qui est normative aussi pour le calvinisme, l'Eglise n'est pas une association qui est constituée par la réunion volontaire et nettement déclarée de personnes ayant les mêmes sentiments et qui dépend de la volonté de la communauté ou de la majorité des hommes ; c'est une institution dont la volonté et le but sont transcendant, non seulement aux membres, mais à la communauté même, c'est une Eglise du peuple, une Eglise nationale '. »

Certes, il est vrai que, pour Calvin, l'Eglise n'est pas uniquement une association constituée par la réunion volontaire de certaines personnes ; que l'Eglise ne dépend pas uniquement de la volonté, de la majorité de ses membres, et que son but est transcendant à ses membres. Mais si l'Eglise doit être chrétienne, comment son christianisme pourrait-il être constitué par la volonté de certaines personnes? pourrait-il dépendre d'une majorité? et n'est-il pas, nécessairement, transcendant aux hommes réunis en Eglise ? Alors comment faire un tort à (>alvin d'avoir déclaré que le christianisme venait de Dieu, dépendait de Dieu et non de la volonté des hommes ?

Seulement, pour avoir enseigné que l'Eglise ne dépendait pas uniquement de ses membres, Calvin n'a pas enseigné que l'Eglise ne dépendait pas du tout de ses membres. Pour avoir dit que l'Eglise était une Institution, il n'a pas nié qu'elle était aussi une Association. L'Eglise n'est ni uniquement une Institution, ni uniquement une Association ; elle est une Institution-Association, une Association-Institution. Et il n'y a point là une impossibilité, ni une monstruosité. La famille ne dépend pas uniquement de ses membres et n'en est pas absolument indépendante. L'Eglise est la famille divine. — Le royaume n'est pas indépendant des citoyens, il n'est pas davantage indépendant du roi. L'Eglise est le royaume de Christ, christocratie. — L'Eglise est le corps du Christ. Ce corps ne saurait être uniquement composé de la tête, uniquement composé des membres, etc. Là où la logique hésite, la vie passe et développe son énergie.

En dehors de la conception de cette dualité, on ne peut pas comprendre le calvinisme et on va d'erreur en erreur. Cette dualité admise, le calvinisme apparaît tel qu'il est, logique et puissant.

Parce que l'Eglise est une Institution (de Dieu), elle n'en est pas moins une Association (des fidèles). — Parce que les charges ecclésiastiques sont conférées par Christ, ceux qui sont investis de ces charges n'en sont pas moins choisis par l'Eglise. — Parce que les détenteurs de ces charges représentent Christ, ils n'en représentent pas moins les fidèles. — Et parce que d'une manière générale toute autorité vient de Dieu, il n'en est pas moins vrai que ceux qui exercent cette autorité tiennent leur mandat des hommes. — Dans cette dualité gît l'explication et la force de toute la théologie, de toute l'ecclésiologie et de toute la sociologie de Calvin .

leker, p. 70, 71

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