Voir ce que nous disons sur ce sujet plus loin
i. Voir ce que dit M. Sorel dans son livre L'Europe et la Révolution française, I, p. 58 : < Le régime féodal, qui substituait la seigneurie à la patrie, qui morcelait l'Etat et enchevêtrait les souverainetés, impliquait en matière d'alliances des facilités extrêmes. Les seigneurs en lutte entre eux ou contre leur suzerain ne se faisaient nul scrupule d'appeler à leur aide d'autres seigneurs ou même d'autres suzerains. Là ou le régime féodal subsista, comme en Allemagne, cette habitude se perpétua, et les traités de Westphalie la sanctionnèrent. En France, où le pouvoir royal prévalut sur le pouvoir féodal, la coutume survécut aux circonstances qui l'avaient fait naître. On appliqua aux luttes, que l'on soutint contre l'Etat souverain, les usages que l'on avait suivis dans les luttes féodales. Les factions appelèrent les étrangers à les soutenir, et chacune se crut dans son droit, car chacune prétendait être l'Etat même et prévaloir sur les autres. Se croyant l'Etat, chacune aussi se croyait la patrie : ces idées se confondaient dans les esprits. Richelieu combattait à la fois les huguenots et les Anglais à la Rochelle ; Mazarin eut à lutter contre les Espagnols et les Frondeurs coalisés. Qui ne connaît les illustres défaillances des deux héros du siècle ? Ceux qui firent le plus pour la France contre les étrangers, Turenne et Condé, parurent tour à tour alliés à des étrangers contre l'Etat français. » — Après avoir cité et approuvé, M. Esmein ajoute, il est vrai, que l'idée de la patrie « était cependant dès le seizième siècle plus avancée qu'on ne le croirait en lisant ce passage du savant historien. » (A. Esmein, La théorie de l'intervention internationale cliez quelques publicistes français au seizième siècle, extrait de la Nouvelle revue historique de droit français et étranger, p. 2, 3.) — Preuve en soit précisément l'attitude des protestants comparée à celle des catholiques.
.3. Esmein, p. 3. — 'j. Voir plus loin ce que nous disons de Duplessis-Mornay et du Vindiciae.
."). Pour témoigner leur dévouement à la couronne de France, les chefs protestants adoptèrent le port de la casaque et de l'écharpe blanches, la couleur du roi. « Les triumvirs catholiques et leurs adhérents eurent l'impudence d'afficher leur asservissement au joug de Philippe II, en prenant la casaque et l'écharpe rouges d'Espagne. Ils osèrent même contraindre le jeune roi à s'affubler de la livrée étrangère. » Dcl.iborde, Gaspard de Coligny, i88i, II, p. 72, n. i.
JKAN CALVIN V 64
5o6 LA PENSÉE POLITIQUE
en Allemagne des reitres (équités sclopetarii), nous aurons une juste excuse. Toutefois, le moment n'est pas encore venu {nondum res matura)^ tant qu'ils n'ont pas amené leurs troupes. Pour nous, 11 faut nous préparer pour que nos secours puissent suivre... [siibsequantur) *. »
Que s'était-il passé ? Dès iSSg, les catholiques s'étaient tournés du côté de l'étranger, et l'avaient appelé. Philippe II avait accepté l'appel -. C'est ce que Dargaud dira : a Qui étaient-ils, les Guise ? des étrangers. Sur qui s'appuyaientils dans le palais ? Sur deu.x reines, leur nièce, Marie Stuart, une étrangère^ et Catherine de Médicis, une autre étrangère. Quelle était leur principale alliance au dehors ? le roi d'Espagne, plus qu'un étranger^ un ennemi ^ »
Dès lors il n'est pas étonnant que les catholiques, s'étant adressés à l'étranger avant les hostilités, se soient adressés à l'étranger au moment où les hostilités allaient éclater''. Leur agent, Frœlich, soutenu par les ambassadeurs du pape et de Philippe II, se hâta de demander le secours des cantons catholiques, en avril i562, à Soleure ^ Ces secours furent accordés par huit cantons, le 21 mai. Or, le 19 mai, le prince de Condé disait encore à la reine-mère : « Qui pis est, ils [les chefs catholiques] ont appelé, et se sont signez à faire venir les armes estrangères, qui est à dire en bon langage mettre en proye ce royaume. » Et il pouvait ajouter : « Au contraire,... je n'appelle point les estrangers pour venir en ce royaume, et en ay refusé de ceux qui m'ont esté présentez, et Dieu en est tesmoin, je les ay priez de n'y venir point, et d'empêcher qu'autres n'y vinsent pour moy ou contre moy ^'. » Et ce fut plus tard seulement, en juillet i562, lorsque la guerre était engagée depuis des mois, que les calvinistes furent obligés de suivre l'exemple des catholiques '. Des agents furent envoyés, « ne faisant plus le Conseil du prince [de Condé] aucun scrupule d'apeler les estrangers à leur secours, puisque le triumvirat avait commencé le premier de ce faire **. » —
I. Opéra XIX, p. 434, 435. — "2. Histoire de l' Estât de France, I, p. 80. — Th. Lavallée, Histoire des Français (1853), II, p. 405. — 3. Dargaud, Histoire de ta liberté religieuse en France (1859), I, p. 270.
4. Voir les lettres de BuUinger à Calvin, 19 avril 1562 [Opéra XIX, p. 391) du 20 et du 23 avril (Opéra XIX, p. 393 et p. 396). — o. Histoire ecclésiastique, (éd. Baum et Cunitz), II, p. 104, 105.
r>. Mémoires de Condé, III, p. 413, 414. — Coligny, de son côté, déclarait « qu'il aimeroit mieux mourir que consentir que ceux de la religion fussent les premiers à faire venir les forces estrangères en France. > Histoire ecclésiastique, II, p. 57. — Le fait est du reste reconnu par des historiens comme H. Forneron, Les ducs de Guise et leur époque, Etude historique sur le seizième siècle, 1877, I, p. 399 : « La justice oblige à reconnaître que les réformés tentèrent de se soustraire au système des alliances étrangères. Ils crurent longtemps pouvoir résister avec leurs seules forces contre les armes du duc de Guise et du connétable, les Suisses du roi et les corps auxiliaires envoyés par les puissances catholiques. »
7. Histoire ecclésiastique, II, p. 133. — C'est ce que confirme Brantôme, qui combattait avec les catholiques: « Qui les a faictz venir, ces messieurs les estrangers.... Il faut sçavoir cela et est fort aysé. Aux premières guerres, nous en eusmes premiers des Suisses et des lansquenets du Rhingrave.... J'.ay veu les huguenotz nous donner deux battailles sans aucuns estrangers, qui est celle de S. Denys, où nous avions des Suisses, six mille ; celle de Jarnac ; ilz n'en avoient non plus, nous en avions des Suisses, mesmes des restres.... Les huguenotz puis après en ont eu prou et trop. » Branthome, Œuvres complètes, 1876, V, p. 259, 260.
8. La lettre du 9 juin 1562, de Calvin, exprime un sentiment de retenue bien significatif. Lui qui, pour tout le reste, presse Bèze et Condé, est prêt ici à attendre. Tout ce qu'il demande, c'est qu'on laisse les
Le parti protestant, dit Michelet, ne se décida que tardivement, et « sous la pression épouvantable de la nécessité... ayant le couteau sur la gorge'. »
Si nous voulons parler un langage plus moderne, tout notre sujet, — les trois principes du Droit naturel, — se ramène à ce que Ton appelle la souveraineté du peuple. La souveraineté du peuple est fondée sur les droits naturels ; la souveraineté du peuple établit les contrats de gouvernement ; la souveraineté du peuple permet et justifie la résistance. — Et ce sera donc résumer et conclure toute notre étude que de nous demander quelle est l'attitude de Calvin en face de la souveraineté du peuple.
On peut dire que c'est ici la question centrale et finale, une question tout particulièrement enveloppée des ténèbres et des équivoques, dont nous avons signalé un si grand nombre. Les opinions des auteurs les plus estimables, les plus compétents divergent et se combattent dans un chaos parfait.
En réalité, à qui demande si Calvin a favorisé la souveraineté du peuple, tandis que les uns répondent énergiquement : oui, et les autres non moins énergiquement : non, nous, nous répondons : oui et non ; oui, dans un sens ; non, dans l'autre. C'est dire, une fois de plus, qu'il faut commencer par définir, et que faute de définition la discussion reste une logomachie sans issue.
Pour commencer par le commencement, il nous faut remonter une fois de plus au grand et universel principe calviniste, si difficile à saisir pour notre mentalité actuelle, et spécialement dans son application réelle et continue : toute autorité vient d'en haut.
Si toute autorité vient toujours d'en haut, elle ne peut jamais venir d'en bas'^.
Il est incontestable que pour Calvin l'autorité ne saurait remonter du peuple à un prince, à un Magistrat quelconque. Le peuple n'a aucune autorité en luimême, il ne peut la donner. — Mais voici ce que l'on méconnaît : en cela, le peuple ne se distingue pas des princes. Un prince, un souverain quelconque, fûtil czar de toutes les Russies, fût-il empereur du saint empire, n'est, au point de vue de l'autorité, ni plus haut ni moins bas que le peuple. Pour tous et toujours l'autorité vient d'en haut.
Faisons un second pas, qui nous mène à une théorie non moins difficile à comprendre pour notre mentalité actuelle : le premier fait ne supprime pas le second, à savoir que les autorités inférieures ou supérieures, supérieures ou inférieures, sont élues par les hommes. Cette élection par les hommes, et même par le commun peuple, est l'idéal. Cela aussi d'après les textes aussi formels que
« volontaires » s'engager. Il « suffira » de trois mille hommes. Et encore il ajoute : « Il y a un mois et demi, on a promis deux capitaines, qui rassembleraient deux ou trois enseignes. Mais l'idée ne m'a pas plu, parce que la chose était difficile, et parce que je ne voulais pas qu'on fît venir une nation barbare. » Opéra XIX, p. 434, 435-
I, Michelet, Histoire de France, XI, p. 295. — 2. Voir plus haut.
5o8 LA PENSÉE POLITIQUE
nombreux et incontestables. — Alors les critiques ne comprennent pas. Les uns ne voient que ïautorité, qui vient d'en haut, et disent : Calvin a nié la souveraineté du peuple. Les autres ne voient que Vélection, qui vient d'en bas, et disent : Calvin a proclamé la souveraineté du peuple. Or c'est là une des « contrariétés » familières à la pensée calviniste. Mais où est la contradiction ? — D'après Calvin, le laboureur doit semer et arroser, et cependant c'est Dieu, par son soleil et par sa bénédiction, qui fait lever la semence '. — Le travail, l'œuvre, l'intervention de l'homme, c'est la condition nécessaire pour que la semence, venue de Dieu, pousse. Or cette condition n'est pas la cause: condition n'exclut pas cause. — Un enfant naît d'un père et d'une mère, et cependant ce n'est ni le père ni la mère qui créent l'enfant. C'est Dieu, dit Calvin, par sa volonté et sa bénédiction. Le mariage, c'est la condition de la procréation des enfants. Or condition n'est pas cause; condition n'exclut pas cause.
11 appert de là que l'expression souveraineté du peuple peut être prise en deux sens. Le calvinisme de Calvin a pu ne pas pousser à une souveraineté du peuple, d'après laquelle ce serait le peuple qui conférerait l'autorité au roi, d'après laquelle le peuple serait la cause de l'autorité de ses élus ; et cependant le calvinisme de Calvin a très bien pu pousser à une souveraineté du peuple, d'après laquelle le peuple élit tous ses magistrats, depuis le plus inférieur jusqu'au plus supérieur, d'après laquelle un magistrat quelconque, inférieur ou supérieur, ne peut exercer son autorité (qui lui vient d'en haut) sans le consentement du peuple (qui est en bas) ; d'après laquelle le peuple est la condition de l'autorité de ses élus, la condition et non la cause.
Veut-on voir avec quelle aisance Calvin se meut au milieu de « contrariétés » beaucoup plus difficiles encore à résoudre, et qui n'en constituent pas moins l'essence du calvinisme de Calvin, le secret de sa force, de sa vie étonnante ? Il faut lire et relire le fi 9 du chapitre XVII du premier livre de V Institution. En voici seulement quelques lignes : « Si nous endurons quelque dommage, ou pour nostre négligence, ou pour nostre im^ç^rviàQncQ {imprudentia)... nous penserons bien que cela s'est fait par le vouloir de Dieu, mais nous ne laisserons point de nous en imputer la faute, etc. » Et, finalement, c'est une confiance absolue et une activité extrême, une soumission extrême et une indépendance absolue ! « Quant est des choses futures, nous prendrons pied principalement [potissimum) à ces causes inférieures dont nous avons parlé. Car nous réputerons que ce sera une bénédiction de Dieu, s'il nous donne les moyens humains pour nous entretenir et conserver ; et pourtant (itaque) nous consulterons de ce que nous avons à faire selon nostre faculté, et ne serons point paresseux d'implorer l'aide de ceux lesquels nous verrons estre propres pour nous aider.... Nous tendrons à ce que nous penserons nous estre proufitable, d'autant que nostre intelligence se peut estendre.... En telle sorte " Joab, combien qu'il cognoisse que l'issue de la bataille, où il entroit, dépendoit du bon plaisir de Dieu, et estoit en sa main, ne s'annonchalit
i. Commentaires, i Cor. III, 6. — i. Cette fin est de 1559
{ineriiœ se dédit) point, qu'il ne regardast [sedulo) à exécuter ce qui estoit de sa vocation, résignant à Dieu le gouvernement de tout. Nous tiendrons bon, dit-il, pour nostre peuple, et pour les villes de notre Dieu ! le Seigneur face ce que bon luy semblera.... Cette pensée soustiendra nos cœurs en bon espoir, afin que nous ne doutions point de mespriser hardiment [seciire et fortiter) et avec magnanimité les dangers qui nous environnent *. » — Et à F'arel Calvin écrit (mars i539), du milieu des difficultés et des déboires : « Si notre vocation est de Dieu, comme nous n'en doutons pas. Dieu bénira, quelles que soient les oppositions. Donc essayons de tous les remèdes; s'ils échouent, continuons cependant jusqu'au dernier souffle {ad ultimum usque spiritum) ". » — C'est la suprême tension de la volonté, de la résistance, de l'action : en avant, et contre tous et tout !
Aussi lorsque en iSSg le nouveau duc de Savoie Philibert-Emmanuel, au milieu des circonstances les plus critiques pour Genève, intriguant et menaçant, envoya son ambassadeur pour commencer à revendiquer ses droits, un conseiller lui répondit : « Que pour la souveraineté et la Parole de Dieu nous y mettrions nos vies, » et le Conseil prit cette décision : « ...de se recommander à Dieu et de faire bon guet ^. » Comme quelques années après, en iSyk, à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, le Conseil ordonna : « Chacun doit teîiir ses armes prêtes^ et fréquenter les sermons ''. »
Dieu et l'homme ! Les causes supérieures et les causes inférieures, l'obéissance et la résistance.
Tous les malentendus, toutes les erreurs relatives au calvinisme viennent de ce que l'on a méconnu cette perpétuelle dualité et, en l'espèce, cette distinction, ces deux sens des mots, de l'expression : souveraineté du peuple. Par exemple, Beyerhaus s'est efïorcé de démontrer que Calvin n'admet pas la souveraineté populaire ; que, sur ce point, il est en réaction « contre les publicistes du moyen âge ", etc. »
Très bien. Mais dans la discussion actuelle, en ce qui concerne la défense et la sauvegarde du peuple et de ses droits, la chose essentielle, qu'importe d'arriver à constater que Calvin a retiré une arme au peuple ? Ce qui importe, c'est de savoir si, oui ou non, Calvin a remplacé une arme vieillie et dangereuse par une autre^ beaucoup plus forte et sûre, grâce à sa nouvelle conception de l'autorité et de la souveraineté chez les rois et chez les peuples. — Or cette nouvelle arme, Calvin l'a mise aux mains du peuple, et Beyerhaus est obligé de le reconnaître, par prétention et par contradiction. « Et cependant... », dit-il. Pourquoi ce « et cependant » ? Quand un médecin enlève un remède mauvais, et en donne un meilleur à la place, peut-on dire « et cependant » il a guéri le malade ? Le peuple ne peut plus, selon Calvin, s'appuyer sur une autorité qu'il aurait, lui, donnée au prince ; c'est vrai. Mais il peut s'appuyer sur une autorité qu'il a, lui, reçue de Dieu, et qui est égale à celle du prince. Est-ce moins ? Evidemment,
1. I, XVII, 9. — -2. 0/>era Xt-, p. 331. — :i. A. Roget, Hisloirc du peuple de Genève, 1S81, VI, p. 3. — 4. Borgeaud, Ht$loire de l' Université, I, p. 122. — o. Beyerhaus, p. 96, 97.
5lO LA PENSEE POLITIQUE
c'est plus. Et alors nous pourrons conclure par cette phrase même de Reyerhaus : « Le droit de résistance active pour le Magistrat du peuple {Volksbeamté) ne tire pas son origine de la volonté du peuple souverain, mais, tout comme celui du roi, de la cession {Verleihiaig) de Dieu. Par là ce droit de résistance est certainement fortifié K »
Enfin il y a plus encore. Après la barrière de la Constitution, Calvin dresse la barrière de la conscience. Tout le chapitre et toute V Institution se terminent par la proclamation d'une « exception » solennelle à toute cette obéissance, ou plutôt par la proclamation d'une règle, qui est à garder devant toutes choses. « C'est que telle obéissance ne nous destourne point de l'obéissance de celuy sous la volonté duquel il est raisonnable que tous les édits des roys se contiennent, et que tous leurs commandemens cèdent à son ordonnance, et que toute leur haultesse soit humiliée et abaissée sous sa majesté. »
Alors Calvin, emporté par ce que j'appellerai le plus authentique esprit calviniste, s'élève aux sublimes hauteurs de l'éloquence : « Et pour dire vray quelle perversité seroit-ce, afin de contenter les hommes, de encourir l'indignation de celuy pour l'amour duquel nous obéissons aux hommes ? Le Seigneur doncques est roy des rois, lequel incontinent qu'il ouvre sa sacrée bouche doibt estre sur tous, pour tous, et devant tous escouté. Nous devons puis après estre subjectz aux hommes, qui ont prééminence sur nous, mais non autrement, sinon en luy. S'ilz viennent à commander quelque chose contre luy, il nous doibt estre de nulle estime, et ne fault avoir en cela aucun esgard à toute la dignité de leur supériorité, à laquelle on ne fait nulle injure, quand elle est soubmise et rengée soubz la puissance de Dieu, qui est seule vraye auprès des autres^. » — « Comme si Dieu, en ordonnant des hommes mortels pour dominer, leur avoit resigné son droict, ou bien que la puissance terrienne soit amoindrie quand elle est abbaissée en son rang inférieur sous l'empire souverain de Dieu, au regard duquel toutes principautez célestes tremblent (cœlestes etiam principatus supplices expaves-
\. Beyerhaus, p. 96,97. La pensée de Beyerhaus, malgré son étude si érudite et si complète, reste donc flottante. Il dit : « Ce qu'il y a de caractéristique dans la conception de Calvin me paraît consister non pas dans un développement juridique de l'idée traditionnelle [évidemment pas, puisqu'il enlève cette idée traditionnelle, et lui en substitue une très différente], mais dans l'énergie passionnée avec laquelle l'idéal thëocratique [il n'est pas question chez Calvin de théocratie ; ce qui est religieux n'est pas, ipso facto, théocratique] est saisi, posé ; dans l'intensité avec laquelle il est affirmé dans les cas spéciaux. » (p. 99.) — Il n'y a pas simplement surexcitation d'un sentiment, il y a substitution d'un sentiment à un autre. Mais enfin, rien qu'avec ce qu'il concède, comment Beyerhaus peut-il critiquer, avec beaucoup de convenance du reste, ce que j'ai dit (à propos de Actes v. 29) du cri d'une « conscience indomptable », de « la revendication du droit sacré de la conscience » et me reprocher d'oublier que, dans l'usage que le Moyen Age faisait de cette expression biblique, il y avait aussi une protestation de la conscience ? (Beyerhaus, P- 99. n- 3) — Si j'oublie le Moyen Age, Beyerhaus ne s'oublie-t-il pas lui-même ? Et quelle différence y a-t-il entre le « cri d'une conscience indomptable, » la « revendication du droit sacré de la conscience > et « l'énergie passionnée », l'intensité avec laquelle Calvin fait valoir l'idéal dans les cas particuliers? énergie et intensité qui paraissent à Beyerhaus constituer l'originalité de Calvin, ce que Marks, cité par Beyerhaus, appelle « la sévérité sans peur et sans hésitation, » la « sincérité virile et tranchante, > caractère propre des lettres de Calvin à sçs correspondants princiers. (Beyerhaus, p. loi.)
LE DROIT DE RESISTANCE 5ll
cunt) '. Je sçay bien quel danger peut venir d'une telle constance que je la requierz yci, d'autant que les roys ne peuvent nullement souffrir d'estre abbaissez, desquels Tindignation... est message de mort. Mais puisque cest édict a esté prononcé par le céleste hérault sainct Pierre, qu'il fault plustost obéir à Dieu qu'aux hommes, nous avons à nous consoler de ceste cogitation : que vrayement nous rendons lors à Dieu telle obéissance qu'il la demande, quand nous souffrons plustost toutes choses que déclinions de sa sainte Parolle -. » Ainsi finit l'Institution chrétienne \
Sans doute nous admettons le développement et tous les développements de la pensée de Calvin. Cette pensée a été adaptée aux circonstances et aux époques. Il faut tenir grand compte des unes et des autres. Tout ce que nous soutenons, c'est la logique et la continuité de l'évolution. On a cru pouvoir tout résumer en disant que le calvinisme apait été le fondateur du monde moderne parce qu'il l'était dei'euu. Et nous, nous pouvons nous résumer en disant : Si le calvinisme est devenu le fondateur du monde moderne, c'est parce qu'il l'était. L'arbre qui porte des feuilles, des fruits, des grains, devient l'arbre. Mais comment et pourquoi le devient-il., sinon parce qu'il l'était, dans ses racines, dans son tronc solide, dans ses premiers rameaux, et surtout dans sa sève féconde ? — M. Poster, qui est partisan, semble-t-il, de la thèse que nous avons combattue, a observé que Calvin avait rendu deux services à la liberté et non pas seulement un : « Calvin d'abord rendit service à la liberté en indiquant la méthode moderne par laquelle la tyrannie politique peut être réfrénée constitutionnellement ; et, secondement, en
1. Cette phrase a été intercalée en 1559. — 2. 1541, p. 783, IV, xx, 32.
.3. Comme spécimen de caricature de la pensée de Calvin, on peut citer une page de M. Baudrillart, du reste économiste grave et honnête. « La politique de Calvin, dit-il, c'est la théocratie [?]. N'attendez de cette politique, entée sur une théologie sans pitié [?], ni vues larges de liberté, pour cela Calvin se défie trop de l'homme qu'il croit radicalement perverti ; ni tendre sympathie pour les misères des peuples [?], la terre est une vallée de larmes et déjà un lieu de damnation. La démocratie de Calvin n'a absolument rien de commun avec ce que de nos jours [?] on entend par ce mot, dans le sens le plus favorable. La démocratie signifie l'égalité dans la chute et non l'égalité dans la rédemption. Cette égalité n'est rompue que par l'élection arbitraire de Dieu qui choisit un petit nombre de privilégiés, justifiés par la foi et ne pouvant perdre la grâce, dont l'ensemble forme « la véritable Eglise », ayant le pouvoir sur les réprouvés [?]. Quelques tyrans et un peuple d'esclaves surveillés [?], telle f jt en réalité la démocratie calvinienfie, rigoriste, formaliste, inquisitoriale, comme l'est la foi sans la charité [?], comme devait l'être à plus forte raison, la foi dans le Dieu tyrannique qu'avait rêvé l'atrabilaire réformateur [?] •■.
Ainsi M. Baudrillart (Henri Baudrillart, / Bodin et son temps. Tableau des théories politiques et économiques au seizième siècle, 1853, p. 33) estime que les calvinistes, c'est-à-dire les Huguenots, les Gueux et les Puritains, ont formé un peuple « d'esclaves surveillés », sous la conduite de < quelques tyrans » {Ab uno disce omnia !) — Heureusement qu'il nous suffit, pour réfuter M. Baudrillart, de citer encore M. Baudrillart. — C'est le même auteur qui a écrit les passages précédents et ceux-ci : « La liberté tempérée a (en théorie) toutes les préférences de l'écrivain » (p. 36). — « C'est une remarque de bon sens et digne d'un esprit pratique à un éminent degré, que celle qu'il fait relativement au sujet des formes de gouvernement » (p. 36). — « Rendons hommage à quelques pensées de justice et d'humanité jetées au milieu d'idées en général tristes et dures » (p. 37). — « Et Calvin lui-même, après s'être fait l'apôtre de la soumission absolue [?] du chrétien aux puissances, quelles qu'elles soient, a fini son chapitre du gouvernement civil par une réserve qui emporte le fond, par une exception qui tue la règle, et qui la devient à son tour. C'est dans ces paroles et non ailleurs qu'il faut chercher le véritable point de départ et le fond de la politique protestante » (p. 40, 41).
5l2 LA PENSÉE POLITIQUE
éduquant un type d'homme avec Téquilibre moral et le pouvoir moral nécessaire par une révolution constitutionnelle et par un gouvernement autonome. Les hommes de ce type puritain, nourris dans la doctrine et la discipline de Calvin, firent échec à la tyrannie en Hollande, en Ecosse, en Angleterre et en Amérique et justifièrent la parole de Gardiner. En sa qualité de foi religieuse pour rindividu, le calvinisme était évidemment favorable aux principes de la liberté '.»
C'est très bien. Mais Calvin a fait plus encore, nous venons de le voir. Par son affirmation des droits naturels que Dieu, source unique du Droit et de l'autorité, a donnés à l'homme ; par sa conception du contrat du gouvernement que le roi et le peuple jurent, qui est écrit, déposé devant Dieu, le témoin, comme la charte constitutionnelle ; par la revendication du droit de résistance, non pour les personnes privées, mais pour les autorités inférieures, qui tiennent aussi leur autorité de Dieu, comme par l'éducation des volontés trempées dans une religion intime, dans une moralité rigoureuse, Calvin, — et non pas le calvinisme ultérieur, — a nettement ouvert la voie aux conquêtes légitimes du monde moderne, et il est entré dans la voie. Il a marqué le but, en même temps qu'il a donné la force de l'atteindre, sans tomber dans les fossés et les abîmes, qui s'ouvrent à droite et à gauche de la route magnifique.
Le calvinisme ultérieur, telle ou telle fraction plus ou moins fidèle ou infidèle du calvinisme, a pu aller plus loin ou plus vite. On a pu lâcher toute la force et supprimer tous les freins. Si c'est là seulement ce qu'on appelle la démocratie moderne, elle n'est pas calviniste, non. Mais pour que Calvin ne mérite pas le nom d'initiateur du monde moderne, il faut commencer par s'abstenir de toute définition, et par poser en axiome que la liberté peut ne pas se distinguer de la licence et le progrès de l'anarchie.